CHAPITRE VI
Le lyrisme du vu' et du vi" siècles continue la tradition de la danse chantée, tandis que la poésie narrative se prolonge dans les manuels des chroniqueurs géographes. Ces deux courants principaux captent et dirigent l'activité oratoire, le travail des épigrammatistes. Mais, si Ton se reporte au chapitre ii, on remarquera que la Grèce préhomérique avait connu d'autres formes intellectuelles et verbales, Toraclc, dont il n'y a pas beaucoup à dire dans la période que j'étudie, et surtout le mythe explicatif et le dicton.
La légende naturiste des origines, partiellement enfermée dans la Théogonie, les préceptes réduits en aphorismes et recueillis dans les ^'Epy^ >•*'• '^t'Mp^' se maintiennent encore, et fructifient. Une double série d'oeuvres se dessine, théoriques ou pratiques, et qui résument, à cette époque, presque toute la sagesse spéculative ou appliquée des Hellènes.
Nous aurons, d'une part : le mythe populaire, le mythe raisonné d'Acusilaos et de Phérécyde, les philosophies, de Thaïes à Démocrîte, quelques ébauches scientîGqnes ; d'autre part, les proverbes, la morale des fables ésopiques, les maximes qu'on rapporte aux sept sages, les premières constitutions réfléchies. Cet en semble ne possède point comme l'épopée une cohésion manifeste. L'unité réside dans les
concepts, et ne se manifeste pas au dehors; aussi les moyens d'expression seront-ils fort divers, nous rencontrerons sur notre route des traités prosaïques, des maximes, des poèmes d'apparence épique ou lyrique, des élégies. En outre cette matière intellectuelle a subi l'action de causes externes que nous devons examiner.
Naturel aux civilisations qui débutent, le goût des subdivisions nettes et des groupes homogènes a produit à plusieurs reprises des institutions analogues, castes, maîtrises, confréries, jurandes. Quand elle se combine avec la prépondérance du mythe, cette force rassemble les prêtres en collèges jalousement clos, et, bien que l'Hellade soit beaucoup moins liturgique que Tlnde, bien plus séculière, h Dodone, à Delphes, des réunions sacerdotales eurent en commun des pratiques, l'adoration spéciale d'une divinité, sa faveur, et des traditions légendaires. Comme la Grèce aima passionnément les idées, des théories, et non plus des dogmes, possédèrent également cette vertu d'attraction, et l'esprit de secte inspira de nombreuses sociétés soit religieuses, soit laïques. Les Pythagoriciens, les Orphiques, et pîir moments les Eléates se ressemblent. Intransigeants, et fanatiques, ils mélangent le rite et la doctrine ; leur confiance, qui n'exclut pas le raisonnement, en appelle vite à Tautorité ; la vérité de l'École leur est si chère qu'ils n'ont pas grand souci de la répandre et la revêtent d'expressions volontairement énigmatiques.
Cette disposition reparaîtra vers la fin de l'histoire ancienne, lorsqu'une vague venue d'Orient submergera presque l'hellénisme, et je ne serais point surpris que, dès le vi' siècle, il faille recourir à cette explication. Au temps de Thaïes et de Pythagore, et en partie grâce à eux, la Grèce connut mieux les civilisations préaryennes. Or toujours elles eurent le goût des doctrines qu'on enseigne avec parcimonie, des initiations, des idées qui passent de main en main, sous le manteau. Trop vite instruites, les populations de l'Egypte et de la Chaldée ne dégagèrent point la science
des allures despotiques et tortueuses qui sont propres à la religion. Les dépositaires de tels secrets n'ont point voulu admettre qu'ils fussent des hommes. La qualité surnaturelle du dieu s'étendait à ses interprètes ; moins soucieux d'attirer les intelligences que d'assujettir les volontés, ils mélangèrent l'erreur a l'imposture, et, pour acquérir la dignité qui leur semblait due, se firent thaumaturges. Les sanctuaires de Memphis, de Babylone et de ïyr furent pleins de fausses merveilles. Ils admirent la magie, et parfois l'escamotage : statues parlantes, feux allumés spontanément sur les autels, pierreries mystiques scintillant dans la pénombre. Vers le début de l'ère chrétienne l'historien retrouve ce monde charlatanesque et convaincu : les Apollonios de Tyane, les Philostrate et ces prodigieux menteurs que raille et immortalise Lucien. Les chefs d'école du vi'^ siècle, eux aussi, ne furent point scrupuleux sur le choix de leurs moyens. Pythagore avec sa cuisse d'or et ses transmigrations imaginaires, Kpimcnide et son sommeil lucide de plusieurs années au fond d'une grotte, Abaris et ses voyages aériens sur une flèche, Empédocle étalant ses couronnes de roses, ses vêlements splendides et ses chaussures d^ métal, plus tard même, Ilippias d'Elis le philosophe au costume d'histrion, sont à la fois les ancêtres des gnostiques, et les descendants des mages babyloniens.
Une telle attitude est en général destructive de la connaissance exacte, puisque le thaumaturge repousse l'examen et qu'il n'observe l'ordre naturel qu'afin de le dissimuler. Mais la Grèce, à cette époque heureuse, avait assez de force vitale pour commettre impunément des erreurs. De même lorsque le flot porte, il conduit les mariniers au but, malgré les faux coups de barre. Aussi la pensée spéculative et pratique des Ilellènes produisit-elle alors un ensemble d'œuvrcs riche et très varié.
