‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 84 sur 194 · Cf. Schopenhauer. Ueber den Willen in der Natur, S · texte numérisé non relu

Cf. Schopenhauer. Ueber den Willen in der Natur, S

Enfin la « réflexion » du magicien l’amène à prendre conscience des forces logiques qui sont en lui et à songer à les utiliser. Quand il fait intellectuellement effort, il perçoit l'énergie de ses affirmations, c’est comme si les liens qui unissent ses idées entre elles se tendaient; il voudra accroître la vigueur de cette tension; il y parviendra en définissant, en classant, en systématisant. De là, dans la magie, non seulement la nécessité inhérente au raisonnement causal, mais l'institution de « constantes », qui imitent les lois de la science, et enfin des systèmes de notions qui prennent un caractère particulièrement cohérent dans les branches des scientiae magicae, qui ont affaire à des réalités matérielles, lastrologie, l’alchimie. Ainsi se forment des ensembles qui ont d'autant plus d’analogies avec nos sciences que, à la longue, d’obscurs pressentiments se sont fait jour et même un timide besoin de connaître pour connaître, sans préoccupations pratiques où mystiques. Il nous faut étudier cet aspect pseudo-scientifique de la magie et en rechercher les origines et la véritable

signification.

La magie, comme la science, établit entre les phénomènes des liaisons nécessaires. Mais de quelle espèce de nécessité s'agit-il? Nous savons maintenant que, pour la conscience primitive, la force des liaisons est une condition et une garantie de stabilité. Le doute la met en péril : elle le fuit. Quand elle ne le peut et qu’un problème s'impose à elle, elle en précipite la solution, afin de retrouver au plus vite la terre ferme. La réflexion s'accompagne toujours d’un eflort pénible. Au

bout d’un moment tout se brouille : une inquiétude vient, elle craint de ne plus savoir où se poser, de sombrer dans le: vertige. Aussi toutes ses liaisons seront-elles immédiates, nécessaires et définitives.

Mais, contrairement à la théorie de Hume, la soudure n’est pas opérée par l’habitude. Ce n’est que dans la pratique que les séquences habituelles se transforment à la longue en connexions nécessaires, de telle sorte que le phénomène A appelle irrésistiblement le phénomène B, que À et B sont indissolublement liés. Si nous quittons le domaine de l’action, il n’en est plus de même. Une simple coïncidence, une rencontre unique suffit à créer entre deux termes unlien aussi nécessaire que le sont les liaisons empiriques. C’est que l’esprit humain, pour résoudre ses premiers étonnements, a opéré une induction audacieuse et décisive. Il a forgé de toutes pièces une causalité universelle, qui est devenue la majeure implicite de tous ses raisonnements en dehors de la pratique. La solidité de ce système causal initial confère la nécessité à toutes les liaisons. Il ne faut donc pas dire : /a liaison est causale parce qw'elle est nécessaire, mais : elle est nécessaire parce qu’elle est causale.

Un pêcheur australien, après avoir ramené sur la berge pour la vingtième fois son filet vide, aperçoit à quelques pas un homme sortant d’un buisson sa conviction est faite aussitôt, c’est cet homme qui est la cause de sa mauvaise pêche. Et cette conviction est si forte, si exempte de doute, qu'il se précipite sur le malheureux et le tue. Une telle conduite nous surprend et nous la déclarons absurde. Pour nous, il n'y à aucun rapport entre l’insuccès de la pêche et la présence de l’homme. Il ne peut pas nous venir à l'esprit

