‹ Les formes littéraires de la pensée grecqueChapitre 13 sur 18 · P. Tanm^ry. Pour l histoire de la science hellène · texte numérisé non relu

P. Tanm^ry. Pour l histoire de la science hellène

Thaïes et des Ioniens. Tous cherchaient la substance. Or la substance forme des êtres divers. Admettions-nous qu'un gaz, un liquide, une plante, sont de Teau, Teau n'en est pas moins gaz, liquide et plante, et Ton se demande après tout comment elle déifient ces différentes choses. Il était du reste naturel que la philosophie évitât d'abord cette question, car la notion d'unité, plus solide et consistante, est la plus facile à saisir. L'intelligence, désireuse de rattacher, et non d'isoler les phénomènes, a besoin d'un effort pour apercevoir un principe d'harmonie dans l'universalité du mouvement.

Mais ce travail achevé, l'on se trouve assez voisin des antiques chanteurs qui concevaient le monde d'après un schème narratif, et racontaient, sous le voile des symboles, l'épopée de la mer, de la terre et du vent. Heraclite appartient donc h la descendance des aèdes béotiens, et la réforme qu'il accomplit rouvre la porte qui permettra au mythe de rentrer dans la métaphysique. Elevé à l'ombre du sanctuaire, et comme on le dit théologue, Heraclite fraie le chemin qui, par quatre ou cinq étapes, ràp;j.cv(x, la force organisatrice, la divinité consciente et morale, amènera le dogmatisme semi-religieux des Platoniciens.

Cet alliage "de connaissances irréfléchies est sans doute dangereux pour la spéculation, mais en revanche il lui donne de richesse. Le Devenir corrigeant la rigidité de l'Être éléate, est peut-être le meilleur moyen de comprendre l'univers. Platon et surtout Aristote ont réalisé des merveilles en ce sens, et pourtant on ne peut dire que chez eux la notion du mouvement produise tout ce qu'on en pouvait attendre. C'est qu'elle heurte les tendances primordiales du génie grec. Charmés par la netteté plastique et demandant aux concepts la densité cristalline des marbres ou la solidité du bronze corinthien, ces gens devaient souffrir d'une réalité qui, sans relâche, se dérobe et ne s'aflîrme que pour se nier.

D'ailleurs le Devenir serait proprement inintelligible, et

plus encore que Thtre s'il n*admettait une limitation. Bien qu^ils se pénètrent, les états ne sont représentables qu*isoIés. Le théoricien doit trouver des successions et un principe qui les rattache, esquisser le graphique du mouvement universel. On est donc conduit à penser une loi, une réalité formelle, qui, dominant le flux des phénomènes, les façonne et les enchaîne. Et il semble bien qu*Héraclite désigne une conception de ce genre par son àp|jLSv{a. Subissant Tinfluence des contraires pythagoriciens et considérant les phases comme opposées, il admettait entre ces déterminations antithétiques une sorte d'unité, de même que le nombre parfait enveloppe le pair et Timpair, et que les notes différentes s'accordent sur la lyre.

J'emploie volontairement des expressions vagues, car la pensée de l'Kphésien n'a jamais eu la rectitude logique qu'on admire chez les Kléates. Il n'a point comme Zenon rhabitude des théorèmes, il procède par oracles, et se voile sous une épaisse étoile brodée de métaphores. Est-ce chez lui impuissance à raisonner, je ne le crois pas, mais le principe de la doctrine étant la continuité, trop de fermeté dans la division irait contre l'esprit du système. Au lieu que les Elcatcs sont dans leur droit strict lorsqu'ils examinent la multiplicité géométriquement. Ils la délimitent afin de la détruire ; telle une lame ductile qu'on durcit pour la briser.

Peut-être d'ailleurs l'Ephésien traine-t-il, ainsi que Thaïes et qu'Anaximandre, un trop lourd bagage de représentations visuelles, et subit-il l'obsession du monde coloré. Il est certain que le concept de ràp'jiovîa est encore très rudimentaire. On a pu, sans nulle invraisemblance, admettre qu'il se confondait avec la matière la plus subtile, le feu, et il parait bien avoir été une sorte d'être agissant, une àme organisatrice et non point seulement une forme logique mais un moteur.

Par là s'insinuait dans la philosophie, comme honteusement un concept nouveau, celui de la force.

LES COMMENCEMENTS DE LV lUlSON SPÉCULATIVE 187

Depuis longtemps il flottait autour des constructions scientifiques sans parvenir à s*y faire admettre. Dès le début celui qui s'examine, découvre en lui-même un centre d'action, et la mythologie consiste à voir, sous le réseau des phénomènes, une foule d'énergies toujours en éveil. C'est pourquoi j'ai remarqué qu'en allégeant la personne divine, les Orphiques et tous les mythographes érudits arrivaient à la concevoir comme une source de vie, une cause d'impulsion.

Cette hypothèse, admise dans les trois systèmes qui suivent, en modifia profondément le caractère. Un théoricien imbu des idées hégéliennes qui dominent dans ce volume, considère d'abord Empcdocle, Anaxagore, Leucippe et Démocrite avec une défaveur marquée. Heraclite d'une part, et de l'autre Parménide semblent avoir dit les mots essentiels, et l'on demande à savoir maintenant de quelle maniè];e l'Être déployé dans le Devenir arrivera par synthèses à constituer l'univers. La réponse à cette question sera partiellement chez Platon et Aristote, mais d'ici-là, l'IIellade a surtout en vue trois problèmes, accessoires quoique bien intéressants, la composition spatiale, la nature des qualités et celle du principe moteur.

La force qui modifie le cosmos, et le dirige, étant pensée nettement, comme indépendante, la matière se détermine mieux, par contraste; elle est deux fois matérielle, inerte, nue, incapable de changements qui viennent d'elle, et soumise à l'action de causes externes, qui la façonnent et déplacent ses parties intégrantes. L'on aboutit donc au mécanisme, h la théorie des mélanges, très naturelle chez ce peuple, qui eut toujours de la complaisance pour les représentations de l'étendue. Mais des mouvements, des groupements, des figures, peuvent-ils rendre compte du chaud, du froid, du bleu, du rouge, de l'Acre, du doux, de l'aigu, du grave, en un mot la quantité explique-t-elle la qualité ? Cette seconde notion est amenée par la première, suivant un rythme antithétique. Donc trois problèmes se posent, qui reçoivent des solutions différentes.

La plus radicale est celle de Leucippe et de Démocrite. L'atomisme tranche et simplifie. Les corpuscules matériels, uniquement déterminés par des relations géométriques, composent le monde, avec toutes les propriétés concrètes. La qualité s'absorbe dans un rapport spatial et chiffrable. La force elle-même est dépouillée des voiles mystiques et réduite à l'impulsion, sans vertu directrice ni finalité immanente.

Nous connaissons rcxtrcme commodité de cette hypothèse, et les services qu'elle rend à l'heure actuelle, dans les laboratoires chimiques. Elle invite à peser, à calculer, elle impose ii la diversité phénoménale les schèmcs arithmétiques, elle ne permet point à la matière d'esquiver par sa fluidité vivante l'observation de l'analyste. Aussi l'atomisme a-ot-il des séductions infinies pour tous les raisonneurs, et Platon le grand idéaliste, lui a quelquefois sacrifié.

Ëmpédocle est beaucoup moins intransigeant que Leucippe et Démocrite, et il a laissé le souvenir d'un syncrétiste conciliateur. Cette expression ne veut point dire que l'Agrigentin reste au même point que ses devanciei's, car il se distingue nettement des philosophes antérieurs, et il analyse des concepts qui chez eux étaient frustes. Le triple problème qu'il examine est bien celui qui inquiète les théoriciens au début du v'' siècle, mais la solution admise n'a rien d'extrême, et elle atteste un curieux désir de distribuer cl de classer les choses.

