CHAPITRE Vni
l'histoire comprëhensive
Au début du v® siècle, la Grèce n'avait pas de grand historien, mais elle pouvait attendre avec sécurité. La création d'un récit compréhensif était appelée par une nécessité intime. Les annales des logographes tendaient à s'accroitre ; les théories voulaient des conséquences ; rêveries, velléités, inquiétudes travaillaient la cervelle des chroniqueurs, l'esprit déjà mûr d'Hécatée le Milésien ; l'heure était proche, où, remplissant une pensée plus forte, elles l'agrandiraient encore, et prendraient en elle plus de vigueur et de cohésion. C'est entre les années 455 et 445 qullérodote commença d'écrire.
A cette date il y eut conjonction d'influences favorables. L'histoire n'est point libre comme l'épopée, elle a besoin de sujets réels, et le narrateur doit rencontrer auprès de lui des événements qui le sollicitent. Or, si la confusion des faits au vi® siècle recelait des lois générales (car elles sont partout présentes), les atteindre n'était point possible à des hommes embrumés de rêve et médiocrement préparés aux précisions de l'analyse. Aussi l'intelligence hésitante des précurseurs avait-elle cherché des appuis, des points de repère, annales de cités, listes de magistrats, dynasties princières, éuumérations géographiques. Mais lorsque les Perses arrivèrent, et repartirent vaincus, une admirable matière s'offrit aux artistes. Non seulement les victoires de
Marathon et de Sa lamine flattaient Tamour-propre national et assuraient la réussite à quiconque parlerait d Viles, mais elles fournissaient un moyen facile d'ordonner le chaos dfs événements. L'opposition antithétique de TOuest et de TEst n'est sans doute pas absolument légitime, et seule la vanité d'un peuple triomphant put voir dans la conquête de TÉgypte et l'expédition de Scythie, des travaux d'approche contrela minuscule presqu'île hellénique. Toutefois cette conception, acceptée par les Perses eux-mêmes, avait ceci d'exact qu'elle montrait l'élargissement progressif d'un vaste empire, et l'arrêt brusque de ce mouvement. Du coup une conséquence intéressante se manifeste. C'est que le principe directeur dans Hérodote vient du dehors. Son histoire pourrait sans paradoxe être appelée une histoire perse. A lui comme aux autres, il fallut une dynastie pour se guider dans le labyrinthe des chroniques grecques, et le fd conducteur lui fut donné par la succession des Achéménides.
Après cette violente simplification, la série des faits, aboutissant à une catastrophe, et ramonée a la lutte de deuxactours, rappelait la tragédie athénienne, cpii brillait alors de tout son éclat; l'intérêt si vif qu'inspirait le drame, se répandait jusqu'à l'histoire; bien des moyens imaginés par Eschyle et Sophocle trouvaient leur emploi dans le genre nouveau, et il put détourner à son profil une partie du courant qui animait alors les poésies de la scène.
Pour ce spectacle qu'Hérodote oflrait à ses contemporains, le public était déjà préparé. De très bonne heure, au temps des aèdes éolo-ioniens des peuples innombrables avaient aimé et compris l'Iliade, et suivi une légende qui tenait par tant de liens au cœur do chaque cité. Les lyriques aussi avaient eu des admirateurs, de la Sicile jusqu'à Chypre et aux côtes asiatiques. Mais avec les années l'intégration du pays giec se compléta ; les relations plus constantes, les voies de communication plus nombreuses et plus sûres invitaient les nations à prendre dans une œuvre, conscience de leur unité.
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Sans doute pour franchir Tintervalle qui sépare la chronique de rhistoire, une heureuse inspiration était nécessaire. Mais nous savons qu'au v° siècle tous les ressorts de Tinvention se tendirent, et que cette époque fut celle de Taudace fructueuse et de la robuste maturité. Cependant l'effort décisif ne fut point tenté par les Athéniens. Plus jeunes que les autres, ils avaient encore dans l'unie trop d'images esthétiques, ils étaient trop poètes et pas assez prosateurs. Leur initiative suscita un grand homme, mais ce fut un étranger, et bien qu'Hérodote existe par eux, il n'est pas un des leurs. Il appartient h cette civilisation semi-asiatique où vivaient les traditions narratives. Les races de sang mêlé qui occupaient la cote de l'Archipel avaient, sinon conçu, au moins réalisé l'épopée compréhensive, et possédaient, avec les aèdes les plus géniaux, les premiers logographes. C'est là, sur le rivage d'Anatolie, que naquit Hérodote et qu'il se forma.
Telles sont les causes qui ménagèrent le passage des chroniqueurs aux vrais historiens. Mais quoique puissantes, elles laisseront subsister dans l'état nouveau de curieux vestiges du passé. L'Iliade comprenait deux éléments, une action dramati(iue et morale, un ensemble de récits calqués sur le type ancien de l'àpioTEia. Le souvenir des ballades nobiliaires modifia le poème, et non pour son avantage. Il en sera de même chez Hérodote. Dans la conception de son livre, il est original, dans l'exécution il rappellera llécalée. Le cadre que fournissait la lutte grécoperse fut rempli de développements géographiques a la mode ionienne. L'on pourrait presque dire que les a Muses » sont une tragédie, faite avec les morceaux d'un llspisîo^ yf];. Comment l'auteur procéda-t-il? c'est un point difficile à déterminer. Composa- t-il d'abord des relations de voyage, qu'il rattacha ensuite, ou bien, son plan établi, glissa-t-il au charme de ses souvenirs et oublia-t-il par moments Xerxès et Miltiade, au profit des pylônes égyptiens, des canaux artistement tracés, des steppes scythiques, des aqueducs ba-
byloniens et des voûtes en briques bitumées? Ces questions intéressantes, mais ardues, sont du ressort de la critique. Elles ne font point Tobjet de ce travail. Il nous suffira de constater que cette œuvre, suspendue aux œuvres précédentes, incarne h la fois Tesprit du v* siècle et celui delà période antérieure.
Multiple comme Tépopée et collective comme elle, Thistoirc ne le fut pourtant point au même degré. Elle n'admit pas les collaborations matérielles et les parties d'archtiïsme qu'elle contient existèrent d'abord dans Tintelligence très diverse de Fauteur. Par essence, Hérodote fat un curieux. Passionne ? — Oui, puisque ses recherches le possédèrent; mais, tout entier à la remarque présente, il ne connut guère ces synthèses de sentiments et d'actes qui proprement sont passionnelles. Si le plaisir de comprendre le ravit, il apprécia plutôt Tabondance que l'enchainement des notions. Sa religiosité, non point fanatique, mais solide et très morale, accrut son amour de la véracité et le dispensa d'hypothèses métaphysiques, attendu qu'à défaut d'un système il avait un dogme. Sous cette ombre grandit une ame, enfantine et scientifique, et ces deux traits, opposés d'ordinaire, concordent ici, carie savant et Tenfant procèdent par observations discontinues et ignorent ou repoussent les séductions de la faculté constructive. Ce goût du renseignement, pour lui-mùme, apparaissait déjà dans le conte et répopée géographique, mais en outre il fut bien de cette époque oii la sophistique marqua des bornes à la philosophie transcendante.
Cette action des sophistes, très faible chez Hérodote, modifia pourtant Tapparence de son ouvrage. Les annalistes d'Ionie avaient depuis longtemps déjà éliminé l'accompagncment mimique et musical. Sur ce point le novateur revint en arrière, et ses narrations, destinées surtout à la lecture, furent quelquefois déclamées. Outre que Thucydide, suivant une anecdote d'ailleurs douteuse, fut subjugué par la parole de son devancier, les anciens affirment que l'au-
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leur des « Muses » les déclama comme une rhapsodie aux jeux olympiques et dans Athènes, et l'historien de Périclès, bien revenu de l'enthousiasme qu*on lui prête, déclare quïl recherchera, non Tamusement fugitif des oreilles, mais Tutilité des assistants. L^on ne saurait demander un témoin plus sérieux et une allusion plus manifeste.
Donc ce récit renouvela Tantique union des phrases et de la mimique, et ceci montre d'abord que la séparation était indécise et que le livre n'avait point la suprématie absolue qu'il acquit ensuite. Puisque les rhéteurs promenaient alors leurs périodes éblouissantes et leur éloquence frelatée, il n'est pas étrange qu'un de leurs contemporains ait recherché des triomphes aussi brillants que rémunérateurs. La succession normale des formes gauchit et dans tout ce chapitre les déviations de ce genre seront nombreuses.
Comme ses ancêtres les logographes, Hérodote poursuit des fins utilitaires. Les siennes sont à peu près celles des épiques et des tragiques. Elles peuvent se ramener à deux catégories, les unes étant morales, les autres religieuses.
En premier lieu, l'historien est le dispensateur de la gloire. C'est lui qui consacre les héros, et il travaille, ainsi qu'il le dit lui-même, pour que les prouesses remarquables ne soient point oubliées. Ces exemples présentés à l'imitation du peuple excitent les courages et les amours-propres. Le chroniqueur est par contre-coup un ouvrier de grandes actions. En donnant au mérite son prix, il accomplit une tâche saine et juste, il rétablit l'ordre légitime des récompenses et des peines, que trouble la fortune aveugle des batailles. Ce rôle est d'autant plus beau que les guerres médtques ont rassemblé pour un effort commun toutes les nations helléniques, et mis au jour bien des héroïsmes, des faiblesses ou des lâchetés. Rarement un homme eut h porter des sentences aussi graves, et voilà pourquoi ces jugements soulevèrent tant de violences et de perfides insinuations. Lorsqu'il rédigea son ouvrage l'écrivain fut investi d'une magistrature suprême sur ses compatriotes.
Or en Grèce presque tout magistrat est un prêtre, Hérodote ne lait point exception. A l'exemple d*EschyIe qui vient quelques années avant lui, il s'impose une mission pieuse, et son livre est le perpétuel commentaire des Perses. Montrer la force occulte, mais inévitable de la Némésis, glorifierles dieux dans leurs sanglants triomphes, inspirer par suite aux mortels le respect de ce pouvoir, et les mettre en garde contre rombragcuse susceptibilité des Olympiens, tel était lun des buts du poète et du prosateur. Tous deux sont des prédicateurs, qui recommandent l'observance des saines doctrines et attirent vers leurs concitoyens la bienveillance céleste. Jamais la pensée religieuse ne tiendra a l'avenir autant de place chez un narrateur scientifique. Thucydide, SCS successeurs immédiats, Polybe, les Latins sont bieaplos laïques. Il faut descendre jusqu'à Bossuet pour rencontrer une interprétation aussi strictement liturgique des événements.
Mais en même temps Hérodote est amoureux de précision. Son œuvre est en Grèce le premier hommage rendus Texactitude concrète. Les métaphysiciens croyaient expliquer le monde, mais ils le prenaient en bloc et réduisaient tout violemment à des principes généraux. Or voici qu'après des siècles d'incertitude épique et de mensonge à demivolontaire, on s'avise (|ue les choses individuelles peuvent supporter une observation qui n'en laisse rien perdre. Les épifïframmatisles primitifs, Hécalée,quelquesautres peut-être, avaient pressenti cet idéal. Mais combien ils sont dépassés par llérodole. On a bien souvent signalé riionnéteté naïve et paifois maladroite du vieux Grec en face des témoignages, son désir de ne point s'aventurer trop, son absence de critère certain, qui le met à la merci dos hâbleurs exotiques. Souvent trompé, téméraire dans ses conclusions, ainsi que tout voyageur qui traverse un pays et prend des notes, il a certainement accompli un elfort plus que méritoire et surprenant chez un homme de cette époque. Il se conduit à peu près comme un néophyte dans un laboratoire, dirigeant
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mal son attention, signalant les faits pour eux-mêmes, un peu au hasard, avec des insistances inutiles et des omissions. La vérité concrète diffère profondément de la vérité générale. Celle-ci s'entrevoit, se crée, se manque aussi par un effort positif de Tentendement. Celle-là exige qu'on s'oublie, qu*on se fasse petit devant les choses, qu'on garde son intelligence inactive, mais toujours prête, pour recevoir les impressions externes et ne point les altérer. Les métaphysiciens sont des orgueilleux, le chroniqueur est un timide. On s'explique donc que, mis à une épreuve si difficile, Hérodote n'ait pas toujours gardé la juste mesure, qu'il ait péché par excès ou défaut de hardiesse. Le spectacle des choses est assez fuyant et complexe pour donner le vertige à qui le considère attentivement.
