‹ Les Formes Inférieures de L'ExplicationChapitre 9 sur 194 · Buffon · texte numérisé non relu

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avec des morceaux de bois sec. On sait que ce dernier procédé est employé par la plupart des sociétés inférieures. Restait cependant à penser à utiliser cette propriété. Si le souvenir est le premier stade de la découverte, la reproduction volontaire, en manière de jeu ou d'exercice, en est le second, mais c’est le besoin qui la mène à son terme. Un hiver particulièrement rigoureux, le manque de fourrures ont pu faire naître dans l'esprit du chasseur primitif l’idée de produire de la chaleur par frottement. Toute invention se ramènerait ainsi en dernière analyse à un souvenir bien placé. I est même probable que ce sont les solutions après coup qui ont contribué le plus aux progrès de la technique. Le troglodyte qui a subi en rase campagne, loin de sa caverne, l’attaque d’un fauve et qui a réussi à le vaincre grâce au silex épointé dont il tenait le talon au creux de sa main ou à sa lourde massue de bois dur, peut fort bien avoir eu le sentiment que la mort la serré de près et qu'il eût été, et qu'il serait à l'avenir préférable pour lui d'éviter un corps à corps aussi hasardeux. Mais comment ? En lançant son arme à distance, mais avec une force suffisante pour tuer? En construisant des abris fortifiés répartis sur le terrain de chasse de la tribu et pouvant offrir un refuge en cas d'alerte? En creusant des fosses dissimulées par des feuillages ? Les modalités de la découverte n’importent pas pour le moment et il n’entre pas dans notre dessein de les analyser en détail. Mais il est clair que l’admirable technique humaine est sortie d’une manière de poser les problèmes en s’en remémorant tous les termes que ne connaissait pas l’animal.

Pouvons-nous aller plus loin ? On a cru trouver dans Voutil le secret dernier de la supériorité mentale de

l’homme et par suite dans l'intelligence, qui l’a inventé et fabriqué, le creuset d’où devait nécessairement sortir l'intelligence réfléchie. La taille intentionnelle du silex contient déjà en germe toutes les démarches de la pensée humaine. L’homo sapiens descend en ligne directe de l'homo faber. La science est fille de la technique

Nous rechercherons tout à l'heure les origines de cette théorie si répandue et nous essaierons de dénoncer ‘et de dissiper les illusions sur lesquelles elle nous paraît reposer. Mais nous voudrions indiquer auparavant pour quelles raisons nous ne croyons pas pouvoir l’accepter. |

D'abord, si l’homo faber résout infiniment mieux que le plus intelligent des Anthropoïdes les difficultés qu'il rencontre à chaque pas dans sa lutte pour l'existence, cependant il ne les résout, lui aussi, qu’en fonction de ses besoins. La situation est plus largement et surtout plus longtemps éclairée. Toutefois cette lumière, qui a sa source dans l'excitation d’une tendance, ne lui survit pas indéfiniment. Sans la permanence et la répétition fréquente de certaines nécessités et de certains périls, il est probable que la technique fût demeurée très rudimentaire. Supposons que les circonstances difficiles et dangereuses où ont vécu les premiers hommes eussent changé sans cesse et de fond en comble : à coup sûr ils n'auraient pas très sensiblement devancé les primates.

Mais surtout l'intelligence pratique, tout entière à ses fins, ne pouvait guère s'arrêter à considérer ses moyens. Pourquoi l’aurait-elle fait? Le mécanisme de ses opéra-

üons ne l’intéressait pas et ne pouvait pas l’intéresser. Elle n’était pas curieuse d’elle-même. Elle ne l’est encore que fort peu de nos jours : comment l’eût-elle été à une époque où l’action l’absorbait toute? Sans doute il a bien fallu qu’un moment arrivât où elle prît conscience d'elle-même. Il l’a bien fallu, puisque c’est effectivement ce qui s’est passé. Mais la question est de savoir si ce progrès va de soi et s’il était impliqué nécessairement dans la nature même de l'intelligence pratique. Or, rien n’est moins évident, car la première démarche de celle-ci est « d'engager des notions sans les apercevoir, Nous jouons notre science avant de la posséder. Nous sommes lents à prendre conscience des procédés d'action que nous pratiquons d'emblée‘ ». Dira-t-on que nous y parvenons avec le temps, qu'à force de jouer notre science nous finissons par la posséder, et qu'un moment vient où nécessairement l'intelligence, sorte de pensée de la pensée, se découvre elle-même ? L’affirmation est gratuite et, en outre, les faits la démentent.