de lier ces deux événements. Mais c’est que nous avons commencé par les séparer. Chacun d’eux vient pour nous au terme d’une série causale nettement définie. Notre univers est un jardin où les chemins sont depuis longtemps tracés et ne risquent plus de se confondre. Aussi admettons-nous fort bien qu'entre deux phénomènes, malgré leur coïncidence dans l’espace et dans le temps, il n’y ait aucun rapport de cause à effet. Nous distinguons précisément la coëncidence, qui est fortuite, du rapport, qui est nécessaire. Or, pour la conscience primitive, 1l n'y a pas, et il ne peut pas y avoir de hasard. Le hasard signifierait une disjonction éventuelle entre deux termes, un ajournement de l’affirmation. Elle y répugne autant qu’au doute, dont il n’est qu’une autre forme. Il n’y a pas de hasard, tout au moins dans le cercle de son délire, pour le névropathe. Il y en a moins encore, peut-être, pour l’enfant et pour le sauvage. L'enfant n’admet pas qu’au sujet de n’importe quel phénomène ou événement on lui réponde : Je ne sais pas. Tout a une raison, tout s’explique. Si « mademoiselle » part, il faut qu’on lui dise pourquoi. S'il se produit, dans la cheminée, un retour de flammes, il en demandera la cause. Cause, motif, raison sont sur le même plan. L'essentiel est qu’on explique, qu'on ne laisse pas « en l’air », isolé, un fait qui l’a frappé. D'ailleurs, le plus souvent il croit tout savoir et il arrive qu'il ne daigne même pas poser de questions ou tout au moins justifier ses réponses : « J’y sais », dit-il!. — Le cas du sauvage est à la fois analogue et différent. Sa mentalité est mystique et non « précausale ». L’huma-

1. J. Piaget. Études sur la Logique de l'enfant, t. II, Le Jugement et le Raisonnement. — Nous nous réservons d'étudier la causalité

enfantine dans un travail plus étendu sur.les Explications de l'enfant et le problème de la conscience primitive.

nité, à ses débuts, a traversé le doute que l'enfant ne soupçonne même pas : elle aéliminé une fois pour toutes le hasard, mais par une opération d’une toutautre envergure que la paisible fin de non-recevoir du petit homme, elle a imaginé une causalité qui constitue une explication nécessaire, suffisante et universelle. De là découle la nature des liaisons dans l’esprit du primitif. Si l’homme qui vient de déboucher du buisson est nécessairement la cause de la pêche infructueuse, c’est que le pêcheur ne peut concevoir que sa présence sur le théâtre de ses mésaventures n’aitaucunrapportavec elles. Un malheur a toujours une cause : il est dû, soit directement à la malveillance ou au mécontentement des invisibles, soit

indirectement à quelque sorcellerie qui a provoqué l’ac-

tion maléficiente de ces mêmes invisibles. En résumé, la cause première est toujours la mauvaise volonté dés esprits : reste à trouver la cause seconde qui lui a

donné loccasion de s'exercer. Si un individu apparaît.

juste au moment où s’avère l’acharnement du mauvais sort, comment la liaison ne serait-elle pas irrésistible dans l'esprit du sauvage? L’image de l'inconnu, surgissant à l'instant même où le pêcheur, en proie à une violente déception, cherche précisément quelqu'un ou quelque chose à accuser, fournit à point nommé la cause. La conclusion est nécessaire. Mais, encore une fois, elle doit sa nécessité aux prémisses du raisonnement, c'est-à-dire aux croyances collectives. La coïncidence a établi le contact avec le monde des invisibles et

ce contact, à son tour, a conféré à la coïncidence la

dignité d’un rapport causal.

De même que la coïncidence, la ressemblance est un canal qui mène vers la causalité unique, et elle établit des liaisons nécessaires. Mais les images, dans la con-

science primitive, s’associent d'autant plus fortement qu’elles se ressemblent : la soudure se fait mieux et plus vite et elle est plus durable parce que les ressemblances subsistent et se répètent. IL est même possible de constituer des systèmes d’analogies qui ont les apparences d'un savoir coordonné. Presque toute la magie, nous le verrons, tourne autour de l'évocation ou de la guérison des semblables par les semblables.

