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CHAPITRE IV

Du viii° siècle au iv®, s'étend l'âge de la cité. Un ensemble d'objets matériels, murailles, édifices, collines, havres, fleuves, entre dans l'organisme social et le symbolise. L*unité, naguère, avait besoin d'un souverain, qui la résumât ; elle existe, maintenant, parce qu'on occupe et possède un certain pays, et cette croyance fondamentale se prolonge en trois ou quatre idées ou sentiments analogues : la dévotion à quelque dieu spécial, protecteur de la ville, Tamour du sol, demeure commune des ancêtres disparus, la prétention d'être autochtone, autrement dit, l'illusion que le peuple a toujours habité le même lieu, qu'il sort de la glèbe, qu'il est fils de la pierre et de l'olivier.

La notion du territoire est si forte qu'elle peut se détacher et s'appliquer à un territoire différent. Dans une contrée découverte et conquise, les envahisseurs retrouvent leurs montagnes, les rivières qu'ils connaissent, la fidèle image de la région quittée ; ils modèlent toute la géographie sur celle de leur métropole.

Ce coin de roche qui soutient l'existence nationale, c'est surtout la citadelle et ses environs immédiats, le peu de nature que l'homme a dompté, plié à ses besoins, modifié suivant ses désirs esthétiques. Le goût du beau et du beau dépouillé, rythmique, architectural, que nous avons signalé déjà, et qui maintenant se manifeste dans toute sa plénitude,

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est un élément essentiel du patriotisme hellénique. Patriotisme concret, urbain, qui nous oblige à traduire indifféremment xsXt; par « ville » et par « État ».

Cette conception est très riche de conséquences. D^abord, les agglomérations d'habitants favorisent les fêtes et développent dans l'art le côté cérémoniel. En second lieu, le gouvernement incline très vite a la démocratie, parce que les gens du peuple communiquent aisément, s'instruisent sans peine, augmentent leur richesse et se coalisent pour la conquête des droits. Sans rappeler des exemples modernes qui sont d'observation courante, l'opposition du campagnard qui conserve et du citadin qui nivelle, frappe quiconque s'est occupé de politique et d'histoire. La marche irrésistible, qui conduit les groupes sociaux à l'égalité, futà Rome, peut-être, mais surtout en Hellade, trop rapide, dangereuse et même funeste, et l'impatience de la plèbe grecque, la défaite trop aisée des oligarques tient en particulier aux deux causes que voici : malgré toutes les divergences, les adversaires se reconnaissaient une similitude fondamentale, la qualité de citoyens, et si l'homme du commun gardait quelque vénération pour l'Eupatridc, il respectait plus encore certaines règles qui dominaient la vie nationale. Elles étaient, pour ainsi dire, l'esprit de Tagrégat semi-physique, semi-social dont nous connaissons la nature. Réalité presque concrète, parente des édifices où l'on jugeait, des montagnes qui enserraient la ville, des statues divines qui animaient le temple, des trésors accumulés sur l'acropole, la loi voulait être maîtresse et maîtresse unique; les privilèges fléchissaient devant elle; la formule, l'égalité par la légalité, nous vient certainement des Grecs, elle se résume tout entière dans le mot unique

La cité lut si résislantc (ju'elle ne put jamais se fondre en des Liais plus larges. Athènes tomba au iv* siècle, parce ([u'elle r(»sta toujours une cité, opprimant, mais n'administrant qu(» fort peu, et laissant subsister chez les peuples subalternes Tindividualité citadine. Pendant toute la période

qui précède les guerres médiques, les sociétés grecques n^ont eu que deux modes de rapport, la bataille et la fédération amphictyonique.

Des phénomëues analogues ont plusieurs fois reparu , et Ton rencontre ailleurs ces petites sociétés urbaines ; républiques de la France languedocienne, communes colériques du Soissonnais, ruches bourdonnantes de la F'iandre, guêpiers toscans ou vénitiens. Taine a montré magnifiquement ce qu'un pareil milieu fait pour la réussite esthétique. Mais la remarque est surtout exacte, des arts plastiques, architecture et sculpture. Immuables, ou du moins pesants, les reliefs, les statues, les églises, les forteresses princières s'embellissent au foyer, qui concentre les sympathies et les amourspropres nationaux. Lorsqu'en outre, Tâme est possédée de sentiments collectifs et tenaces, religieux d'ordinaire, les édifices atteignent au plus haut degré de splendeur. Maisons d'échevins et de rachimbourgs, cathédrales gothiques ou byzantines, mosquées arabes, sont toutes pleines de l'abandon mystique ou de l'enthousiasme municipal. Par eux, les énergies et les ressources s'accumulèrent ; par eux, le maître maçon, le ciseleur et l'architecte de la dernière heure suivirent avec souplesse la pensée du premier constructeur, un ancêtre, sans doute, mais cependant un confrère, donc un rival ; par eux enfin, la même bâtisse obséda les regards du peuple : un Corinthien, un Agrigentin du VI* siècle voyait au-dessus de chaque maison le triangle du fronton et le galbe des chapiteaux, sans cesse il revenait devant eux, pour des réjouissances, des hymnes, des sTT'.vix'.a; respectueux et toujours logique, il considérait et mesurait de l'œil, les marches qui montaient vers le dieu, les portes qui fermaient sa demeure, les scènes légendaires encadrées par les métopes; il retrouvait dans les architraves rectllignes, les fiits massifs et les cannelures effilées, la droiture de Zeus, la force d'Apollon et la sveltesse d'Arténiis. Comment la trouvaille des artistes n'eùt-elle point récompensé une telle ardeur de contemplation ?

I2i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE

L'œuvre littéraire, toute de sonorités fuyantes et de concepts mobiles, doit beaucoup moins à V « incubation » d*UD état homogène et restreint. Elle veut surtout des notions inédites, des franchises intellectuelles, une audace créatrice et une ardeur qui, du reste, ont également leur prix pour Tarchitecte, le peintre et le sculpteur. Or, ces conditions favorables ne manquaient pas au viii^etau vu*' siècles ; il y avait dans toute ville une âme de renouvellement. Les classes luttaient pour l'égalité ou la prééminence, les républiques bataillaient ou bien échangeaient des ambassades en longues théories. On commerçait, on colonisait, en Sicile, en Cyrénaïque, en Thrace.Une parenté souple unissait les audacieux qui tentaient la fortune, et les sédentaires; un esprit divers et commun flottait du Pont Euxin à la mer tyrrhénienne; même en Grèce, la fièvre des appareillages, des ravitaillements et des retours tenait sans cesse le peuple en haleine, et ceux qui n'abandonnaient point le territoire patrimonial vivaient dans le rêve des aventures possibles et de la fortune entrevue.

Ce que Ton trouva dans cette période, il est plus facile de le deviner que de le détailler exactement, mais en ce moment notre attention se doit tout entière à la littérature.

On avait alors besoin d'idées cohérentes et de sensations esthétiques. L'épopée, durant deux siècles, avait contenté et accru ce double désir, et bientôt, par une audacieuse métamorphose, Tabandon de tout rythme et l'observation plus attentive du réel, elle allait satisfaire aux instincts scientifiques de l'Hellade. Restait l'envie de jouir par les sons, les images et les mots. Devait-on garder la poésie narrative, dépouilléo do son contenu théorique, et réduite à un jeu élégant et superbe? (le parti pris pouvait se défendre, mais rexeinple de Lcschès et (ri^ugammon n'avait rien d'encourageant. Pour que l'épopée esthétique put naître, il fallut une jachère, un long repos, car, après deux cents ans passés, les inthiences rétrécissantes, moins immédiates, furent moins absolues, et les thèmes vieillis se rajeunirent, puisque dans

rintervalle, rintelligence grecque avait changé son point de vue. Donc, au temps d'Olympos et de Terpandre, la poésie narrative avait besoin d*être négligée ; le mythe lui-même fut mis au deuxième plan, pour revenir, et très vite, avec plus de faveur et remplir les odes de Stésichore, de Pindare et de Simonide.

