‹ Les formes littéraires de la pensée grecqueChapitre 10 sur 18 · PASSAGE A LA PROSE · texte numérisé non relu

PASSAGE A LA PROSE

Puisque l'histoire est un récit exact, dans la mesure du possible, ei!e est sœur du poème épique, une sœur cadette, mais plus grave, plus raisonneuse, moins charmante, comme le sont d*ordinaire les enfants, lorsquMIs viennent sur le tard. La filiation des aèdes auxlogographes est manifeste, et leur différence aisément explicable. Toute erreur ayant, à la base, Textension d'un concept hors de ses limites légitimes, et le maintien d'une opinion, malgré la résistance des choses, la vérité gagne quand les notions s'intègrent mieux entre elles, et forment avec les phénomènes un ensemble défini.

Cette progression normale de Tintelligence est souvent hâtée par des circonstances secondaires. L'usage commun de l'écriture assura la stabilité des annales égyptiennes, une cause analogue eut en Chine les mêmes avantages, et, dans ces deux cas, l'impression des événements ne fut point modifiée par une trop grande puissance imaginative. Quant aux Français et aux Allemands du moyen âge, ils héritèrent des âges précédents, et possédèrent, de prime abord, un système complet de signes, un modèle de rédactions historiques, et des ateliers où des moines, copistes bénévoles, signalaient, entre deux pénitences, les avènements, et les batailles.

Pareilles conditions ne furent point réalisées dans THeilade au vi^ siècle ; Ton peut donc s*attendre à ne pas trouver convenons que Thistoire, en elle-même, est un genre assez déconcertant. Scientifique de prétentions, et de fait, puisqu'elle poursuit le vrai, elle n*y va point aussi droit que la physique ou la chimie. Un savant est un homme qui dégage des liaisons nécessaires, et comme elles ne deviennent guère saisissables que par la répétition, il se maintient dans une sphère assez haute de généralités. Le phénomène particulier chez les logographes une grande supériorité. D'ailleurs, n'a de valeur que par rapprochement «avec d'autres phénomènes, ou si l'on espère y voir un croisement de lois générales. Au contraire l'historien vit du particulier. Il se demande : « Quel'était le chiffre des navires à Salamine, quelles conditions stipulait le traité d'Aristide, quand mourut Périclès?» Sans doute, on s'avance plus loin. Si les lois sociologiques restent longtemps d^accès difficile, on s'efforce au moins de proposer une interprétation psychologique, et de rattacher les actes à certaines règles de la vie mentale. Mais ces règles sont examinées, par occasion, de biais, dans un récit qui cherche ailleurs le principe de son exactitude. En outre, chaque détermination de chaque personnage est particulière, non pas inintelligible à la rigueur, mais très obscure, parce qu'elle est la résultante de forces multiples, et, pour ainsi dire, un rendez-vous de causes. L'historien ressemble h un homme qui, voulant suivre des (ils, choisirait le point où ils se nouent. Comme pourtant le devoir d'interpréter ce qu'on rapporte est presque absolu, l'on en revient aux procédés de Tartiste, et l'on mélange en proportions diverses la conjecture théorique et l'observation.

Au surplus, un narrateur ne peut point relater tous les événements. Quel sera le principe de son choix ? — Celui-là même qui guide Taèdc. Les faits de guerre, batailles, traités, asservissements de peuples, élargissements de territoire occupent le premier plan. Cette contrainte des idées primitives subsiste encore au xix** siècle, malgré de nombreuses

représentations, et nous restons en partie les disciples des chanteurs qui détachent sur la trame historique la personne brillante, concrète et nettement saisissable du souverain. Au VI* siècle, cette influence, bien plus vivace, fit de la chronique le décalque appauvri, le résidu de Tépopée défaillante.

Toutefois, les logographes accomplirent une réforme, et capitale, ils renoncèrent aux dessins métriques, ils furent des prosateurs.

Que la prose soit fort ancienne et antérieure aux tentatives des aèdes péloponésiens, il est difficile de le contester. Les prédécesseurs d'Achille et d'Agamemnon ne discouraient et ne conversaient pas en hexamètres, et un principe souvent invoqué nous avertit que le langage, à Torigine, fut sans doute un ensemble amorphe d^intonations, d'où jaillirent en sens inverses le vers et la phrase non rythmée.