Les qualités, conçues comme existantes, sont attribuées à quatre essences matérielles : Teau, la terre, l'air et le feu. Entre ces quatre principes interviennent une série de séparations et de mélanges mécaniques, effectués dans respacc. Cette hypothèse parait d'abord assez médiocre, et l'on considère sans nulle sympathie ces quatre matières empruntées à la connaissance immédiate, et qui se voient ou se manient. Avons-nous régressé depuis Thaïes et Anaximandre? — Peutêtre, en un sens, mais ce fluide ou ce souffle, que les Ioniens mettaient à l'origine du monde, avaient le grave inconvénient

de ne donner à robservation aucune prise efficace. Des corps indéfiniment transmutables échappent à Tétude. Quant à Ihjpothèse des atomistes, elle est trop loin de Texpérience pour lui être fort utile, et la science n'a pu y recourir avec avantage, que de nos jours, après une longue série de recherches et de découvertes. Au contraire le postulat d'Empédocle était pratique ; les médecins l'employèrent aussitôt, et Ton sait que si la chimie de Wurtz doit beaucoup à Démocrite, celle de Lavoisier et de Guyton Morveau doit peut-être encore davantage à l'Agrigentin. Ses doctrines, naguère triomphantes dans nos laboratoires, y gardent une importance réelle, et nous sommes moins audacieux que lui, puisque nous admet- Ions, à titre provisoire, soixante-dix substances environ, qualitativement déterminées et irréductibles.

Ses conjectures sur la force laissent à désirer. Réalité plus insaisissable que la matière étendue, la cause de Timpulsion n'a pas donné lieu à des remarques aussi nettes. D'ailleurs le concept présentait une confusion inhérente à son origine théologique, et Neikos et Philia, formant un couple symétrique, suivant les habitudes séparatistes de Tauteur, ont quelque ressemblance avec les fantômes personnels des chanteurs béotiens et des Orphiques ; nous sommes fort loin des composantes, des résultantes et des moments que considère la mécanique rationnelle.

Les questions étudiées par Anaxagore sont rigoureusement comparables à celles que nous venons d'examiner. Mais au lieu de nier la diversité qualitative, ou de la concentrer en des essences matérielles, il la déclare réelle et infinie. La doctrine des homéoméries, telle que je la comprends postule que les corps de la nature, si loin qu'on en pousse la division, seront toujours qualitativement déterminés ; supposé qu'il y eût des atomes et qu'on pût les atteindre on y trouverait du chaud, de l'humide, de l'amertume ou de la fadeur ; la synthèse des nuances relative à chacun d'eux peut être indéfiniment diverse, et ne se rapporte point comme chez Empédocle à quatre types seulement. Toutefois à

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cette époque, tel est le prestige du mécanisme qu'Anaxagore est encore mécaniste, et pense que la réunion spatiale des parties, sommant ou atténuant les qualités qu'elles renferment, détermine la résultante qualitative afférente aux objets qdie nous connaissons.

Cette doctrine, bizarre à première apparence, n'est pai antiscientifique. On a pu dire qu'Anaxagore est aux physiciens ce qu'Empédoclc est aux chimistes. Car le physicien n'exige pas impérieusement qu'une substance enchaîne et groupe une fois pour toutes un ensemble de qualités, il observe les rapports chiffrables qui interviennent entre elles, et bien que l'hypothèse des homéoméries, très négative, n'ait point eu la même fortune que le postulat des quatre cléments, mainte relation établie entre la température d'un corps et sa capacité électrique, la couleur qu'il reçoit ou l'éclat plus ou moins vif qu'il répand, est approximativement conforme aux principes du Clazoménien.

Quant à soutenir qu'il ait frayé la voie au Platonisme, et que ces qualités abstraites soient naturellement devenues les Idées, c'est un point que j'admettrais malaisément. Les Idées, j'en conviens, sont abstraites, mais a ce compte, leur origine peut Hre aussi bien cherchée dans tous les boncepts éloignés de l'immédiat que présentèrent les métaphysiciens de Grande-Grèce et d'Ionie. Non que je conteste le rapport d'Anaxagore et de l'école socratique, seulement le moyen terme qui ménagea le passage n'est point la doctrine de la substance, mais celle du voO;. Etriquée chez Leucippe et Démocrite, l'idée de la force organisatrice se déploie ici avec richesse. Tandis qu'Anaxagore éparpille la matière à l'infini, il concentre la cause du mouvement, et celle-ci gagne tout ce qu'on enlève à celle-là. Tel est le motif qui valut au système son extrême popularité. L'on aime à croire que le Clazoménien a fait un pas décisif dans la voie qui sépare l'étendue de la pensée, le corps de l'esprit, et même l'objet du sujet. Au terme de cette route on aperçoit Descartes, plus loin encore Kant, et dans le voisinage Socrate et Platon.

Rapprochement naturel sans doute, mais qui ne doit pas nous faire oublier combien le vou^ est encore indistinct et grossier. Il semble lumineux et immatériel, quand on lui compare ses pères légitimes, le Zeus d^IIomëre, le Zagreus des Orphiques, le couple orageux de Neikos et de Philia. Mais pour des raisons déjà dites, il reste encore bien rudimentaire et compliqué dans sa gaucherie primitive. On démêle en lui une personnalité vague, une puissance vitale, et surtout une intelligence.

Ce dernier point est celui qui intéressait le plusAnaxagore, est le plus intéressant. Il est capital que la force organisatrice change et devienne Tesprit organisateur. Nous voici comme par mégarde arrivés à un moment critique de rhistoire. La série linéaire des systèmes que nous avons étudiés s'incurvait peu à peu ; tout h coup sans heurt ni rupture elle suit une nouvelle direction.

Dans les multiples tentatives qui remplissent le vi*' siècle, riotclUgence humaine avait pris conscience d'elle-même. Je supposerais volontiers que Thaïes croyait son principe adéquat et identique à l'univers. Et les premiers théoriciens qui réfutèrent leurs devanciers espérèrent de bonne foi les avoir rejetés dans le néant. Mais a la longue ces hypothèses vaines, ces astres éteints formèrent une masse respectable, au moins par ses dimensions. Ajoutez que les systèmes, dépassant et critiquant Topinion vulgaire la laissaient derrière eux comme une chose ridicule peut-être, mais existante. De plus un esprit suffisamment vigoureux, après avoir pensé, se replie sur lui-même pour penser qu'il pense. Le chef d'école, voyant dans le monde beaucoup de sots et un homme supérieur, cherchait en son âme le principe de cette distinction ; ces concepts de TEtre, de la substance, du Devenir, ils étaient sans doute immanents au monde ainsi que Teau sous la roche, mais quelle cause avait pu deviner la source et la faire jaillir?

Donc la psychologie se constituait.

Elle est dans Heraclite, fort puérile. On comprend d'autant

mieux qu'on a plus de feu dans le cœur. Pour Démocrite rimage est une pellicule qui se détache de l'objet, voltige et pénètre en nous par les vaisseaux. Cette ébauche n'est pas très loin de la théorie sensationniste.

En même temps on soupçonne dans le monde une sorte de plan. Le cosmos qu'on étudie révèle sa perfection relatire. Et peut-être cette réussite de la création fut restée explicable avec la substance des dynamistes qui se travaille et cherche obscurément sa voie? Mais que pouvait la matière inerte d'Empédocle et d'Anaxagore? Jamais Targile qu'on ramasse ne fit une amphore sans le potier. On arrivait à l'hypothèse d'un démiurge, la science rappelait la religion, le dieu surgissait, intelligent, puisque l'intelligence était le seul moyen connu d'organiser et de construire.

Que tout ceci concordât à merveille, je ne Taflirme point. La psychologie de l'homme n'est point transportable à Diea, et l'équation se fausse quand on y veut mettre l'infini. Mais pour le moment peu nous importe. La première phase de la philosophie est close, l'intelligence grecque a donné son coup de barre, et dès Socrate, elle se lance dans un océan de problèmes inexplorés.