D'ailleurs, Tépopée des aèdes manquait vraiment de musique ; les rythmes éolo-ioniens étaient le résultat d'une sélection dans les mètres confus du péan, de Thymne et du linos, et les successeurs dégénérés des Homérides n'avaient point compensé la sécheresse relative du vers héroïque par un soin curieux du détail, car d'abord ils manquaient de liberté créatrice et en outre il existait un antagonisme entre l'exposé narratif et la diversité du dessin mélodique. Or, justement au vu® siècle, la musique se développa richement, et comme des liens étroits rattachaient la note et le mot, le goût des beaux enchaînements sonores détourna les esprits de Tépopée et fit reparaître le lyrisme.

J'ai déjà traité du lyrisme à mon chapitre ii", et montré que ce genre difïere de la geste militaire, de l'histoire, et du drame, et que, par suite, il ne saurait subsister de la môme façon. Il progresse par lignes divergentes, il <c essaime », et subit l'action de mobiles qui lui sont extérieurs. Son caractère émotif, qui subordonne la représentation aux sentiments, empêche que les œuvres forment un groupe compacte, et rend nécessaires des critères artificiels. Ainsi, dans la musique, proche voisine du lyrisme, et comme lui vouée à l'expression des mouvements psychiques, le nom des morceaux prouve qu'ils n'ont pas en eux-mêmes le principe de leur individualité. Symphonie en fa, sonate à Kreutzer, symphonie avec chœurs, marche funèbre pour la mort d'un héros, ces titres encore plus <( accidentels » que ceux de Pindare et de Victor Hugo, indiquent bien le vague et la dispersion où l'on aboutit quand on n'a point, pour se maintenir, la solide armature des concepts.

120 LES FORMES IJTTflIlAIRES DE L\ PENSÉE GRECQUE

Au surplus rinvention des lyriques grecs sera d'autant moins simple et linéaire qu'ils n\)béissent point uniquement aux convenances propres du genre. Près de lui sont deux systèmes de mots et d'images, très différents, mais qui ont un point commun. Ils sont instables et ne peuvent avoir qu'une existence parasitaire.

Je parle de l'éloquence, et du dicton.

L'éloquence à l'époque primitive est éphémère, vu qu'un discours n'est pas composé pour qu'on le conserve. Cependant, comme je l'ai dit, on souffre de laisser à Fêta t amorphe des assemblages verbaux qui ont dans la vie sociale une telle importance, qui soulèvent tant d'intérêt, mettent en jeu tant d'intelligence et de travail, et conduisent à des résultats si considérables. Le développement de la cité, et la lutte des classes accélérèrent encore ce progrès. De là suit que le discours se greffera sur l'ode, après s'être greffé ^ur le poème épique. Les Grecs possédèrent un lyrisme oratoire. L'affinité de ces deux genres est du reste visible, nous l'avons déjà constatée, et nous comprendrons que parfois de nos jours ils se confondent, par exemple, chez Victor Hugo.

Le proverbe, lui, est assuré de vivre, et j'ai supposé qu'il fût le premier peut-être à recevoir une forme précise et durable. Mais de lui-même il reste à l'état fragmentaire, et cette dispersion inquiète des hommes qui ont le goût des idées suivies, et considèrent les amples monuments de l'épopée, ou du lyrisme. L'esprit du dicton entre donc dans l'ode, la rabaisse, et donne naissance au lyrisme pratique et moral.

Voilà bien des éléments, et de cohérence médiocre. Comment l'hellénismo pourra-t-il les mettre d'accord ? — Par le moyen du schématisme. Nous touchons ici à un principe important, car il ne concerne point uniquement le lyrisme, ni même la littérature, il est dominateur en architecture, en musique, on philosophie. Kappelons-nous que l'œuvre de l'époque ancienne, mythe, épopée, ode collective, avait pu s'expliquer par des associations d'images. Or l'humanité,

surtout en Grèce, ne s'attarde point a ce premier stade. Les images rapprochées et fondues effacent leurs traits accidentels et dégagent l'idée. Maïs laquelle? — Puisque Tintelligence appréhende d'abord des choses concrètes et particulières, il semblerait naturel qu'on s'élevât de proche en proche à des généralités toujours plus générales, et que l'abstracteur s'avançât comme un voyageur au flanc d'une pyramide. Il n'en est rien. I/esprit s'élance de prime saut au faîte suprême du concept. Et h la réflexion Ton s'explique cette omission des intermédiaires. Le concept le plus dépouillé est aussi celui qui se représente le phis souvent. 11 n'est pas très diflficile d'apercevoir en toute chose les nombres et les figures géométriques qu'elles renferment, de signaler que certains objets existent et que d'autres n'existent pas et par suite d'opposer l'htre au Non-être, on remarque assez tôt que la vie se déroulé dans la durée, que les phénomènes changent, et l'on obtient ainsi une foule de notions très éloignées de rimmédiat, mais de perception commode. Puis, les ayant dégagées on les combine.

Ce travail a pour résultat premier une métaphysique. Zenon est un homme qui pense l'htre avec une énergie violente, Heraclite un homme qui pense de même le Devenir. Appliqué aux catégories du nombre et de l'espace, le schématisme conduit à des conclusions certaines et scientifiques. Ce qu'on chiffre et mesure est particulièrement accessible a notre intelligence, et pris dans l'abstrait les nombres et les lignes découvrent leurs liaisons, sans demander à l'observateur un effort trop assidu. Un enfant de génie a pu en quelques heures reconstruire les propositions d'Euclide, mais Pascal, possédât-il toute sa maturité virile, n'improviserait point aussi vite la physique ni la chimie. Transportés dans le matériel, ces théorèmes ou plutôt ces notions géométrales appuient et restreignent l'architecture. On multiplie les droites, les rectangles, les isocèles, les parallélipipèdes (car la masse du sanctuaire est prismatique) ; on néglige ce qui n'est pas chiffrable à la rigueur. Pas un

instant on ne sacrifie à cette prolixité oraementale qui masque la simplicité du dessin dans une mosquée arabe^ an sanctuaire hindou, une cathédrale du gothique flamboyaDt. De même on supprime la voûte et la coupole qui exigent l'emploi de la courbe. Le seul schème qui ne soit point rectiligne, est le renflement du chapiteau avec le dessin des moulures et le cercle qui détermine la section horizontale des fûts. Nous verrons bientôt qu'une conception toute pareille domine la musique ; pour le lyrisme pris en luimême le schématisme que j'y remarque, ressemble plutôt à celui de la philosophie. Les auteurs réunissent leurs œuvres en catégories nettes, avec des critères indiscutables. Un caractère appartenant à diverses odes est mis en lumière et considéré comme une essence réelle. Il y avait, ne l'oublions pas, une opération similaire dans l'idée de l'unité civique. Le substrat matériel des champs et des montagnes appuie la notion du « citoyen », être fictif» ou du moins général, qui repose dans chaque individualité particulière. Et du coup le sentiment esthétique se renouvelle. Il recourt davantage aux prestiges de 1' « harmonie ». Ce mot qui maintenant a pris une acception musicale et désigne surtout les accords polyphones, devrait plutôt appartenir aa vocabulaire du constructeur. L' a harmoniste » est celui qui taille les pièces de bois, qui les adapte et les cheville. L'harmonie a donc pour origine le rapport des parties au tout, et Tune de ses formes les plus évidentes est la classification. Ce genre de beauté n'est point rare en architecture. Il est double en géométrie, parce que les théorèmes s'intègrent dans un corps de doctrine, et que les figures, approximativement réalisées par la nature, impliquent la figure abstraite, commune à tous les exemples particuliers. Un contraste piquant est qu'en musique, l'harmonie proprement dite, en d'autres termes l'accord simultané, soit médiocrement harmonique; car la perception collective des sons, n'est point assez intellectuelle pour que leur concours frappe Tesprit. La mélodie, avec ses retours de mesures égales, est

plus vraiment harmonieuse, et donne un sentiment, presque une idée, de la ressemblance dans le divers. La cité grecque des vii° et vi" siècles est certainement belle, pour des motifs analogues ; belle également, la hiérarchie des genres et sous-genres lyriques ; non seulement les œuvres, prises à part, sont artistiques, mais leur assemblage est une œuvre d'art.

