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CHAPITRE PREMIER

Les Grecs sont dWigine aryenne, ils sortent de la même souche que les conquérants de l'Inde, les Persans, les Italiotes, les Slaves, les Germains, et les Celtes. Certaines ressemblances physiques, mentales et linguistiques prouvent ce fait, qui est au-dessus de toute contestation.

Le doute commence, quand on cherche h déterminer te moment et le pays où vécurent les ancêtres de notre race. Naguère, sur le dernier point, Ton pensait avoir des certitudes, et on cherchait notre antique patrie, dans TAsie centrale, près des plateaux adossés k Tlndou-Koutsh, et qui furent peut-être également le centre de diffusion des hordes touraniennes. De récentes recherches nous donnent h croire que ces conclusions étalent trop hâtives.

Aussi bien n'est-ce point là le problème capital. De quelque région qu'ils viennent, les Aryens sont des Aryens, et puisqu'ils frappent le philosophe par leur valeur intellectuelle et l'importance du rôle qu'ils ont joué, le principe de cette supériorité tient probablement à quelques-uns de leurs caractères ethniques. Les barbares qui dans la nuit des âges, transis sous leurs manteaux de laine, poussaient leurs bœufs h travers les roselières du Danube, et la steppe morne de Tartarie, emportaient avec leurs armes, leurs fourrures et

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leurs poteries grossières, des habitudes d'esprit qui devaient leur assurer le plus magnifique avenir et une place exceptionnelle dans rhistoire de Thumanité.

Quelle fut donc cette faculté qui prévalut en eux, et qui resta moindre chez les autres peuples ? Tandis que les Aryens se tiennent encore dans la pénombre, les Egyptiens, les Chaldéens, les Jaunes semblent conquérir, pour la garder toujours, la meilleure partie du monde. Les pyramides, le Sphinx, le temple qui Taccompagne sont à peu près du xl° siècle avant noire ère. Bien avant Agamemnon les Kamessides eurent leur Iliade au mur des temples hypostyles. L'antiquité des observatoires élevés dans les plaines de TEuphrate confond presque l'imagination . Les premières œuvres de la Chine, labourages, assainissements, construction de maisons commodes ou de tours, remontent à des périodes étrangement reculées, et les despotes paternels qui gouvernaient TEmpire du Milieu, eussent îi peine accepté nos ancêtres pour leurs esclaves.

Mais ces antiques civilisations avaient une tare secrète. Tous ces laborieux, cultivateurs, fondeurs, architectes, sculpteurs, accomplissent une œuvre matérielle, qui reste engagée dans la glèbe qu'on retourne, le bronze qu'on martèle et qu'on ajoure, l'argile qu'on pétrit et qu'on vernisse, la syénite et le jade polis comme des miroirs. En face de ces praticiens, les races aryennes pensent, ou du moins pensent davantage ; elles ont une aptitude singulière à lier des représentations, et leur mémoire, très organisatrice, semble être surtout une mémoire des yeux. I/on pourrait soutenir que les intelligences, en Egypte, en Chaldée, en Chine, utilitaires par essence, continuent avec supériorité les agencements techniques, déjà poussés fort loin par quelques animaux privilégiés. Formés plus tard et diflercnciés plus fortement, les Aryens sont plus vraiment hommes. Le concept, mouvement avorté, réaction de l'individu contre la nature, mais réaction intime et patiente, qui ne sort point des nerfs et s'y dépense en de subtiles associations, ce mécanisme d'ordre

mental, et presque affranchi du système musculaire, ne pouvait acquérir sa puissance qu*à la longue, mais, cette heure arrivant, il devenait pour ses maîtres la plus éclatante des parures, la plus efficace des armes, et le mieux affilé des outils.