Revenons maintenant sur nos pas, étudions de nouveau cette période initiale, et disons quelle série d'œuvres couvrit partiellement cette succession de pensées.

Nous aurons à considérer trois genres dont les deux derniers seuls sont vraiment littéraires. V L'enseignement oral ; 2** le développement prosaïque ; 3° le poème didactique ou élégiaque.

Thaïes ne semble pas avoir eu soin de fixer ses doctrines par l'écriture, car elles étaient encore simples et ne comportaient aucun détail. La cosmologie fut donc à ce moment amorphe et flottante, comme le mythe avant les aèdes asiatiques ou béotiens, et la liaison des idées et des images précéda la connexion des signes graphiques ou verbaux. Dès AnaximanJre ce mode d'exposition fut partiellement abandonné, mais il reparut deux fois durant cette époque.

Les Pythagoriciens usèrent de la transmission orale. Et le fait s'explique aisément. L'écriture favorise la mise au jour et la diffusion d'une doctrine, Falphabet est instrument de science, au lieu que la parole, je dirais presque, le chuchotement, augmentent l'archaïsme et le mystère des théories. Ainsi présentées elles conviennent à une confrérie close. On laisse les idées se greffer l'une sur l'autre sans trop désirer faire à chacun sa part ; la leçon professée tombe de très haut sur le disciple, et lui permet moins de se reprendre, car elle emprunte une grande autorité à la présence du maître, au son de ses phrases, à l'austérité monacale de ses habits ; fût-il absent, on croit encore entendre sa voix eu écoutant ceux qui l'ont connu, a Aùtcç è'^Y; » disent les Pythagoriciens, et non pas « 'Auto^ lypa'J^ev ».

Chez Zenon je crois que le même procédé fut mis en œuvre, mais pour des fins différentes. L'Eléate discourut, parce qu*il voulait convaincre ou tout au moins embarrasser. La parole n'avait pas chez lui la rigidité sacerdotale du dicton pythagoricien. Un passage d'Aristote semble prouver que Télève de Parménidc ne craignait point les questionnaires et les réponses, et Tapparence extérieure de ses fameux arguments, dont chacun fait un tout distinct, graduellement appuyé sur les concessions des adversaires, nous rappelle invinciblement l'éristique de Gorgias, et nous incline à supposer que, dans la forme, comme dans le fond, l'Éléatisme prépara la dialectique des sophistes.

Mais l'instrument principal de la transmission philosophique est l'œuvre en prose. Dans ce groupe nous rangerons les traités d'Anaximandre, d'Anaximène, d'Héraclite, de Zenon, d'Anaxagore, de Démocrite. Toutes ces créations rappellent, à la valeur près, les chroniques des logographes, et les deux genres satisfont aux mêmes besoins intellectuels. Quand on veut énoncer exactement ses théories, en garder la possession, tirer des conséquences, provoquer la réflexion, éclairer les esprits plutôt que les émouvoir et les séduire, on est conduit presque Ouvré. i3

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nécessairement à tirer parti de Técriture et à dédaigner la versification.

Cependant jusque dans un livre en prose comme celai d'IIéraclite, Tabondancc des métaphores, les allitérations et peut-être un certain rythme antithétique font songer à la poésie, et ce fait n'est pas accidentel, puisque à cette époque Xénophane, Parménide et Empédoclc publièrent des distiques ou des hexamètres. Xénophane, âpre dispoteur, se rattache au lyrisme didactique et passionné. II emploie donc la strophe courte de Tyrtée, de Callinos et de Solon. Il chante, alors que Zenon plus tard discourra, car chanter, au vi^ siècle c'est encore la meilleure manière de discourir. Parménide, qui vient ensuite, versifie, et peut-être est-il docile aux exemples de son maître. Mais en outre cette disposition va bien avec le dogmatisme de Técole. Une puissante exaltation logique soutient ces doctrines et trouve en elles son aliment. Moins empiristc que Thaïes, TÉIéate est plus créateur, il domine de plus haut la réalité, il laisse plos loin Topinion vulgaire. Sur tous les points il touche aui Orphiques, aussi cherche- 1- il comme eux un langage extraordinaire. Ces considérations s'appliquent encore mieux à Km|)édocle. Cliez lui rinfluence des mythographes est indéniable. Non seulement il partage leur ivresse idéologique, mais il leur emprunte des concepts, par exemple celui de la force, un procédé de représentation symbolique, et la figuration de son œuvre. Elle semblerait donc incomplète si la parure du rythme lui manquait.

Toutefois cette poésie philosophique était, en Grèce, condamnée à une prompte disparition. Les derniers penseurs que nous avons examinés s'en tiennent à la prose. Elle suffit à Démocrite et à Anaxagore. C'est le résultat du travail qui classe et limite de plus en plus les notions. Dans la première période de la métaphysique grecque nous avons observé ralternance de la prose et de la poésie. Antérieurement, à Tépoque des théologues béotiens, la poésie était seule maîtresse. Aux v" et iv® siècles.

Platon, et Aristote, seront des prosateurs, et le Stagyrite dans la plupart de ses œuvres n'aura que le désir d'instruire et fera bon marché de l'agrément.

Peut-être si nous possédions au complet les traités d'Anaximandre et de Démocrite, remarquerions-nous chez eux pareille indifférence pour le plaisir de l'auditeur. Et encore nous atiirme t-on que Démocrite fut un auteur distingué. Surtout h cette époque les philosophes n'ont point abdiqué le souci de bien dire, naturel à tout écrivain. Ils subissaient encore trop d'influences esthétiques, pour avoir le mépris de l'art, et les débris qui portent le nom de Parménide, d'Heraclite, d'Enipédocle ou de Xénophane nous attestent chez ces hommes le sentiment et l'amour de la beauté.

En faisant usage du vers, ils accueillent toutes les inventions inconscientes des premiers temps, ces assemblages de voyelles et de consonnes qui préviennent Tesprit en caressant l'oreille. Et, comme je le disais, ce langage proprement émotif est naturel à des gens qu'enivre leur audace intellectuelle et l'importance des problèmes entrevus. Quand nous feuilletons ces pages éparses et mutilées, ce qui fait pour nous leur principal charme, c'est qu'elles nous communiquent et nous (( représentent » la passion logique du penseur. De même le De naturn rerum serait profondément oublié, si l'on n'y devinait à chaque ligne une ardente compassion pour les hommes, le respect fanatique du maître, et cette cuisante tristesse que rien n'apaise et qui malgré tant d'orgueilleux démentis fait parfois trembler dans un frisson d'angoisse l'armure des arguments. Tendresse et désillusion qui nous pénètrent, car, nous aussi, nous portons avec lassitude le poids des pensées antérieures, et nous répandons partout une sensibilité moins active que frémissante.» Mais tandis que Lucrèce fut ainsi que nous le fils d'un monde vieilli, et d'une philosophie décourageante, les métaphysiciens du vl° siècle sont à l'extrême opposé, ils ont les enthousiasmes allègres de la jeunesse, le mépris de

la foule, et de leurs devaDciers, la joie d'imposer am choses le despotisme de leur faculté logique, et, pour employer les expressions de Parménide, les cavales les emportent partout où leur cœur le désire, les portes de l'empyrée tournent en grinçant sur leurs gonds d*airaln, et les vierges célestes sont là, pour accueillir Thomme prédestiné, lui tendre la main, et lui révéler d'un seul mot tous les mystères de la nature. Il ne faut point s'y tromper, si ce mythe est beau, ce n'est point uniquement par sa vertu particulière, car après tout on trouverait mieux dans les aèdes ioniens ou dans Hésiode, et nous-mêmes en nous exprimant de la sorte nous paraîtrions ridicules. Car l'éclat de cette allégorie ne serait chez nous qu'une parure empruntée, tandis qu'il est chez l'Eléate le rayonnement d'une ame brûlante.