Mais cette phrase n'était point conservée facilement. Car la mémoire était le seul livre, et des mots sans lien s'oublient vite. Un écolier qui réfléchit aimera mieux avoir à réciter du Corneille que du Fénelon. Toute notion s'accroche plus facilement à notre souvenir, quand elle met en jeu plus d'associations mentales, et l'ordre métrique, ajouté à l'ordre de la grammaire, multiplie les contacts et les adhérences.

Du reste la poésie plaisait davantage et seule paraissait importante. Dialecticiens médiocres, mais accessibles au charme immédiat des sonorités, les primitifs goûtaient fort ce qui subsiste de musical dans le dactyle et l'iambe. Habitués aux actions et aux pensées communes, ces gens tenaient aux mélodies verbales, régulatrices des manifestations collectives, et pour finir, l'imitation propageait les formes ennoblies par les aèdes éolo-ioniens.

Ces causes s'épuisèrent a la longue. Plus d'idées, plus de science, des passions amorties, ou moins illogiques, des poèmes nombreux et qui se faisaient concurrence créèrent le besoin d'innover, de s'affranchir ; on espéra qu'en des livres de structure très libre l'on disposerait mieux les résultats de l'expérience et de la réflexion. La prose fut

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constituée. Pour la conserver on eut l'écriture, déjà connue, et qui se répandit, quand elle devint nécessaire. A cette époque juste TKgypte se laissa pénétrer, habitua les yeux aux signes graphiques, et jeta le papyrus sur le marché grec. Les premiers volumes étendus, contemporains des Apollons rigides qu'on découvre a Ténéa, au Ptoon, appartiennent au même stade et trahissent les mêmes influences. Statues et manuscrits furent des œuvres plastiques.

Le changement qui s'accomplit alors est dUmportance extraordinaire. Modeste et matériel, il est pourtant comparable h la naissance de Tépopée compréhensive, à la poussée métaphysique du vi*' siècle. La nature de la composition littéraire se modifie. Les phrases destinées à être écoutées pourront dorénavant être lues et le seront toujours davantage. L'œuvre gagne une puissance inouie de diffusion, et tandis qu'autrefois Taède, cherchant son public, errait de rivage en rivage, comme plus tard le trouvère de châteaux en châteaux, désormais les rouleaux de papyrus seront les voyageurs, et trouveront sans peine des hôtes capables de les accueillir. Par là s'augmentent cette richesse de rapports et cette organisation, qui résultent du progrès historique.

Kn second lieu Tasscmblage verbal est plus arrêté. Les Grecs depuis l'origine préludaient h cette innovation. Après le mythe, si flottant, l'épopée a quelque consistance, moins pourtant que Tode, enchâssée dans une armature de rythmes. Suivant l'expression spencérienne, les systèmes de notions et de signes avaient perdu du mouvement et reçu des déterminations croissantes. Mais au vi® siècle l'esprit hellénique fait un pas décisif. Désormais on aura des exemplaires types, témoins incorruptibles et garants de F.authenticité. Refroidie sur la page, la pensée comportera la précision qu'exige la science. L'art même dorénavant sera scientifique, calculé, car l'écrivain combinera ses effets et mettra de la réflexion dans son enthousiasme. L'œuvre projetée au dehors, extérieure h Fauteur, est devant lui comme une matière qu'il cisèle à sa fantaisie.

Ces phrases, une fois recopiées, deviennent moins sociales et plus individuelles. Car une série de mots dans un livre résiste aux interpolations. Elles sont possibles, évidemment, et rimprimerie seule découragera pour jamais les faussaires. Mais ceci demeure qu'en Grèce, une période s'achève, celle qui a créé Tlliade, l'Odyssée, la Théogonie, les "Ep-^OL xal i^'tt.ipr,, celle de l'invention collective et de la coalescence spontanée. Des phénomènes identiques se renouvelleront dans la France et rAllemagne du moyen âge et la Finlande du Kalewala, car les organismes intellectuels sont multiples et l'histoire a plusieurs fois recommencé. Toutefois cette phase primitive n'apparaîtra point dans toute sa pureté, car un peuple aura transmis à ses successeurs une littérature mieux fixée. Dans le lointain s'annonceront les hommes d'aujourd'hui qui, cherchant à se défendre, emploient les caractères métalliques du prote et les cadres inflexibles du metteur en pages.

Le livre est encore individuel pour un autre motif: entendre un déclamateur est une occupation sociale, puisque d'ordinaire il ne se contente pas d'un auditeur unique. Parcourir un volume est un plaisir que Ton se donne ou une peine que l'on prend seul. « //i angulo cum libcllo » est une maxime d'ermite. L'ode jadis et l'épopée voulaient le frémissement de la foule, la réunion des guerriers, le tumulte des couleurs et des fanfares. Ces conditions, au v® siècle et jusqu'à notre époque, resteront nécessaires au drame et à l'éloquence. Mais toujours multipliées, les bibliothèques abriteront des âmes exclusives et raflTinées, un Euripide, un Ménandre, un Callimaque, les modernes de l'antiquité.