Le mythe subsista, sous deux aspects diflerenls. Comme un résidu, et comme un mode d'interprétation rajeuni.
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compliqué, et mis en rapport avec le nombre plus grand des problèmes.
Examinons tour à tour ces deux groupes de représentations :
La légende divine devait logiquement se maintenir. II aurait fallu pour la déraciner des causes violentes qui ne se produisirent pas. Cette persistance n'impliquait point Tacte créateur et la dépense intellectuelle que nous avons vus dans la période proprement mythologique. Toutes ces fables vivaient de routine, malgré quelques efforts d'accommodation pour les mettre en harmonie avec les données nouvelles. Peu à peu la signification cosmique des dieux s'effaçait, et d'autant mieux que la science tentait une autre explication de la nature. LMmage surhumaine restait donc seule, plus anthropomorphique, et par suite plus concrète et matérielle. Le terme normal de cette évolution est la comédie d'Aristophane. Pour les intelligences populaires, Aphrodite, Ares, Apollon ressemblaient beaucoup aux saints de l'Italie méridionale. Mais en même temps avait lieu un mouvement inverse. Cette conception puérile résistait mal à l'expérience, puisqu'on ne rencontrait guère les Immortels au tournant du chemin. On les éloigna donc, pour les grandir, et leur éviter le contact destructeur des choses, et Ton mit au service de la légende quelques ressources d'abstraction, empruntées à la philosophie. Comme en outre la raison pratique devenait exigeante et vigoureuse, des contradictions surgissaient, qui jadis n'existaient pas ou paraissaient indifférentes ; et l'on supprimait quelques énormités trop douloureuses pour la conscience, trop scandaleuses pour l'entendement. Ce travail d'adaptation s'arrêta vite, car la personne céleste, très colorée, très <c construite » se prêtait mal aux métamorphoses, et d'ailleurs un dogme qui glorifie les instincts immédiats repoussera toujours l'intrusion de la morale.
Le mythe populaire n'était donc susceptible que d'un développement borné. Puis il restait, amorphe, épars en de
nombreuses intelligences, médiocres ou tout au moins dissemblables, De ce fait il recelait du contradictoire, et même obéissait à des tendances inconciliables, puisque Tétre surhumain devenait tantôt plus concret, tantôt plus abstrait. Ces fables ne furent donc qu'une chose diffuse, source d'inspiration pour les œuvres mieux organisées, le lyrisme du vil* et du VI® siècles et après quelques Olympiades le drame sérieux ou badin.
La mythologie savante était d'une texture supérieure: Elle fut créée d'une façon volontaire par des individus ou des sectes : Acusilaos et Phérécyde, au vi* siècle, les Orphiques durant toute cette période, mais surtout vers sa fin. Le résultat de ce travail fut une théologie, mais qu*0D ne doit point comparer à la théologie chrétienne. Les docteurs de notre Eglise admettent des principes révélés, et les interprètent aux lumières de la raison métaphysique. Les penseurs qui élaborèrent la religion grecque font des cosmogonies. Ils examinent le problème de la genèse, en distinguent les actes, les principaux moteurs, et les présentent revêtus de symboles, qu'ils inventent ou tirent de la mythologie antérieure. C'est en somme le procédé delà Théogonie hellénique, mais Télémont abstrait et Télément sensationnel sont tous deux plus développés et rattachés par un artiBcc plus violent. Ceci montre comment une œuvre littéraire, une forme d'expression, propage, fixe, et, par suite, exagère une forme de pensée.
Il faut du reste faire la part des imitations exotiques, car les Orientaux se sont toujours évertués à mettre des images chargées sur des notions déjà complexes. Ils ont aimé cette méthode, qui est celle du fabuliste, et qui, poussée jusqu'au bout, mène à l'allégorie. Cette façon indirecte de voir et de présenter les choses semble imaginée pour une doctrine de sanctuaire, ({ui parle h demi-mot, et ne perce point une obscurité qui lui profite.
Aussi les cosmogonies helléniques furent-elles en partie lu propriété de ces sectes qui vaguement teintées d'orien-
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talisme n'abusèrent point de la clarté. Elles se firent des dogmes étranges et d'aspect déconcertant, qui paraissent à la fois plus archaïques et plus modernes que la Théogonie.
Plus archaïques, car ils remontent plus loin dans la série des temps, insistent sur les origines et relèguent au second plan les dieux ordinaires, trop voisins de la réalité banale. Le détail légendaire, peut-être emprunté à des fois très anciennes, cherche a déconcerter et à dépayser l'imagination, pour la rendre maniable. Sont-ce bien des Hellènes, ancêtres de Socrate et contemporains de Thaïes et d'Anaximandre qui ont accueilli le symbole de l'arbre vital, soutenu par des ailes vibrantes, et portant sur ses branches l'univers déployé comme une étoffe, avec la broderie des forêts, le lacis des fleuves et le plissement des montagnes ?