En dépit de ces erreurs inévitables, l'auteur relève bien les détails matériels, et stables, d'ordre géographique. Les péripéties et les suites de faits sont plus difficilement accessibles, parce qu'elles se dérobent et n'attendent pas la venue de l'observateur. Quant aux intentions morales, aux caractères, il faut pour les analyser une invention réfléchie dont Hérodote est encore incapable. 11 est esclave de l'immédiat, et dans son envie de reproduire exactement et de concilier les traditions reçues, il laisse parfois échapper Fessence des personnages. Ses dynastes persans n'ont qu'une vie médiocre; on démêle assez mal les motifs qui les poussent, et quand par hasard l'écrivain détaille une série de scènes, et nous expose les incertitudes de Xerxès avant de se résoudre à la guerre, ce tableau ne semble point avoir de rapport avec la réalité, mais être tout d'imagination, et plein d'événements empruntés à quelque tragédie. La lecture faite, nous n'en savons pas beaucoup plus sur l'âme du grand roi et les intrigues de sa cour. Le portrait de ïhémistocle n'est également qu'un croquis assez flou et dont les lignes ne s'accordent pas toujours. Si l'on veut compléter cette ébauche, l'on doit descendre aux époques basses et consulter un homme, bien inférieur à Hérodote, mais
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d'une période où Tanalyse saisissait Tindividualité mentale. Malgré ses déclamations et ses bévues, Plutarque nous découvre Tâme extraordinaire du politique athénien, cet être de gloire et de gloriole, sauvant sa patrie, pensant à la trahir, génial, puéril, tempérament de matelot, dWateur, de diplomate, de financier, travaillé par le besoin de se remuer, d^exercer son intelligence, d'acquérir et de dépenser.
Hérodote est plus heureux quand il étudie les populations dans leur ensemble, et qu*il fait de la psychologie générale. Car ce travail n'exige point un aussi grand eObrt d'abstraction. Il a lieu, si Ton peut dire, moins en profondeur qu'en surface. Il dépend, en outre, autant de la géographie qaé de rhistoire, et il exige des qualités géographiques, pureté de la sensation et justesse du coup d'œil. Le résultat même s'obtient souvent, sans qu'on y songe, par le rapprochement des traits exacts. Nous pouvons tirer des ic Muses » un portrait frappant du citoyen grec et du Perse; l'Occidental vif, inquiet, brave îi l'occasion, amoureux de son corps et des gyninastiqucs savantes, jusqu'à porter dans les combats les coutumes de la palestre ; l'Oriental grave, réfléchi, pompeux, dévoué à son prince, mélangeant le loyalisme et la servilité, avec une simplicité dans la courtisancrie, qui sent la noblesse campagnarde et montagnarde. J'ignore si Thucydide, pourtant bien mieux armé pour l'analyse, a réussi plus complètement ses « études» célèbresdc l'Athénien et du Spartiate.
Enfin Hérodote, païen sincère et raisonneur, a tiré de sa croyance des clartés inattendues, et l'ébauche d'une philosophie historique. Il appartient à cette classe d'esprits qui considèrent les dogmes religieux et les groupent en de grandes synthèses, troubles encore, mais hautement explicatives, car le mythe recèle un amas de questions épineuses et de solutions soupçonnées. J'ai cherché ce qu'il avait produit entre les mains des aèdes hésiodiques. Ces sages enfantins et profonds d'Orchomène et d'Ascra ont légué leurs façons de voir au narrateur des guerres médiques.
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De même que jadis ils montraient le déroulement des périodes, et chaque race portant en elle son germe de destruction, de même Hérodote passe d'un empire h Tau- Ire, et chacun d'eux s'effondre sur les ruines du précédent. Cette interprétation des événements est sans doute piétiste, on reconnaît aisément qu'elle est l'âme du Discours sur l'histoire universelle, et nous devons de nouveau rapprocher Hérodote et Bossuet. Mais peut-être la théorie a-t-eile plus de valeur chez le Grec que chez le Français. Cherchant une cause à ces cataclysmes, il conjecture qu'un peuple, au comble de la puissance, irrite la Némésis, et, par la traîtrise delà déesse, commet des fautes, qui l'exaspèrent encore davantage et précipitent la crise fatale. Idée bien primitive, je l'avoue, mais qui sous forme concrète et plastique, signifie : tout être a sa limite organique fixée par sa nature et celle des autres êtres ; on s'accroît pour atteindre à ce terme nécessaire et on meurt de l'avoir atteint. Autant que la Théogonie, le livre d'Hérodote annonce les doctrines évolutives, et Thucydide sur ce point encore a négligédes problèmes entrevus par son devancier.
Avant d'étudier la valeur esthétique de Tœuvre, développons quelques principes généraux :
L'histoire issue de l'épopée cherche le plaisir de l'auditeur par des moyens analogues. Les ressorts qu'elle met en jeu sont également ceux du drame, puisqu'il est narratif, mais dans l'histoire ils n'ont point tous la même importance et n'agissent pas de la même façon. On incline naturellement à admettre que le chroniqueur, racontant des aventures réelles, a l'avantage sur les poètes ses rivaux, car chez lui chaque scène devrait émouvoir fortement, grâce à l'idée qu'elle est exacte. C'est pourquoi les romanciers novices croient augmenter l'effet d'un détail, en déclarant qu'il est « historique ». Mais cette conception est erronée. L'art, même dans les genres scientifiques, tient si étroitement à la fiction qu'une exactitude approximative lui est seule nécessaire, et jamais les infortunes de Miltiade
ne nous causeront plus de tristesse que celles d*Androniaque ou d'Hector. Le prosateur n'a donc point de privilège spécial, mais, au contraire, en tant qu'artiste, il occupe une situation gênée.
D'abord et de toute évidence, il n'est point maître de son œuvre. KUe existe avant qu'il n'arrive dans les prouesses des guerriers, les calculs des politiques, les mouvements tumultueux et incertains de l'Ame populaire. Il n*a donc point à concevoir et à façonner la statue, il brise le moule, la dégage et la polit. (!!omme en outre Thistoire, dédaigneuse, n'admet pas tous les événements, mais s'attache à ceux-là seuls qui ont des vertus explicatives, comme durant toute la haute antiquité l'on ignore quelle signification peuvent avoir les actes les plus ordinaires des individus les plus obscurs, et que l'attention se donne sans partage aux personnes considérables et aux décisions capitales de leur existence, il est bien diflicile qu'un chroniqueur condescende aux familiarités de l'Iliade ; supposons que la guerre de Troie fût historique et que nous la connussions par des historiens; aucun d'eux nous eùl-il raconté l'entrevue d'Andromaque et d'Hector, b^s anxiétés de la femme, les plans stratégiques qu'elle propose à son mari, pour qu'il reste à l'abri du r<Mnpart, et repousse les assauts possibles, à l'endroit où la colline du iiguier favorise l'attaque des murailles? Saurions-nous par ces annales quel soldat frappé de quelle blessure, tombe de son char, et roulant dans la poussière, une écume sanglante aux lèvres, ferme ses yeux, où (lotte une drrnière fois l'image de la lointaine et si douce patries ?
.le veux bien «(ue l'histoire accepte les anecdotes, et que les histori(Mis artistes aient pour elles une prédilection niar- ([uée. Mais raneedole n'est pas de tout point le détail vivant et concret. FJle est davantage en un sens, mais elle est aussi beaucoup moins. Dans le grand édifice massif de la réalité, (»lle est le point saillant, la gargouille guillochée que pique le soleil. Pour que vv fait menu frappe l'observateur, pour
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qu'il prenne place dans la catégorie des ce choses mémorables », il lui faut une recommandation spéciale, finesse d'une réplique, bizarrerie d*un sentiment, absurdité piquante d'une situation.
Il y a donc ici moins de vérité dans la science que dans la fiction, dans le décalque attentif que dans l'interprétation libre, ou plutôt la vérité est différente, différente aussi la satisfaction esthétique. Elle est d'enchaînement, de synthèse, plus austère, plus dépouillée, et, si l'on peut ainsi dire, plus mathématique.
Ces observations présentées à propos d'Hérodote ne le touchent que par un point. Elles se vérifieront surtout pour Thucydide. Si l'auteur des « Muses » n'a point la souplesse etTabondance d'observation qui nous charment dans l'Iliade, les contraintes propres au savant lui ont cependant pesé fort peu, car le genre qu'il pratique garde quelques habitudes épiques, et il est intimement mélangé au conte.
Les antiques franchises de la poésie narrative subsistent dans l'emploi très large et très déterminé de l'invention esthétique. Les termes sont ici contradictoires, car cette disposition psychologique l'est également. Etrange organe que l'intelligence humaine, qui rapproche des tendances aussi opposées. Cet homme, que nous avons vu scrupuleux d'exactitude, jusqu'à la maladresse et la gêne, passera sans hésitation de la timidité à l'audace téméraire, et fera disserter pendant des pages entières, Démarate, Crésus, Solon, personnages dont il ignore le langage, les dispositions intellectuelles, et plus encore les propos, au moment exact où il les considère. Qu'un temple s'élève à telle ou telle place, il importe; que tel roi ait parlé ou se soit tu, c'est chose accessoire. A la réflexion, le moderne comprend qu'après les harangues d'Achille et d'Agamemnon, l'histoire eût rebuté tous les lecteurs, si elle avait dévidé sans paroles le fil des événements, et conduit par les voies de la destinée un troupeau d'hommes silencieux. Puisqu'on déclamait au théâtre, puisque Darius et Xerxès prenaient la voix d'Eschyle,
Hérodote devait se piquer au jeu. Deux genres poétiques s'unissaient pour altérer des œuvres encore indéterminées et plastiques, et elles subirent Tinvasion de ces discours qui ont pénétré la littérature grecque.
Quant à l'influence du conte, nous la connaissons déjà. Elle s'est manifestée dans toutes les productions des Ioniens, depuis rOdyssée jusqu'aux récits des logographes. Les causes qui l'avaient jadis favorisée restaient puissantes ; ramour du vrai n'était pas assez fort pour prendre le dessus. Héro^ dote s'imaginait volontiers que ces fantasmagories étaient authentiques, et il croyait que leur agrément était un critère de certitude. 11 y avait là un penchant presque irrésistible et dont Tame hellénique ne put jamais triompher. La justesse absolue du détail n'était point naturelle à ces intelligences créatrices et neuves, qui oscillèrent toujours entre les pôles opposés, mais symétriques, de la mythologie et de la philosophie transcendante. De plus, le livre d'imagination toute pure n'étant point encore admis, comme frivole et indigne de l'attention publique, la fantaisie, nécessaire h l'homme, usurpait la place qu'on lui refusait injustement. Le roman n'ayant point droit de cité, c'est l'histoire qui se faisait romanesque; malgi'é leur prétention d'austérité, Hérodote et plus tard Ctésias et Théopompe donnèrent créance aux fictions qui devaient un jour remplir les ouvrages de Longus, d'Héliodore et de Lucien.
De là vient qu'avec sa discipline religieuse, son aspiration aux Idées larges, aux preuves irréfragables, Hérodote ait de telles complaisances pour la fa))le divertissante. J'ai pu le comparer en passant à Bossuet ; mais s'il est prôtre, c'est comme ces navigateurs de Milet ou d'Halicarnasse qui sur le tard, investis d'un sacerdoce, consacraient dans le temple (le Poséidon la dîme tic leurs profits, les bronzes incrustés do Phénicie, les émaux égyptiens, ou les plumages étranges des oiseaux lybiqucs. Tel Ulysse dans la légende, après avoir vu les <( mœurs et les villes » de peuples innombrables, s'avance, une rame sur l'épaule, puis un jour la plante dans
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la terre, et dcvaDtelle fait un sacrifice aux dieux. Ces intelligences qu'ont sollicitées des spectacles si divers gardent une légèreté facile, le flottement rythmique de la trière, le chatoiement d'une eau mouvante, où les images apparaissent, se mêlent et s'effacent tour à tour.