La littérature, plus intellectuelle, sera moins émotive et ne s'ouvrira guère aux courants passionnels qui entraînent les masses. De même la musique des mots, la hauteur des notes ne seront qu'une image indirecte, éveillée par des signes visuels. Peu à peu, l'élément verbal dépouillera son accompagnement d'attitudes et de mélodies ; la cadence plus fugitive, le geste moins accusé laisseront surgir dans

leur plénitude la phrase et Tidée qu'elle enveloppe, par degrés s'approfondira la division des trois arts connexes que mêlait la poésie primitive.

Prétendrai-je que la valeur esthétique n'y perdra rien ? — Ce serait mentir. Réduits à des symboles nus, nous regretterons parfois Tame vibrante du demi-civilisé, ses oreilles et ses yeux qu'obsèdent le concret et le réel. En échange, la méditation lente et fine nous permettra de creuser mieux notre sensibilité, d'attendre l'heure propice et de faire jaillir la source des impressions disparues.

Tel fut le changement accompli par les narrateurs obscurs du vi*' siècle. Une semblable réforme n'arriva point sans phénomènes avant- coureurs. Outre que des proverbes purent être imaginés et conservés indépendamment des schèmes rythmiques, il est probable que certaines épigrammes, de très bonne heure furent en prose, car les noms des vainqueurs olympiques, des prêtres, des magistrats, gravés sur la pierre ou le bronze, ne formaient point par leur réunion des distiques ou des trimètres. Seulement, pour que l'innovation fût décisive, il fallait qu'elle s'appliquât, non pas à des mots épars, à de courtes phrases, mais à des ensembles de quelque étendue, comme les productions des logographes.

Les remarques précédentes indiquent la filière que suivit Fesprit inventif; et elles mettent en relief la parenté de l'inscription et des chroniques. L'histoire dériva simultanément de l'épopée, et des mentions qu'on lisait sur les offrandes, les frontons et le piédestal des statues. Aussi, les premières ébauches des annalistes eurent un aspect schématique. Les généalogies de Phérécyde et d'Hécatée le Milésien, les Prytanies laconiennes de Charon de Lampsaque, les Sacerdoces argiens d'ilellanikos et ses Carnéoniques, ou listes de triomphateurs aux jeux d'Apollon Carnéen, semblent n'être que la transcription de renseignements graphiques, et ces tentatives embryonnaires ne méritent point le mépris, car, dans l'exubérante floraison du mythe grec, elles nous donnent

des faîts immédiats qui, pendant leur rapide voyage du marbre au papyrus, n'eurent point le temps de s'embellir. Par leur consistance relative, ces témoignages constituaient un commencement de chronologie.

Pour tout le reste, l'histoire se rattache à l'épopée. On dirait même qu'elle fut d'abord utilitaire, ainsi que les ballades péloponésiennes. Aux cantilènes qui exaltaient la gloire de l'anakte et que versifiait le trouvère attitré de la maison, correspondent des récits, courts également, et caressant Tamour-propre civique ; l'objet des flatteries n'est plus le souverain, mais la ville. Qui connaît la jalousie de ces minuscules Etats et leur désir de s^aflfilier aux dynasties légendaires, devinera ce que purent être La fondation de Milet par le Milésien Cadmos, et les Annales de Lampsaque, par le Lampsacénien Charon. Hérodote, un peu plus tard, contraint d'évoluer au milieu de traditions haineuses et contradictoires, ressemble aux aèdes de l'Iliade, insérant, pour le grand dommage de l'œuvre, une foule de gestes provinciales.

Les premiers logographes avaient des intentions scientifiques, mais surtout des intentions. Les fragments qui nous restent sont encore plus suspects que mutilés, et ces annales, comme les urnes du bas Empire, recèlent beaucoup de monnaies fausses. On murmure avecJuvénal: « Quidfjuid Grœcia mendax audet in historia, » Après s'être étendu sur Erechtée, Plîoronée, Endymion, les fondateurs d'Ithaque, Priam et Aphrodite, Acusilaos mentionne l'existence des Homérides a Chio. C'est le seul fait historique que je relève dans cette histoire.