Mais cette apparence d'archaïsme n'est bien qu'une apparence, ces combinaisons conscientes et forcées trahissent l'importance toujours accrue du raisonnement. L'Hellade ne recule point, elle avance, sur un courant plein de remous. Jusque dans la bizarre conception de l'œuf cosmique, on démêle un effort vers la science, une représentation d'un sphéroïde, dont nous habitons la partie basse et qui par en haut forme la calotte du ciel. Ce schème n'est pas si loin des hypothèses acceptées par les physiologues d'Ionie. Les généalogies divines longuement énumérées dans l'œuvre béotienne s'abrègent, l'épopée de la création se raccourcit, et le rôle essentiel est dévolu à certaines personnifications beaucoup moins anthropomorphiques, beaucoup moins nombreuses, la terre, l'eau, assez voisines des principes familiers aux métaphysiciens du vi*' siècle. Il ne serait pas impossible de relever chez le vieux poète des aperçus du même genre et j'ai soutenu qu'ils indiquaient un progrès sur In conception homérique. Mais chez un Orphique, ces idées ne viennent point en accessoire, dans un préambule ou quelque développement secondaire. Elles sont vraiment la partie centrale de la doctrine.
Malgré toutes les conquêtes de la réflexion, un théologien
i70 LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
n'est pas un philosophe. Pour ressembler moins qu'autre* fois à des hommes, les éléments de Funivers y ressemblent encore plus que le Suide aqueux ou la substance indéterminée dont nous parlent Thaïes et Ânaximandre. Et la fiction qui établit entre les choses un rapport de filiation détourne les yeux des relations véritables, et dispense Tesprit d'interpréter scientifiquement la genèse.
Mais sur un autre point les mythographes reprennent l'avantage . Dès avant le vi° siècle les Grecs admettaient Une puissance organisatrice, sous le double aspect de Tintelligence et du désir. Les Orphiques un peu plus tard vénèrent un être du même genre, Dionysos ou Zagreus dont le cœur arraché et palpitant concentre la matière éparse, lui communique ses pulsations, et façonne le monde au rythme de ses battements. Ces théories, ou pour mieux dire les premières, qui impliquent les secondes, ont précédé les systèmes d'Heraclite et surtout d'EmpédocIe et d'Anaxagore. Or c'est TÉphésien qui introduisit en physique la notion d'une cause agissante et rationnelle. Les théologues distancèrent donc les physiologues. Cette induction se présente avec un caractère d'évidence, pourvu qu'on se rappelle que dès le viii* siècle, les aèdes béotiens concevaient une sorte d'attraction motrice, et nommaient Éros au début de leur poème. Mais cette notion étant pleine d'images, étouffée par un vêtement trop somptueux et trop lourd, les métaphysiciens eurent raison d'étudier d'abord ridée de la matière, et d'adopter ensuite celle de la force, quand ils l'eurent épurée, dans la mesure de leurs moyens.
Cette doctrine mystique ne pouvait rester à l'état amorphe. Elle avait une netteté suffisante pour soutenir des assemblages verbaux, et trop de complication pour que cette mise au point fût inutile. D'ailleurs ces illuminés, successeurs des trouvères épiques et religieux, composèrent comme eux des œuvres durables. Mais, dans la série chronologique une interversion se présenta. Les premiers écrits, ceux d'Acusilaos et de Phérécyde furent en prose, les der-
nîers, ceux des Orphiques, le Voile et le Filet par exemple, furent versifiés.
QuechezPhérécydeet Acusilaosla métrique disparaisse, on se Texplique facilement. Ces deux hommes suivent la tradition de la poésie narrative, qui, par une marche nécessaire, avait rejeté le rythme dactylique et conduit à Fexposé pur et simple. Acusilaos est d'ailleurs ce logographe que j'ai dû étudier au chapitre précédent. Compilateur, chroniqueur, médiocrement soucieux d'hypothèses mythiques, et désirant moins les enrichir que les relater, il garde cet esprit de sécheresse attentive, qui est celui des cycliques ses contemporains. Sa phrase est donc terre à terre, comme sa pensée.
Les Orphiques font des poèmes, hymnes à moitié lyriques, narrations en hexamètres. Un changement s'accomplit donc vers le milieudu vi''siècle,etil ne se limite point aux écrits des théologues, car nous l'observerons, tout pareil, chez Xénophane, Parménide et Empédocle. Je crois que la technique de l'ode et de l'élégie, par un élargissement normal, a gagné la dissertation philosophique, ravivé le goût des cadences musicales, et recourbé vers la Théogonie la ligne évolutive qui s*en éloignait de plus en plus. Mais en outre, ainsi que Xénophane et Parménide, et bien davantage, les Orphiques rompent avec la doctrine courante. Soulevant des énigmes très abstraites, ils prétendent les résoudre non par une lucidité patiente, mais par des coups de génie et des témérités révélatrices. La poésie peut satisfaire ce désir. Si elle éclaire, elle éblouit surtout ; fort imagée, fort émotive, elle amène une exaltation qui touche au mysticisme. D'ailleurs le vers au début du v° siècle n'est plus la langue courante, il produit donc un effet exceptionnel et augmente le prix de ce qu'il renferme. N'étant point l'idiome du vulgaire, il commence à être l'idiome des Immortels.