Parcourons maintenant les provinces de cet empire si bien divisé. Les premières odes sont religieuses, car au début le dogme prévaut. La Grèce préhistorique avait eu le péan et le linos. Le linos, d'ailleurs étranger, semble être tombé en désuétude, et n'avoir guère charme que les populations inférieures et stagnantes. Le péan survécut, car il célébrait Apollon personnage vivant et très national. Il y eut des hymnes pour les différentes divinités, on entrevoit par les témoignages des lexicographes que chacune exerça le génie des poètes. Le dithyrambe, Thyporchème furent imaginés ou tirés de Toubli.

Toutes ces œuvres sont à la fois religieuses et cérémonielles, je veux dire liées à des solennités publiques, et d'habitude ces deux caractères sont connexes. Cependant on peut concevoir des chants religieux qui ne sont point cérémoniels, mais ces « psaumes » chers aux Hébreux, sont rares en Hellade. Inversement des odes, déclamées dans une fête, ne sont point tout entières tendues vers Tètre divin. Il n'y figure qu'en deuxième ligne, et ce n'est pas lui qui concentre l'attention. Nous avons déjà rencontré sur notre chemin le thrène et Fhyménée qui appartiennent à cette espèce. L*hyménée, conservé sans doute, ne semble pas s'être prêté à une élaboration très artistique. Il subsista parmi ces chants populaires qui maintiennent les traditions archaïques et recueillent les genres démodés. De forme plus littéraire et plus parfaite, l'épithalame prit pour lui TeiTort des écrivains et la faveur du public. On garda le thrène, et l'on créa deux sortes de panégyriques, rê'ï«v(xtov et l'èYxciiJLiov.

Ouvré. 9

Ces divers poèmes sont écrits en vue d'une personne. Elle se marie, on lui souhaite du bonheur; elle triomphe aux jeux, on célèbre cette victoire ; elle accomplit une action remarquable, on lui adresse des éloges ; elle meurt, on déplore cette catastrophe. L*ode est donc en rapports intimes avec la réalité, et facilement elle devient personnelle. Mais le fait ressort à l'évidence, quand le même individu est auteur et sujet de Tœuvre. Cette remarque nous donne de quoi résoudre une intéressante difficulté. Ce lyrisme qui soumet si fortement Tétre humain a la tribu, ce lyrisme, si primitif, convient aux nations raffinées, il suit les mouvements profonds de l'âme, il saisit a merveille, le rare, le particulier, Taccidentel. Contradictoire dans son essence, archaïque et moderne, la poésie du clan est aussi celle du <c moi ». C'est que toujours elle s'appuie sur une personnalité, collective à l'origine, puis individuelle. Dans les strophes, hurlées par un chœur barbare, ou combinées patiemment par un écrivain, quelqu'un demande, implore, gémit, exulte, et peu nous importe en ce moment qu'il ait cent tètes ou n'en ait qu'une. Le principal est qu'il veuille et puisse ne point être oublié. Le chanteur épique ou le dramaturge s'effacent au profit de leurs héros. Leurs créations participent à cette extériorité qui est indispensable a la science, et c'est pourquoi le mythe d'abord, et ensuite la poésie narrative, m'ont paru contenir les rudiments de la connaissance réfléchie. Dans le lyrisme, au contraire, l'écrivain se pose en face du lecteur; aussi, bien que la Grèce du vu® siècle ne soit guère individualiste, l'inspiration personnelle y a rempli des œuvres nombreuses et soutenu des genres tout entiers.

Le lyrisme de l'amour, de la tendresse sexuelle, et même contre nature, appartient à Mimnernie, Alcée, Sapho, Ibycos et Anacréon. Le lyrisme de la haine cinglante est le propre d'Archiloque. Pour la première fois un ensemble très considérable de poèmes s'emploient à la critique, à la mise en relief du ridicule. Car le Margitès n'était qu'un

appendice de l'Iliade, et Tépopée comique s'attachait à Tépopée sérieuse, comme l'ombre qui suit Thomme, exagère ses gestes, grandit ou diminue les dimensions, et d'un être normal fait un fantoche. L'ode iambique, plus indépendante, existe par elle-même, et celui qui l'imagina fut opposé à Homère, et jugé presque son égal. Hipponax et Ananios marchent dans cette direction, avec moins de génie et semblet-il moins de lyrisme. La satire peut en effet accueillir des éléments didactiques, qui lui donnent une allure terre à terre.

Qu'on se rappelle maintenant quelques œuvres d'Alcée, et des plus célèbres, l'allégorie de l'État et du navire battu par les vagues, l'exhortation aux camarades, rassemblés dans une salle, où les casques, les cuirasses et les lances accrochées aux parois, lancent leurs éclairs. Cette poésie est personnelle, et par moment aggressive, mais elle est surtout politique. Elle n'est pas sans analogie avec le pamphlet, et dans les luttes de classes qui troublèrent le vi° siècle, elle joue le rôle qui est chez nous dévolu aux diatribes de nos journaux. Ou si l'on veut pour les Grecs une parenté moins compromettante, on mentionnera ici la satire lyrique des Châtiments. Ces parallèles sont presque d'obligation, car cette poésie à tendances individualistes doit nécessairement faire songer sans cesse à la nôtre, et de plus par sa puissance imaginative et sa force d'émotion, Hugo n'est pas très loin des primitifs.

Ces rythmes de combat en arrivent quelquefois à ne point se distinguer de l'éloquence. Et nous avons expliqué que des conditions très particulières préparaient en Grèce la création d'un lyrisme oratoire. Ce genre mixte et né d'un croisement enveloppe déjà les œuvres que je viens d'étudier, mais bien d'autres lui appartiennent. Les allocutions martiales de Tyrtée aux Lacédémouiens, les £jj.5ar^pia qu'ils entonnaient pour l'attaque et la marche, sont, aux vers près, des types excellents de harangues militaires. Quand Solon, sur la place publique, secoua la mollesse de

ses concitoyens, et les entraîna à la conquête de Salamine, (( Tile aimable », ses périodes ressemblaient aux démégories que prononcèrent plus tard les orateurs de Tindépendance. Maint élégie où le politique indique les raisons de ses lois agraires, et, par ce biais, critique les partis adverses, atteint le même but que certaines Philippiques, transcrites et publiées comme un mémoire justificatif.

Et si dans les discours de Démosthène, la mélodie, quoique très savante, est moins musicale, moins aisément saisissable, et d'un contour moins arrêté, c'est que d'une époque il Tautre les choses ont marché, et qu'un lent processus a séparé les arts, mis Tidée à la place de Timage et distingué la prose de la poésie.

Les distiques de Théognis, oratoires comme ceux de Solon, et batailleurs, sont pourtant animés d'un autre esprit. Ces objurgations répétées à un adolescent de choix, Kyrnos, Télève idéal, modèle de ceux qu'on voudrait convaincre, cette insistance, ces développements arrêtés court, cette maladresse à composer, ces afiirmations générales, ces conseils pratiques, où perce fréquemment le parallélisme des proverbes, ce ton doctrinaire et fâché, l'attitude pédagogique de l'écrivain, tout nous avertit que nous avons ici une filiation adultérine dans la famille du lyrisme ; et nous songeons à un autre enfant, d'origine non pas impure, mais fort mêlée, l'épopée hésiodique. La tentative est pareille, c'est une contamination du genre subalterne et du genre dominateur.

De la tirade iambique attribuée à Simonide d'Amorgos l'éloquence a disparu, et l'on y observe la superpositioo sèche et gcométrale du lyrisme et du dicton. Elle apparaît avec évidence dans cette disgracieuse comparaison des femmes et de bêtes variées, abeille, chienne inquiète, cavale fringante, laie qui se vautre, et recherche la boue.