Ces écrivains profitent aussi de leurs défauts, ou mieux, de leurs faiblesses intellectuelles. Je ne garantirais pas qu'il soit très correct de concevoir l'Un comme un sphéroïde grisâtre, le voD; comme un liquide générateur, le Devenir comme un fleuve, où scintille et chatoie la diversité phénoménale. Mais d'où viennent ces erreurs qui cachent à certains critiques le sens profond des vieux systèmes ? — Elles ont pour cause l'obsession des fantômes colorés. Le théoricien se laisse prendre à l'enchantement de& choses concrètes qu'il veut et croit détruire, et l'image qu'il écarte pour créer les concepts, il la rappelle pour les exprimer. Elle reparaît aussitôt et nous rouvre une double source de plaisir. Le plaisir est sensitif et immédiat quand le mot amène une représentation agréable : contour gracieux, sonorité caressante, teinte vive ou nuance fondue. Il est intellectuel, quand l'esquisse mentale répond au dessin de l'objet réel. Et voilà pourquoi nous ne chercherons pas les formules du Devenir dans Hegel, mais dans Heraclite. Elles sont d'autant plus belles que TEphésien n'a pu les rendre tout h fait exactes. Pour peu qu'un artiste soit philosophe et un philosophe artiste, il ne résistera pas au charme de ces phrases:

LES COMMENCEMENTS DE LA RAISON SPÉCULATIVE l'J7

L'harmonie du monde est par tensions opposées, ainsi qu*on le voit dans la lyre et dans Tare.

Le soleil ne dépassera pas les mesures, sinon les Ërynnies, suivantes de Zeus, sauront bien le trouver.

Contre le feu se changent toutes choses, et contre toutes choses le feu. comme les biens contre Tor et Tor contre les biens.

Une satisfaction analogue nous est donnée quand Tauteur dépeint le monde tel qu'il le conçoit ou le construit. Empédocle, qui admettait dans son système un grand nombre de détails, a pour ce motif, indiqué les diverses phases de révolution cosmique, et fourni d'assez beaux modèles aux admirables tableaux préhistoriques de Lucrèce. Très frappant est an passage sur les organismes informes qui rampent ou flottent dans la boue chaude, s'accouplent et s'associant au hasard, préparent la rencontre heureuse qui de ces membres agglutinés fait sortir des êtres viables.

Enfin ces poèmes, issus de la raison, ont l'agrément des œuvres raisonnées ; montrant Tordre et l'harmonie de l'univers, ils sont eux-mêmes ordre et harmonie. Ce genre de beauté, cette finalité logique ne peut être refusée aux premiers édifices des penseurs grecs, puisqu'elle se rencontre jusque dans les théorèmes de géométrie. Peut-être dira-t-on que ces rêveries maladroites n'atteignaient point à l'élégance précise d'un raisonnement définitif. Mais tout au moins devra-t-on supposer qu'en plénitude et en carrure ces œuvres égalaient la Théogonie.

J'ai considéré dans ces ouvrages l'épanouissement d'une pensée abstraite, qui s'adjoint des pensées analogues et de proche en proche, embrasse les phénomènes particuliers. C'est dire que cette spéculations avait beaucoup de similitude avec la science. Aussi mainte observation des Pythagoriciens etd'Empédocle prépare-t-elle la tâche de nos arithméticiens et de nos physiologistes. Toutefois, même déductive, la science n'est point une métaphysique, elle n'étend pas si loin son investigation, s'inquiète peu des principes ultimes, et, moins détachée de la réalité concrète, note et chiffre des

relations, souvent très générales, mais isolées, avec Tespoir qu'un jour par amoncellement, elles arriveront à se rejoindre. Pour ne point citer ici les physiciens et les chimistes, et ne toucher que le point délicat, un géomètre prend dans l'expérience commune la ligne, le carré, et le triangle, marque leurs ailinités et leurs diflerences, mais ne médite pas sur la nature de Tespace et ne cherche point à le situer dans la série des êtres ou des catégories. Et si comme couronnement à ses travaux, il soulève ces questions redoutables, il y découvre parfois les faiblesses d'un esprit occupé d'autres problèmes. A ce dualisme répond dans Tordre historique la diversité des origines. La métaphysique vient du mythe, la science était, pour une forte part, incluse dans ces recettes qui tendaient à modifier la nature et que conservait le dicton. Car Ton ne peut douter que la science considérât d*abord ^ des fins pratiques. Non que le seul plaisir de comprendre ne suffise de très bonne heure à soutenir TefTort de la spéculation. Mais encore faut-il que cette peine soit payée par un résultat équivalent. Or, tandis que le mythe et le système de métaphysique improvisent des solutions radicales, la science procède avec plus de lenteur et de ménagements. Elle est donc moins intéressante. Qu'importent au primitif les conditions qui déterminent l'égalité de deux figures ? Un théorème nous enchante parce qu'il est compris dans un ensemble cohérent, qu'il suppose des axiomes, qu'il appelle des corollaires. Mais pris en lui-même, tout seul, tel qu'il fut au moment de la découverte, il devait pour captiver l'esprit lui oQ'rir des avantages indiscutables, et malgré son goût de l'abstraction rilellade n'aurait jamais eu de géomètres s'il n'y avait eu des arpenteurs.

Ainsi furent notés en Grèce un certain nombre de rapports donnés par l'expérience, remarques ingénieuses, découvertes utiles, qui comme des pierres d'attente déterminèrent les lignes de Tédifice futur. Ces observations, en général, sont attribuées aux métaphysiciens. Et je n'entends pas dire qu'elles leur furent étrangères. Car un esprit vigou-

rcux s^attaque aussi bien aux petites questions qu^aux grandes, et Pascal, qui défendit le christianisme, et accabla la casuistique, ne dédaigna pas d'organiser les omnibus. Du reste ces détails entraient pour une bonne part dans les synthèses philosophiques et leur servaient d'appui. Mais avouons que des inventeurs obscurs furent dépossédés au profit des illustres. L'axiome « On ne prête qu'aux riches » est d'une application universelle, et l'intelligence humaine, très simpliste, concentre ses admirations pour s'éviter la fatigue d'un enthousiasme trop dispersé. Ici, nous n'avons plus des théories où mainte affirmation tient à l'ensemble et porte la marque de l'auteur. Cette menue monnaie de découvertes passait par toutes les mains; on oubliait h la longue celui qui l'avait émise, et déjà dans cette facilité d'usurpation apparaît le caractère d'impersonnalité qui est propre à la science.

Bien des hommes travaillèrent donc sans gloire, architectes, constructeurs de navires, mesureurs de champs, médecins, hiérodules. Par eux s'ébauchaient les constructions imposantes qui sont aujourd'hui la physique, la géométrie, l'algèbre. Eux ne soupçonnaient point l'importance de leur œuvre. Perdus dans l'obscurité des fouilles qui précèdent la bâtisse, ils allaient comme aveugles, et scellaient les moellons au hasard. Leurs trouvailles enrichissaient des réputations déjà faites, ou bien disparaissaient, pour surgir éclatantes, un ou deux siècles plus tard, dans les livres moins grossiers d'un Hippocrate et d'un Euclide.

Quelques exemples nous montreront mieux ce qu'étaient ces recettes archaïques. Thaïes par des calculs d'astronomie, peut-être usurpés, arriva à prédire la date d'une éclipse. Les Pythagoriciens préparèrent une classification rationnelle des nombres. Thaïes encore déterminait l'éloignement d'une embarcation mouillée loin de la côte. Il faisait, avec des lignes visuelles, et d'autres lignes tirées sur le sable, un triangle tel que l'observateur fût au milieu de la base et le bateau a l'extrémité. Par ce moyen, la demi-base, facile a mesurer

sur la plage, égalait la distance du navire à Tobservatear. Mais nous avons sur ce point mieux que les renseignements des scoliastes. En des vers pleins d'exagérations vaniteuses (puisqu'ils traitent de lui) Empédocle célèbre rhomme qoi sait des recettes et les répand :

Hommes et femmes me vénèrent et me suivent par milliers, demandant une route vers leur avantage, pour des maladies (car longuement ils furent transpercés de pénibles douleurs) ; pour diverses maladies, ils veulent entendre une parole guérissante.