Nous pouvons maintenant mieux comprendre comment Hérodote emploiera les divers moyens esthétiques.
L'émotion du sublime et toute émotion violente sont étrangères à cette âme, inébranlable parce qu'elle glisse. Il y a dans la littérature grecque peu de contrastes plus piquants que celui des guerres mcdiques et de leur historien. La grandeur de cette secousse qui jette et broie l'Asie sur l'Europe, l'héroïsme de Marathon, l'admirable entêtement de Léonidas, la ténacité des hoplites a Platée, l'idée religieuse qui, dominant ces cataclysmes, élargit l'horizon, et montre au ciel les fils du destin entrecroisés dans la pénombre, toute cette matière qui a donné lieu à tant d'effusions oratoires, demeure inutile dans cette intelligence fuyante et facilement distraite. Au milieu de la bataille de Salamine, plus sérieusement racontée chez Aristophane luimême, tandis que les adversaires boivent a longs traits « le vinaigre de la colère », le narrateur les abandonne, cherche si vraiment telle galère accomplit telle manœuvre, et il célèbre l'ingéniosité d'Artémise, qui, traquée par un Grec, lui donna le change, en coulant un bateau de la flotte perse ; heureux stratagème qui conciliait tous les avantages ; car le capitaine du navire sacrifie n'était point ami de la reine, et le grand roi, ne croyant pas l'attaque dirigée contre l'un des siens, la jugea hardie et louable, et la récompensa par des honneurs inaccoutumés.
Mais le détail sauve l'ensemble. L'exactitude de l'imitation, médiocre dans les sujets psychologiques, est parfaite dans la peinture des objets matériels. Par place, des touches légères sont inestimables. Rappelons-nous la montée sournoise des troupes orientales, au flanc des monts qui commandent les Thermopyles, dans Tatmosphère immobile, sur les feuilles tom-
bées. Le livre 11^ contient en dix ou quinze lignes Tesquisie d'un temple égyptien, que Ton voudrait voir, sî les phrases d'Hérodote nevalaient le spectacle même. Non que la description soit poussée minutieusement. Ces rigueurs d'analyse et ces cdbrts d'attention plurent surtout a l'époque alexandrine, et davantage encore aux temps modernes. Mais quelques mots bien choisis dessinent la silhouette du temple, en contre-bas, au milieu des alluvions, avec des canaux ceignant le péribole, où frémissent lentement des palmien. C'est ainsi qu'une imagination lucide, répandue par tout le livre, Téclaire sans couleurs violentes ni oppositions accusées. Rarement elle se contraint jusqu'à se resserrer eo métaphores, elle s'épanche, suivant la méthode homérique et narrative, en longues comparaisons ; et ces figures trouvent leur emploi dans les discours, où le ton s'élève, où la parole résonna plus haut. Cette nonchalance apparente enlève sans doute à Touvrago l'âpre beauté des choses qui vont droit au but. Mais l'inconvénient est payé d'un avantage. Le lecteur éprouva' une exquise sensation d'allégement et de IVaîcheur, celles que donnent les vieux contes et certaines parties de Tlliade. Les faits dégagés du réseau des causes lointaines viennent d'eux-mêmes, sans recherche pénible, s'expliquent par des raisons immédiates et remplissent le cadre flexible d'un plan, dont l'incertitude est un charme de plus. Arrivera-t-on au terme du voyage? — On se le demande il peine, mais on jouit de cette promenade lente, mêlée de conversations. Cette histoire est d'un agrément unique, ce sont les « Mille et une Nuits » de la lutte grécoperse.
l^resque tout dans et» livre s'explique par l'épanouissement naturel des chroniques antérieures et la crise da y'' siècle a seulement fait passer à l'acte les tendances qui sommeillaient chez Denys, Hécatée ou Charon. C'est ce qui donne aux « Muses » leur air bien connu d'archaïsme; on a b(»soin d'un effort pour admettre qu'Hérodote est sensiblement postérieur à Miltiade et à Thémistocle, qu'il a pa
fréquenter Pérîclès, et entendre les vantardises démocratiques de Cléon. Toute pleine du passé, cette œuvre céda peu aux influences concomitantes. Abstraction faite du procédé d'exposition, des séances oratoires qui sentent la sophistique, il est certain que le mouvement intellectuel suscité par les rhéteurs siciliens contourne cet amas de recherches sincères et de légendes vénérables. Quand par hasard Fauteur rend hommage aux déclamateurs de Céos etd'Abdère, il les voit par le dehors, et les admire non point seulement en néophyte, mais en étranger. Les belles dissertations qu'il prête aux seigneurs perses assemblés après le massacre des mages, pour trouver la meilleure forme de gouvernement, contiennent peut-être des pensées remarquables mais elles n'ont aucune signification profonde. N'exprimant point le sentiment des acteurs, elles contredisent les doctrines de l'écrivain, puisqu'elles concluent au bénéfice du despotisme, et que lui-même préféra une république dévote et conservatrice.
Bien différent de son prédécesseur, Thucydide fut un homme actuel, et s'il se rattache au passé (car toujours on s'y rattache), c'est par opposition. La crise sophistique a bouleversé l'histoire et le mouvement créateur qui a produit les (( Muses » continue, mais en ligne parallèle, après une brusque déviation.
J'étudierai les sophistes dans le chapitre suivant, et non pour la dernière fois, car, phénomène remarquable, et, qui met en relief l'importance de l'intellectualisme grec, toute l'évolution prosaïque, jusqu'au m® siècle, sera commandée par la haute spéculation. Dès à présent trois remarques sont nécessaires : l'examen des pratiques matérielles, politiques et morales occupe les Athéniens après Salaminc, la métaphysique proprement dite régresse durant quelques années, la religion pâlit, car la raison raisonnante semble plus efficace que la liturgie, pour réussir. Cette triple disposition, favorable en somme à l'histoire, conduisait à n'y point voir l'appendice d'une doctrine transcendante, mais une étude Ouvré. 21
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certaine, afTranchie des ingérences divines et propre à diriger la conduite de rhomme.
Thucydide s'empara de cette idée, avec une force âpre et contenue, qui est peut-t^tre l'essence même de son génie. Le premier des Athéniens il fut capable de soutenir le fardeau de la narration synthétique, telle qu'Hérodote lavait conçue, et chez lui cette hardiesse n'alla point sans une sorte de fougue réfléchie. Très intellectuel, très systématique, et (( systématisé », plein de constructions dialectiques, qui dominent et remplissent son existence, il n'eut point toutefois dans Tame un pur tissu de raisonnements, ou do moins, sous cette trame, autre chose existait, de plus intense et de plus mystérieux. Ses aflinités évidentes avec Tirréconciliable Antiphon, la sympathie de tempérament qu'il inspira au « (ils de la Scythe », ce Démosthène si volontaire et si passionné, nous mettent en garde contre des jugements trop idéalistes, qui sans doute l'eussent ravi, mais qui ne peuvent suffire à la critique moderno.
Déjà l'abandon brusque et sarcastique des embellissements et de la figuration (juasi théâtrale, acceptés pr Hérodote», est un signe que le nouveau venu n*a pas rhumcur conciliante, et de même il se jette dans l'histoire utilitaire et scientifique, à corps perdu. Il ne compte plus avec les dieux, et s'il leur reconnaît le droit à l'existence, il les refoule volontiers dans une région lointaine, tels que les souverains respectés et impuissants d'une nation démocratique. Il ne veut pas (rune causalité supérieure, et en tout cas extérieure, qui brouille à chaque minute le fil des événements. Moyennant cette réforme radicale, il peut faire une Oîuvre pratique, un manuel pour rhomme d'action. Tel est le seu» de ce mol tant répété : y-f^\).x i\z tlv.. La leçon en effet sera éternelle, ou, plus exaclemtMit, elle vaudra pour toujours, puisque la loi bien observée s'appliquera dans toutes les hypothèses similaires, dette nouvelle conception, opposée à celle d'Hérodote, aura rlle aussi une très belle fortune. On la retrouve dans cette idée que l'histoire est la leçon des rois,
et qu*une chronique exacte remplace au besoin les enseignements de Texpérience. Le livre de Thucydide justifie la prétention initiale de l'auteur. La tactique de Périclès, évitant les batailles de terre, et harcelant Sparte par des attaques navales, aurait donné le triomphe aux Athéniens, s'ils avaient su lui rester fidèles, et le cas échéant, elle pourrait encore amener la victoire. Les discours de ce même Périclès nous apprennent par quels artifices, quelle affectation de calme, quelle force de déductions. Ton domine les masses populaires. Le compte qu'il rend des finances est un plan de budget pour les États qui vont hasarder une longue lutte. La psychologie des Spartiates et des Athéniens, Ténumération de leurs qualités et de leurs vices, faite au point de vue de Futilité sociale, est une carte stratégique, où Ton distingue les faiblesses de la ligne défensive et les routes qui conduisent au cœur de la place ennemie. Enfin tels mots jetés en passant, dans Toraison funèbre, indiquent le danger d'une excessive culture, et la décadence qui menace les nations trop raffinées. Par la force intellectuelle d'un grand homme le passé se projette dans l'avenir et le détermine.
C'est là sans doute une prétention bien haute, mais qui d'abord semble autorisée par la qualité supérieure de l'observation. Jamais on n'a mieux vu que Thucydide, avec une joie plus intense et plus contenue de laisser les choses pénétrer en soi et s'y peindre. C'est une double prise de possession de la réalité par l'intelligence et de l'intelligence par la réalité, et pour la première fois, pour la dernière peut-être, Thomme réalise cet équilibre exact et puissant. La raison dépassait le but chez les premiers métaphysiciens, elle demeurait en deçà chez Hérodote. Ici la juste mesure est presque atteinte. Mainte série de remarques présentées par Thucydide garde après tant de siècles une valeur absolue, et les médecins modernes peuvent reconnaître la peste d'Athènes au diagnostic qu'il en a donné.
Pourtant notre admiration ne doit point être aveugle et
324 LES FOllMES IJÏTÉHAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
refuser d'apercevoir certains défauts de la méthode. Je n'insiste pas outre mesure sur diverses erreurs matérielles dont on a fait quelque bruit. Il est fâcheux qu'un historien et surtout un géographe mesure inexactement la largeur d'une passe, et certes s'il avait connu cette inadvertance, elle l'eût fort chagriné. Mais encore peut-on permettre à uo haut esprit quelques approximations qui seraient inexcusables chez un géomètre arpenteur. Le reproche que je formulerai est plus grave, car il porte sur le principe de l'interprétation. Les systèmes d'idées où Thucydide ftit entrer ses remarques sont insuflisants, et mutilent la réalité ; pour tout indiquer d'un mot, il est trop <c intellectualiste ».
l/intellectualismc est la tendance qui ramène tout à des notions claires, liées logiquement. Fit je ne dis point que le monde soit irréductible à des concepts, et que rien doire nécessairement se dérober à Tanalvse. Seulement il faut ne point s'abuser sur les limites de son pouvoir acluely et savoir ce que les résultats acquis permettent d'expliquer. Or la dcrnlrre ([ualité qui vienne aux hommes et aux peuples est piuit-étre la modestie. Toute jeunesse ne s'étaot point heurter aux dillicullés des systèmes et des choses, osl orgueilleuse et intempérante. Le vi** siècle avait dégage quelques théorèmes mathématiquement enchaînés, il était immanquable que les descendants des grands métaphysiciens concevraient tout sur ce modèle.