Celte œuvre piquante conserve encore la puérilité réfléchie du proverbe, et ce goût du raisonnement par images

qui est naturel à la jeunesse des nations. Cependant il n'y a rien ici de vivace, rien qui promette. A discuter froidement sur le bien et le mal, mieux vaut suivre la trace de Tépopée, ou recourir aux genres scientifiques, qui la prolongent en droite ligne. S'il n'est oratoire, le lyrisme didactique est un non-sens, et même il ne mérite pas le nom de lyrisme. Seuls le désir et le besoin de convaincre, l'ardeur d'une opinion exagérée par la lutte et les épreuves personnelles, peuvent amener le flux d'émotions et Temportement de rythme qui soulèvent le pédagogue et le haussent presque au niveau d'un Archlloque ou d'un Tyrtée. N'étant point un discours, les sentences que j^analyse ne sont plus de la poésie, bien qu'après tout Thésitation reste légitime. Elles ressemblent aux terrains vagues, r6«/iwZ/«/« qu'on abandonne ou revendique à sa fantaisie. Que chercher dans ce morceau bizarre ? — De la satire ? — Oui. — Une exhortation morale ? — Si Ton veut. — Du lyrisme ? — A l'extrême rigueur. Mises en hexamètres, ces phrases ne dépareraient point les "Epya xai i^\xipxu Découpées en distiques elles feraient des proverbes acceptables. En quatrains, des épigrammes. Mais, renoncez à la cadence, et vous aurez certainement de la prose fort prosaïque.

Mené au terme de ses transformations le lyrisme aboutit à se détruire lui-même, et crée une pièce qui ne se rapporte à aucun type distinct. Rien de pareil ne se présentera pour l'épopée ni le drame, et des catégories hybrides comme l'hymne homérique, ou l'œuvre pratique d'Hésiode, ne nous donneront point cette impression de complexité déconcertante. C'est que l'unité de ces genres est supérieure, tandis qu'ici l'organisme flotte et peut recevoir en lui, dans ses interstices, une foule d'éléments étrangers.

Voilà pourquoi les poètes lyriques furent des hommes si différents. Nous les connaissons bien mal, parce que leurs ouvrages ne sont plus qu'une ruine, presque insignifiante en comparaison du poème narratif et de la tragédie. La chute de la danse et de l'accompagnement mélodique a

beaucoup diminué la valeur esthétique des mots, et les scribes n^ont point pris de peine pour les conserver. Du moins Tode étant une œuvre directe nous ouvre-t-elle des jours sur Tesprit et le caractère de Tauteur. Toute proportion gardée, Archiloque, Sapho, Anacréon se révèlent plus que Taède homérique ou le dramaturge athénien, et dans Tédifice dévasté du lyrisme, la galerie de portraits se déroule assez vivante, bien que les premières figures soient archaïques, raides, et noircies par la pénombre des temps lointains.

Mimnerme, au vu^ siècle, curieuse image d^un amoureux professionnel, fait de sa tendresse un divertissement commun, une chose civique et qui sent Tagora. Près de sa maitresse Nanno, la joueuse de flûte, il chante ses joies, et ses peines. Les dernières surtout. Ce Colophonien n'ignore pas les tristesses du plaisir, la réaction de langueur qui suit les crises passionnelles, la prévision d'un avenir douloureux, d^une mort anticipée qui tuera dans Thomme, l'homme jeune (et la vieillesse venue, qu'importe le reste?), l'angoisse enfin de comprendre vaguement qu'on ne tient à rien de solide, qu'on n'a point fondé sa vie sur des idées durables des principes reçus, des villes qui demeurent, mais qu'on s'en va, que tout s'en va, puisqu'on a suspendu son âme à un sourire, qui lentement s'eflace aux lèvres décolorées.

Callinos n'est plus pour nous qu'une bouche criant le patriotisme nouveau, le danger couru par l'Ktat citadin. Tyrtée, fort intéressant, plein de fanfares homériques, épris, à la grecque, de la blessure dignement reçue, qui détache le corps blanc sur la nappe rouge, Tyrtée, si diflPércnl de Mimnerme, son contemporain, est comme lui un professionnel, le chanteur attitré des soldats lacédémoniens, un « chef de poésie » qui a sa place à côté des généraux et des lochages.

Batailleurs aussi, Archiloque et Alcée, mais en condotlires. Le mouvement démocratique a chassé les nobles de la cité, et ils partent avec de l'orgueil, de la rage, des

passions enflammées, de Télégance, une éducation fine, aucun scrupule. Leur idéal étant détruit, ils n'acceptent point ridéal des autres, et ils roulent de Thasos, au delta niiotique, luttant, buvant, faisant l'amour, faisant des vers, n'ayant pas même le fétichisme de la bravoure chevaleresque, abandonnant le bouclier pour sauver « le moule de la cuirasse ». Misérables, ils jouissent pourtant des cris, des rires et des estocades. Le glaive qui jadis servait dans les mêlées héroïques, ils l'aflilent contre les tyrans favoris de la plèbe, mais au besoin ils le vendent, raccourcissent au poignard, et du bout aigu écrivent des poèmes plus sanglants que des blessures.

Un caprice du sort nous a gardé dans Sapho l'image d'une femme auteur. Quelques traits du sexe sont éternels, puisqu'à trois mille ans de distance, les voici chez cette Lesbienne d'Erésos. L'inépuisable intérêt pour le sentiment, une inclination vers les intrigues amoureuses et les mariages, le besoin de patronner, de faire école, un soupçon (bien léger) de pédantisme technique, de dogmatisme raisonneur, une faiblesse pour les mots excessifs, une comédie d'effusions, qui transfigure les rapports d'élève à maîtresse, toute cette psychologie d'une âme très louable, et qui du reste fut doublée d'un esprit délicieux, n'est-ce point Torigine de rinconvenante légende dont s'amusa la verve des anciens ?

Hipponax et Ananios furent des talents malheureux, qui se bâtirent un monde de laideurs, de disparates, de ruelles boueuses, de logis à punaises. Ils respirent cette atmosphère et s'en nourrissent. Par une contradiction tristement piquante, les images douloureuses et destructives leur procurent quelques sensations moins pénibles et nécessaires. Très inférieurs aux dramaturges bouffons qui chercheront le beau et qui sauront comprendre, ils rappellent dans leur attitude élémentaire les parodistes attitrés, Scarron quand il est au plus bas, les <( folliculaires » à scandale, et ces étranges saltimbanques, qui suivant leur expression mélancolique (( jeiincnt pour manger. )>

Quel contraste avec Timagination pindarique ! Et pourtant PIndare a son a milieu » spécial comme les iambographes. Mais le Thébain ressemble bien davantage aux aèdes, à Sophocle, à Goethe. Ces intelligences suprêmes, ou seulement très nobles, sont avant tout équilibrées. Elles ont accueilli un grand nombre de représentations belles et cohérentes, souvent légendaires. De ces images dépendent quelques principes moraux, purs et consolants. Et tout ce qui entre dans cet ensemble concourt à l'harmonie générale, ainsi que ces nuages de crépuscule, qui se dorent quand ils touchent h la zone supérieure qu'illumine encore le soleil. Chez de tels hommes point de haine, et de violences, quelques aigreurs à peine, un orgueil légitime et pacifique. Peu de faiblesses pour le changement, un certain goût d'immobilité, fait de certitude et de modération. Ce n'est pas le grand poète qui a suivi le mouvement où THellade se rajeunit. Le chanteur de Marathon fut Simonide.

Solon fut lui aussi une ame équilibrée, mais dans le pratique. Il eut la souplesse avisée que demande l'action. Je ne vois point que ses passions fussent violentes, en tout cas elles cédèrent quand il fallut. Clément à la souffrance, comprenant assez bien l'opposition pour en triompher, il eut ce grain de scepticisme, qui manque rarement aux grands manieurs d'hommes, et il se résume tout entier dans sa fameuse décision, si simple et si spirituelle: sa patrie réformée, il s'en alla.

Un critique malveillant pourrait dire que Théognis fut un moraliste immoral. Né dans la même classe qu'Alcée et qu'Archiloque, il souffrit les mêmes infortunes, fut exilé comme eux, et partagea leurs passions rancunières. Et chez lui elles sont encore plus aigres, car il ne les évapore point, au plein air d'un champ de bataille, il les concentre, les recuit. A côté de ces « Minnesiinger » helléniques, il est un homme de réilexion, et il s'abrite naturellement dans un code suranné de préceptes, qui sentent leur Hésiode, et qui contentent son g( lU d'autorité. Que la vertu comportât de pareilles amer-

tûmes, on le croyait au vi" siècle, encore savons-nous que Selon avait une idée plus juste et plus complète. Mais Tâme archaïque et figée de Taristocrate mégarien n'admit point ces nouveautés populacières. Du reste elles eussent trop cruellement froissé sa colère d'à émigré », qui demandait au moins la joie de s'irriter sans entrave et de détester à plein cœur.

