MAGIE ET SCIENCE
encore vague de ces constantes, qui seront les lois de la science, a conduit le magicien à recourir à des procédés qui ont une apparence de rigueur. Bref, une quasiscience se forme, pour la consolider, en marge de la magie. Mais elle ne se transforme pas d'elle-même en science. Elle procède du même esprit que la magie, elle est orientée dans le même sens, elle ne fait que servir d’étai au rêve que nourrit cette dernière et qu’elle refuse d'abandonner. C’est toujours de certitude qu’il s’agit, et non de vérité. La vérité n’est recherchée que par contrecoup et accessoirement. — Au demeurant, les démentis infligés par l'expérience sont à peine sentis. L'un des faits les mieux établis en ce qui concerne la mentalité primitive semble être son imperméabilité à l’expériencet. La réalité est niée, bien plus, ignorée. Le superstitieux a réponse à tout. Il explique à merveille les plus éclatants et les plus constants échecs. II n’a jamais d’yeux dans le temple de Neptune que pour lés ex-voto des marins qui ont échappé au naufrage. Aussi rien n’a-t-il été plus tardif ni moins fatal que la « grande découverte de l’inefficacité de la magie * ». Et elle n’est pas sortie des démentis infligés par l'expérience, car ces démentis n’ont commencé à être sentis que lorsque la magie avait déjà perdu de son crédit, lorsqu'une nouvelle manière de concevoir les phénomènes était sur le point dé triompher. En un mot, la magie a disparu, ou du moins son pouvoir sur les esprits a diminué, quand la science s’est affirmée. La science n’est pas sortie de la magie, elle ne lui a pas succédé: elle l’a détrônée. C’est ce que nous essaierons d’établir. Mais auparavant nous devons nous demander pour
1. Cf. Lévy-Bruhl. Fonct. mentales, p. 61 et suiv. 2. L'expression est empruntée à Frazer,
quelles raisons l'opinion contraire est si fortement enracinée.
Tout d’abord, nous rencontrons une fois de plus l’illusion évolutionniste que nous ayons déjà combattue à propos de la technique’. On veut à toute force que la science soit sortie de quelque chose qui existait avant elle et qui la contenait pour ainsi dire à l’état d’ébauche ou d’embryon. Et il est bien certain que rien ne naît de rien. Mais une filiation doit être établie sur des faits et non sur des apparences. Les analogies qui existent entre la science d’une part, la technique et la magie, d'autre part, ne nous permettent pas de dire qu’elle soit la fille de celle-ci ou de celle-là simplement parce qu’elle leur a succédé. Technique, magie et science proviennent d’une même source, et leurs lignes respectives d’évolution sont si proches parfois qu’il semble qu’elles se confondent : il n’en faut pas plus pour expliquer leur air de parenté. Mais si parenté il y a, elle est collatérale, et non directe. En second lieu, on a voulu voir dans la magie l'effet d’une sorte d’insurrection de l'esprit contre la religion — prélude à l’affranchissement de la raison et par conséquent à l’avènement de la science. Mais ici encore il faut procéder avec prudence et se défendre contre des idées d’une trop séduisante simplicité. Afin de distinguer la religion de la magie, on les a opposées. La religion supplie, la magie contraint. La religion cherche à se concilier la bienveillance des invisibles, la magie est amenée à faire bon marché de leurs intentions, elle prétend posséder les secrets de leur pouvoir et rivaliser ainsi victorieusement avec eux; elle recherche la connaissance pour s'assurer la puissance.