Mais nous, arrivés plus tard, devons être scrupuleux pour les Athéniens, faire des réserves et poser des objections à Thucydide. D'abord sa psychologie est incomplète. H remplit les intelligences de cette dialectique qu'il aime et recherche partout. Périclès, on le devine, fut un étrange caractère, orgueilleux," lucide, apportant h une politique démocratique des moyens d'aristocrate, insoucieux de la loi écrite, parce qu'il croyait trouver en lui des règles meilleures, imposant aux Athéniens le scandale d'un quasi-mariage avec une hétaïre, puis écrasé par une destinée trop
L'HISTOIRE COMPRÉIIENSIVE 32o
forte, et montrant à ses amis Taroulette, qu'une femme lui a mise au cou, et qu'il n'a point le courage d'enlever. L'âme de Thucydide est sœur de cette âme, elles se sont bien comprises et toutefois chez le meneur d'hommes, l'historien n'a voulu considérer que les parties supérieures de rintellect, celles qui se développent au plein jour de la conscience. 11 a fait non la psychologie, mais le système politique de Périclès. A travers l'esquisse schématique et forte qu'il nous donne de Clcon, transparait une autre figure, haute en couleur, avec des hurlements, des brutalités, des gestes surprenants, peut-être tout au fond de la simplicité populaire^ et moins de méchanceté sournoise qu'on ne suppose, puisque ce matamore n'a jamais su tirer vengeance d'Aristophane.
De là résulte que Thucydide ne dégage pas toutes les causes des phénomènes. H en est deux sortes qui lui échappent rarement, les idées claires des personnages, et les facteurs matériels de leur action. 11 dresse à merveille l'état exact des bateaux, des ports, des lingots de métal précieux. Ces réalités concrètes, relativement faciles à saisir, avaient du reste attiré déjà la curiosité des sophistes, et l'historien bénéficie des dissertations techniques faite par ses contemporains. Certes les renseignements qu'il nous donne sont inestimables, mais ils ne nous suffisent pas. Nous réclamons autre chose encore : la connaissance des instincts secrets, des courants énergiques et vagues, qui tournent et déplacent les choses et les esprits, entravent ou secondent l'initiative des individus. Et si résoudre ces problèmes dépasse les forces de Thistorien, nous voudrions que le mystère eût sa place à côté de l'explication, et nous nous trouvons mal à Taise dans ce monde aux mécanismes précis, que baigne crûment une lumière artificielle. L'attaque contre Syracuse manqua-t-elle uniquement par la faute de Nicias et de ses temporisations dévotes? Quelle cause obscure mit à néant la hardiesse de son collègue Démosthcne? Pourquoi cette armée qui tenait la victoire, ne put-elle se sauver, et vint*''
elle de chute en chute buter ainsi qu'un troupeau de moutons dans un enclos? Il y a, malgré tout, dans Tuniven, plus de problèmes que n'en soupçonne la philosophie de Thucydide. Ce Périclès, dont il admire la sagesse, fit an plan qui eût assuré le triomphe. Mais le plan ne fut pas rét- Hsé. 11 était donc inapplicable, il demandait trop de {nideur persévérante à des âmes trop mobiles, trop ardentes, disons ic mot, trop humaines. Il supposait que l'évideiice de la vérité subjugue les esprits, et que les actes d'une cité peuvent être les corollaires d'un théorème démontré par an politique génial. C'est le même postulat que chez Socrate, rhistorien comme le philosophe veut croire que le rapport juste une fois découvert, élimine par sa seule vertu toutes les fautes possibles. Or une telle hypothèse ne vaut qne pour les notions d'une certitude absolue. Jamais un esprit sain ne se trompera en prenant un tétraèdre pour un cube. Mais les idées de la guerre et de la politique sont moins nettes que les lignes d'un polygone et les arêtes d'un solide. La chute d'Athènes n'est donc pas imputable uniquement aux maladroits qui faussèrent la pensée de Périclès, mais il cette pensée (|ui négligea les diiFicultés de rexécution. Au bout du système je vois ^Egos-Potamos. Œuvro d'audace ambitieuse et d'intempérante raison, il marque une phase de; la déchéance, et le vulgaire est pardonnable d'avoir rêvé la conquête de la Sicile, puisque le grand homme s'imagina que dans ses mains froides, il tenait tout Taveoir. Kt, nouvel inconvénient de cette excessive fierté: rompant avec la tradition, elle abandonne quelques-unes de ses richesses. Ce merveilleux historien a-t-il une philosophie de l'histoire? Je n'enten<ls point par là un principe général d'explicalion, c;iril le possède, mais une sorte dcschème, où viennent se ranger les histoires particulières, en somme l'analogue de ce qu'on trouve chez Hérodote. Ces doctrines ont bien leur pendant chez Thucydide, au début du I** livre, dans la comparaison brillante du passé avec l'époque présente, des vieilles luttes entre Achéens et Asiatiques, et du
choc entre Athéniens et Spartiates. La théorie qui est au > bout de ces dissertations se dégage sans peine, et revient aux F principes suivants : « Les choses se sont développées depuis ' l'origine, nous sommes supérieurs à nos ancêtres, parce que nous avons plus d'argent, des communications plus promptes, des cités mieux défendues, des moyens meilleurs d'employer nos forces et de diriger notre conduite. » L'on est donc toujours ramené aux deux termes que nous avons déjà posés plusieurs fois, et qui dominèrent la pensée de l'écrivain : le ressort matériel et la notion bien élaborée. Lii-dessus il édi- / fierait, sans doute, volontiers une théorie progressiste. Mais elle est incomplète et facilement critiquable. Ces peuples d'autrefois, que méprise l'Athénien du v** siècle, avaient par leur souplesse jeune, l'ardeur et l'accord de leurs passions, une puissance d'action collective depuis longtemps évanouie chez les contemporains de Périclès. Le 1° livre de la Guerre du Péloponèse réduirait la vie de ces périodes lointaines à des invasions de pirates, i\ des coups de mains isolés. Idée manifestement fausse, car si l'expédition de Troie est mythique, elle symbolise un large déplacement d'hommes, une crise de l'énergie nationale. Kn comparaison de la Grèce homérique, la Grèce du v*' siècle finissant pâlit un peu, surtout aux yeux des politi({Ucs; sous cette prospérité qu'admire Thucydide on devine le mal secret, et l'on pense au babil enfantin d'Hérodote, racontant la mort des empires et les traîtrises de Némésis.
Nous dédoublerons le problème esthétique. 11 y a chez Thucydide des moyens d'art qu'il a reçus par influence, et d^autres qui lui sont personnels. La sophistique a mis son empreinte beaucoup plus sur la forme que sur le fond de l'ouvrage. Ici l'auteur a moins gardé son indépendance, car, s'il est remarquable écrivain, il est avant tout un penseur. Du reste il voulait plaire à la foule, pour qu'on accueillit sa leçon, et les recherches ([u'il employa répondaient à ses intentions pratiques. Toujours est-il (ju'on trouve dans son livre d'abord une technique verbale et musicale que nous
essaierons bientôt de définir, qui était la création des rhéteurs et s^accordait surtout avec la déclamation. En oalre rhistorien use largement du discours. Cette inconséquence nous a déjà frappés chez Hérodote; elle est peut-être plos surprenante chez un théoricien qui sacrifia davantage ii Texactitude. Sans doute il n'aurait point eu Taudace d'introduire ses harangues et ses dialogues, si la coutume n*a\'ait pas été admise par le public. Ainsi dans leur origine première ces développements remontent jusqu'il Tépopée. Mais nous connaissons ce principe d'esthétique littéraire que des formes analogues reçoivent tour à tour des destinations très diflercntcs. Ce legs de la poésie narrative fut mis en valeur par des procédés dramatiques et oratoires. Thucydide a voulu donner à son livre le brillant des hzi^tiqv,^ qui soulevaient l'enthousiasme populaire. Comme un philosophe qoi reprend les œuvres à succès et les refait suivant sa méthode, comme Platon écrivant un panégyrique dePamour, en opposition à la rhapsodie de Lysias, l'historien prouve que non seulement il travaille dans le même genre mais qu'il travaille mieux. Loin que la comparaison l'inquiète, il la provoque. L'homme qu'il met le plus souvent en scène est le maître de l'éloquence atlicjuc, Périclès, et de tous ses discours il en est un qui donne lieu à une imitation fort soignée, c'est la fameuse oraison funèbre qui lui valut l'admiration des femmes atti(|ucs et des honneurs quasi divins. Thucvdide a du reste trop do scrupules scientifiques pour ne point employer ces ornements mêmes au dessein théorique et prati(jue de son ouvrage. Les paroles des individus peignent leurs caractères, elles énoncent des maximes utiles à la compréhension des événements. Mais une partie de ces richesses eut été nneux placée ailleurs, et la difliculté excessive et la complication parfois douloureuse des harangues sont d'un écrivain qui obéit à des tendances diOercntes, et, vu sa raideur logique, manque de souplesse pour les accorder.
H est plus vraiment admirable quand il est lui-même.
Il manie supérieurement la passion. J*ai critiqué déjà ce préjugé que Thistorien de Périclès est froid: les grands logiciens n^ont pas toujours la sécheresse des théorèmes qu'ils enchaînent. Ils s'émeuvent mais pour la vérité, et s'ils négligent tout, au profit de leur idée maîtresse, c'est qu'elle échauffe et remplit leur intellect. Cet observateur qui put durant la fameuse peste, dominer ses douleurs pour les bien étudier, ne souffrait peut-être pas moins qu'un autre, mais mieux qu'un autre il goûtait les après jouissances de l'analyse et du raisonnement. La rigueur de ses appréciations, une violence de langage qui parfois lui échappe, prouvent bien que par nature il n'inclinait pas à l'indifférence. Il ressemble à tel romancier moderne qui s'employa passionnément à n'être point passionné.
Convenons du reste qu'un penseur peut soulever l'émotion sans la ressentir. Un Spinosa, être prodigieux qui dépasse et confond l'intelligence, et garda seulement les parties supérieures de l'âme humaine, agite pourtant ceux qui le considèrent, par son impassibilité, par sa force de conception, par l'audace et la tenue de ses doctrines. C'est un monstre sublime. Et dans Thucydide l'outrecuidance logique, le dédain superbe des obstacles, la foi gardée à Périclès malgré l'opposition et les cataclysmes, nous donnent le sentiment de la grandeur. Ainsi que les métaphysiciens éléates, l'historien est monté jusqu'au ciel philosophique et il a chevauché les coursiers de Parménide.
D'ordinaire il nous domine de moins haut et condescend à partager le trouble qu'il nous communique. C'est encore peut-être le plus sûr moyen de saisir un lecteur. Dans le VII** livre il est un récit de bataille qu'on ne peut parcourir sans que la main se crispe et que la respiration soit gênée, tant le désir de triompher, la crainte de reculer s'emparent de nous; l'on frémit au rythme de ces coups d'aviron, de ces hurlements furieux, de ce halètement qu'exhalent vingt mille poitrines ; les Athéniens bloqués dans l'avant-port de Syracuse veulent rompre la ligne de trières amarrées
qui obstruent l'entrée du bassin. Pour augmenter leurs ehances ils ont mis à Teau, et sommairement radoubé, même les galères en mauvais état, et Ton lutte âprement; les navires ne peuvent évoluer dans cet étroit espace, accrochés par leurs éperons, ils forment d'énormes grappes, pleines d'hommes affolés, et qui oscillent sur Teau rouge, tandis que, réduits à l'inaction, les fantassins d'Athènes se massent au bord extrême de la côte et encouragent de leurs cris les marins qu'ils ne peuvent secourir. Et cette scène est un détail dans le drame de l'expédition sicilienne. II faudrait suivre l'agonie de cette armée, la plus belle, la plus intelligente, la plus adroite de la Grèce, et qui partie du Pirée dans la magnificence sombre des fêtes adoniques, fut en quelques mois engloutie par la vague, les marécages et les carrières de Syracuse. Lugubre pendant de l' A na base, tragédie de l'impuissance répondant à l'épopée de la force agile, et faisant, d'un organisme jadis irrésistible, un pauvre corps qui s'abandonne, trébuche et tombe sous la ouée des agresseurs.