Cette aversion irrémédiable est bien étrangère au léger Anacréon. Il prend son parti des cataclysmes, et de tout, même des rides. Il est courtisan, il glisse entre les obstacles, sans abuser de rien, fût-ce de la littérature ou de Témotion. Son talent est d'adresse spirituelle, il résout la question qui angoissait Mimnerme et qui trouble encore tel de nos contemporains. Durer sans vieillir, ou charmer en vieillissant, est-ce possible? Anacréon pense que oui. A défaut de la beauté le commerce galant se contente de l'esprit, et d'ailleurs, voyez les sociétés restreintes, l'entourage d'un roi, Polycrate ou Louis XIV, les villes, le théâtre surtout; quiconque a commencé de plaire, plaît longtemps, la paresse traditionnelle fait qu'on dissimule les signes de Tàge, et quand la voix manque ou que le regard s'éteint, l'on murmure : « Ce sont toujours les mêmes lèvres, les mêmes veux ».

Pareille facilité, plus grande encore, produisit en Simonide des résultats différents. Sans passions exclusives, il peut tout accueillir dans son intelligence à trame souple, il est, comme Pindare, équilibré, mais d'un équilibre mobile et fuyant. Son art ne lui oppose point d'obstacles. Il chante, compose, écrit, à son désir. Et l'on dirait qu'il méprise un peu la littérature, servante trop docile, et les idées que contiennent les phrases, et qui viennent au premier appel. Il voyage, il cherche la fortune, il n'est point absorbé dans le maniement d'un outil qui résiste et veuille de l'attention. Et n^étant pas ainsi que d'autres, le prisonnier des images qu'il assemble, magicien de sang froid, indifférent à ses prestiges, il change et se rajeunit. L'histoire, par un aniu-

sant caprice, refléta la jeunesse brusque et triomphante d'Athènes dans la souriante vieillesse du lyrisme finissant, et ces Marathonomaques dont Aristophane esquisse la silhouette truculente, inspirèrent un mondain d*esprit lucide et de sens rassis.

Prenons maintenant les œuvres, pour les considérer suivant notre coutume au triple point de vue du geste, de la mélodie et des paroles

L'épopée n'avait plus rien d^orchestique. Le lyrisme procéda autrement, car il recevait, sans intermédiaire, la tradition de la danse primitive. Du reste le chant, beaucoup moins intellectuel et plus émotif que la geste héroïque, comportait de la mimique pour traduire la passion de Fauteur. Le vers n'étant ici que la projection d'une phrase mélodique, appelait des mouvements et ils venaient d'autant mieux à leur place, que l'ode souvent religieuse et cérémonielle, était d'ordinaire déclamée devant les citoyens réunis, par un grand nombre d'exécutants.

Ces raisons étaient moins fortes ou même nulles pour le lyrisme individuel, celui d'Archiloque, d'Alcée, de Sapho, de Phocylide, de Théognis ; aussi dans la majorité de leurs œuvres, les récitants ne bougeaient pas.

Mais quand ils continuèrent de se mouvoir, le dessin de leurs gestes, le schème de leurs arrêts et de leurs marches, devint de plus en plus riche, divers et calculé. Tout ce progrès nous échappe, parce que les Grecs n'en disent rien, mais le fait même est indiscutable, et se manifeste, si Ton compare le point de départ et le point d'arrivée. Quelle distance entre les courses, les tours, les bonds des adolescents qui hurlent Thyménce au temps homérique, et les cadences nobles et subtiles qui transposent dans la réalité plastique les rythmes de Pindare. Ouvrez une édition allemande, considérez les signes qui reconstituent l'enchaînement des vers, l'opposition des péricopes et des xwXx, et vous croirez apercevoir devant le temple, les traces laissées dans le sable par un chœur ingénieux, adroit et bien dressé.

Quanta la musique elle est inséparable du lyrisme. Mais il faut distinguer entre la hauteur mélodique et la mesure.

La mélodie est plus proche de la parole que la danse, mais cependant moins que la mesure. De là diverses conséquences. Toutes les odes dansées furent chantées, mais il y eut des odes chantées qui ne furent point dansées. Je songe ici au lyrisme d'Anacréon, d^Alcée, de Sapho. En second lieu les Grecs eurent des odes rythmées qui ne furent point chantées. C'est la marche de l'histoire que les arts se distinguent, et voilà pourquoi de nos jours la poésie lyrique est rythmée encore, mais non chantée, et se range tout entière dans la catégorie qui chez les Grecs n'avait qu'une importance secondaire. Ceci d'ailleurs soit dit sous le bénéfice de cette remarque, que l'art est la reprise perpétuelle des formes anciennes. Il a donc une vertu conservatrice, qui s'exerce par intermittences, et il est de sa nature régressif. Ce qui complique fort l'étude de son développement. Tels ces fleuves qui par le caprice des terrains se recourbent et touchent presque le point qu'ils ont quitté naguère. Et pourtant leurs flots, guidés par des fatalités mécaniques, ont gagné quelques mètres sur la ligne déclive qui va de la source à la mer, aux deux côtés de l'isthme la composition des terrains n'est plus la même, ni la masse des eaux, ni leur nature, ni les paysages reflétés.

Les anciens abandonnèrent la mélodie dans les poèmes scientifiques. Un Phocylide, un Théognis n'avaient rien de musical. Il est plus intéressant, et plus malaisé de savoir pourquoi les odes « individualistes » se contentèrent souvent de la rythmique pure. Cette remarque ne prétend point d'ailleurs être universelle, et je signale plutôt une tendance qu'une habitude ; mais certainement les satiriques Brent bon marché de la mélodie. Archiloque passe pour avoir inventé la rapaxaraXo-p^, sorte de récitatif, voisin de la conversation, et Hipponax et Ananios allèrent très loin dans cette voie. Leur attitude était en somme explicable, car la musique est excellente pour exprimer des sentiments col-

lectifs, pour diriger les marches et les contre-marches d'ane foule, or les iambographes parlaient en leur propre nom; d'autre part ils aiguisaient leur ironie par l'abandon calculé de certaines formes esthétiques, ajoutons que Tauteur, en s'abaissant, se rapprochait du public et de ses ennemis: le terre à terre rend possible le corps à corps.

Ailleurs le chant subsista et s'enrichit, mais les inventions premières vinrent souvent de l'étranger. Les Grecs de la Grèce, puissamment « visuels », même quand ils assemblèrent des images auditives, y mirent bien de i*architectiire et de la métaphysique. Sans doute ils ne furent pas insensibles au charme des sons, et les initiateurs qui renouvelèrent le lyrisme et commencèrent à fixer la plupart des « modes > étaient des Hellènes, mais des Hellènes de Phrygic.

Sur les plateaux qui ceignent le Dindyme vivaient des peuples détachés de la souche commune fort anciennement, lorsqu'on traversait les plaines thraces, que la religion était toute puissante et que l'on chantait des chœurs. Ces gens isolés dans leurs montagnes gardèrent l'empreinte reçue et l'approfondirent. Ils furent très pieux, mystiques, et leur adoration passionnée s'exprima en phrases musicales. La musique, le seul art qu'ils pratiquèrent, progressa rapidement. Les résultats acquis furent vers le début du vu* siècle apportés sur les rives de l'Archipel, à Lesbos. De ces trouvailles il demi-barbares, la Grèce tira un merveilleux parti, elle remania l'œuvre et la fit sienne.

Reprenons l'antithèse du mélos et delà rythmique, distinguons la hauteur du son et sa durée.

Les notes plus ou moins aiguOs constituent de nos jours des systèmes nommés gammes. D'octave en octave, c'est-àdire d'un son quelconque au son qui vibre deux fois plus vite, l'intervalle peut être divisé suivant deux types différents qui déterminent les modes majeur et mineur. H n'y a que deux modes, mais l'altération et la modulation corrigent cette pauvreté. L'altération permet qu'une note quelconque monte ou descende légèrement, grâce au dièze et au bémol.

I^a modulation, usant des notes altérées, appuie sur chaque son de la gamme une série de sons qui reproduisent indifféremment Téchelle majeure ou mineure ; ainsi de suite, à rinfini. Simplicité des conventions, variété du résultat, tel est le caractère de la musique moderne.