D’où vient la nécessité propre au raisonnement analogique et quelle est sa portée? Un exemple très simple‘ va nous le montrer. De nos jours encore, dans certaines campagnes, la borraginée à fleurs bleues et blanches — echium vipare — est considérée comme souveraine contre les morsures de vipère, parce qu’elle est tachetée comme ce reptile. Cette ressemblance nous paraît aussi peu digne d'intérêt que la coïncidence qui avaitsi fortementémunotre pêcheur australien. C’est que, pour nous, les ressemblances, comme les coïncidences, ne sont pas toutes également significatives. Il en est beaucoup de fortuites ou de superficielles. Mais pour la conscience primitive, ce qui est de nature à satisfaire ou à contrarier ses tendances, n’est jamais ni fortuit, ni superficiel. Toute analogie qui remplira cette condition sera done considérée comme essentielle et constituera une liaison nécessaire. Aussi le lien n'est-il pas établi, au fond, entre la plante et l’animal comme tels, mais entre deux groupes psychiques affectifs : la peur des morsures de la vipère, le désir et l’espoir de trouver un moyen de les guérir. — Toutefois, si lon croit facilement ce que l’on désire, si la crainte fait naître une espérance destinée à l’atténuer, elle ne suffit pas à

4, Nous l'empruntons à M. Fossey, Magie assyrienne, p. 89, mais notre analyse ne s'inspire pas de cet auteur.

déterminer le jugement : celui-ci recevra son contenu et tiendra son autorité d’une conception générale de l'univers. Pour la conscience primitive, tout a une fin,

de même que tout a une cause. Pourquoi donc la vipé-

rine serait-elle tachetée comme la vipère, si elle ne pouvait rien contre ses morsures? On perdrait son temps à vouloir expliquer à une mentalité ainsi orientée qu'il n’y a là que l’effet fortuit de certaines dispositions des cellules du tégument. La structure des choses n’a aucun intérêt pour elle et ne représente littéralement rien. De même l'expérience n'influe sur ses jugements que lorsqu’elle les confirme. Les insuccès sont passés sous silence, ou attribués à l'oubli de quelque prescription accessoire, purement magique le plus souvent : on sait que les simples sont rarement employées sans incantation ou cérémonie et que l'heure, le jour de la cueillette ou de la cuisson sont aussi importants que l'herbe ellemême. Quand il ÿ a guérison, on l’attribue à la plante, sans tenir le moindre compte soit de la bénignité de la morsure, soit de l'efficacité de quelque traitement connexe. Dans l’ensemble, d’ailleurs, les cas, favorables ou défavorables, ne sont pas nombreux. Espacés, ils rendent possibles l'oubli et la déformation des faits : la vipérine ne l’a pas sauvé, mais c’était parce quetetesr. Enfin on répète l’aphorisme en songeant d'autant moins à le contrôler par les faits, passés ou présents, qu'il représente une idée que l’on se plaît à croire vraie. S'il y avait eu, au début, l'ombre d’une hésitation, sila propriété attribuée à la borraginée ne l'avait été qu’à titre de probabilité plus ou moins forte, cette hésitation disparaît, cette probabilité devient certitude et cette certitude nécessité, au fur et à mesure que les générations se transmettent les « vérités » qu’elles tiennent des ancêtres.

Ainsi la nécessité des liaisons dans la conscience primitive est bien due en partie à l’habitude. Mais il s’agit ici de l'habitude collective. À vrai dire, l’habitude collective crée moins la nécessité des liaisons qu’elle ne contribue à la consolider. Non qu'il y ait eu à l’origine le moindre doute. Mais il pouvait naître plus tard d’une expérience particulièrement décevante. Cette éventualité, dont les conséquences auraient pu être si importantes, a été empêchée précisément par l’habitude de penser en accord non seulement avec les contemporains, mais aussi avec tous ceux qui ont appartenu à la tribu et qui forment la foule mystérieuse et redoutable des aïeux. — Il ya plus : certaines liaisons, à l’origine plausibles, même pour une conscience plus civilisée, ont été déformées au cours de la transmission jusqu’à être dépouillées de toute espèce de sens : la nécessité initiale n’est plus attribuée que par une sorte d’usurpation aux connexions actuelles. De là vient sans doute — peut-être ne l’a-t-on pas assez remarqué — l’absurdité d’une foule de conceptions humaines, qui a fait croire à l'existence d’un illogisme fondamental dans la conscience primitive et à une différence de nature entre cette conscience et la nôtre. Sans l’habitude collective il est probable que les hommes ne se seraient pas avancés aussi loin dans la voie de l’erreur et surtout qu'ils ne s’y seraient pas obstinés aussi longtemps. On est frappé, lorsque l’on considère les vestiges de la technique et de l’art préhistoriques, par le sens des réalités qu'ils révèlent, par je ne sais quelle puissante adaplation aux choses et aux êtres, par une logique claire et droite : si le bison peint sur la paroi des grottes d’Altamira avait une signification magique, ce qu'on ne peut encore affirmer à coup sûr, il est du moins certain que