Quelle est, en effet, l'attitude de l’artisan à l’égard des outils qu’il a inventés ou qu’il utilise et des effets qu'il en tire? Cherche-t-il — à moins qu'il n’ait passé par l'école et qu'il se soit doublé d’un savant qui s'ignore — à en comprendre le mécanisme et à en faire la théorie? En aucune manière. Le brasseur d’affaires n’est d’ailleurs pas plus capable de donner la vraie raison de ses succès. On a relevé avec raison la décourageante banalité des préceptes d’un Carnegie lorsqu'il veut indiquer aux autres le moyen de faire fortune”. Rien n’est plus malaisé que le passage de la pratique à

1. H. Delacroix. Le Langage et la Pensée, p. 579. 2. Louis Weber. Le Rythme du Progrès, 1913, p. 90.

la théorie. Mais s’il en est ainsi de nos jours et en dépit même de notre culture scientifique, qu’on songe à ce qui devait avoir heu aux débuts de l'humanité. « Chose étonnante, écrit Espinas ‘, ni l’outil ni même la machine n’obligent toujours l'ouvrier à une conscience nette des fins réalisées par leur moyen, et surtout du pouvoir qu’a l’homme de varier indéfiniment ses procédés à la lumière de l’expérience en vue de satisfaire des besoins nouveaux. L'outil ne fait qu'un avec l’ouvrier; il est la continuation, la projection au dehors de l'organe; l’ouvrier s’en sert comme d’un membre prolongé sans penser presque jamais à en remarquer la structure ni à chercher comment ses diverses parties s'adaptent si bien à leur but”, » — On peut admettre à la rigueur que l'inventeur de l'outil ait eu l'intuition des principes qu'il appliquait et du merveilleux mécanisme mental qui le conduisait à cette précieuse découverte et qu’il ait entrevu la possibilité d’autres découvertes analogues. Mais cette intuition ne saurait produire des effets d’une idée claire et distincte, déclancher une action suivie. Et surtout elle disparaît complètement chez ceux qui ne font que se servir d’un instrument qu’ils n’ont pas inventé. — La machine ne contient pas davantage à l’état embryonnaire la mécanique : elle n’est, elle aussi, qu’une « projection inconsciente », non plus, sans doute, des parties terminales des membres, mais de « l'articulation qui unit les membres entre eux et au tronc ét leur permet, en jouant les uns sur les autres, d'exécuter des mouvements déterminés à l'exclusion des autres mouvements * ».

1. À. Espinas. Les Origines de la technologie, 1897, p. 45. 2. Cf. Lévy-Bruhl. La Mentalité primitive, 1922, p. 518. 3. Espinas. 1bid., p. 45-46.

Quand les ‘chiens arctiques, dès qu’ils entendent la glace craquer sous leurs pas, s’écartent les uns des autres, avec les traïneaux auxquels ils sont attelés, ils cherchent par cette tactique à diminuer la pression en répartissant le poids, ils font de la mécanique sans le savoir. L’homo faber sera de même, pendant fort longtemps, un mécanicien qui ignore la mécanique. Il est si loin de comprendre limmense portée de ses invenons, qu'il ne songe ni à s'en étonner ni à les admirer : leurs auteurs restent anonymes ou tombent rapidement dans l'oubli. « Les moyens dont ils s'étaient servis pour réaliser leur œuvre ne paraissent pas la plupart du temps dignes de mémoire’. » Le mythe du héros civilisateur appartient à une époque tardive, et toutes les inventions n’ont pas eu les honneurs du mythe. Seule, la découverte du feu a été universellement célébrée comme le don d’un dieu ou l'exploit d’un héros”. Or, si elleest remarquable par la puissance et la variété de ses effets, elle est la moins propre à déceler aux hommes les principes généraux de la mécanique. — Il en est pourtant qui ont été l’objet d’une vive admiration. Mais cette admiration n’était pas provoquée par ce que nous appellerions aujourd'hui leur intérêt et leur portée scientifiques. C’étaient des jouets ingénieux, des automates : les Grecs les nommaient des Gaÿuarz et les: prisaient fort. Un de ces Auduxzx a précisément été, seize siècles avant Denis Papin, la marmite à vapeur. Mais le Grec qui l’a inventée et ceux qui l’ont admirée n’y ont vu qu’un jouet’. La plus ancienne mention que

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