Car les représentations et leur gangue verbale sont Tobjet même de la littérature. Des gens qui possèdent beaucoup d^images en jouissent mieux, et sont préparés au?( trouvailles esthétiques; d'ailleurs, ils ont du goût, parce qu^ils considèrent les choses d'ensemble, et ne sacrifient pas le tout à la partie. Mais allons plus loin. Ressaisir le passé h travers le présent, découvrir un autre monde au delà des réalités immédiates, évoquer avec leurs signes les idées qu'ils enveloppent, opposer, comparer, discerner, n'est-ce point agir, je ne dirai point en savant, mais en philosophe ; car le philosophe construit, alors que le savant constate, et le métaphysicien porte souvent la peine d'avoir repoussé trop vite les enseignements de l'expérience, et aperçu les phénomènes dans le rayonnement de son rêve intérieur. Toutefois le meilleur savant est encore le philosophe assagi, ou du moins il nait surtout chez les peuples qui passent de la construction transcendante à l'observation minutieuse, car l'univers ne grave point en nous de lui-même, par une sorte de transcription automatique, l'énoncé des lois qui le régissent. Pour comprendre, il faut deviner, inventer et souvent imaginer. Chez les nations du type que je viens d'étudier, la science expérimentale se fera longtemps attendre, mais elle se développera brillamment, tirera d'elle des pratiques raisonnées, et, décrivant un immense détour, rejoindra les sociétés primitives sur le terrain qui leur est propre ; par caprice ou divertissement, le moderne qui veut embellir une place ou décorer un édifice pourra déraciner et transporter sans peine les obélisques de Louqsor.

Cette vertu représentative est manifeste chez tous les peuples aryens. Sur les Hindous et les Grecs je n'insisterai point ici, car le système que je développe semble fait pour

eux. Les Persans, outre de belles imaginations théoriques, des doctrines compréhensives, des poèmes étendus, montrent surtout leur génie propre par la quantité notable d*ornements, de surcharges, de personnages accessoires, qui chez eux corrige la pauvreté d'une religion exotique. Les Romains, eux, échappent-ils à notre formule ? Le patricien, avant Tintrusion de Thellénisme, ne s'attarde point à des rêveries spéculatives, et Ton s'accorde à voir en lui le type de rhomme pratique. Mais il ne Test point comme un Chinois, qui de ses mains simiesques, tisse, grave, tourne, laque, pétrit. Le fils de la Louve, gouverneur et général, laisse les tâches subalternes aux esclaves. Il s'attache à des objets plus nobles et moins snisissables. Son regard lucide, qui perce les dehors, découvre, sous la trame des événements, le jeu des énergies, le plan des batailles, la courbe sinueuse des intrigues, le plan des constitutions. Le droit même, qui semble au premier abord absorbé dans ses fins pratiques, est tout pénétré de théorie. Le noble consultant ou le magistrat sont occupés sans cesse d'axiomes et de conséquences, et le mot de byzantinisme, qui désigne les abus de l'esprit juridique, ne vient-il pas de la ville qui poussa jusqu'à l'extrême la métaphysique puérile et le dogmatismehors de propos ? Un sujet des Ming eût borné son ambition à obtenir une rizière et quelques têtes d'arbres à thé, le cultivateur de la plaine latine veut acquérir la terre, mais ingénieusement, par des combinaisons adroites, des trouvailles procédurières, des interprétations inattendues, et s'il connaissait Euclide, il pourrait se dire que, lui aussi, mérite le nom de mathématicien.

Les présentes remarques nous permettent de compléter notre théorie sur les civilisations préaryennes. Un artiste chinois ou japonais réussit mal à construire une œuvre, parce qu'il ne fait point subir aux images une préparation psychologique, et que chez lui l'œil actionne presque directement la main, sans que la secousse nerveuse amène un large retentissement cérébral. Tel roman du Nippon est sur-

prenant de maigreur et de décousu. Mais dans les arts plastiques le génie de la race est encore plus manifeste. Des sensations visuelles s'agrègent à des mouvements, extraordinaires de sûreté instinctive. Peu d'idéalisme, puisque ridée n'a dans ces têtes qu'une place inférieure. Un réalisme impeccable, qui nous enchante maintenant, parce qu'après vingt ou trente siècles, nos concepts, très différenciés, arrivent à rejoindre la particularité concrète, et que nous regardons avec plaisir un oiseau volant les ailes rabattues, ou, sur le paravent gris blanchâtre de la brume, le disque orange du soleil.

Et si le goût excessif des représentations est pour luimême un empêchement, et retarde la venue de la science exacte, on s'expliquera que les prédécesseurs des Aryens n'aient point été les dupes d'une imagination débordante, et qu'ils aient naturellement dégagé des notions précises qui coûtèrent beaucoup plus d'efforts à des intelligences moins sèches. L'observation directe du ciel étoile conduisit les Chaldéens a des remarques dont la valeur n'est point contestable, et si les auteurs du xviu* siècle donnaient en exemple à leurs contemporains les faits qui se passent et les usages qu'on observe « à la Chine », si même aujourd'hui Kon fu tzé, dans un certain monde, a des adeptes, c'est que cette nation pratique, avisée et point rêveuse, est tombée d'aplomb sur quelques vérités rudimentaires, qui valent à peu près pour tous les pays et tous les temps.