De tout ceci résulte une façon nouvelle d'entendre le rôle du poète, une conception familière aux Orphiques et qui a laissé encore quelques traces dans les Grenouilles d'Aristophane. Le chanteur est un devin ; en rapport constant avec
les dieux, il leur emprunte la science et la divulgue. Il n*amuse, il n'explique pas, il prophétise. Cette vue n'est point inexacte, puisque le lyrique primitif croyait tenir d'en haut une vertu d^enseignement; mais il n'avait pas beaucoup d'ambition. Il indiquait une recette pour gagner les faveurs des êtres surnaturels, il trouvait l'épithète juste qui caressait leur amour-propre et assurait un bon accueil à la requête do croyant. Au vi° siècle Tamas des connaissances était plus considérable. On s'imagina que le poète était le dépositaire de cette doctrine, et comme on distinguait fort mal les époques, on supposa que dès Torigineil avaitdû la posséder. S'il manquait à cette exigence, on le méprisait, s'appelât-il Homère. Mais ceux qui par heureuse fortune n'avaient rien laissé d'écrit et dont l'image vague pouvait revêtir toutes les apparences, grandirent dans le lointain et leur stature monta jusqu'aux cimes de l'Olympe. Les lyriques de Piérie, sous le nom d'Orphée, devinrent éponymes de la secte. Suivant la méthode ordinaire, on aperçut le groupe à travers un homme. De même que les tribus ont un patron, Éaqoe ou Acamas, qui non seulement les protège, mais permet de les concevoir, l'unité du collège littéraire et théologique se résuma dans une personne extraordinaire. On admit qu'une influence mystérieuse se propageait de Tancètre fabuleux au disciple. Le cœur de Zagreusbat dans toutes les poitrines, et Onomacrite, étant un Orphique est un Orphée. Sans méconnaître la part qu'eurent dans les supercheries de la secte le calcul et l'intérêt, convenons qu'elles exprimaient assez bien Tesprit intime de la doctrine, et accordons à ces interpolatcurs et ces faussaires plus d'indulgence que leurs contemporains, gens avisés et menteurs émérites, qui, peu soucieux de la concurrence, mirent les coupables à la porte de la cité.
Notre bienveillance n'ira point jusqu'à nous faire regretter la perte de cette littérature. Quoique toute condamnation soit illégitime, puisque les pièces du procès ont disparu, le critique avouera que les Grecs ont pris allègrement la
destruction des vers orphiques. Leur mérite scientifique était contestable, car sMls visent à la science, ils la cherchent dans une fausse voie. Leur valeur esthétique fut réelle, et si nous possédions encore ces poèmes peut-être y goûterions-nous quelque profondeur de pensée, quelque vigueur d'images, peut-être indulgents aux dissonances artistiques, prendrions-nous à cette lecture plus déplaisir que les Grecs eux-mêmes. Toutefois ces œuvres avaient de quoi rebuter les admirateurs convaincus. Nées dans le temple, elles furent sans doute pédantes, d'une difficulté qu'on pardonnait à Parménide, mais qui déplaisait chez Onomacrite. Les Orphiques écartaient le vulgaire ; le vulgaire les prit au mot.
Du reste au vi* siècle l'esprit de la Grèce n'est point avec ces hommes, mais avec les philosophes.
La naissance de la philosophie est un événement dont les suites sont incalculables. Notre littérature est fille d'Homère, mais notre pensée est fille de Thaïes, de Parménide et de Platon. Et il y a du rapport entre les deux créations essentielles de l'hellénisme, le monde coloré et vivant du poète, le monde abstrait du penseur. Comme les aèdes le philosophe est un voyant, il projette au dehors les conceptions qui le hantent. Ce qui s'exerce en lui c'est toujours la faculté représentative, mais contenue par l'attention, conduite par la volonté, modifiée profondément par la nature de ses objets et s'appliquant surtout à des notions fuyantes et vides. Le faiseur de systèmes imagine ce qui est à peine imaginable.
Procédant du môme effort que le mythe, la doctrine philosophique sort de lui par un mouvement facile et sûr. Rien n'est plus aisément comparable que les théories d'un Phérécyde et celles d'un Thaïes. Car il ne faut point rapprocher les constructions des premiers Ioniens et les synthèses modernes d'un Leibnitz, d'un Hegel ou d'un Spencer. Ici comme partout le déroulement des phénomènes historiques a mené l'homme de la simplicité à la complication. Des problèmes ont surgi qu'on ne peut négliger, et tout
penseur songe plus ou moins à la nature de riDlelligenoe, au fondement de la morale, au mécanisme du raisonnemeat, aux rapports du logique et de Testhétique, au critère de la certitude. Mais Thaïes et ses contemporains ne soupçonnaient point encore ces mystères, ils s'attaquèrent simplement à rimmédiat, à Tunivers extérieur, et ils se posèrent U question scientiGque sous une forme théologique et narrative. Etudiant la création des choses, ils continuaient les aè4e$ héotiens, que dis-je, ils portaient en eux l'esprit qui anime les premiers versets de la Genèse.
Seulement la spéculation métaphysique est dans un autre sens Topposé du mythe. La généalogie divine présentait dans Tunivers une série d'états, une progression de formes. Quel était le support de ces modifications ? Le concept du Devenir amenait donc celui de la matière, ou si Ton veut de la substance. Des premiers Ioniens jusqu'aux Éléates inclusivement, les philosophes grecs s'appliquent à résoudre la même diflTi culte.