Ces formules avaient donc trait ii la géométrie, au calcul, h l'astronomie, à la médecine. Ces sciences furent les premières qui naquirent chez les Grecs. La géométrie et le calcul avaient pour eux l'aptitude naturelle de la race. L'astronomie, qu'ils rendaient beaucoup plus facile, était déjà élaborée par les mages chaldéens, et les résultats de leurs observations, concentrés en quelques chiffres, passaient aisément d'un peuple h Tautre. Les médecins étaient depuis longtemps honorés en Egypte, ils avaient poussé très loin leur technique, on pouvait l'apprendre à leur école, et du reste la thérapeutique a trop d'importance pour ne point attirer l'attention d'un peuple intelligent. Si les héros d'Homère excellent à faire des blessures, ils ne sont point incapables de les panser, et on doit reconnaître quelque vérité symbolique aux traditions sur la lance d'Achille, fermant les plaies qu'elle vient d'ouvrir. Tant de corps étalés sur les champs de bataille révélaient à l'observateur quelques particularités de leur structure. La différence des classes et l'accroissement des richesses favorisèrent également l'essor de la médecine ; car si le vulgaire se soigne peu, les infirmités des grands deviennent intéressantes comme leur personne, et l'on s'attache à leur conserver une vie qui leur est précieuse. Polycrate et les tyrans firent beaucoup pour l'art de guérir, de même Darius et Atossa, de même Louis XIV.

N'étant point liées par une idée générale, ces pratiques manquaient de cohésion. Elles s'éparpillaient en une

poussière de petites phrases, pour employer Texpression juste, de dictons. Combien l*état sporadique est naturel à ce genre de pensées, on le voit par les sentences de Técole hippocratique et les aphorismes de Salerne, pour ne point parler des indications qui remplissent le Codex. Mais à l'époque ancienne, tout ceci n'appelait point l'usage de l'écriture. Le propre du dicton est de garder son indépendance, de voltiger partout, d'arriver dès qu'il est nécessaire. Eraetlre des maximes et les réunir sont choses, non seulement différentes, mais contradictoires. L'acte qui rassemble cette monnaie divisionnaire convient aux périodes réfléchies, où l'on aime les œuvres cohérentes et où la multitude des résultats obtenus fait qu'on cherche à soulager l'attention. L'auteur d'anthologie a quelques tendances communes avec l'auteur d'un traité, et d'ordinaire il lui est postérieur.

Au surplus, ces aphorismes n'étaient intéressants que pour une confrérie. Ils profitaient à tout le monde, mais par l'intermédiaire de quelques-uns. J'ai prouvé qu'ils n'avaient point l'agrément esthétique des théories achevées. Aussi passèrent-ils obscurément, sans rien laisser d'eux qu'une trace confuse dans les œuvres du v® siècle.

Pourtant il semble qu'on ait voulu remédier à ce désordre. Les KaOap;i.s{ d'Empédocle furent une collection de recettes et d'aphorismcs, avec un faux air d'épopée. On dirait que l'Agrigentin s'inspire des "Epya /.al Yii^épa»., de même que son exposé théorique procédait de la Théogonie. Mais, si dans les premiers vers l'écrivain nous promet des consultations médicales, les fragments conservés sont plutôt des recommandations dévotes. Ces préceptes de saveur pythagoricienne et orphique sont bien de l'auteur qui mélangea la religion et la philosophie, et ils s'accordent avec l'archaïsme inhérent h l'épopée didactique.

Quoique cet ouvrage soit un accident secondaire dans la série évolutive, il nous indique une chose importante et qu'on aurait chance d'oublier. Les confréries jalousement

closes qui remplissaient THellade, possédaient un attirail de prescriptions faites pour exercer le despotisnae des fondateurs et la patience des fidèles. Ces règles furent ascétiques, c'est-à-dire hostiles à Tépanouissement total de Tindividu. Disposition bizarre, mais que favorisent les civilisations archaïques et les dogmes traditionnels. Une abstention pénible est une offrande, une forme atténuée du sacrifice; un éloignement du monde réel rapproche du monde fictif qui le domine; le symbolisme métaphorique donne un sens favorable ou fâcheux à des actes ou des objets indifférents, tel vêtement d'étoffe blanche augmente la pureté du prêtre, tel légume est sacré, parce que sa ressemblance vague avec les organes générateurs évoque Tidée de Tinflux divin qui anime les corps. Enfin, la contrainte étant essentielle au dogmatisme pieux, Ton croit faire d'autant mieux qu^on se contraint davantage.

Ces maximes disparurent vite, emportées par le flot .qui noya les traités de Phérécyde et des Orphiques. Et elles laissèrent encore moins de traces que les rêveries sur Torigine de Tunivers, car n'ayant point la compacité forte d'un livre, elles ne s'imposaient point au souvenir.

Dans leurs tentatives moralisantes, les sectes du vi° et du V** siècle employèrent, à côté du dicton, le mystère. Ces représentations de mythes avaient un caractère théâtral qui les firent bien accueillir dans la patrie d'Eschyle et ils maintinrent au milieu de la période attique les souvenirs de la danse chantée.

Toutes ces œuvres ont péri, mais nous possédons encore une quantité de préceptes laïques. Ils appartiennent h des collections qui portent le nom des sept sages. Qu'il y ait là-dedans beaucoup d'apocryphe, que, même, le moderne y soit plus commun que l'ancien, il n'est pas dans mon intention de le contester. Un assemblage discontinu est un terrain préparé pour le travail des interpolateurs. Mais il suffit que certaines parties soient authentiques, comme le fameux u Connais-toi toi-même » inscrit au fronton du

temple delphique, ou tel commandemenl cité par un auteur contemporain. Ces quelques éléments déterminent le ton de l'ensemble.

Ces nphorismes étaient pratiques et immédiatement adaptés à l'usage du jour, lis n'étaient point scientifiques, car ils n'indiquaient pas le moyen de modifier la nature, ni religieux, car ils ne mettaient guère eu jeu la personne divine. C'étaient des pensées morales, indiquant la conduite b tenir vis-à-vis de soi-même, des hommes, de la cité. J'en citerai quelques uns, à titre d'exemple :

Guette l'instant favorable.

Ne dis pas tes projets, on te raillerait en cas d'échec.

Use de tes amis.

Ce que lu reproches au voisin, ne le fais pas.

Rends les dépôts.

Supporte les petites oflcnscs.

Toutes ces idées sont bien l'œuvre d'une foule pour qui le mythe n'est plus obsédant, mais qui subit la contrainte de l'opinion collective. Et l'on relèverait aujourd'hui beaucoup de maximes analogues en conversant avec les gens du vulgaire, qui n'ont point de personnalité riche et sont engagés dans leur groupe. Le beau parleur de village, ami des proverbes, est un caractère assez commun pour avoir attiré l'attention des romanciers et des écrivains dramatiques.

L'opinion était donc erronée qui conférait à quelques esprits supérieurs la propriété de toute cette sagesse. L'hésitation des compilateurs sur le nom de ces moralistes, leur nombre même, où se manifeste la crovance aux chiffres sacrés, tout prouve a l'évidence que l'attribulion est fausse, et que Pittacos, Périandre, Solon et les autres furent ici non point des auteurs, mais comme Orphée et Pythagore, des éponymes. Voulant trouver des personnes dignes d'un tel honneur, et donner à toutes ces sentences le bénéfice d'un glorieux patronage, le peuple alla prendre instinctivement

des philosophes ingénieux, des poètes gnomiques, ou simplement des princes, qui devaient a /^rior/ connaître rhumanité, puisqu'ils Tavaient asservie.

