Voir ci-dessus, chapitre 11, p. 83 et suiv
avide. Mais pour empêcher qu’il ne s’éteigne, le meilleur moyen est encore d’en aviver la flamme, D’où le caractère dramatique de la magie. Il lui est essentiel.
Rien n’est négligé, en effet, de ce qui pourra élever le ton passionnel de l’opérateur aussi bien que des spectateurs, favoriser le développement d'images particulièrement chargées d'émotion, incarner dans des ébauches de spectres la force magique : l'heure: Le crépuscule, le douzième coup de minuit, l'aube indécise — on a remarqué très justement que « Les progrès du luminaire ont plus fait contre la magie que les sermons et les lois ‘ »; le lieu : cimetières, endroits déserts, sites hantés par le souvenir de quelque mort violente, crime, accidentousuicide, paysages d’aspectmorneoueffrayant ; les pratiques : dramatiques mises en scène, envoûtements, chants psalmodiés à voix basse, fumigations, parfois même assassinats rituels, perpétrés avec une lente gravité, ou scènes d’orgie bestiale, sacrilèges, accouplements monstrueux; les ingrédients et accessoires divers : crachats, sang de suppliciés ou d’assassinés, mains de gloire, viscères de nouveau-né, semen, flux périodique, reptiles, animaux immondes, etc. Sans doute, ce ne sont pas là des traits que l’on rencontre sans exception dans toutes les magies. Toutes n’ont pas versé dans le sadisme et la folie obscène. Il ne faut pas oublier qu’une certaine magie, aux époques surtout où elle était mise au ban de l’Église et de la société, n’a guère été qu’une forme de criminalité, un
À. Lynn Thorndike. À History of Magic and Experimental Science.., London, 1923, IL p. 976.
mode de satisfaction des pires perversions. Mais toutes les magies visent avant tout à créer un état affectif particulièrement intense, comme si le paroxysme émotionnel, en mettant l'individu hors de lui, lui faisait franchir ses limites et atteindre dans une sorte d’extase la toute-puissance : ces faits sont exactement comparables aux pratiques de l'initiation, et, bien entendu, on les trouve au premier plan dans l’acquisition des pouvoirs magiques. Il n’y a pas, encore une fois, deux mystiques.
Toutefois, considérons de préférence une magie autorisée et pour ainsi dire officielle, véritable institution sociale en même temps que système de croyances. Les sociétés inférieures nous donnent l'embarras du choix. Chez les Yakoutes, la magie est sérieusement organisée, le sort de tous et de chacun en dépend. Or, leurs sorciers, ou chamanes, qui sont aussi leurs médecins, sont toujours de grands nerveux, et ils doivent leur prestige et leur autorité à des singularités mentales que d’ailleurs ils cultivent. Il est significatif qu’ils n'aiment pas les « maladies tranquilles »; ils préfèrent soigner les convulsions, épilepsies, fièvres délirantes, et ils les soignent en s'élevant par degrés à une excitation voisine du paroxysme — excitation nécessaire, car ils luttent contre les esprits, leur victoire n’est nullement assurée, l’issue du drame peut leur être fatale et ils n’ont pas trop de toute leur énergie. Notons que leurs pouvoirs diminuent avec l’âge, c'est-à-dire à mesure que s’éteignent les passions, et nous savons que, dans la conscience primitive, des expressions de ce genre doivent être prises à la lettre. Notons également que leurs chansons magiques « fourmillent d'allusions, de tournures de phrases se rapportant aux questions sexuelles »,
tandis que leurs danses « dégénèrent souvent en gestes et en poses obscènes * », qu'il ne semble pas qu’on puisse attribuer à l’obscénité imitative, même altérée. Mais surtout la cérémonie magique, lorsqu'elle est organisée par les grands chamanes, les plus doués, prend l'aspect d’un véritable drame. Il y a certainement une bonne part de vérité dans cette description, peutêtre un peu arrangée : « Certains... mettent tant d’art dans les effets d'ombre et de lumière, savent si habilement faire alterner le silence le plus profond avec les bruits les plus étranges, dans leur voix vibrent des tons si émouvants, si implorants, si menaçants, si harmonieux ou si effrayants, le roulement de leur tambourin (fait du bois d’un arbre que la foudre a frappé) correspond si bien à la tension d’esprit du moment, leurs hymnes, leurs chants, leurs récits sont pleins de mots siexpressifs, de tournures si inattendues, de comparaisons si audacieuses que même un Européen ne pourra s'empêcher de subir le charme et la fascination de cette sauvage éloquence d’une âme libre et indomptée *. »
Le plus souvent d’ailleurs c’est à l’énergie de leurs passions, soit qu’ils les manifestent en effet, soit que, pour une raison ou pour une autre, on les leur attribue, que les magiciens, sorciers, médecins sont reconnus et choisis. Dans maintes sociétés primitives, les sorciers sont en même temps les chefs : lespèce de fascination qu’exercent certains individus à la volonté impérieuse, aux passions fortes, les voue, et parfois malgré eux, au commandement. Ou bien ce sont des nerveux, des possédés, des épileptiques : leurs trances, leurs délires