L'idée de la substance n'était point inconnue à l'imagination légendaire. Avant que le mouvement d'organisation commençât, le poète se figurait bien une masse indifierenciéc, et certainement le chaos des aèdes est une sorte de réceptivité vague, une confusion obscure des éléments. La phrase si souvent citée de la Bible : « Spiritus Dei ferebatur super aquas » évoque l'image analogue, mais plus nette, d'un océan qui frissonne dans les ténèbres. Cette hypothèse, appuyée sur Texpérience et l'analyse, c'est la théorie même de Thaïes. Car Thaïes a réfléchi, et l'aphorisme enfantin a Tout est de Teau » comporte une foule d'observations. Le Milésien a dégagé, malgré mille dissemblances de couleur, de poids et de viscosité, l'analogie des liquides. II a vu le sang, les larmes et les humeurs s'échapper des corps vivants, il a regardé les aiguilles de glace qui flottent sur les ruisseaux, la vapeur qui couronne le vase bouillonnant. Travail d'observation et aussi d'abstraction, car ce qu'on obtient au terme de ces remarques, c'est un je ne sais
quoi, d^assez difficilement saisissable, substrat de ces représentations contradictoires. Cette eau, qui est de la fumée ou du cristal, n*est plus identique à elle-même, tout en étant de Teau encore, et malgré sa grossièreté primitive, le concept n'est pas sans quelque raffinement. Tout de suite il se pose et s'affirme, car la réalité presque inconnue ne lui présente point d'obstacles, d'ailleurs le théoricien prise trop son effort mental pour admettre que rien lui résiste, sans compter que la foi toute voisine a laissé dans l'âme assez de crédulité pour suffire à l'établissement de plusieurs métaphysiques. Aussi ridée primordiale reste seule et tyrannique dans l'intellect: cette philosophie est un monisme.
De son principe, Thaïes ne fait proprement rien, et il ne conduit pas sa démonstration dans le détail. Cette tâche est celle d'Anaximandre. Une suite de conjectures téméraires nous montre la matière exhalée du sol, alimentant les feux célestes, et formant des capsules minces, dont les déchirures découvrent aux habitants de la terre la splendeur des espaces enflammés.
Les modernes attachent beaucoup de prix h ces spéculations où ils croient reconnaître une ébauche de leurs propres systèmes;^ la rigueur on peut démêler dans les enseignements d^Anaximandre un pressentiment de l'hypothèse de Laplace ; il est certain aussi que ces conceptions hasardeuses s'appuient sur un commencement d'observation. Mais cet empirisme n'était point le centre organique de la doctrine, il était là simplement en vertu de la confusion originelle des choses, parce que la science et la philosophie se distinguaient mal encore, mais son rôle allait être fort restreint au profit d'un élément contraire, mieux en rapport avec les tendances de la pensée hellénique. Je veux parler de l'abstraction.
Elle est déjà très importante dans la généralisation de Thaïes. Mais chez Anaximandrele mouvement suit son cours. Forcée de prendre des apparences plus diverses à mesure qu'on envisage plus de phénomènes, la matière primordiale
se raffinejusqu'à s'évanouir. L'idée de Teau qui n'est pas de Teau ne peut être maintenue, et l'axetpsv, substance qui renferme toutes les autres substances, ne se confond avec aucune d'elles.
C'est alors qu'une tentative est faite pour donner de la solidité à cet être de raison ; après la période matérialiste nous entrons dans une phase dont les deux moments pourraient être appelés numéraliste et verbaliste. La matière d'Ânaximandre est encore très corporelle, les nombres de Pythagore sont un concept beaucoup plus dépouillé. Qu'il se dégage péniblement, qu'il traîne après lui une enveloppe d'images concrètes, que la dyade soit présentée fréquemment comme une association d'objets déterminés, il importe sans doute, car cela montre la gaucherie de la spéculation commençante, mais quel progrès depuis Thaïes, dont la matière fluide se touche, brille au soleil et glisse entre les doigts.
Cette doctrine pythagoricienne est bien curieuse. La nature des quantités, des figures, des mouvements a de tels rapports avec nos moyens de connaissance, qu'à Tanalyser on obtient toujours des résultats intéressants. L'enchaînement des nombres, leur richesse croissante, leur combinaison, leurs parentés, préparent l'hypothèse d'un développement, qui va du simple au complexe, d'un Devenir logique, dont les Ëléates eux-mêmes, en dépit de leur géniale hardiesse, n'auront pas la moindre idée. De plus l'identité arithmétique transparaissant à travers la mobilité phénoménale conduit à la notion d'une loi, et annonce la doctrine héraclitéenne de Vkp'^.o'fix. Enfin le désir d'observer pour (( chiffrer » le plus possible, est déjà celui qui de nos jours soutient les recherches du savant.
Moderne à certains égards, la théorie pythagoricienne est grecque pourtant, et grecque du vi'' siècle. Bien entendu, le schématisme mathématique y est maître ; il l'est doublement, car, ce système qu'il pénètre, il le ressaisit encore de biais, par rintermédiairc de la musique. Jamais, en aucun pays, un art ne contracta pareille alliance avec des hypothèses
hautement spéculatives, et s'il y a de la philosophie et du classement dans la genèse des modes et des mesures, il y a plus encore de modes et de mesures dans cette philosophie. Non contente de reconnaître que la hauteur des notes se détermine par des proportions faciles à calculer, TËcole voulut que la rotation des sphères célestes devînt sonore, et que les astres chantassent un hymne, comme les chœurs dans la cité.