On pourrait grossir cet acte d'accusation, mieux vaut plaider les circonstances atténuantes; les logographes furent coupables, mais aussi le peuple grec. Trois fois au moins sa vie intellectuelle eut des arrêts ou des retards. La tragédie athénienne n'a pu arriver à son ternie naturel et créer le drame bourgeois. A l'époque hellénistique, le roman, trop longtemps attendu, fut médiocre, et maintenant, au vi® siè-

de, la chronique n'accueille point la somme de vérité qu'elle comporte. La mythologie est responsable de cette triple défaillance. Ces âmes souffrirent d'avoir eu trop de puissance inventive, h Theure où Taccumulation des images faisait du monde un rêve coloré. Les personnages divins et légendaires attiraient l'attention , parce qu'ils dominaient les autres, et ils ne dépassaient point tant la mesure commune qu'on ne pût les admettre dans la série des événements. Sinon Zeus, du moins Pélasgos et Ulysse ressemblaient aux hommes, et sans peine, redescendaient parmi eux. L'amour-propre citadin voulait des patrons et des éponymes extraordinaires. Et le défaut originel viciait jusqu'à l'observation directe. On ne fait point au miracle sa part, et l'on cherchait dans le spectacle de la réalité immédiate les brusqueries ténébreuses de la causalité surnaturelle.

Aussi le moderne éprouve-t-il plus de surprise encore que de contentement, lorsqu'il découvre chez ces annalistes un fait exact. Ce bonheur nous est quelquefois donné, car THellade a progressé depuis les aèdes et les cycliques ; un Charon de Lampsaque n'est pas toujours indigne de ses élèves, et il ébauche en traits vagues le dessin qu'achèvera cinquante ans plus tard Hérodote. Il étudiait l'histoire de Babylone, parlait de Ninus, aussi fabuleux sans doute qu'Agameranon, mais qui, du moins, avait quelque droit de l'être, et qui bientôt cédait la place aux figures plus réelles d*Astyage et de Cyrus.

Du reste, nous avons mieux que Charon de Lampsaque. Les derniers logographes (ou quelques-uns) méritent le nom desavants. Ils connurent par occasion l'allégresse que donne la vérité, la possession du renseignement, petit mais indestructible, atome qui restera identique, dans toutes les synthèses ultérieures. Kcoutez de quel ton Ilécatée commence un de ses ouvrage :

Moi, Ilccatée le Milésicn, je dis ces choses, et j'écris comme elles me paraissent, car à mon avis les propos des Hellènes sont nombreux et ridicules.

Qu'ensuite Fauteur se supposât que le bélîer de Phryxos avait parlé, je le regrette, mais je me résigne, vu la présence de détails concrets et authentiques, sur les peuples, les villes, leurs sites et les fleuves. Seulement ces observations ne sont pas de l'histoire vraie, mais de la géographie, de Tethnographie; quelquefois même elles annoncent les études géologiques. Hécatée n'est point seul a travailler dans ce domaine ; un de ses rivaux, et non le moindre, Xanthos de Sardes, avait constaté que les roches des montagnes asiatiques contenaient des coquilles fossiles, et de cette remarque il déduisait que ces hauteurs, jadis plus basses, étaient submergées par TOcéan.

En tout ceci, les logographes suivaient les enseignements des épiques, de ceux qui conçurent et développèrent rOdyssée. Aèdes et annalistes étaient du reste compatriotes, Ioniens ou gens de la cote. Cadmos, Hécatée, Xanthos écoutèrent les mariniers et consignèrent leurs récits, sans aucun scrupule, car la subdivision des États grecs obligeait pour élargir l'histoire à énumérer les villes et les pays. Comme enfin vers cette époque, les métaphysiciens ne ménageaient pas les hypothèses sur la nature et la constitution de la terre, Thaïes, Anaximandre et Empédocle rendaient faciles les conjectures des chroniqueurs.