Ce pathétique supérieur ne doit rien aux artifices vulgaires, et je crains presque de l'avoir faussé en l'analysant. (^>ntcniporaiii d'Kuripidcrhislorieii ne suit point son exemple. Il iraccumulc pas les détails horribles, et pour ramener à des catégories logiques, cet art si profondément rationnel, (lisons qu'il réussit avant tout par la justesse et la convergence des traits significatifs. Rtant pris dans la réalité l(;s détails agissent directement, sans que rien d'approximatif ni (l'ont ré, inquiétant le lecteur, lui inspire le soupçon qu'on le dirige et qu'on d(''vie le cours naturel de ses sentirneiïts. Comme eu outre tout concourt à l'eiret d'ensemble, ces coups répt'tés nous ébranlent jusqu'au fond de rûrae. Rien n'a été changé dans le dessin des choses, mais une clarté luit, fixe et fi'oidc, ([ni découpe les silhouettes et les t(Mnl(' de sa couleur.
1/on voit combien la passion a d'importance chez Thucydide. Mlle attire à son profit toutes les ressources esthé-
tiques. La justesse du trait, c'est Texactitude de l'imitation et la convergence, c'est Tharnionie du tout et la connexion des éléments. Dégagés de TefTet émotif, ces deux moyens agissent dans leur sphère propre et contribuent à notre plaisir.
Prenons une narration où le sujet nous touche sans nous étreindre, l'affaire de Pylos. Dans la succession prompte de ces paragraphes qui ouvrent le IV° livre, on sent l'homme au courant et qui n'a point oublié au milieu des inscriptions et des volumes la conduite d'un vaisseau ni le tracé d'une fortification. Concessionnaire d'exploitations métallurgiques en pleine Thrace, il est, malgré toute sa vigueur d'abstraction, un réaliste; il a commandé des troupes; sans doute les ennemis l'ont battu, mais il n^est pas donné à tout historien d'être même un capitaine malheureux. Tout ce récit a donc la saveur franche de la vérité. Au début, les Athéniens arrêtés à Pylos hésitent à s'y installer, puis les soldats, spontanément, commencent la muraille, parce qu'un vent contraire empêche la navigation et qu'ils s'ennuient.
Comme ils manquaient d'outils pour tailler les pierres, ils les choisissaient une à une, et les assemblaient de leur mieux. Fallait-il du mortier, à défaut d'auges, ils le portaient sur leur dos, en se courbant pour le maintenir, et en croisant les bras par derrière pour l'empêcher de glisser.
A peine en sûreté derrière leur enceinte, n'ayant que de l'eau saumàtre et fort peu d'armes, ils sont attaqués par un corps Spartiate.
On leur donna (aux marins) de méchants boucliers d'osier pour la plupart, car, dans ce lieu désert, il était impossible d'avoir mieux, et ceux-là furent empruntés à une triacontore de pirates et à un brigantin, messéniens Tun et Tautre, et qui passaient là par hasard.
Ensuite l'agression des Lacédémoniens. Pour aborder, ils engagent leurs trières dans le sable. On les bat, ils se re-
tirent à Sphactérie. C'est une ile; bientôt enfermés, ils souffrent de la disette; leurs compatriotes s'iugénient à les ravitailler et promettent des récompenses aux Hilotesqni porteront des vivres aux affamés.
Us partaient de tous les points du Péloponèsc, et on abordait de nuit dans la partie de l*ilc qui regarde la haute mer. Ils profitaient des temps orageux, parce qu'alors les galères ne pouvant croiser au large, il y avait chance d'échapper... Même, des plongeurs traversaient le jx)rt entre deux eaux et traînaient des outres pleines de paYot emmiellé ou de graine de lin piléc.
La narration continue, parfaite d'exactitude, sans rien de laborieux, et comparable aux meilleures œuvres de TAtticisme, aux plaidoyers les plus célèbres de Lysias.
Cependant tous les détails convergent, choisis, enchaînés, arguments d'une démonstration où l'objet de la preuve serait le caractère propre de la scène représentée. Cette dialectique intime et très didicilement analysable de Thucydide, nous l'avons déjà signalée parmi les instruments de sa science, les ressorts de son pathétique, mais en outre elle donne une sensation peu commune de plénitude et d'harmonie. Le mécanisme que l'auteur croit identique aux choses mêmes, tourne, s'agence, transmet ou transforme le mouvement, et Ton sait bien qu'il subsiste de rindéterniinê, mais par moments on le néglige et l'on jouit d'y voir si clair; ce grand systématique nous procure le plaisir qu'on prend aux beaux systèmes, il fait un édifice de notions fermes, au milieu du chaos inquiétant de la réalité.
Pourtant, nous l'avons dit, l'eflort échoue quelquefois, et le chef-d'œuvre laisse une impression douloureuse. Cette soulfrance Tartlste semble l'avoir partagée. Proscrit, contemplant de loin la chute de son pays, et les événements qui condamnaient la politique de Périclès, il perdit la faveur publique, puisqu'il dut à la fin changer sa méthode et supprimer les discours ; sa tache même il ne put l'achever et son livre reste ouvert sur les années de catastrophes, coname
L'HISTOIRE COMPUfiMENSlVE X\2
celui d'Hérodote sur Téclatant avenir. Si les anciens, peu soucieux des personnes, ignorent la mort des grands écrivains, Thucydide s'en alla dans une incertitude plus tragique, et le dernier chapitre de sa biographie s'acheva peut-être par un assassinat.
Quand il disparut, la pensée historique eut un recul. Cette crise est bien étrange. Car les genres à tendance scientifique ne sont point comparables au drame et à l'épopée, en qui la pénurie des moyens esthétiques amène la décadence. L'homme qui relate et interprète les faits réels trouve en eux assez d'excitation, pourvu qu'ils ne lui manquent pas. Aussi Polybe a-t-il eu, même à l'époque basse, les matériaux d'une belle synthèse.
Mais cette objection nous fournit déjà un éclaircissement. Dans l'Athènes du iv" siècle les sujets font défaut aux narrateurs. Avec les habitudes de la critique moderne nous distinguons alors deux groupes d'événements tout à fait notables : la déchéance des cités helléniques, la croissance de la Macédoine. De ces deux phénomènes le premier n'avait rien qui séduisît les Grecs, et ils se refusèrent a le constater. Quant à l'autre, bien qu'il semble avoir provoqué les recherches de Théopompe, nous pouvons hardiment affirmer que l'écrivain n'a point dégagé la question tout entière et ne l'a pas traitée complètement. Cette montée lente d'un État nouveau, par la ruse, la violence et les ressources combinées de la barbarie et de la civilisation, échappait aux prises vigoureuses mais étroites de la spéculation antique. Des esprits supérieurs tels que Thucydide (car pour Hérodote j'ai déjà fait cette remarque) avaient eu besoin de mettre au premier plan une lutte avec deux antagonistes. Ces gens de science ne sont pas encore très loin de l'Iliade, et le schème de la lutte gréco-troyenne s'appliquait correctement aux guerres médiques et à celle du Péloponèse. Mais il ne valait plus pour l'histoire du iv® siècle, car l'intéressant c'était le « dessous » des choses, les débuts pénibles puis foudroyants d'une nation.
Une autre cause vînt gêner les successeurs de Thucydide. C'est Tépanouissement de la métaphysique. La Té» rite dans le détail ne fut toujours en Grèce qu*un accident heureux, elle convenait surtout à des imaginations plus refroidies. Au contraire la spéculation à large envergure est Tœuvre de cette époque; dès 415, après l'apprentissage préliminaire, Socrate enseigne et Platon se prépare. Ces grands esprits appauvriront l'histoire des forces intellectuelles qu'ils attirent à eux, et ce qu'ils laissent au genre ancien ils le frappent de stérilité. Déjà le Socratisme contient cette théorie qu'a développée Aristote. La pensée n'est faite que du général. Le terre à terre des événements particuliers ne comporte point les précisions absolues et la pleine lumière. C'est Tobjet d'une « expérience » médiocre et cantonnée dans le bas-fond du sensible. A quoi bon considérer si attentivement les ombres flottantes qui se meuvent sur les parois de notre prison? Thucydide, avec ses affectations de rigueur, n'a jamais étreint que le rêve, et ces yeux attachés au spectacle des victoires et des révolutions, ces veux clairs el fixes sont ceux d'un dormeur éveillé. Du reste, coiuiiU-on ce qui est, le gain serait médiocre, Timportant est de savoir ce qui doit être. La nouvelle doctrine est morale, Socrate et Platon, comme l'ami de Périclès, aspirent il régler l'avenir, mais ils no s'appuient point sur le concret, leurs lois pratiques sont d'origine transcendante. On incline donc à sacrifier le fait au principe. On recueille des exemples pour la glorification de la vertu, ou simplement, sans examiner les actes jusqu'au fond, dans la complexité de leurs mobiles, on les classe en bons ou mauvais et Ton croit leur avoir fait assez d'honneur.
Par une conséquence inattendue, l'arbitraire introduit en tics o'uvres sérieuses v ramène la fable divertissante. Le roman a durant cinq siècles guetté l'histoire grecque. Je ne sais (|ue deux hommes pour avoir repoussé la tentation, Thucydide et Polybe, peut-être Ephore, à qui Ion suppose impunément tous les mérites, puisqu'on n*a rien
LHÎSTOIRE COMPRÉHENSIVE 33J
de lui. Les autres ont toléré les péripéties fabuleuses, et f ceux-là surtout qui sacrifièrent Tobservation matérielle aux sublimités de leur métaphysique. Mieux aurait valu r^ la fiction avouée, sans ce faux vernis d'exactitude. Mais Texactitude apparente donnait du prix à là fiction. Du reste il n'était point facile d'abandonner les exemples d'Hérodote et de Thucydide. La foule voulait des œuvres sinon animées de leur esprit, au moins d'aspect identique, et d'honnêtes intelligences aspiraient à connaître les événements rangés en ordre et sommairement expliqués. Le genre subsista donc avec des altérations profondes.
Toutes ces virtualités que j'envisage abstraitement se réalisèrent dans une âme très intéressante ; celle de Xénophon.
Il appartenait à la catégorie des équilibrés, bien plus que Thucydide et que Socratc lui-môme. Avec un goût sûr, une vision qui ne troublait point la réalité et n'y mettait pas de chimères, son intelligence était moyennement créatrice, et il n'avait point la persistance, la « suite enragée )> qui fait les têtes métaphysiques. ])Iais d'autant mieux il pouvait être le séide d'un philosophe, dont il développerait les idées, en développant les siennes, sans trop de rigueur. 11 accueillit les doctrines nouvelles, qui le séduisirent et flattèrent son bon sens, car il comprenait qu'une discipline morale avait des avantages. En outre, inclinant à l'aristocratie, il sut gré aux réformateurs de ne pas admirer Tordre établi, et de chercher leurs exemples hors d'Athènes. Cet hommed'action, chasseur, cavalier, général, ou plutôt lieutenant, fut donc intellectuellement un passif, comme beaucoup de ceux qui dépensent leur énergie au dehors. Son esprit est le lieu où se combinent les influences contemporaines, et ses œuvres historiques sont de types dlfl'érents.
L'Agésilas représente la biographie apologétique. Étant admis que Lacédémone vaut mieux qu'Athènes, Agésilas bénéficie de cette supériorité. D'ailleurs, condottiere expert aux combats d'Asie Mineure, il plaît à Xénophon, qui n'est point fâché de mettre ses sympathies sous le couvert de
S'Mi I.KS FOUMES IJTTÉHAIRES DE lA PENSÉE GRECQUE
ses doctrines. De là résulte un livre partial, où revivent les détestables traditions de la sophistique oratoire. La vérité du détail et la sincérité de Targumentation n'ont riei de commun avec un pareil pamphlet. II est fort divertissant de voir transformé en héros, rétablissant partout «c la concorde entre citoyens et une prospérité durable » celui qae le bon de Pauw déclare être ce un brigand insigne, dont Xénophon a fait un éloge très fastidieux ». La signification pratique de ce libelle est incontestable, il agit comme on discours, sa signification théorique est faible et Fauteur s'attend a Tobjcction puisqu'il met dans son dernier chapitre :
(^)u'on ne prenne point ceci pour un thrène funéraire.