Si grecque, cette doctrine est également orientale, et, caractéristique d'une époque déjà civilisée, elle porte néanmoins Tempreinte des âges primordiaux. Nulle part, dans rhistoire de Thellénisme plus de séries causales, venues de .points plus divers, ne forment un réseau plus embrouillé, et le phénomène est presque inexplicable, parce qu'il exige trop d'explications. Peut-on nier ici Tinfluence des astronomies chaldéennes ? — Non, sans doute, car les premiers groupes de chiffres qui frappèrent Tintelligence avec une autorité quasi divine (et en tout cas supraterrestre) furent donnés par les révolutions astrales. En outre cette excessive importance conférée à des formules numériques, se rattache à une habitude intellectuelle très ancienne, dont nous avons marqué la signification fétichiste.
Par là, par ce je ne sais quoi d'antique, d'étranger et de bizarre qui humilie Tintelligence humaine et la subjugue en la scandalisant, ces théories convenaient admirablement à une école fermée, et ne répugnaient point à Temploi de la thaumaturgie. On pouvait a priori deviner que les Pythagoriciens seraient des sectaires, et ne dédaigneraient pas les pieux artiGces des Epiménide et des Abaris. Le double fait se produisit et réagissant sur ses causes il en augmenta la force ; la doctrine s'enveloppa de mystères presque impénétrables, multiplia les dilHcuItés au lieu do les aplanir, et ces tendances philosophiques aboutirent à créer presque
une religion.
Je dis une religion, car la preuve logique fut remplacée
par un appel à Tautorité, et Ton eut, suivant une définition
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déjà donnée, des notions indémontrées mais que Ton impose par un coup d'audace; on ne peut nier que le Pythagoricien avec son obéissance prosternée, sa foi aveugle à V « 'Auri; êça », soit un croyant, un dévot, tout autant qu'un philosophe, et que l'assemblage de ces élèves rappelle, non seulement Técole ionienne de Thaïes et d*Anaximandre, mais la confrérie des Orphiques. Pythagore est même on Orphée, j'entends moins un fondateur qu'un éponyme, an personnage enveloppé dans une buée de mensonge qui le grandit en le voilant. Et si le rapprochement pèche en quelque point, si le penseur, plus réel, ne se perd point dans l'illusion comme le chanteur de Piérie, c'est qu'il représente des vérités plus modernes, plus élaborées, saîsissables malgré tout, et qui procèdent du raisonnement.
Mais ce raisonnement s'arrête vite. On a pour s'éclairer autre chose et mieux que l'observation et la logique. Aussi le système pythagoricien n'cst-il pas un système ; la déduction, sans cesse arrêtée, hiisse une place très large à l'incertitude, à la contradiction, aux commentaires illégitimes des disciples infidèles, aux conjectures de la critique moderne.
Bien meilleure est la positidii prise par les Eléates.
Sous ce nom je réunis, avec tous les anciens, et la majorité des modernes, Xénophane, Parménide, Zenon et Mélissos. Le premier en date de ces quatre hommes et le dernier déterminent une période qui va depuis le milieu du vi" jusqu'au milieu du v*^ siècle ; la doctrine ébauchée sur les côtes d'Asie Mineure par un Colophonien, fut développée par deux Italiotes de la Grande Grèce, et retourna finalement à son pays d'origine, puisque Mélissos est Samien. Quant à la cohérence du système, je pense, et j'espère montrer qu'elle est certaine, mais Xénophane, occupant une position intermédiaire et spéciale, ne peut guère être bien compris qu'après une étude préliminaire de Parménide.
Parménide, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'efforce de connaître le substrat commun, la substance, que recouvrent les phénomènes. Et sans doute il la crut matérielle; esclave
de ces représentations visuelles qui dominèrent également Pythagore et Empédocle, il a dans Tesprit l'image d'une sorte de boule ; Tagrégat sphéroïdal ou cylindrique est au fond de toutes ces philosophies. Seulement, pour savoir au juste quelles sont les propriétés de cette chose, TÉléate ne demande rien à Tempirisme, il tente de déduire, a priori, la nature de FÊtre, du moment qu'on l'a posé.
L'Être étant, le Non-être n'étant pas, toute imperfection, subdivision, mouvement sont éliminés par l'hypothèse primordiale, et Ton devine que la notion du sphéroïde ne pourra se maintenir, car un objet quelconque, dans l'espace, est nécessairement divisible, et toute forme définie l'est par une limitation.
Donc le matérialisme éléate est un résidu de la spéculalion antérieure, et l'Éléatisme en dernière analyse est le triomphe de l'abstraction. Qu'elle eût alors tant de vigueur, on peut en concevoir de l'admiration, mais non de la surprise, pourvu qu'on se rappelle que l'intelligence saisit très vite (sinon très bieti) les concepts dépouillés. Et dans la série logique rien n'ayant plus de valeur que l'Être, la doctrine de Parménide apparaît comme très naturelle, moins arbitraire que le Pythagorisme, et logiquement amenée par le progrès dialectique. Aussi a-t-on signalé dans le Véda et même chez les peuples de la Nouvelle-Zélande, des hymnes dont la couleur éléate est nettement prononcée.
