Hubert et Mauss. Op. cit., p
2. Le poète tibétain Milarépa, trad. du tibétain par J. Bacot, Paris, Bossard, 4925,
sociale originelle, l’hermétisme et l’inintelligibilité deviennent les sources principales de la certitude. D'ailleurs l’accumulation, l’interférence et l’altération des traditions suffisent à conduire à l’abracadabra. Celui-ci est revêtu de la dignité qui revient au seul mystère. « Le mot étouffe le sens... Le pouvoir de l’incantation passe de son sens aux qualités des sons dont elle est composée. » Les Ephesia grammata étaient un amalgame de paroles imprononcçables, empruntées en partie aux langues barbares et qui, par surcroît, étaient déformées. Pour parvenir à plus d’inintelligibilité encore, on composait des alphabets magiques‘. On ne croyait pas pouvoir lutter plus efficacement contre l’incrédulité . ambiante qu'en s’entourant d’un rempart infranchissable. — Enfin, avec la magie orgiaque ou criminelle, l’élément affectif originel est mis à nu et porté à son paroxysme : aux Gilles de Rais de l’époque médiévale répondent les sorciers infanticides et parricides du fond de l'Afrique.
A ces formes dégénérées on pourra opposer, il est vrai, la « magie naturelle » qui a fleuri au Moyen Age et qui répudiait non seulement les pratiques scélérates, mais aussi la puérilité, l’absurdité et lhermétisme. N'y verrons-nous pas poindre les premiers rayons de cette science positive dont l'humanité n’est plus très éloignée ?
Les philosophes du Moyen Age ont rêvé, en effet, d’une magie qui proscrirait l’extravagance sans renoncer au merveilleux. Nous n’avons pas à rechercher ici
4. H. Hubert. Article Magia, dans le Dict. des Antiquités... Daremberg et Saglio.
comment ce rêve a pris naissance. La réaction provoquée par les excès des sorciers, la découverte et la traduction de la physique d’Aristote, les progrès de la culture, une lignée de penseurs vigoureux ont permis de tracer les grandes lignes d’une nouvelle magie, raisonnable, sinon rationnelle, naturelle. La magie elle-même n’est pas en cause : il n’estnullement question de la nier, et les meilleurs esprits n’y songent pas. Il s’agit seulement de la réformer. Disons plus : il s’agit de la consolider. Elle risque de s’effondrer sous le discrédit où la jettent des charlatans, des illuminés et des vieilles femmes. Les philosophes veulent l’arracher à ces mains indignes. Et le fond de leur pensée et de leur cœur, c’est un grand amour pour elle, amour qui s’exprimera parfois en termes enthousiastes. Leur œuvre de réforme visera donc tout d’abord à en proscrire les pratiques ridicules ou coupables.
Les images de cire sont condamnées sans réserves : elles ne peuvent rien par elles-mêmes, elles sont inertes, sans intelligence. Quand elles sont efficaces, c’est que les démons agissent‘. D’ailleurs, le plus souvent cette efficacité estillusoire, Les prodiges de la magie sont des apparences créées par les esprits infernaux : le pauvre sorcier, qui s’imagine les plier à sa volonté, est en réalité leur dupe*. En outre, quand ils ne sont pas criminels, les buts que poursuit le magicien sont de pature peu élevée, comme de découvrir l’endroit où sont cachés des biens dérobés*. Il existe une bonne et une mauvaise magie. Cette dernière est satanique. On ne la
1. Guillaume d’Auvergne. Opera omnia..… éd. 189, I, ET 21 Ta;
plupart des citations qui suivent sont empruntées à l'ouvrage de L. Thorndike : À History oj Magic.
2. S. Thomas. Quodlibet, IV, 16, 3. Id. Contra Gentiles, II, 106.