La valeur esthétique est réelle : sous le fatras des preuves qui veulent trop prouver, se devine la compétence du soldat qui aime son métier et en parle bien :
11 fallait regarder (à Itlphèse) les gymnases remplis d'hommes ([ui s'excrçaioiit, riiippodroine couvert de cavaliers occupés d'évolution, tandis qu'archers ci frondeurs liraient à la cible. La ville tout entière... olVrait un spectacle intéressant. L'Agora était pleine (l'armes de toutes espèces et de chevaux à vendre. Ouvriers en airain, en bois, eu fer, en cuir, en peinture, tous travaillaient à la fabrication des armes. On eût pris Éphèse |>our un atelier de guerre.
Ou encore :
Le combat Uni, l'on put apercevoir... la terre rouge de sang, les cadavres gisant pèle-nièlo, amisel ennemis, des lx)ucliers percés, des piques brisées, des épées nues, les unes à terre, d'autres dans les corps, d'antres restées aux mains des combattants.
La (]yropé(lie est une histoire romanesque et moralisatrice. Dès le P chapitre les intentions pratiques se découvrent. Puisque les bergers conduisent facilement leurs troupeaux, les gouvernants devraient avoir aussi facilement
L'HISTOIRE GOMPRÉHENSIVE 337
raison des gouvernés. Mais il n'en est rien. Ceci prouve la nécessité de la politique, et c'est elle que Xénophon va tirer des événements. Il est donc au point de départ dans la même situation que Thucydide, mais le parallélisme devient tout de suite une opposition, et l'auteur jette en passant un sarcasme à ces gens, réputés profonds et qui par un calcul insuffisant ont engagé leur patrie dans des luttes désastreuses. Le reproche concerne manifestement Périclès et son historien. Et cette hostilité a pour cause une différence de méthode. Car la certitude n'appartient pas aux prévisions des hommes, et par suite la doctrine qu'ils réalisent n'est point une science.
Nous ne mettons pas plus de prudence à choisir le meilleur que si après avoir tire au sort on agissait sur la foi du hasard. Mais les dieux, qui sont éternels, savent tout, et consultés par ceux qu'ils protègent, ils leur enseignent ce qu'on doit faire ou non.
Donc toute foi doit être accordée aux présages, la lumière vient d'en haut, et pour guide souverain on a les inclinations morales, que les pouvoirs célestes ont données à chacun de nous. L'essentiel sera d'être honnête, probe, désintéressé, sobre, clément, et de cultiver en soi les vertus dont le Cyrus légendaire offre le modèle. Toutefois Xénophon est encore trop près de la réalité, et il a trop subi l'influence des sophistes pour négliger les ressorts matériels de l'action. A l'image de ces traités pratiques qu'on écrivait autour de Protagoras et de Gorglas, la Cyropédie renferme un cours complet d'art militaire. 11 y a dans ce livre d'excellentes recettes pour bien mener une troupe en marche, ou masquer la faiblesse d'une armée, en alignant derrière les soldats les servants et les bagages. Voulezvous rendre une surprise plus efficace ? détachez en avant du bataillon quelques éclaireurs de mauvaise mine, ils massacreront les sentinelles de l'ennemi, ou, si elles échappent, leur donneront à croire qu'on vient seulement pour marauder. Çà et là, des dissertations copieuses, sur l'usage de Ouvré. 22
33K LES FORMES LITTfillAIRES DE LA PEXSÊE r.RECQUE
la cavalerie, la supériorité de Tordre mince, et des grandes tentes. Mais quoique très habile le Cyrus de Xcnophon est encore plus moral. C'est un Télémaque eo robe perse, et comme dans les bcrquinades du siècle dernier, les hommes et les choses mêmes se laissent prendre au rayonnement de sa grande àme. Les Arméniens trouvent qu*il leur demande des contributions insuffisantes, le roi des Indiens lui propose de l'argent, les Mèdcs abandonnent leur prince pour le suivre, un traître, plein d'honneur, mais détaché du souverain par sa mauvaise conduite, ouvre à Tassaillant ses forteresses, lui oiTre sa fillo en mariage, et, le conviant à des festins magnifiques, met en lumière la sobriété du héros. QuVût dit de cet éloge le vieux dynaste persan, impétueux, madré, clément peut-être mais point idyllique, tout voisin des conquérants assyriens qui rangeaient autour des villes fumantes la garnison entière sur des pals? Je voudrais en marge de ces pages doucereuses quelques-uns de ces bas-reliefs asiatiques, représentant des chefs enchaînés par le cou et des tètes qu'emportent les oiseaux.
Mais rncore une fois nr prenons point ces illusions trop au sérieux; ce sont sentimentalités de condottiere, etausside dévot qui, le cas échéant, ploiera impitoyablement la nécessité aux exigences de la discipline. Le gouvernement que Xénophon prête au peuple perse, et qui jamais ne fut réahsé en Asie, est sans «loute une conception idéale. Ainsi que Platon le disciple de Socralo a fait sa République, un Ktat à compartiments, imité de Sparte, oppressif à la mode anti([ue, et où la v(M'tu perd tout son prix parce que, trop contrainte, elle n'a pas sa belle allure libre et sa vivante spontanéité. Quatre classes, et, pour les trois dernières, des chefs tirés des classes supérieures, des jugements perpétuels, le service militaire sans rémission. Quand on retourne au principe d'autorité, et qu'on en déduit les conséquences, elles sont inacceptables. Le tendre l^'énelon a tracé de Salente un plan ([ui ferait apprécier le dévergondage et l'anarchie.
Naturellement une doctrine si orgueilleuse ne peut être
L'HISTOIRE COMPRfiHENSIVE 339
subordonnée aux événements. Elle les crée ; nous nous éloignons toujours davantage de Thucydide. Le phénomène particulier n'est pas ici la matière de l'observation, mais un moyen d'énoncer la théorie. Il serait superflu de prouver que la Cyropédie n'est point exacte, et je ne connais point d'érudit qui dans la guerre lydo-perse ait rectifié le témoignage d'Hérodote par celui de Xénophon. Tout ce petit livre est romanesque. Non pas à la manière du conte primitif qui promenait la pensée dans le domaine de Fimpossiblc. L'imagination grecque, fort assagie, ne s'emporte plus aussi loin, et jusque dans ses égarements elle conserve le souci du vraisemblable. (l'est donc bien le roman qui s'introduit dans la littérature, et y prend la fixité que le conte n'avait pu acquérir. Encore, pour se faire accepter, cette fiction prosaïque doit-elle mettre en avant son utilité morale et un faux semblant de précision historique.
Mais le lecteur moderne ne cherche dans la Cyropédie qu'un intérêt d^agrément, et ne considère en elle que l'œuvre d'art. A ce point de vue elle est fort loin d'être méprisable. Lâche d'intrigue, sommaire dans la peinture des personnages, rarement saisissante, elle plaît toutefois et amuse, par la succession facile et la variété des épisodes. La poésie n'en est pas toujours absente. Xénophon, chasseur passionné, a connu l'enchantement des verdures murmurantes, où Ton marche sur les foulées des bêtes sauvages. Quand Cyrus, tout jeune, franchit les enceintes du parc royal, et scnfonce dans la futaie, le passage est d*une beauté troublante et rien chez les Grecs ne rappelle de plus près les visions chevaleresques du moyen Age ; nous apercevons, dans la feuillce pleine de soleil, les sangliers énormes, et les cerfs qui semblent s'envoler au ciel. Moins originales peut* ^tre (mais bien vivantes !) sont les descriptions de bataille, ^t j'avoue aimer les paragraphes que l'écrivain consacre aux chars munis de faux et aux tours roulantes. Si précises sont les images, si manifeste la conviction de l'auteur, qu'il nous communique sa flamme et que nous raisonnons h sa suite
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sur la volée des timons, la force des essieux, et rincHnaison des lames aiguisées. En outre il est spirituel. Qui ne cooiiait les propos de Cyrus, Tenfant terrible, à la cour d*Astyage? (( Grand-père, ces mets raflinés te dégoûtent, puisqu'après les avoir touchés tu t'essuies. » — « (Irand-père, ton échanson veut t'empoisonnor, car, après avoir bu du vin, tes convives et toi vous étiez comme en démence ». Cet esprit s'emploie aux conversations, surtout à celles qu*on tient durant le souper. Nous avons dans la Cyropédie plusieurs scênrs bachiques, où les convives se renvoient la balle, et font assaut de plaisanteries. (Test l'équivalent prosaïque des poésies que l'on chantait ii tour de rôle devant la table durant le vi" siècle et lo début du v'. Malgré la familiarité de ces entretiens, ils no sont pas sans apprêt. C.es hommes semblent faire de la parole une sorte de fonction, une gymnastique préparatoire à l'éloquence, un moyen d'être toujours en haleine. On sent ici l'action d'une société jalouse qui réclame pour elle jusqu'aux moments de relâche, et Ton s'explique rimportance littéraire de ces « banquets », dont la série coin menée avec Xénophon même et va jusqu'aux Deipiiosophistes d'Athénée.
Donc, ces causeries sont assez archaïques, Tidée nouvelle est de les avoir recueillies, mais Xénophon a poussé pli» loin l'audace, et c'est à bon droit que de tout temps les critiques ont signalé les aventures d'Abradate et de Panthéa. dette curieuse histoire est dans le « ton » de Théagène et Chariclée. Pantliéa, épouse constante et malheureuse, séparée d'Abradale, lui resti» fidèle : ayant obtenu que Cyrus le prenne comme lieutenant, elle l'arme de ses mains, et quand il est mort se poignarde sur son cadavre. Ces péripéties sont au plus haut point romanes([ues, mais qu'entendons-nous par ce mot ? Wst pas « roman»*sque n tout ce qui convient au roman. L'épithètt» désigne avant tout les livres où triomphe l'amour et pleins d'épisodos inattendus. L'on remarquera donc que de nos jours, h» roman n'est pas romanesque. Mais il le fut jadis, et pour que le lecteur s'intéressât à la fiction.
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elle devait réunir en elle les éléments les plus forts et les plus agissants du plaisir esthétique. Aussi Abradate et Panthéa ont-ils fait souche de héros et d'héroïnes. A cette famille appartiennent les couples langoureux de Longus et d'Héliodore. Ce goût des scènes tendres et des catastrophes imprévues se réveillera chez les épiques français vers la fin du moyen âge.
Mais si Xénophun a tant fait pour le roman, il doit être médiocre dans l'histoire. Ce jugement n'est pas infirmé par les Helléniques.
Cet ouvrage nous intéresse par ses faiblesses. Il nous apprend ce que devient la narration desséchée, réduite à un ensemble de formes vides. Nous connaissons les tendances de Fauteur, elles n'osent se manifester ici, car, tout près Thucydide il est difiicile de leur donner libre cours. Donc point de fictions extraordinaires, inadmissibles du reste dans un sujet national et contemporain. Xénophon contient son désir de moraliser, d'améliorer ses lecteurs, de recommander le gouvernement qu'il préfère, d'exalter les villes de son choix. Non qu'il se fasse toujours violence. Au milieu du V livre il s'interrompt pour dire :
Je prétends que de pareils malheurs doivent servir de leçon aux hommes, et leur apprendre en général à ne point punir leurs esclaves même par colère... A la guerre, c'est une faute grave que de se laisser guider par l'irritation... Car elle est imprévoyante...
Et le prêche continue. Bien entendu Sparte étant mieux organisée qu'Athènes (ou du moins davantage) l'écrivain marque sa tendresse pour les Lacédémoniens. Après le désastre d'^Egos-Polamos, quand les vaincus se désespèrent et attendent chaque jour la ruine d'une cité, critiquable sans doute, mais dont la civilisation a rayonné par toute la Grèce, l'historien, fils de cette patrie, s'en tient h cette phrase odieuse d'abord et fausse ensuite :
Ils pensent être réduits au sort qu'ils ont fait subir, non par
3i2 LES FORMKS LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
vengeance, mais ])ar violence aux citoyens de petits Ëtats, sua autre grief que leur alliance avec Sparte. Donc, réhabilitant la gens flétris, ils tiennent ferme.