Mais cette paternité n'ajoutait pas beaucoup à leur gloire. Œuvre de la collectivité, ces maximes sont banales, et ne dépassent pas le niveau assez bas de la moralité coutumière. Elles contiennent surtout les avertissements d*une prudence timide, d'une dévotion étroite et d'une ambition bornée. Cela n'est point sans intérêt, car ces aphorismes sont malgré tout, bien grecs, ils trahissent le goût de Tordre, de la mesure, de la limite, que j'ai signalé dans le lyrisme et dans la philosophie. Puis ils reposent à plein par leur assiette plate sur le fond de la conscience ordinaire, et indiquent bien ce qu'elle peut atteindre quand elle n'est pas rehaussée par la foi ni soutenue par le raisonnement. Les associations mentales que renferment ces préceptes sont à peu près aussi naturelles à l'homme que d*avoir dix doigts et deux pieds, et voilà pourquoi cette littérature, très populaire et par suite peu changeante, est presque identique chez des nations diverses, h tous les stades de l'évolution. C'est la moralité terne et dure des fables de La Fontaine, car ces conseils sages et médiocres s'accordent à merveille avec le genre de l'apologue. L'apologue également est d'origine ancienne et fait pour la foule parce que, rapprochant la sensation et l'idée, il construit avec elle des assemblages simples et qui ne demandent nul effort au lecteur. Ceci nous explique la floraison simultanée de la réflexion pratique et de la fable. Venue peut-être d'Orient comme une volée de graines, la fable fructifia sur le sol grec tout en restant très peu fixe, voltigeante ainsi que le dicton, et fortement collective. Ses auteurs sont inconnus, elle n'a qu'un éponyme, Esope l'esclave bossu, cachant une intelligence déliée dans un corps difforme et tourmenté, être bien plus symbolique encore que les sept sages, car le procédé de l'apologue fut appliqué à son auteur et la vie du Phrygien est peut-être la meilleure des historiettes ésopiques.

Du reste, l'aphorisme et la fable même n'avaient pas de valeur littéraire. Le dicton très archaïque, celui d'Hésiode et des Grecs antérieurs, nous charme vivement, vu qu'il est fort loin de nous, qu'il nous semble exceptionnel et qu'il est tout pénétré par l'imagination primitive. Mais la pensée commune au VI* siècle n'avait point cet agrément esthétique. L'âme du vulgaire, remplie de réalités lourdes, n'était plus capable de les dominer et de les pétrir. Ce don appartenait à des hommes spéciaux qui avaient conservé intacte une sensibilité vive en éloignant d'eux tous les obstacles extérieurs. Et c'est pour ce motif que s'il y a toujours une littérature populaire, elle n'est vraiment intéressante qu'au début de l'évolution.

Quant à la fable, elle peut s'ennoblir, mais par des emprunts. On lui transporte les parures destinées au roman ou à la comédie satirique. Au surplus, et pour être belle, il faut qu'on l'allège beaucoup, qu'on ne la prenne guère au sérieux, et que l'artiste indifférent à la morale développe h loisir le récit. Alors cette narration, qui met en scène les animaux et qui, pour décor, a toute la nature, ravit des peuples déjà fort civilisés, fatigués d'eux-mêmes, et qui étendent leur intérêt à tout l'univers. Aussi Babrios et Phèdre sont-ils très récents, et La Fontaine a-t-il eu ses plus chauds partisans à notre époque.

Mais bien que l'apologue et le dicton n'eussent au vi® siècle rien de supérieur, ils vécurent. Nés du peuple, ils lui convenaient et, naturellement, furent populaires. En second lieu, le précepte moral satisfaisait ce besoin d'observation intellectuelle, qui se manifeste impérieusement chez tous les Grecs. D'ailleurs, dans les nations comme au sein de la mer, les couches d'en bas sont les moins agitées. Quoi de plus durable que les contes de nourrice, si ce n'est le proverbe des mariniers ou des laboureurs? Telle maxime que le paysan dit en s'essuyant le front, après un tour de charrue, existe sans doute chez le conseiller Mathieu et le docte Pibrac, et CCS mots surannés sont un écho de l'expérience primitive.

Les préceptes indûment attribués aux sept sages furent donc conservés, et par le plus ancien, le plus grossier des proeé* dés littéraires, la transmission orale. Ils firent une atmosphère qui enveloppa le lyrisme et s'y insinua, comme elle devait ensuite pénétrer la tragédie.

A côté des dictons, issus d'eux, s'élevaient des ensembles organiques, les codes.

Rapprochés des préceptes, les codes présentent des particularités notables. Us sont plus fixes, puisqu'on les grave sur la pierre ou le bois; plus personnels, puisqu'ils n'émanent point directement d'une pensée collective, mais sont rédigés par un individu ; plus réfléchis, puisque le promoteur des lois et les votants en ont étudié la portée, les contradictions possibles, les moyens d'application. Enfin, ces codes portent la trace d'une différenciation supérieure, puisque leur force executive, distinguée d'eux, s'y ajoute après coup, par l'accord d'une assemblée, ou l'autorité d'un politique.

Ces dissemblances des dictons et de la loi sont si conformes aux principes évolutifs que je n'ai point ici à donner une explication et h rechercher des causes. Et par suite l'on comprend que chez tous les peuples à des époques différentes des phénomènes pareils se renouvellent et qu'en France, en Allemagne, en Angleterre, comme chez les Hébreux ou les Flindous, on ait passé de la coutume à la règle écrite. Seulement chez la plupart des Grecs, le changement s'est accompli en des circonstances spéciales.

Le VI* siècle fut sur les bords de la mer Egée, ainsi que dans le bassin du Tibre, une période révolutionnaire. Les cadres anciens s'adaptaient si mal à leur contenu qu'on les brisa- La plèbe, élevant ses prétentions au niveau de ses forces accrues, s'insurgea contre la noblesse, mit a sa tète les tyrans, et leur demanda, en échange d'un pouvoir despotique, l'abaissement des Eupatrides et une constitution populaire. Les bannis revinrent à la charge. 11 y eut des retours et des saccades, et naturellement des lois, qui recon-

nurent ou détruisirent toutes ces situations nouvelles, lois d'oppression, lois de revanche, lois de conciliation, et, pour les colonies qui réunissaient des immigrants très divers, lois de fusion, car dans leurs patries anciennes les nouveaux concitoyens ne vivaient pas sous le même régime.

Ces lois avaient, bien entendu, le caractère politique, mais elles n'appartenaient pas nécessairement au droit public. Au contraire, étant donné que les luttes étaient sociales, et que les adversaires se disputaient avec Tinfluence, la richesse, et pour employer la phrase traditionnelle a la bonne terre noire, nourricière des mortels », il fallait, au moment de s'entendre, trancher beaucoup do questions civiles. En particulier la 7S'.7a)r6e'.a, athénienne, qui apaisa tant de discordes, introduisit des changements dans les hypothèques.

Beaucoup de ces ordonnances furent des « novelles » des règlements qui modifiaient un état de choses ancien et s'y référaient comme l'exception au principe. Tel est le cas pour deux textes d'ailleurs plus récents : la loi de Gortyne qui contient plusieurs renvois h un code antérieur, et le décret d'apaisement rendu par l'assemblée d'Halicarnasse après l'expulsion du tyran Pisindélis. Mais il était naturel que du détail on s'élevât jusqu'à l'ensemble, qu'on notât les prescriptions traditionnelles, pour en montrer le rapport, et permettre aux citoyens de se reconnaître dans la masse des dispositions abrogées ou maintenues.