La mélique grecque est à Topposé. Elle ne dièse et ne bémolise point, elle module rarement. Mais elle multiplie les modes. L'attirail du dorien, de Thypodorien, du lydien, de Thypolydien, du mixolydien, du phrygien semble d'abord accablant pour des auditeurs habitués aux seules cadences majeures ou mineures. Mais cette diversité n'est pas synonyme d'abondance et surtout de souplesse. Ce qui triomphe ici c'est le schématisme, avec prédominance des représentations numérales, géométriques, et peut-être sfisuelles. Combien ces modes, très nombreux, très distincts, presque impénétrables, sont analogues aux sous-genres lyriques, c*est un fait si manifeste qu'a peine ai-je besoin de le mentionner. Mais il y a plus. L'élément générique du mode est une place, la place qu'occupent deux petits intervalles. Etant donné que toute gamme renferme des tons entiers et deux demi-tons, si l'on fait voyager ces demi-tons dans l'espace de l'octave, on obtiendra par une genèse mécanique la série des modes énumérés au début de ce paragraphe.

La rythmique obéit à des lois analogues, compliquées d'un fait accessoire, l'union étroite de la syllabe grammaticale et de la « longueur sonore ». Les longueurs sonores sont extrêmement différentes chez les modernes, et le musicien les emploie à sa fantaisie ; de la carrée jusqu'à la quintuple croche, avec l'artifice des pointages simples ou doubles, les groupes irrationnels du triolet, et d'autres ensembles qui n'ont point de nom spécial, sans parler des liaisons additionnant deux quelconques ou trois des valeurs précédentes, le compositeur a peut-être cinquante ou soixante signes de mesures qu'il peut rapprocher dans sa mélodie. Ceci n'était point permis en Grèce. La syllabe a sa durée, or l'on ne peut trouver une syllabe deux cent cinquante-six

fols plus courte qu'une autre. (Tel est le rapport exact de la quintuple croche a la carrée). Mais eut-on, par un prodige de labeur et d'artifice, réparti toutes les syllabes entre ces innombrables catégories, la musique deviendrait impraticable, parce que chaque mot aurait un dessin rythmique singulier et bizarre, il serait a un air » en lui-même et ne pourrait entrer dans aucun autre air. Le seul moyen d'aboutir était d'admettre uniquement deux valeurs très simples, la longue et la brève, Tune étant le double de l'autre. Cette convention n'était point suffisante pour les instrumentistes, et même pour les poètes lyriques. On y remédia par quelques tolérances, on eut des longues très longues, des brèves très brèves, des combinaisons irrationnelles, par exemple dans le dactyle cyclique. Mais encore ces expédients n'eurent-ils qu'une importance accessoire, et fréquemment ils n'existent que dans l'imagination des critiques, trop désireux d'accorder la technique ancienne et la nôtre.

La réunion des syllades forme le « pied », qui n^est point l'équivalent exact de la mesure. Le pied est une mesure très simple, où le nombre des syllabes et leur situation réciproque sont partiellement déterminées. La résolution d'une longue en deux brèves et la condensation inverse, restent des phénomènes exceptionnels, ou régis par une convention fixe. La syllabe, unité d'articulation, n'est pas alors pour les musiciens une quantité négligeable, et de même que la métrique du dicton oppose sommairement des masses verbales, propositions ou mots, de même les poètes ont quelque tendance a compter les syllabes, et par exemple ils réunissent le spondée et l'iambe, quoique le premier vaille un temps de plus que le second.

Cette liberté scandalise les modernes, et ils emploient des moyens subtils ou violents, pour maintenir l'égalité des mesures. MaisTerpandre, Alcée ou Pindare avaient-ils Foreille faite comme Bach et Beethoven ? — Evidemment non, puisqu'ils employèrent des gammes qui nous paraissent défec-

tueuses. Il est donc légitime de croire que leurs rythmes sont indifférenciés, et tiennent à la fois de la musique et de la versification moderne. Si Ton voulait pousser jusqu'au bout la doctrine actuelle, on demanderait au mélos grec la carrure, le groupement deux fois binaire de la phrase classique. Personne n'a le courage d'aller si loin, et cette prudence montre que la première assertion n'est pas rigoureusement exacte. La composition très libre de nos mesures nous rend indispensables certains repères fixes, dont l'absence nous déconcerte inCniment. Le pied, de structure assez rigide, autorisait h l'occasion des licences qui nous paraissent incorrectes.

Autre élément de diversité. Le « verbalisme musical » de la Grèce donnait un sens profond a la place occupée par telle syllabe longue ou brève. Un « trois huit » changeait d'aspect suivant que le motif avait au début une croche ou une noire. On l'attribuait alors au genre iambique ou trochaïque. Pour nous un trimètre iambique n'est toujours qu'un trois huit, avec une croche qui précède la première mesure. Pour les Grecs c'était un groupe de mots commençant par une brève, finissant par une longue, et reproduisant dans sa structure interne le mouvement du faible au fort qui l'entraînait. Ce n'est donc point une exigence arbitraire qui fait coïncider le début du premier mot et du premier pied, tandis que chez nous les phrases chantées prennent souvent au milieu ou à la fin d'une mesure. Les musiciens qui ramènent violemment l'art grec à l'art moderne, et qui tracent une barre au milieu de l'anapeste, pour rattacher la longue finale aux deux brèves initiales du pied suivant, me semblent donc négliger un caractère essentiel du génie hellénique.

Une dernière conséquence à tirer de ce qui précède est :|ue le schème très net et simple du pied rendait facile et ît presque nécessaire la diversité numérale des mesures. [Quatre temps, trois temps avec leurs multiples sont des chiffres ]ui nous suffisent d'ordinaire, et c'est par fantaisie qu'un nélodiste met à la base de ses rythmes cinq, sept ou dix.

Dans le lyrisme orchestique le péon (le cinq quatre] était d'usage commun, et il n'avait point la bizarrerie incisive qu'il donne à certains thèmes de Topera contemporain.

Que maintenant on étudie la réunion de ces petites synthèses de ces a molécules » métriques, notre idée directrice ira s'afiermissant.

La multiplication des pieds par quatre, six, huit, sept produit le vers. Ce procédé, qui n'est je suppose, familier à aucun compositeur moderne, est au contraire habituel à nos artistes littéraires, et l'alexandrin, le décasyllabe, l'octosyllabe se définissent par un coefficient numéral affectant la syllabe^ choisie comme élément premier. Si nous montons d'un cran plus haut, nous trouvons l'agencement des vers assujetti aux mêmes règles, et très déconcertant pour une oreille moderne. Les groupes binaires et quaternaires de Mimnerme, d'Archiloque, de Sapho nous paraissent acceptables, mais l'on se perd dans la strophe de Pindare et de Simonide. Les symétries complexes et fréquemment ternaires nous induisent à penser qu'il y a dans cette mélopée de la combinaison réfléchie et voulue, et peut-être la substitution d'images visuelles aux images proprement auditives. Est-ce hasard si la structure a niésodique » de certaines phrases, avec un motif central, et deux appendices, rappelle étrangement Taspect du temple, la porte encadrée de colonnes, la saillie du fronton et les deux rampants qui s'abaissent vers les murailles latérales? Puisque Timpair est pour les yeux, le pair pour les oreilles, l'abandon fréquent du dernier moyen nous dispose à croire que les Grecs sacri6èrent quelquefois à l'architecture et à la plastique musicale.

Cette rythmique formelle favorisa le formalisme des subdivisions lyriques. II est bien surprenant, par exemple, et seule une admiration conventionnelle de l'hellénisme nous fait admettre sans surprise, que l'omission régulière du temps faible au milieu et ù la fin du second vers dans un petit système dactylique, crée un rapport intime entre toutes les œuvres qui présentent cette licence, et réunisse

dans la même classe les effusions langoureuses de Mimnerme, les conseils martiaux de Callinos et de Tyrtée, les admonestations dogmatiques de Théognis. Ce genre si artificiel que je viens de définir, sans le nommer, n'est autre que Télégie.