Et la paix d'Antalcidas, éternelle honte de Lacédémone, est présentée comme un succès de sa politique, ménageant le salut et l'indépendance aux riverains asiatiques de ^A^ chipel.
Cette partialité gâterait les dons les plus précieux de rhlstoricn, mais il ne semble pas que Xénophon les possède. Considérer les faits, les grouper, chercher leur filiatin logique, observer le jeu des causes démontrables, et le croisement des énergies humaines, c'est une tâche qui ne 11 jamais attiré. Remarquez, dès le début qu'il « continue »k travail de Thucydide. A première vue le dessein est louable, il s'explique chez un ancien, car ces gens dont la vanité ne cédait en rien à la nôtre subissaient pourtant la contrainte sociale et n'avaient point une individualité trop ombragenst. On se passait la plume, comme firent nos anciens moinci du moyen Age, quand le successeur remplissait au basdi parchemin rcspacc laissé libre par son devancier. Mai cotte docilité n'est point à l'abri de tout reproche, elle a* fine à la paresse intellectuelle. On s'épargne Teffort 4 contempler les événements d'ensemble, d'apercevoir kv rapport et leur division naturelle. On prend son sujet, tf ne le trouve pas, et co n'est certes point pour un narrai* une recommandation que de ressembler aux chroniquetfi de l'époque mérovingienne.
Le moderne ouvre donc les Helléniques avec une iD(|ai^ tude. Klle va toujours croissant. Les caractères nesontp^n analvsés, les causes sonl laissées dans l'ombre. Dès kf l( premières pages, la campagne est si sèchement expw*» ■« qu'on a peine à s'y reconnaître. H faut introduire dans* 1^, récit Tordr»^ logique dédaigné par l'auteur lui-même.'^ bataille d'J^^gos-Potamos est racontée pauvrement. Al If veille de Mantinée, quand les Athéniens se décideatafl]
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secourir les Spartiates contre Thèbes, les raisons de leur changement, déduites dans un long discours ne sont rien moins qu*historiques. On dirait qu*ils désirent avant tout s'assurer la reconnaissance de leurs anciens ennemis, et qu'ils mesurent la probabilité d'obtenir le paiement de leur générosité. Ceux-là sont bien candides, ou bien aveuglés par la métaphysique morale, qui croient à la gratitude des peuples. Pourquoi refuser de comprendre que les Athéniens ont pratiqué cette politique de bascule, qui rendit Tunité des Grecs impossible et les asservit au Macédonien ? Enfin, les dernières lignes du livre sont un véritable refus d'explication. Epaminondas tombé sur le champ de bataille, les belligérants restent dans un équilibre d'impuissance, étrange sans doute, mais qui a ses causes. Or voici le jugement do l'historien sur la situation :
La Divinité fît que chacun des deux partis élevât un trophée comme vainqueur, et qu'aucun des deux n*y mit obstacle. Chaque armée, comme victorieuse, accorde à Tautre une trêve pour relever les morts et chacune, comme vaincue, en demande une ... la confusion et le trouble régnent plus encore qu'avant ce combat par toute la Grèce.
Cette chronique appauvrie retombe dans les errements de l'époque primitive. La division par années que Thucydide gardait, afin de rendre l'exposition claire, redevient ici ce qu'elle était pour les apprentis compilateurs, le moyen d'organiser les événements. L'écrivain se propose un schème chronologique et range tout dans les compartiments de ce calendrier. De là d'extraordinaires disparates ; les expéditions des Carthaginois se mélangent aux luttes intestines de la Grèce, et côtoient la mention brève d'iin incendie ou d'une éclipse. C'est l'esprit de l'épîgramme, je veux dire que ce volume ressemble parfois à un recueil d'inscriptions commémoratives. Il y a quand s'achève la guerre du Péloponèse une liste d'éphores Spartiates qui eût enchanté Hellanikos. Sans doute ces catalogues ont leur prix, et
nous ne dédaignons pas les matériaux frustes. Mais nous trouvons également beaucoup d'avantage aux racootande Diogène Laërce qui n*est qu'un sot, car Tutilité d'un renseignement ne prouve rien en faveur de qui le donne.
L'auteur sent lui-même si bien l'infériorité de son travail, qu'il l'accomplit en hâte, comme un pensum. Il parcoat une cinquantaine d'années, bien connues et pleines de péripéties. Thucydide n'a raconté que l'histoire de vingt ans environ, de 430 à 410. Kt son ouvrage est beaucoup plus long, parce qu'il est plus riche, et qu'à travers les faits immédiats, le narrateur en a découvert une foule d'autres, raisonnements, crises de passion, mise au jour des carac* tères, liaison de principes et de conséquences.
Cependant il est impossible qu'un ouvrage de XénophoD soit absolument médiocre. Les Helléniques contiennent des parties intéressantes, surtout les descriptions de bataillf; on comprend pourquoi. Les luttes des Thébains et des Spartiates sont vivement racontées, et le choc de Mantinée regardé avec les yeux d'un capitaine. Dans un autre passage les cavaliers argiens, pressés par les ennemis, ne pcuvonl s'abriter dans la place, mais restent plaqués contre la muraille (f comme des chauves-souris ». Cette exactitude dans l'image est d'un homme qui distingue vite remplacement d'une escarmouche, les évolutions d'un corps ennemi, et Ton entrevoit ici les qualités qui s'épanouissent dans TAnabase.
Cette Anabase est un ehel-d'œuvre, mais non sans taches. Les premières pages avec leur catalogue monotone de (( villes habitées », d'étapes et de parasanges prouvent une lois de plus que cet esprit ne pouvait être intéressant, s'il n'était intéressé. Du moins aussitôt que l'action commence, que Cyrus va disparaître, et que la responsabilité du comniandemenl ranime l'attention de l'écrivain, le charme du récit devient tel que les citations sont inutiles. Tout est curieux, vivant, enlevé, et à quiconque n'a pas lu ce livre on peut conseiller seulement de le lire aussitôt. Il n'aura pas
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besoin d'y revenir à deux fois. Ces souvenirs ont une fraîcheur éternelle et durent pour toute la vîe. Ce n'est point que les péripéties nous émeuvent. Qui pourrait craindre un instant pour des hommes si intelligents et si alertes ? On devine qu'ils se tireront aisément d'affaire. L'Asie tout entière; confuse et barbare, n'est pas de force à les arrêter, ils y passent comme un soleil d'avril dans le brouillard. Et Ton jouit de voir leur bravoure preste et réfléchie. Jamais l'intérêt n'hésite un instant, toujours nous sommes pour eux, car l'auteur a trouvé le moyen de nous présenter dix mille personnages sympathiques. Aucun effort pour les suivre, point d'événements compliqués, le récit n'a qu'un Gl conducteur, l'itinéraire de leur voyage. Cependant au bord de la route des figures surgissent, des peuples ignorés aux armures étranges, des jardins magnifiques, des villes abandonnées. Un monde s'illumine vaguement, puis retombe dans une obscurité silencieuse. Cette incertitude a de la grandeur. Du reste les images n'ont de mystérieux que leur rapidité, l'inconnu qui les environne. En elles-mêmes elles sont d'une précision incomparable, et d'autant plus riches que l'artiste ne cherche point à sauvegarder la dignité de l'histoire. Il parle de tout, et c'est un délice. Les filles des montagnes arméniennes descendent au bord du fleuve, par des sentiers de chèvre, et déposent dans les crevasses de la falaise des vêtements noirs (ce sont ces tissus de poils rèches qu'on fabrique encore dans le pays). Ailleurs les soldats découvrent, chez les villageois, du vin plein des citernes cimentées, et de la bière d'orge qu'on garde dans des vases. Il y a des grains qui flottent à l'oriBce de l'amphore, et des chalumeaux. Quand on veut faire des politesses à un ami, on le conduit a la jarre, on s'incline avec lui n comme des bœufs » et Ton hume le liquide à travers le tube. Cette familiarité, cette abondance de détail et cette discontinuité du récit font de l'Anabase un livre amusant. Sil n'était ancien, et par suite suspect, on pourrait le dédier aux adolescents, et l'imprimer dans la collection des « Voyages extraordinaires ».
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Peut-être, songeant aux Helléniques, s'étonnera-t-on que le même homme ait tour à tour été supérieur et presque médiocre. Maïs la difficulté n*est point sérieuse. Raconter la guerre du Péloponèse demandait des qualités synthétiques étrangères h Xénophon. 11 ne les a pas davantage dans TAnabase, mais elles n'étaient point nécessaires. Pour exceller ici, il suffisait de saisir promptemcnt le relief des choses, d'observer les physionomies, les profils de montagne, d'avoir du goiU et du talent. En somme cet ouvrage ne dépasse point Timmédiat. Tout ce que Tauteur dit, il Ta observé, et rien n'a rendu nécessaires des visions conjecturales, qui auraient mis au jour sa partialité et ses prétentions moralisantes.
Seulement TAnabase n'est pas une histoire. C'est le livre d'un mémorialiste. La littérature grecque s'est enrichie d'un genre nouveau, qui ne semblait point fait pour elle. Les mémoires ayant au centre un individu ne répondent guère aux aspirations des cités antiques, et nous constatons qu'ils y apparurent tard, ainsi que le roman, qui lui aussi est plutôt moderne. Toutefois en un point ces souvenirs personnels devaient séduire les Ames helléniques, car il est naturel et fort simple de se mettre dans un livre, de se raconter soi-même, et de dire : « J'étais là, telle chose m'advint. » Hérodote est le héros de son ouvrage autant que Cyrus et (jue Xerxès, et les premières ébauches de la narration scientifique furent, nous le savons, des récits de voyage. Or les mémoires sont des voyages, encore des promenades qu'on fait nu hasard des jours, à travers l'histoire. Aussi le public d'Athènes exigea-t-il seulement que le récit personnel eût une portée générale, que les aventures de Xénophon fussent également celles d'une armée, et de l'empire perse. Un compromis semblable se retrouve dans les (lommentaires de (lésar.
Nous autres, au xix*" siècle, nous aimons justement dans TAnabasc, dans les Commentaires, ce qui fut à leur époque exceptionnel et hardi. Nous avons notre domaine propre en
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dehors de la société, et nous voulons que Fauteur ne s'eiTace point trop, et ne se sacrifie pas au profit des événements qa*il représente. Il nous est agréable que les goûts d'un ancien s'accordent avec les nôtres, et nous serions presque disposés à saluer en lui un précurseur. Xénophon est donc Tancétre de ces contemporains qui s'occupent insatiablement d'eux-mêmes, et malgré leur nombre croissant charment un public toujours renouvelé.
Comme en outre notre penchant est surtout vers le réalisme, que les procédés esthétiques, la composition savante, le choix du détail sont des moyens qui ont beaucoup servi, nous voulons qu'au moins par moment on nous laisse un peu de relâche, et qu'on ne travaille pas autant pour nous séduire. L'Anabasc plait donc par son air de sincérité, ces tableaux qui se succèdent semblent le reflet du réel dans une mémoire, et c'est là ce qui valut à ce récit l'admiration enthousiaste de Taine.
Par Xénophon nous pouvons comprendre deux de ses contemporains, assez justement oubliés. Il nous suflSra de mettre à leurs œuvres l'étiquette qui leur convient. Ctésias est un historien romancier. Chez lui, malgré ses prétentions à la véracité, et son âpre critique d'Hérodote, la narration est chargée de fables orientales. Elles confinent au conte merveilleux, naturel aux anciens, et qui avait un copieux aliment dans l'imagination déréglée des Asiatiques. Ion de Chios est un auteur de mémoires. 11 écrivit, pour employer une expression moderne, les « Mémoires des autres » et présenta aux lecteurs les célébrités qui visitaient Chios, son ile natale. Ce livre a mis en cours sur Eschyle, Sophocle et les attiques, des anecdotes qui annoncent la littérature individualiste des Alexandrins, et les biographies de l'époque gréco-romaine.