On eut donc non seulement des lois mais des législations. Elles furent promulguées par des hommes qui égalèrent en gloire les premiers philosophes; aux théoriciens comme Thaïes et Parménide correspondent dans le domaine de la pratique Charondas, Zaleucos, Dracon, Solon et fort anciennement Lycurgue. Epiménide, lui, est un frère des mythographes, mais qui se consacre à l'action.

Le nom de Lycurgue soulève un problème embarrassant. Si l'on ajoutait foi aux traditions helléniques, le fondateur de TEtat Spartiate se perdrait dans une antiquité prodigieuse ; il remonterait au ix'' siècle avant notre ère, plus haut que

les cycliques et que les aèdes béotiens. On pourrait admettre à la rigueur l'exactitude de ce renseignement et croire que les Doriens eurent de très bonne heure le souci de fixer des coutumes qui sanctionnaient leurs privilèges. Toutefois, on comprend mal la rédaction d*un code à une époque où Talphabet était presque inconnu.

Sans doute le régime laconien est fort antique. C'est Tœuvre d'une race qui conquiert un pays déjà organisé et s'y maintient par une discipline étroite. Mais si Lacédémone posséda un gouvernement dès le xii** siècle, elle n'en eut pleine conscience que plus tard et ne lui donna seulement alors la fermeté d'une constitution réfléchie. Lycurgue nous apparaît donc, pour employer notre expression ordinaire, comme un éponyme.

Du reste, en parlant des législations, nous parcourons un mauvais terrain, et qui se dérobe. Dates approximatives, biographies controuvées, artifices et miracles, ne manquent point ici, et vriiiment je crois que ces duperies et ces incer* titudes sont légitimes. Ainsi que les Pythagoriciens et les Orphiques, Kpiménide et Abaris se conduisent en thaumaturges. S'ils agissent de même, c'est qu'ils tendent au même but. Leur domaine propre n'est point la pensée pure, mais la pensée qui se transpose dans le réel et devient une règle obligatoire. Réclamant Tobéissance, ces hommes doivent frapper Timagination et puiser à cet immense réservoir d'autorité qu'est la doctrine religieuse. Numa qui régne dans une période voisine, pour faire accepter ses commandements, feignit des colloques avec la nymphe Kgérie.

Pourtant, et, malgré leur apparence d'illuminés, ces réformateurs sont au fond des rationalistes. Admettre qu^un ensemble de prescriptions, nées dans une intelligence humaine ou divine, va s'établir au-dessus des choses, comme un type idéal qui les façonnera et leur donnera plus de prix, maintiendra les rapports justes et assurera la paix commune, c'est une imagination de théoriciens qu'enflamme l'ivresse spéculative, et la parenté que je signalais naguère

entre Zaleucos et Thaïes n'est point un parallélisme arbitraire, mars une similitude organique.

De ce point de vue, l'opposition banale de Tesprit Spartiate et de l'esprit athénien s'efface et se ramène à l'unité de l'esprit grec. Les anciens et nombre de modernes répètent qu'en Attique le peuple eut l'amour des innovations, tandis que les riverains de l'Eurotas furent traditionnalistes. Mais si cette opinion était soutenable, les Lacédémoniens n^eussent point changé depuis Lycurgue jusqu'à Cléomène. Or, il en fut tout autrement. De parfaits traditionnalistes sont les Chinois, en admettant qu'ils se trouvent h merveille sous le vêtement de leurs ancêtres. Mais les Lacédémoniens portaient à contrecœur l'attirail de leur code, à tel point qu'un jour n'ayant plus de base il s'effondra. Sans doute les antiques lois conservèrent longtemps une intégrité apparente. Mais pourquoi ? — Parce que le peuple voyait en elles le palladium de la cité, qu'il attachait sa foi, ses espérances de l'avenir, son mépris des autres villes, à des règles abstraites. Tout par la discipline, point de manquements, point de modifications, c'est la philosophie d'un général, mais c'est encore une philosophie.

Bien différente est l'attitude des Romains.

Eux considèrent les choses dans le détail ; très raisonneurs, ils dissertent sur des questions menues. « Comment fixer ce droit de passage, constituer cette hypothèque, quel fonds recevra l'eau de cette gouttière ? » Ils ont l'âpre patience du laboureur, qui compte les épis, et mesure, par pieds et par pouces, la bonne terre qu'ont mouillée moins d'averses que de sueurs. De grandes synthèses, c'est admirable, mais bien haut, et diflicilc h regarder, quand on a dans les épaules la contraction du labour. Les rois chassés, on ne fait plus de constitution, on améliore l'ancienne, on la répare, comme une charrue, bonne h l'usage, et dont on remplace le timon, puis le soc, puis le versoir. Certes le code est sacré, sacrée la table écrite, qui fonde la propriété et limite les usurpations d'autrui. Mais ces règles on ne les

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imagine pas dans Tabs trait, avec une netteté philosophique, et peu à peu, sous la poussée des besoins nouveaux, les lignes anciennes gauchissent et la figure du droit se modifie. On tourne la loi, donc on la respecte ; mot profond qui n'est point seulement une plaisanterie d'auteur, mais qui contient peut-être sous forme paradoxale Tessence de Tesprit juridique, Tartifice à moitié conscient qui ploya Farmature rigide, la flexibilité vivante qui prolongea le droit quiritaire dans Tédit prétorien, et qui, des vieux contrats verbis et re^ dégagea la théorie des obligations.

Les Grecs n'ont jamais procédé de la sorte. Excellents hommes d'aflaires, négociants émérites, ils ne raisonnaient pas encore cette pratique ; s'ils réfléchissaient, ils ne s^arrètaicnt pas à mi-cote, et parvenaient tout d'un coup à la suprême abstraction. Leurs opérations se ramenaient surtout au trafic maritime, et ils n'y trouvaient point d'enseignement qui fortifiât leur esprit juridique. Le droit commercial examine bien des problèmes, mais il cherche surtout à leur donner une solution prompte, et il simplifie les questions, plutôt que d'y démêler les infinies nuances de la logique et de l'équité. Quand le vont fraîchit, que la cargaison se gâte et que le bateau raidit son amarre, le temps est de l'argent et mieux vaut une perte légère qu'un long retard. Ce n'est donc pas le droit commercial qui alimente la pensée juridique. Sa lourde et forte nourriture est le droit civil, qui, tout plein do réalité, s'appuie sur le sol, et met dans ses opérations la pesanteur appliquée des travaux agricoles. Le Romain est un civilistc, non le Grec ; jamais le droit civil ne fut dans Athènes un but, à peine un moyen. 11 resta épars dans les décrets qu'on entassait au Mr,Tpo)Ov, et nous l'ignorerions encore, si Ténidition moderne ne l'avait tant bien que mal reconstruit, avec les allusions des orateurs.

Kn revanche, l'IIellade nous a laissé des constitutions. C'est que le droit public est à peine du droit. Placé comme à la limite des études juridiques, il empiète sur d'autres domaines, la religion, la morale, la politique, la science

financière. Il permet les synthèses ambitieuses, improvisées par la magie d'un vote, réglant tout, prévoyant tout, et préparant aux peuples une éternelle félicité, qui dure quelques mois. Un régime tombé, Ton en refait un autre ; puisque le propre d'une constitution est d'être un ensemble. Et les chartes s'accumulent, textes abrogés, tables brisées avant d'avoir servi. Mais la confiance persiste et le patient doute du remède, non de la médecine. Au vi® siècle, on avait des spécialistes attitrés, qui, ennoblis par une investiture divine, parcouraient l'Hellade, organisaient les Etats, redressaient les torts, apaisaient les séditions. Platon luimême fit une constitution idéale. Que dis-je ? Il en fit deux. Aristote, moins hardi, eut pourtant la constance d'en réunir une foule, et il en composa le gros livre des IloXiietat.

Mais il n'eut jamais le désir, lui, le laborieux et le liseur, d'étudier à fond le droit civil hellénique.