Ces ouvrages furent-ils esthétiques? — Très peu. Ils se détachèrent de l'épopée en renonçant au moyen d'art le plus énergique, le rythme, et, nous le remarquerons, ces écrivains ne furent rien moins que des charmeurs. Mais s'ils ne cherchèrent point l'agrément, ce n'est pas que l'histoire le rejette. J'ai dit qu'elle n'est pas, dans sa méthode, fort différente de la poésie narrative et du roman, qu'elle exige pour réussir un continuel emploi de l'imagination. Un Renan et un Michelet ne lisent point seulement dans ces textes, mais derrière eux, et ils n'arrivèrent point a être de purs savants au siècle des Claude Bernard et des Pasteur. Cette infériorité est en revanche compensée par des jouissances supérieures, car le plaisir s'attache plutôt au particulier qu'au général. Ouvré. 1|

à l'image qu'àTidée, a la chose vivante qu'au résidu logique. Un récit bien fait nous enchante, par les visions agréables ou grandes qu'il évoque en nous, par les passions qu'il nous communique, par une imitation exacte de l'intrigue ou des caractères. Un exposé soit de géologie soit d'algèbre peutètre beau, mais seulement s'il procure à l'intelligence un développement facile et groupe en synthèse une foule de notions. Et cet enthousiasme spéculatif, cette ivresse froide de Tentcndement, l'histoire nous la procure quand elle est écrite par un homme génial.

Ressemblant à l'épopée, elle use de moyens analogues, surtout au début. Hérodote, ainsi qu'Homère, racontera volontiers, dessinera le décor qui environne ses personnages, recherchera leurs intentions et leurs sentiments, et s'eiTor- •cera de leur prêter des paroles caractéristiques. Il semblait donc que Denys ou Hécatée n'eussent qu'à ramasser une moisson déjà faite et h prendre leur bien dans le patrimoine des aèdes. Mais l'individualité des catégories littéraires et leur manque de souplesse retardèrent cet emprunt. Malgré le fatras qui l'encombrait, la chronique était plus soucieuse de l'exactitude que la poésie héroïque, et elle ne put adopter immédiatement les remarques psychologiques, les peintures, les artifices de style familiers aux trouvères d'Ionie. Comme en outre leurs ouvrages, à l'époque des cycliques, se desséchaient, les logographes n'avaient dans leur voisinage direct rien qui les invitât aux amples narrations, et pour bien faire ils auraient dû remonter le cours des siècles et s'inspirer de l'Iliade.

I/exemple des conteurs était moins difficile à suivre. Sur ces rivages d'Anatolie, les marins embellissaient à plaisir leurs aventures, et l'Asie, plus accessible, mais toujours énigmatique, inquiétait les esprits et répandait le trésor de ses fantaisies bizarres. Les annalistes acceptaient sans scrupule ces fables, où l'homme avait toujours le premier rôle et qu'on distinguait malaisément du réel. De plus, entre le conte et l'histoire géographique, TOdyssée ménageait un

moyen terme. Aussi les bégaiements de la prose commençante eurent-ils un charme indécis, plus enfantin que celui de l'épopée compréhcnsive. Des faits particuliers, curieux, inattendus, amenés par un mouvement, disons mieux, un glissement facile, point de caractères, car cette étude exige une liaison et un commentaire des événements, telle fut chez les devanciers d'Hérodote, et souvent chez le maître lui-même, la matière du récit. De ces précurseurs, la plupart donnaient moins un plaisir d'art que de Tamusement; et l'un d'eux, Charon, relate que les Gardiens enseignaient rorchestique à leurs chevaux, et qu'un certain Onaris, ayant appris la chose dans une boutique de barbier, vainquit ce peuple en lui opposant une armée de flûtistes ; car les bêtes, excitées par la mélodie, se dressèrent sur leurs pieds de derrière et désarçonnèrent leurs cavaliers. N'est-ce pas un joli thème que Schérazade aurait pu développer devant Schariar ? Mais les Grecs n'en restèrent pas à ce stade. Dès le VI* siècle, ils progressèrent ; d'abord, comme je l'ai montré, la proportion des remarques exactes devint plus forte, et en second lieu, la chronique s'élargit, à l'exemple de la ballade mycénienne. Durant la période initiale, on n'eut guère que des KTiffS'.;, le IlspisSc; y^J; d'Hécatée fut un livre. Mais le principe d'unité y était encore géographique. Les histoires fragmentaires se rapprochaient dans cet ouvrage, de même que, suivant mon hypothèse, les traditions héroïques tendirent à s'agréger vers le xii® siècle avant notre ère. Dégager l'idée morale et dramatique d'une lutte entre l'Europe et l'Asie, et tirer de ce contraste le principe d'une ordonnance artistique, fut un acte parallèle à la conception de l'Iliade. Le chant de la colère et les « Muses » d'Hérodote marquent le commencement d'une époque, et le chapitre que je termine a pour équivalent le premier paragraphe du chapitre m" : origines du récit poétique, origines du récit en prose. A l'épopée synthétique répondra l'histoire compréhensive, née, comme sa devancière, d'une crise où se heur-

tèrent riverains de la mer Egée.

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