Durant le iv^ siècle, l'histoire est toujours serve de la philosophie. Après Socrate qui condamnait l'expérience attachée an concret et insoucieuse de l'obligation morale, Platon pousse la doctrine jusqu'au bout, et prononce une
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sentence plus dure encore et tombant de plus haut. Alors qu'un Socratique avait pu suivre de loin les traces de Thucydide, nous ne voyons nulle part que son exemple ait tenté un métaphysicien de TÂcadémie.
Cependant, si grande est la force du génie, si impérieuse la marche des idées qui s'appellent, que Platon lui-même en certaines pages touche k Thistoire et à la sociologie. La République renferme des théories larges sur les principes qui règlent la succession des gouvernements. Le problème envisagé d'ensemble reçoit des solutions radicales, suggérées par des analogies psychologiques, quelques remarques sur la politique grecque du v" siècle, et le bouleversement des Ktats siciliens. Aristote reprendra cette hypothèse et la rectifiera ; c'est elle qui, combinée avec le spectacle des révolutions à Rome, donnera lieu à la très curieuse synthèse de Polybc. Cependant, même chez lui, elle reste un horsd'œuvre qui, placé à coté du récit, ne rend point raison des événements. Le système général et l'observation particulière demeurent séparés. Deux siècles auparavant, la division était encore bien plus profonde.
Il fallait pourtant (juc Thistoirc subsistât, car un peuple se résigne malaisément à ignorer sa propre vie ; quelqu'un se trouva qui recueillit l'héritage dédaigné par les niétaphvsiciens, ce fut Isocrato. Philosophe, il Tétait si les désirs sullisent, sans force de pensée. De tempérament éclectique» accueillant aux doctrines reçues, il fit bon visage à Thistoire, et les historiens acceptèrent sa tutelle, parce que la mode était à la phiIosophi(^ Mais cette dépendance n'allait point sans périls. Avec Isocrate triomphaient les influences periiicieus(»s qui niéiiagèreMit le passap^e de Thucydide à Xénophon. Elles furent aggravées par les habitudes d'une école rhétorique.
Soumis il cett<* éducation, l'héopompe fut prédicateur et roniancscjuc.
On éprouve déjà de l'inquiétude, lorsqu'on parcourt son extraordinaire profession de foi. Il déclama par toute la
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Grèce, et toutes les cités de quelque importance reçurent sa visite, d'ailleurs, comme il le rappelait avec orgueil, ses discours formaient une masse énorme.
L'on pourrait à ces èxiBeiçeiç ajouter ses récits, helléniques ou philippiques. Partout le rhéteur se pose en dispensateur attitré de Téloge et du blâme ; il agite au-dessus des villes grecques une férule de magister. Sa malveillance est proverbiale. D'aucuns l'admirent et disent que pareil à Rhadamanthe et Minos, il scrute les intentions, et derrière les belles apparences signale des tares cachées. D'autres ont peu de complaisance pour un homme d'humeur très chagrine (SuŒfASvfîiaTo;). Cette seconde opinion est la meilleure. C'est déjà un mauvais système scientifique que de chercher à mettre tout le monde dans son tort. Pour comprendre ses héros, il n'est pas inutile de les aimer et l'on pénètre nlalaisément les personnes que l'on déteste. Un chroniqueur n'est pas un accusateur public ; ce n'est pas même un justicier, ou du moins il doit jouer ce rôle accessoirement, à contre-cœur. Hérodote avait fait ainsi et encore en examinant la traîtrise et la loyauté des peuples grecs, il déterminait la valeur historique de leur conduite. Au contraire Théopompe a des règles extérieures et s'indigne contre quiconque ne réalise pas soa idéal. Il est surtout occupé de savoir si les individus ou les nations mangent copieusement et boivent outre mesure. Philippe est un ivrogne, Cotys un voluptueux, les Thessaliens sont plus soucieux de danseuses et de ripailles que de mener une vie honnête, les Grecs du iv® siècle ne songent qu'à leurs cuisiniers, le roi de Perse, quand il visite une province, a pour sa nourriture un crédit de vingt ou trente talents, le prince de Phénicie faisait une aflaire capitale de ses repas, les Spartiates savent contenir leur appétit (heureuse exception), mais les Illyriens s'abandonnent à une si excessive goinfrerie que les Celtes un jour les attirèrent dans un piège en disposant sous des tentes vides des plats chargés de viandes et de flacons. Enfin l'auteur s'étonne que les familiers de
Philippe amplement munis de toutes choses aient pu songer à réduire les Grecs en senritude. Les entreprises maeédoniennes méritaient mieux que cette appréciation philosophique.
L'austérité du moraliste est tempérée par un goût très fif de la fiction. Les eaux irisées et douteuses du conte coulent à pleins bords dans cette histoire. Toute une partie du livre est consacrée aux Merveilles. Sinbad racontait des choses semblables dans son palais tendu de brocart et parfumé d'ambre gris. Le fleuve Océan ceint les terres que doqs connaissons. Au delà de cette zone circulaire s^étcnd on immense continent. Des êtres deux fois plus grands qae nous habitent deux villes, la Pieuse et la Guerroyante. Ils s'assomment à coups de bâtons, car les armes de fer n'ont aucune prise sur leur corps. Du même côté se creuse un gouilre environne d'une pénombre rougeatre« qui n'est ni In clarté du jour ni l'obscurité de la nuit, mais une sorte de crépuscule. Aux pentes de Tabîmc se déversent le fleuve de la Tristesse et celui de la Volupté. Si Ton cueille un fruit aux arbres qu'ils arrosent, on éprouve, ou bien une mortelle mélancolie, on bien une allégresse puérile, qui ramène chez riîomme, en ordre inverse, toutes les phases de son existence. Après de telles fantasmagories, on peut trouver que Timéo n'eut pas la main heureuse lorsque, voulant relever les erreurs de Théopompe, il lui reprocha d'avoir l'ait voyager Denys, de Syracuse à C-orinthe, non sur une galère, mais sur un bateau rond.
Quoique disciple d'Isocrate, Kphore eut une intelligence pondérée. Il suivit l'exemple des grands historiens, et par l'efFet du temps réalisa quelques progrès de méthode, mais n'eut point la vigueur nécessaire pour en tirer parti. Plus de ressources et moins de richesses utiles, cette formule s'appli(|ue à tous les peuples, qui, forts d'une longue expérience, approchent de leur déclin. Les systèmes d'idées généralement admis se complètent, mais les esprits se désinlègient. C'est ainsi que, pour exclure les fables, Kphore
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avait en main un bon critère (Inexactitude. Durant les périodes récentes l'abondance des détails doit inspirer confiance; pour les périodes lointaines, elle doit nous donner des doutes. Mais avec de si bons principes, l'on se demande comment un homme peut disserter sur le jour où fut prise Troie, sur la coopération des Acarnaniens à Tattaque de la ville, sur les prouesses galantes d'Héraclès, sur la filiation d^Harmonia issue d'Electre et d'Atlas.
Éphore n'étant point sans défaillance, Ton comprendra qu'il fasse comme Xénophon dans les Helléniques, retourne parfois aux débuts de la science narrative et rappelle curieusement les prédécesseurs d'Hérodote. Au témoignage de Polybe, il ne fut point soucieux de « politique », c'est-àdire qu'il examina peu les révolutions des États et les changements de leur conduite. L'objet de son travail était la fondation des colonies (et en général de toutes les villes] et les rapports de parenté des nations grecques. Quelques fragments conservés prouvent l'exactitude de ce jugement. L'un d'eux est la liste des héros qui les premiers gouvernèrent Corinthe, Sicyone, l'Achaïe, Messène, Lacédémone et Argos. Ailleurs sont des renseignements sur l'Athènes d'Eubée, différente de sa glorieuse homonyme, sur les Thébains qui ne sont point les Thébagènes. Sommes-nous revenus aux K'^htiq des logographes, aux dissertations d'Hellanikos?
Puisque ces recherches se cantonnent dans le détail, elles manqueraient de cohérence si l'auteur n'avait un tableau d'assemblage. A l'égal du vieil Hécatée Ephore mérita le nom de géographe, et le titre de son ÏV livre qui s'appelait « Europe » est décisif.
Après tant de mal fait aux successeurs de Thucydide, la philosophie devint pour eux une patronne moins dangereuse, car elle fut indulgente au détail concret et même prit un caractère historique. Historique, la doctrine aristotélicienne l'est doublement: 1® elle admet dans le monde un développement régulier qui rattache le complexe au simple, la
forme h la matière ; 2^ elle regarde la métaphysique comme un ensemble qui se complète peu à peu. Aristote ne prétend pas créer son système ea- ni/nlo, il dégage les virtualités qui sommeillent dans les ébauches de ses devanciers.
Les recherches érudites furent donc remises en vogue et reçurent un élan nouveau. Soit le maître, soit ses disciples, par exemple lléraclide de Pont, examinèrent attentivement h trace des siècles passés, et forts de leur culture générale, ils imposèrent au genre narratif de profondes modifications. Jusqu'alors il était resté fidèle aux exemples de Tépopée, il avait recherché les actes des grands hommes, les guerres, les crises de la vie publique, les descendances illustres. Homère ou les Cycliques étaient les maîtres inavoués des Hérodote, des Thucydide, des Ephorc. Mais les Péripatéti-" ciens élargirent la conception de leurs prédécesseurs; ils jugèrent tout digne de leur intérêt et ils esquissèrent dans ses lignes élémentaires une histoire de la civilisation.
C'était là une tache superbe que Tatticismc expirant léguait à l'alcxandrinisnie. Elle ne fut pasdignemont remplie. Le génie grec penchait vers sa ruine. En outre la chute de la cité rendit nécessaire une discipline morale que Ton constituait de toutes parts, et qui rejetait dans TombreU spéculation. Enfin Tintelligence hellénique insensiblement conduite à la prose pure tentait une réaction violente, un retour vers la poésie qui ne pouvait rien contre la science proprement dite, la mécanique d'Archimède et Fastronomie d'Aristarque, mais qui compromettait des œuvres mixtes et par suite fragiles.
D'ailleurs la méthode aristotélicienne, indulgente auxnit'dioeres, leur permettait de s'employer a la compilation, et Ton s'imaginait assez faire en mettant dans un volume la matière d'une bibliothèque. Ce mal qui va sévir toujours davantage, el produira la stupidité radoteuse de Byzance» avait ses origines jus(|ue dans les beaux temps de la littérature greeque, el il était inhérent à cette admirable civilisation. Nos exagérations d'individualisme ont Tavantage de nous
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interdire le plagiat. Et le livre étant imprimé reste accessible à tout le monde. Pourtant des résumés sont parfois utiles, mais alors ils furent indispensables, et Vepitome compromit Thistoire. Dès le iv° siècle, la lignée des abréviateurs commence avec Théopompe, qui publia pour Tusage du vulgaire un résumé d'Hérodote.
Sans nous enfoncer dans Tépoque alexandrine et grécoromaine, reprenons le précédent chapitre et celui qui traite des logographes. Considérée d'ensemble, depuis Denys de Milet jusqu'aux disciples d'Aristote, la prose narrative passe par les moments du progrès, de l'épanouissement et du déclin. Cette décadence eut sans doute des causes intimes, la fatigue de l'esprit rebuté par l'analogie des problèmes soulevés. Mais des raisons extérieures favorisèrent la décomposition. Le peuple athénien que menaçait la crise finale n'avait plus assez de vigueur pour continuer le travail de Thucydide et de Xénophon. Éphore est de Cynié, Théopompe, de Chios, tous deux viennent de la côte asiatique où naquirent tant de chroniqueurs. Du reste la série des transformations ne put se déployer d'une façon régulière et fut déviée par l'attraction des doctrines métaphysiques. Pendant ces deux siècles les communications sont constantes entre l'histoire, la philosophie et l'éloquence. Les pages précédentes restent donc incomplètes, elles appellent une étude sur les grands spéculatifs et les orateurs.
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