De là résulte que le Code, en Grèce, n'est point beau. Par nature, il n'a rien de contraire à l'esthétique. Les Douze tables charmeraient un littérateur qui aurait le courage de les lire dans l'original. De même les Institutes, surtout celles de Gaïus, et, si nous possédions les sentences des Prudents latins, nous y goûterions une saveur âpre et saine. Mais en quoi consiste la beauté juridique ? — Un ensemble de théories ou l'une d'elles sont une œuvre d'art, s'ils répondent exactement à leur fin, si le système est ample, la déduction précise et juste. Seulement pour atteindre au but, il faut que le législateur travaille avec amour, et que jamais il ne s^égare trop loin de la réalité. Jadis une armure bien réussie devait s'adapter au corps, se plisser et se raidir avec lui, et permettre qu'on devinât le jeu des muscles, sous les luisants gris de l'acier. Or, les théoriciens helléniques n'avaient pas tant de scrupules. Par exemple, dans Athènes, le gouvernement semble une application de l'arithmétique décimale : dix tribus, dix stratèges, cinq cents sénateurs, cinq mille héliastes en activité, mille qu'on tient en réserve, cinquante citoyens à laprytanie,dix mois seulement â l'année

officielle. Le calendrier court après la lune, qui le précède éternellement. Qu'importe ? Les mathématiciens ont inventé le temps vrai et le temps moyen, les Grecs ont connu le temps administratif. Ktonnez-vous après cela que Platon limite le nombre des habitants, dans la ville idéale, et qu'il imagine un chiffre pour favoriser la procréation des en- ' fants?

Une législation est belle encore, lorsque, perfectionnée peu à peu, elle conserve quelques traces de la pensée originelle, un vêtement d'images, une simplicité familière et poétique. Nous aimons à entendre le Provençal parler du « cheptel de fer », à voir dans nos coutumiers l'épouse qui, sans dot, arrive chex son maria avec un chapel de roses », et c'est une curieuse cérémonie que la mancipation romaine, les témoins pubères, le lihripens et le contractant qui fait sonner un lingot sur le plateau de la balance. Ces antiques souvenirs n'ont point disparu en llellade, et l'on jugeait l'instrument d'un meurtre quand on n'avait pas de coupable à punir. Mais dans l'ensemble, le droit plus abstrait, plus arithmétique, a la nudité rigoureuse qui charme une intelligence déductivc ot absolue.

Du rest(% lors((iie dans une ville grecque, il naissait un poète, il faisait de la poésie, et portait naturellement son tribut au lyrisme, à l'élégie, au drame. Un Romain n'avait pas d'autre issue que les consultations et les procès. Ëtoufié par la formule le talent rayonnait au travers. Telle une fleur parfume la main qui la froisse.

Je me suis quelquefois figuré Théognis, dans une maison aristocratique, sur les bords limoneux du Tibre, aux pentes du Palatin. Cette a me brûlante et tenace eCit trouvé là son pays d'élection, ot devenu patricien, l'Eupatride eût retardé quelque» temps, à coups d'assignations, de rescrits, et d'ordonnances, la montée grouillante des « petits ». Quelles luttes acharnées contre les « mauvais )>, le tribun de la plèbe qui toujours prend et toujours réclame ; que de combinaisons machinées sous le regard approbateur et terne des

ancêtres aux faces de cire; que de biais, de ruses, de plans, d'artifices pour dévier la loi et compléter Farsenal des prohibitions ; que de phrases tranchantes et catégoriques. Dans cette ville nouvelle, apportant à des questions pareilles les ressources d'un esprit impénétrable comme le caillou, le Mégarien eût, sans doute, embelli le Code, et avant tout autre, inventé Textraordinaire formule ; « Ad\>ersus hosteni seterna auctoritas ».

Mais il vécut en Grèce, aux rives de Tlsthme, et fut bercé par le ressac du golfe Saronique. Il guida la jeunesse attentive de Kyrnos, la réflexion adoucit ses blessures, des légendes colorèrent son égoïsme, des mètres consacrés rythmèrent ses cris de rage et en tirèrent une harmonie. Fautil le plaindre ? Faut-il nous plaindre ? — Non. Jamais on n'a complètement raison contre la Grèce, puisqu'elle pécha surtout par abus d'intelligence. Elle nous donne de son insuffisance juridique la plus magnifique compensation. Incapables d'accorder au droit l'attention calme qu'il exige, ces hommes préférèrent la morale, moins étroite et plus brillante, et ils voulurent que la théorie confirmât leur croyance à la vertu ?

Est-ce possible? — Je le désire et le suppose. Si tout revient à des concepts nécessaires, l'impératif souverain doit apparaître en un point quelconque du progrès dialectique. Toutefois il n'est point contradictoire de prétendre que l'entendement et la volonté sont irréductibles, etKant, qui examina profondément ce problème, renonçant à le résoudre, le tranche par un coup de désespoir. A cette opposition radicale et troublante se ramène l'antithèse grossière et presque ridiculement matérielle que je faisais quelques pages plus haut, entre le mythe et le dicton. Mais cette antinomie, il faut qu'on s'acharne à la résoudre, car la conscience ne peut négliger des questions si pressantes. I/investigation théorique n'abdique pas et consent plutôt à Terreur qu'au silence. Même conçue comme contraire ii la raison spéculative, la raison pratique est toujours une raison.

Les philosophes cherchèrent donc les motifs légîtimes de leurs actes. Mais d'abord ils ne traitèrent ce sujet que par accident, et sans méthode certaine, car le commandement social, à première vue, existe en lui-même, et ne demande point d'explication. Les ordres ne se discutent pas. C'est pourquoi cette étude ne fut pas également en honneur dans toutes les écoles. La secte pythagoricienne, très close et très réglementée, voulut donner à ses prescriptions un appui logique. Heraclite eut le même désir, et d'autant plus naturel, que le système postulait Texistence d'un principe harmonieux et directeur. La cosmologie, reculant ses bornes jusqu'à comprendre des hypothèses psychologiques, se jugeait capable de proposer des fins à l'activité. Démo* crite, ayant étudié les moyens de la connaissance, compléta son œuvre par une morale.

Ces ébauches sont embryonnaires. Les pythagoriciens, confusément, distinguent dans le bien et dans le mal le contraste du parfait et de l'imparfait, de la monade et de la dyade. Suivant Heraclite, la vertu est le reflet de cette flamme qui, voltigeante par le monde, y paraît comme la vie, l'intelligence et la loi. Dcniocrite exige que le penseur soit l'homme de la pensée, et lui subordonne les instincts et les passions.

Ces théories, très vagues et plastiques ainsi que de l'argile, renferment une infinité do développements virtuels. On peut découvrir ici en germe les idées qqi soutiennent les synthèses plus récentes : 1"* la loi morale se relie au déter minisme physique (les Stoïciens, le positivisme contemporain) ; 2** elle est transcendante et dépend de Dieu (Platon); 3" elle a pour but Tépanouissement de l'individu (Epicure) ; i" elle n'est qu'un aspect de la connaissance rationnelle, (Socrate).

Cette apparente richesse n'est que de la pauvreté. Nous en sommes encore au stade préliminaire, où l'on entrevoit tout, sans rien distinguer précisément. Ce chapitre ne peut conclure et il s'achève par un point d'interrogation.

Sur le terrain de la pensée primitive, et profondément

LES COMMExNCEMENTS DE LA RAISON SPÉCULATIVE 21Ô

enracinées dans le soi, se sont élevées, semblables aux deux parties d'une voûte, la pratique et la théorie ; les assises montent, les murailles s'arrondissent et maintenant presque horizontales, elles paraissent se chercher... Socrate et son immortel disciple viendront bientôt, qui poseront la pierre centrale, compléteront l'arcade, et, pour un temps, assureront la solidité de l'édifice.

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