Dans cette montée vers la généralité supérieure l'esprit humain ne s'aide point tant des images visuelles que des mots. Il est hors de doute que la réussite de Parménide ait été préparée par le développement de la langue, et par l'immanence du verbe substantif, au sein de tous les autres verbes qui distinguent les nuances de l'acte et de la qualité, et présentent les objets comme réels.
En se fondant sur un mot ces philosophes usaient d'un droit indéniable. L'intelligence à son maximum d'abstraction pour donner quelque résistance k la notion est bien forcée de la ramasser dans un signe, qui possède les affinités et les
répulsions logiques afTércDtes au concept. Prise sous un angle différent, cette remarque nous enseignera que pour construire une proposition, la combiner ou la heurter contre des propositions analogues, il faut que toutes soient enveloppées dans le dessin d'un schème verbal. Trouver des mots n'est donc point proprement trouver des idées, mais les fixer et les appeler h Texistence scientifique.
Ainsi, malgré tant de plaisanteries sur la pesanteur et Tobscuritédes philosophes, comprendra-t-on qu'ils comptent parmi eux nombre d'écrivains supérieurs.
Utile et, je crois, indispensable, l'appui des mots s'offrait en outre et s'imposait au dialecticien. Le prestige du verbalisme n'avait point encore disparu. De môme que l'Arabe ou l'Hébreu veulent fendre la pierre avec une syllabe, que le Romain perd son procès, s'il change une lettre dans la requête traditionnelle, que Pythagore est fasciné par le chiffre ; de même Parmcnide se plonge dans une extase grammaticale.
Elle a des périls ; le théoricien devient quelquefois l'esclave des formules. Cette servitude est d'autant plus dangereuse qu'elle a toutes les apparences d'une domination. Vidés de leur contenu logique, des sensations ou des concepts qu'ils renferment, les axiomes s'agencent et se combinent à plaisir, et le signe affirmé ou nié, comme un caractère algébrique, passe d'une équation à l'autre et fait surgir les conséquences les plus inattendues.
Par exemple un Éléate dirait hautement: « L'htre est, le Non-étre n'est pas, donc l'Ktre est simple, car la division comporte une intrusion du Non-étr(î. » Mais, je pense, lïdét; de l'existence, dûment analysée, et non pas cuirassée par le mot impénétrable qui l'enserre, nous révélerait une souplesse, qui ménage du rapport entre les deux termes opposés, car après tout, et pour employer la phraséologie de Parménide, si le Non-être ne participait aucunement à l'existence, il n'aurait pas même celle d'un concept, ne pourrait être pensé, et ne figurerait point dans la doctrine
éléatique. Il se pose comme irréel, ce qui est encore une manière de se réaliser.
Cette méthode n'en reste pas moins une création extraordinaire. Outre qu'elle sollicitera toujours la méditation des théoriciens, elle représente à merveille le second moment de révolution hellénique, Tinstant où Tintelligence très créatrice et médiocrement empirique découpe Timage abstraite nettement, et la projette, ainsi qu'une chose, cristal ou bloc de rocher. Et l'on comprend qu'après un pareil efibrt le métaphysicien ait senti une sorte d'ivresse, l'enthousiasme orgueilleux et esthétique d'une pensée qui se déploie et fait tomber d'un coup d'aile les barrières de l'opinion.
Il nous est possible maintenant d'étudier Xénophane. T^es fragments qui nous restent de lui sont de caractère assez divers, mais ce qui a toujours frappé en eux, c'est une polémique contre les divinités païennes, calquées sur l'image de l'homme et de l'homme méchant, voleuses, menteuses et adultères. Cette critique consiste à rapprocher la légende et la morale, elle nous remet en mémoire ce que nous disions à propos du mythe populaire et des tentatives du lyrisme pindarique. Mais, dans la conception de celui qui, seul, remplira l'Olympe déserté par ses anciens maîtres, le Colophonien semble bien guidé par cette notion de l'Être unique et total, qui est le principe de TÉléatisme. Des phrases comme la suivante :
Il reste sans bouger, toujours dans le même état ; il ne lui convient pas de s*en aller ailleurs.
sont un excellent préambule aux théories de Parménide. Seulement elles sont beaucoup moins éloignées de la croyance commune, puisqu'elles ont pour point de départ la personne céleste et non la substance élémentaire, puisque Xénophane n'est pas physiologue mais théologue, théologue agressif, sarcastique et négateur. La spéculation cosmologique n'était d'ailleurs point absente de celte doctrine,
OÙ se trouvent par exemple des hypothèses sur la matière terreuse, le fluide aqueux et la nature de l'arc-en-ciel. Il n'est donc point étrange que ces recherches aient particulièrement intéressé Parniénide, cédant bien plus que son devancier à l'impulsion métaphysique et scientifique du vi** siècle.
Mais ici une difficulté surgit. Le système qui consiste à prendre Tunité primordiale et à en déduire les propriétés ne peut conduire à rien, si on ne le complète. L'équation a=:a ou Thtre est, reste inutile dans sa nudité majestueuse. Toute division, toute spécification étant supprimées. Ton n'arrive point à mettre en rapport le monde sensible et l'aphorisme fondamental. Force est donc d'admettre une réalité d'apparence, et de réintégrer dans l'esprit cela même qu'on vient d'en bannir. Parménidc, qui voulut avoir une physique, reproduisit et corrigea celle de ses prédécesseurs, mais en ajoutant qu'elle n'avait aucune signification sérieuse. Ainsi Kant postula un absolu souverainement impensable, et du coup autorisa les conclusions du positivisme, car si Ton ne peut connaître le noumène, le phénomène, logiquement, est le seul objet de la spéculation. Mais tandis que Kant, par une ingénieuse interprétation des catégories aristotéliciennes, légitime la science en la bornant, la juxtaposition de Parménide, très fruste, atteste l'inflexibilité du principe éléatc cl la maladresse d'une pensée encore simpliste.