D'ailleurs, et les réserves nécessaires admises, il serait puéril de contester Tépanouissement superbe de la rythmique grecque. Quand des premiers assemblages construits, les courts distiques amoureux, militaires ou satiriques, on passe aux quatrains d'Alcée ou de Sapho, Ton a la sensation d'un progrès qui s'achève dans les Olympiques, les Pythiques, les Isthmiques et les Néméennes. Jamais la versification ne pourra dorénavant atteindre à cette richesse, depuis qu'elle s'est dégagée de la musique. Les systèmes de Pindare sont la contre-partie des luttes qu'il célèbre, un jeu splendide, réfléchi et sacré, jeu qui du reste nous est difficilement intelligible, car ce n'est point assez dire que l'orchestique et la mélopée étaient nécessaires pour accuser mieux les lignes de l'ensemble, le goût qui créa ces strophes n'est vraiment point le nôtre, et comporte dans la métrique un bizarre mélange d'images spatiales et de concepts abstraits.

Etudions maintenant les assemblages verbaux. Ont-ils une valeur pratique? — Presque toujours. J'ai remarqué dans le chapitre ii" que le lyrisme avec ses puissantes vertus émotives, produit aisément des actes réels ou fictifs. La tradition subsista du viii^ au v® siècle. Même, dans la période archaïque, l'hymne est suivant la formule primitive une recette religieuse : les fidèles en redisant une prière d^Mcman ou un nome de Terpandre, espèrent se rendre le dieu favorable, et l'amener h seconder leurs desseins. Bientôt le but proposé devient politique ou personnel. Archiloque cherche à déshonorer la fille de Lycambe, Hipponax pousse au désespoir le caricaturiste qui l'outrage. J'ai déjà dit ce que veulent Solon et Théognis. Pindare, Simonide et probablement Stésichore, ont un rôle social, analogue à celui des aèdes, ils accroissent l'éclat et le pouvoir d'une famille Outré. 10

OU d*une république, ils recommandent une conduite pure, ils fondent la morale sur un mythe légèrement corrigé. Cepen« dant la comparaison même avec les auteurs épiques nous enseigne que les visées utilitaires ne sont point essentielles à rârivix'.sv. Elles le sont encore moins aux œuvres légères et fastueuses de la dernière période, dithyrambes d'Arioo, cantates d'Ibycos, bluettes gracieuses d^Anacréon. Cominc la poésie narrative, comme le drame, comme la plupart des genres, le lyrisme en se prolongeant devient un jeu.

Quant h la théorie, jamais Fode ne lui réserva une large place. Exception soit faite pour Théognis, Simonide d'Amorgos, et Pindare aussi, quand il tâche d'ordonner le chaos des légendes. Mais la remarque ne va pas très loin. La doctrine qui remplit les tirades de Théognis et de Simonide s'y introduit par accident, elle est un héritage collatéral de Texposé hésiodique ou du dicton. Enfin les observations de Tauteur sont psychologiques, elles s'achèvent en des conseils et règlent la conduite de l'auditeur. Si Pindare expurge le mythe, c'est pour empêcher qu'il contredise les enseignements de la conscience collective; les traditions relatives h TOlympe n'ont plus aucune signification naturaliste, et par suite elles ont perdu toute valeur d'explication. Il n'y a point de lyrisme géographique, historique, cosmogonique, parce que le lyrisme sacrifie toujours l'idée au sentiment.

Ce parti pris rend possible beaucoup d'effets esthétiques. Les auteurs que j'étudie cherchèrent consciemment la beauté, le caractère, la grâce, et ils y atteignirent avec bonheur. Je ne crois pas, qu'ils doivent beaucoup au sublime. En elle-même l'ode, très passionnelle, admet les images excessives et troublantes, et le Psalmiste est fidèle à l'esprit du genre quand il fait bondir les montagnes plus légères que des agneaux. Mais Tharmonie que la Grèce rechercha sans cesse et surtout à l'époque du schématisme classificateur, interdisait l'abus d'une majesté qui recèle toujours quelque disparate et quelque oubli de la propor-

LE LYRISME i47

lion. Pîndare est surhumain, mais II n^est pas inhumain, et la fameuse métaphore d'Horace prête a la discussion car la poésie des Olympiques ne ressemble point au torrent, qui bouillonne, mais au fleuve, qui par rapides successifs, et larges nappes, rapproche les magnificences de la montagne et de la mer.

Du jeu émotif nous pouvons attendre beaucoup, et cependant même ici quelques réserves sont nécessaires. Le grand Thébain fut-il passionné? — On a soutenu le contraire et je crois aussi que cette inspiration très haute, forte sans ardeur, est comme un souille qui soulève et ne brûle point. Pour les autres écrivains, la conclusion sera différente, et si les ravages des siècles rendent d'ordinaire le jugement diflîcile, à toacher ces débris Ton sent qu'ils ont passé par la flamme. Une tirade' d'Alcée, que je mentionnais naguère, est admirable. Les conjurés pensent à la bataille dans la salle d'armes que tapissent des éclairs, et c'est bien le petit énervement qui précède la bataille et le duel, Tinstant où le corps veut esquisser la parade et la riposte, où plane la mort possible pour les autres et pour soi. De même, quand on lit les vers de Sapho qui dépeignent les symptômes de Tamour, on est presque amoureux. Merveille de l'art qui détend la volonté, alanguit les yeux, charme les oreilles bourdonnantes et nous procure le simulacre d'une passion, à qui manque seulement la maîtresse. Enfin nous partageons les colères immorales d'Archiloque et de Théognis; l'angoisse de l'aristocrate, riche jadis, maintenant pauvre, souvent rebuté, en peine de se marier convenablement, nous touche malgré tout, et nous inspire une sympathie qui s'achève en jouissance artistique.

Les images plaisent par elles-mêmes chez un idéaliste comme Pindare. Dès la première phrase, le « Sésame ouvretoi » est prononcé. Nous sommes dans une région neuve et ravissante, assez pareille aux Champs Elyséens de l'Enéide, et toute pleine, suivant l'expression du poète, de choses excellentes, cristal transparent des eaux limpides, soleil doré,

métal qui ramasse la lumière, étoffes somptueuses, ambre, ivoire, corps vigoureux. Mais cette beauté n'est point proprement lyrique, elle relève plutôt de Tépopée, magnifiée et montée d'un ton par le lyrisme. Malgré l'élan qui la soulève, Tode est facilement réaliste, parce qu'elle est directe, qu'elle ne déroule point une action fictive entre le monde et l'écrivain, et qu'elle l'invite à donner ses impressions telles quelles, sans les transposer dans l'esprit d'un personnage légendaire. L'imitation exacte jointe à la chaleur du sen- ' timent, rend inestimable la pièce de Saphoque je citais tout à l'heure. Alcée ne se fait point scrupule de montrer sur le corps qu'il aime, une tache, qui diminue la perfection, mais avive le désir. Archiloque est charmant, lorsque d'un style preste, il esquisse Thasos pelée, perçant les vagues comme « Téchine d'un àne ». On saitqu'Hipponax'et Ananios ne cachèrent point leur vermine et qu'ils ouvrirent large la porte de leur taudis.

Cette complaisance pour ce qui déplaît est l'équivalent de l'idéalisme cher à Pindare, mais ce parallélisme inverse n'est point rigoureux et cet art de la laideur contient beaucoup d'associations subtiles et indépendantes. La justesse de la peinture est ici un élément de plaisir, et qu'on obtient sans peine, car les modèles n'ayant point tenté les descriptifs, sont intacts. En outre le lecteur qui reçoit une masse de sensations pénibles, si l'on veut, mais inédites, a le sentiment agréable en soi, d'une nouveauté, d'un rafraîchissement intellectuel. Le contraste du spectacle brusquement découvert, et du voile que s'efforcent de tendre la littérature officielle et la morale de convention, est amusant parce que l'attention saute d'un point k l'autre, et spirituel, parce qu'une disparate est perçue rapidement. L'esprit a certainement gagné chez les lyriques et quand Archiloque écrit :

Pour sept adversaires morts... nous sommes dix mille meurtriers,

l'on ne regrette point les aménités du monde héroïque, les coups de bâton qu'Ulysse décharge sur le crâne de Thersite,

les pieds de mouton qui volent avec les injures, et ces bouffonneries dont la valeur s'apprécie d'après le nombre des dents cassées.