l'artiste magdalénien a parfaitement possédé le bison réel, absolument comme s'il avait eu l'esprit libre de tout rêve mystique. On dirait que les besoins pratiques étant, à un moment donné, suffisamment satisfaits, les premières races humaines ont cédé davantage à la tentation d'imaginer et de multiplier Les rapports extra-empiriques. Ces audacieuses inductions auraient pu fournir les éléments d'une conception en partie rationnelle de univers. L’habitude collective ne l’a pas permis. La tradition a consacré l’inintelligibilité. Une fois l’absurde accepté sans protestations, le reste suit. Quelles que puissent être les conséquences de la logique mystique, elles sont admises. Lorsque la bizarrerie de certaines idées a été sentie, on en a proposé de nouvelles interprétations. Mais celles-ci n’ont fait que marquer un nouveau pas dans la même voie et elles ‘ont achevé de clore le cercle où s’était enfermé peu à peu Pesprit humain : elles lui ont enlevé jusqu’à l’idée et au désir d’en sortir.

La magie établit des « lois ». Elle constitue un appareil de règles et de préceptes. Mais les «lois de la magie » dont on parle d'ordinaire n'en sont pas la partie la plus significative. On sait que la transmission de la force magique d’un objet à un autre n’a lieu que s’il y a un rapport entre les idées de ces objets : elle passe de À à B lorsque l’idée de À évoque dans l'esprit l’idée de B, soit qu’il y ait ressemblance, soit qu'il y ait contiguité. Mais les magiciens qui ont établi ces lois et qui ont pensé faire une grande découverte, se sont contentés de transporter à la nature des règles évidentes

qui régissent l’esprit : la partie évoque le tout, le semblable appelle le semblable et le contraire le contraire, ce qui est en contact dans l’espace et dans le temps est contigu dans l'esprit. Les lois de la magie ne sauraient donc amorcer en aucune manière une physique.

Les règles du type similia similibus evocantur ou similia similibus curantur demeurent toutes psychologiques : elles ne nous font pas faire un pas vers la connaissance de l’univers. Elles ne sont même pas, nous le verrons, des cadres vides que la science pourra utiliser. Il est absurde et éternellement stérile de prétendre, par exemple, que l’on fera cesser la pluie en suscitant son contraire, le soleil, parle moyen du bois d'arka, dont le nom signifie lumière, éclair, soleilt. D'ailleurs, partout où la magie s’en est tenue, plus ou moins explicitement, à ces lois, elle est tombée dans l’extravagance, l'imagination a eu tout pouvoir et il n’a plus été tenu aucun compte du réel. Tout ce que l'esprit peut évoquer est possible. Il n’y a de limites à la production des effets que celles de la production des idées. La force magique peut tout, même ressusciter les morts, même, comme Dieu, faire naître du limon des créatures de chair et de sang. Certains alchimistes ne voyaient pas de bornes au pouvoir de la pierre philosophale : ils pensaient que la plus petite dose pouvait faire de l'or en quantité illimitée. Raymond Lulle s’écriait : Mare tingerem si mercurius esset. Roger Bacon n'osait pas aller si loin. Il avait le sentiment qu'entre le réel et l'infini il y avait incompatibilité. IE faisait done tenir le pouvoir de la pierre merveilleuse dans la proportion, qu’il n’expliquait pas, de 4 à 100.000.

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