Le propre de cette philosophie n'est donc point tant d'aflîrmer que de contredire. Elle existerait à peine sans les autres, qui lui fournissent une matière à critiques. Le poème de Parniénide, ou du moins ce que nous en possédons, se réduit à deux larges développements, le deuxième, relatif à l'explication delà nature, dont j'ai signalé le caractère artificiel, le premier qui est une réfutation de ceux qui postulent la mobilité universelle, c'est-à-dire, manifestement d'Heraclite. Cette éristique étant l'œuvre propre de l'Kléate, a fini par éliminer la partie constructivc de la
lES COMMENCEMENTS DE LA. RAISON SPÉCULATIVE 183
doctrine, aussi le troisième grand théoricien de l'Ecole, Zenon, nous apparaît-il uniquement comme un disputeur. Sesarguments bien connus contre le mouvement sontdemeurés célèbres dans toute Tantiquité ; Ton a tenté récemment d'en restreindre la valeur et de prétendre que le raisonneur ne démontrait que l'impossibilité du mouvement dans le Pylhagorisme. Si je comprends cette hypothèse, l'Éléate aurait revendiqué pour son système une conformité plus grande avec la connaissance vulgaire. Mais il serait bien surprenant qu'un analyste si remarquable n^eût point vu que rÉtre sans parties répugnait aux déplacements, et les mots même qui lui attribuent l'immobilité se trouvent nommément dans Xénophane et Parménide. Il est donc naturel de croire que Zenon voulut montrer que le mouvement (et d'une manière générale la multiplicité) proscrits par l'Eléatisme, Tétaient également par la logique. La réussite de cette tentative fut merveilleuse, pour les motifs suivants :
La multiplicité, quand elle ne se dérobe point à l'analyse, est fonction du temps et de l'espace, ou plutôt de l'espace tout seul, parce qu'il sert a mesurer le temps. Or, grâce à leur capacité visuelle, les Grecs étaient des géomètres nés. Puisque les paradoxes de Zenon impliquent l'exacte représentation des points, des milieux et des trajectoires, l'embarrassante perfection de ces arguments tient aux mêmes raisons que la supériorité des théorèmes euclidéens.
En outre le mot jouait dans l'Flléatisme un rôle prépondérant. Comme tous les abstracteurs de quintessence, les disciples de Parménide avaient le don de jongler avec les syllabes, de les opposer, de les enchaîner, de tirer ces feux d'artifice qui n'éclairent pas toujours l'assistance mais qui aveuglent le contradicteur. Par cette aptitude et le caractère déconcertant et négatif de leur enseignement, ces hommes étaient préparés h la polémique ; ils forgèrent des armes pour les sophistes, et ce n'est point à tort que le pseudo- Arislote examine dans le même traité Xénophane, Mélissos et Gorgias.
I8i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
En face de ces philosophes, on place volontiers Heraclite, avec cette idée que Tessence de sa doctrine est une conception meilleure du changement. Bien qu'une critique, dont j'ai rencontré plusieurs fois les audacieuses conjectures \ affirme que le Devenir n'était dans le système qu'une question d'importance minime, on peut invoquer en sens contraire le témoignage des anciens, celui de Parménide, qui réfute longuement la théorie de la fluidité phénoménale, enGn l'opinion d'un homme qui a bien droit d'être consulté, Heraclite lui-même, déclarant à maintes reprises que tout passe, coule et fuit. Mais, dit-on, cette idée est virtuellement impliquée dans les hypothèses d'Anaximène. Ceci prouve que les effets ont des causes, et si Ton vent remonter jusqu'aux origines, on peut les chercher beaucoup plus haut, comme je le ferai dans un instant. On déclare aussi que l'originalité véritable de l'Ephésien fut d'être un théologue. Pythagore également fut un théologue, et la théologie d'Heraclite n'est pas sans rapport avec sa notion de rip[jLcv{a, qui tient à celle du mouvement universel.
Je demande donc la permission de considérer Heraclite comme un théoricien du Devenir.
Sa découverte semble de prime abord une conséquence a contrario de l'Kléatisme. I/Ktre posé* sans ambages met au jour les dilli cultes intimes qu'il recèle, et d'autre part ce concept si nu, si loin do l'expérience, est une sorte de moule, où l'on peut jeter une notion encore moins immé* diatc. L'opposition de l'Mtre et du Devenir est d'ailleurs une parenté logi(|ue, el placés comme aux deux bords d'un gouffre qui les sépare « Ta ov !7Tt » el « To ov Y'-yvcTa'. » se répondent symétriquement.
Mais puisque Parménide, premier théoricien complet de rÉléatisme, argumenta contre Heraclite, nous devons admettre que la doctrinjî du changement a pour origine rKléatisme sans doute, mais l'Éléatisme inconscient de