Un autre plaisir de Tintelligence ou comme on disait autrefois, de la « judiciaire », c'est la régularité souple, la netteté de structure, le plan. Cette question, h vrai dire, ne se pose que chez Pindare, car la brièveté ou la mutilation des œuvres rend impossible toute recherche analogue sur ses rivaux. Quelle colère et quel acharnement n'a-t-on point mis à découper, à reconstruire les Olympiques et les Néméennes? Ce seul fait annonce que ces poèmes nous causent quelque trouble, mais qu'ils n'en donnaient point aux Hellènes, Wolff a dit une parole profonde : « Sero Graeci didicerunt totum ponere inpoesi, » Les aèdes suivaient le rapport naturel de phénomènes successifs, et ce fil conducteur ne fut point inutile aux dramaturges et aux historiens. En dehors delà narration, les écrivains de l'Hellade n'étaient plus soutenus, et si les traités de Platon et ceux d'Aristote nous paraissent contenir des subdivisions arbitraires, n'y a-t-il point là une trace de quelque inexpérience juvénile, maladroite à lier fortement les notions. Sans doute on aimait alors le schématisme, mais pour enchaîner les concepts, il ne suilit pas d'en avoir, il faut en avoir beaucoup. Quand nous arriverons au chapitre vi", nous remarquerons que les systèmes philosophiques contemporains de Pindare ne sont point proprement des systèmes, qu'ils ont rarement de la tenue dialectique, et se composent d'une assertion fréquemment géniale et de conjectures éparses. Un laisser aller encore plus grand était permis à l'auteur d'odes, d'autant que le parallélisme et l'architecture extérieure du rythme fournissaient un principe de régularité qui dispensait d'en chercher un autre. Puis, le lyrisme, émotif par définition, souffre, comme l'a dit Boileau, un certain « désordre )), et le caractère hautement cérémoniel de l'œuvre justifiait le précepte, la métaphore, la légende, du moment qu'ils accroissaient la gravité ou la magnificence de la fête.

150 LES FORMES LITTÉRAIRES DE LAl PENSÉE GRECQUE

A considérer les groupes verbaux d'ensemble, on les voit progresser, comme les 6gures orchestiques et les rythmes. Matériellement, de Terpandre à Pindare, les œuvres s'allongèrent, et en outre elles assemblèrent plus d'éléments intellectuels, des Idées mieux souttenues, des images nombreuses, des intentions multiples, un plan quelquefois diflficile à saisir, mais raffiné dans sa rudesse archaïque. Un rapport du même genre, bien que plus net, unissait les ballades éoliennes et les épopées synthétiques. Nous avons aussi remarqué que la poésie narrative, parfaite et déjà languissante, se complut aux peintures de Tamouretdela beauté qui le provoque. Ce goût que Tanteur de l'Odyssée partage avec les derniers tragiques, Euripide et Agathon, et les derniers comiques, tels que Ménandre, quelques poètes lyriques y sacrifièrent également, et si, dès Torigine, Tode, personnelle, directe et passionnée, ne repoussa point les effusions tendres de Mimnerme, d'Alcée ou de Sapho, Eros fut un maître encore mieux écouté chez Ibycos et Anacréon. A cet adoucissement de Tidéal, répondit un extrême assouplissement de la main, la recherche du joli et du gracieux, la maîtrise inquiétante qui présage la déchéance.

Car la dextérité, dont je louais naguère Simonide, et qui fut presque égale dans Anacréon, ne va point sans quelques inconvénients, et cette fluidité n'est pas exempte de sécheresse. Si l'auteur n'est embarrassé d'aucun problème artistique, c'est qu'il a ses réponses prêtes, et s'il évolue avec tant d'aisance, c'est que partout les chemins sont tracés. Le procédé guette cet art, parvenu à son achèvement, et l'on devine que, trop sûr, le métier régnera bientôt sans conteste. Bacchylide est parfois l'esclave d'une tradition parfaite, il a les qualités impeccables d'un excellent écolier. Ses dithyrambes, récemment découverts, ne manquent pas, il est vrai, de mouvement et de force dramatique, et le voisinage de la tragédie eschyléenne a ranimé le lyrisme défaillant. Mais parmi les âz'.viy.'.^t, le cinquième, joyau de la collection, avec l'clogo du vainqueur cl de la victoire, les

conseils moraux de rigueur, le mythe, un développement lucide et bien mené, où rien ne choque, où rien ne saisit, semble un décalque attentif de Pindare et de Simonide et remet en mémoire Tpveu mélancolique de Fauteur : qu'il est malaisé de trouver soi-même la porte des paroles mystérieuses. Anacréon, mieux doué peut-être et moins gêné par des voisinages écrasants, ne possède pas la verdeur et la franchise d'Alcée ou de Sapho, et ces vers d'une élégance un peu trop courante étaient voués h Timitation des gens de lettres alexandrins. Tous ces beaux esprits de basse époque, qui mirent leurs platitudes sous le patronage de Tlonien, pouvaient a la rigueur se réclamer de lui, et à défaut de bonne littérature, ils firent de bonne critique, puisqu'ils accusèrent tous les défauts de leur modèle.

La manière, autre symptôme d'une invention rétrécie, ne fut pas étrangère aux lyriques du vi" siècle, et je regrette que les poèmes d'Ibycos aient complètement disparu. Non qu'ils eussent mérité l'admiration, mais je présume qu'ils auraient eu une valeur d'exemple, et qu'on aurait pu étudier en eux l'effet d'une originalité contrainte, qui se résigne au bizarre pour atteindre à la nouveauté. Les érudits nous aflirment qu'Ibycos adapta aux sujets erotiques la technique pesante du chant dorien et qu'il les accabla sous la splendeur de l'è'^iivix.'.ov triomphal. Ce rapprochement voulu, cette a contamination » de procédés littéraires et de thèmes empruntés à deux systèmes esthétiques différents, met en lumière ce qu'il y a de sec, de forcé et de simple^ malgré tout, chez les écrivains maniérés.

Cette décadence fut très courte et peu visible, car le lyrisme, fragmentaire et complexe, présente une ligne de changements beaucoup moins précise que l'épopée. En outre aux vi° et v° siècles le génie hellénique était en pleine effervescence créatrice. La transformation du drame, de l'histoire, de la philosophie attira des talents qui, peutêtre, dévovés, eussent donné h Pindare et à Simonide d'indignes continuateurs. Le dithyrambe conservé presque

152 LES FORMES LITTÉRAlIRES DE LA PENSÉE GRECQUE

seul durant la période attique, faillit conduire ses auteurs h inventer Topera, et d^une façon générale, le déclin du lyrisme superposé h Tépanouissement de Tesprit national ne présenta point de symptômes très distincts.

A la fin de ce chapitre, Tépigramme doit être étudiée en appendice.

Narrative, épique même, elle touche cependant à rode par quelques points, puisqu'elle traite de personnages réels et d'aventures im médiates, et n'emploie le mythe qu'à l'occasion. En second lieu certains mètres (surtout le distique) passèrent du lyrisme à l'inscription, et cette similitude extérieure prépara celle des sujets. Au iv° siècle, et plus encore à l'époque alexandrine, avec Asclépiade et Callimaque, on aura l'épigramme-élégie, comparable aux œuvres amoureuses de Mimnerme. Mais les contemporains de Terpandre ou de Pindare pratiquent seulement l'épigramme-satire (s'il est exact qu'Archiloque ait attaqué une courtisane, figuier qu'assiègent les corneilles) et l'épitaphe, devenue par une légère modification, laudative et voisine des eyxwiJita. Deux vers très célèbres de Simonide sont peut-être le plus beau panégyrique des soldats tombés aux Thermopyles.

Bien que les pièces aggressives ou flatteuses frappent le regard, à côté d'elles se dissimulent des œuvres nombreuses, et plus significatives. Alourdis par le marbre ou la feuille d'airain, mais fixés à demeure, les ex-polo^ les rappels de titres, d'événements et» de privilèges, gardent encore le caractère d'un récit informe, et nous constaterons bientôt sans surprise, qu'ils ont, de concert avec l'épopée, favorisé réclusion du genre historique.

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