Id. Esquisse.…, p
vraie place dans l’histoire humaine si on a présent à l'esprit le rôle qu'y jouent le Malheur et le Maléfice. Tous les peuples, toutes les époques ont payé un lourd tribut à ce minotaure que l’âme humaine porte en elle. Le sacrifice n’est peut-être au fond qu’une rançon que l’homme acquitte envers les dieux jaloux, et dont l’intensité de sa crainte fixe le taux. Les pires tortures sont infligées, les êtres les plus chers immolés. Feuilletons au hasard le folklore universel. Que de précautions pour construire la maison où l’homme va abriter les siens, ses amours, ses richesses, son bonheur! Ce n’est pas trop que d’y emmurer vivants des individus. Tout au moins mêle-t-on au mortier du sang humain, ou enterre-t-on sous les fondations un roseau ayant mesuré l'ombre d’un passant : celui-ci mourait quarante jours après, les dieux étaient satisfaits et les lois n’avaient rien à dire. Les Arabes ne finissent pas leurs maisons. En Chine, le bonheur ou le malheur de la vie dépendent du fong-choui, c’est-à-dire de la situation de la maison ou de la sépulture des ancêtres‘. Un peu partout on s’abstient de compter ses richesses et surtout ses troupeaux”. On évite de louer quelqu'un de sa prospérité ou de sa santé : cela porte malheur. On l'injurie au contraire ou on le plaint. Bijoux, bagues, colliers, cloches de troupeaux, sont autant de préservatifs. Leur utilité ou leur beauté sont secondaires. Là où nous croyons voir des préoccupations esthétiques, il n’y a souvent que de la contre-magie. Les bizarres jardins chinois, avec leurs brusques détours et leurs allées courbes, sont destinés à dégoûter les mauvais esprits qui n'aiment que les routes droites et larges.
1. J. Tuchmann. La Fascination (Mélusine, t. X, p. 69). 2. J. G. Frazer. Folklore in the old Testament.
L'extrémité pointue des toits est efficace contre les influences pernicieuses. Chez les Égyptiens, la sobriété extérieure des habitations avait pour but de détourner l'envie : c’est à l’intérieur que se trouvaient les beaux tapis et les vases précieux’. Funeste pouvait être une erreur, un oubli, une ignorance, un simple /apsus linguae*. 11 semble que le malheur n’attende qu’une occasion pour fondre sur l’homme.
Dès lors, on voit mieux le rôle du Sorcier. Là où il n'est plus chargé par le groupe de le défendre, il est accusé par lui de lui vouloir du mal. L’anxiété collective reçoit ainsi une issue. Le sorcier est un être en chair et en os, on peut le voir, le toucher, et surtout lui faire expier la peur et la colère : on lui impute les méfaits des invisibles, on l’en châtie. La conscience primitive ne consent ni à ne pas savoir, ni à conserver pour elle ses terreurs et ses colères. Elle accuse. Acte unique, qui met fin du même coup au doute et au trouble affectif. Explication qui se fond dans une explosion passionnelle. Procédé rudimentaire par lequel l’âme se soulage. Comment ne serait-il pas préféré au jugement? Comment surtout ne serait-il pas employé abondamment et füt-ce au prix des pires horreurs et des pires absurdités ? Que, à certaines époques, l'inquiétude mystique s’empare des âmes à peine échappées de la barbarie, les sorciers se multiplient. Malheur à ceux qui de quelque manière se distinguent des autres, aux êtres bizarres, aux bossus, aux taciturnes, aux trop savants! Les saints eux-mêmes ne sont pas à l’abri de la terrible accusation. Ne sont-ils pas des êtres exceptionnels? Sainte Geneviève, patronne de Paris, fut deux fois sur le point d’être