Ainsi le centre de notre explication est cette doctrine que les sociétés préaryennes sont, dans l'ensemble, moins c< pensantes » et qu'elles tirent un merveilleux parti de leurs défaut, jusqu'à prendre une avance provisoire, en certaines études qui sont pourtant spéculatives. Faut-il proposer une hypothèse qui rende compte de ces aptitudes et de ces défaillances, je remarquerai que les civilisations égyptienne, chaldécnne et chinoise grandirent dans les vallées alluviales, fertiles, humides et chaudes, du Xil, de l'Ruphrale, du Tigre, du Hoang Ho et du Yang Tsé. L'activité humaine, sollicitée

par des circonstances si favorables, se déploya et du même coup se détermina, suivant un mode archaïque, où la représentation pure n'avait qu^une importance subalterne. Au lieu que les Aryens, en quelque région qu'on place leur pays d'origine, occupèrent un ou plusieurs points de la bande assez froide, et moyennement féconde, qui va du plateau de Pamir aux rives du Rhin. Ils évoluèrent plus lentement, ils se (( nouèrent » moins vite, et purent apporter dans Thistoire universelle un esprit plus léger, plus souple et plus moderne.

Les Sémites nous donnent une excellente contre-épreuve de cette hypothèse. Ils occupent une situation comparable à celle des Aryens, et même symétrique, quand Ton prend pour axe la ligne sinueuse qui rattache les quatre grands bassins fluviaux. Non loin de ces fanges grasses, les nomades de la tente obtinrent en partage le sable nu et le ciel clair. Et si la nature les traita avec la même parcimonie que les communs ancêtres des Indo-Européens, cette ressemblance initiale en produisit d'autres, qui n'échappent point à l'observation la plus inattentive. On a raison de prétendre que les Juifs furent toujours pratiques, mais ils le sont à la mode romaine, avec calcul et réflexion. Jamais le peuple hébreu, de son plein gré, ne mania la terre; s'il construisit des pyramides ou des pylônes pour le compte de l'Egypte, il n'y prit aucun plaisir, et, plein de rancunes contre les conquérants, il crut volontiers que les flots de la mer Rouge avaient englouti des rustres mal commodes aux favoris de Jéhovah. Le rôle du Sémite n'est point tant le travail que Torganisation du travail, et si le patricien spécule sur le droit, lui « spécule » sans complément et sans adverbe, au double sens do ce mot bien curieux, qui désigne la combinaison financière et l'effort diligent de la pensée.

Le paragraphe précédent n'épuise certes pas la notion du caractère juif et phénicien. Il y a dans ces âmes une sécheresse, une certaine impuissance pour la création psychique, une aptitude à l'assimilation, une abondance d'impressions auditives, une pauvreté d'images visuelles et surtout une

richesse émotive, qui ont frappé les théoriciens. Je signale ces faits, dont je me servirai plus tard, mais je ne me charge point d'en fournir une hypothèse explicative. Non qu'elle soit très difficile à concevoir, mais en ces matières si lointaines et si pauvres de faits bien établis, toute conclusion trop spéciale court grand risque d'être ruineuse. Le philosophe, insensiblement, glisse de Tinduction a Thypothèse, ensuite à la rêverie et le sytème s'achève en conceptions esthétiques ou romanesques. Le charme de ces doctrines flottantes, je n'ai point le désir de le contester, et tout lecteur de Renan s'y abandonne. L'on apprendra dans l'Histoire des langues sémitiques et du peuple d'Israél, comment les ancêtres de Moïse et de Salomon devinrent tels, à parcourir les plaines éblouissantes et livides, où le simoun passe en haleines mystérieuses, et où l'unique accidentd'un paysage uniforme semble être la présence du soleil, de la lune ou des constellations.

Celte méthode est bien avantageuse. Evoquant des visions colorées, elle nous procure un plaisir d'art. Laissant dans la pénombre l'appareil logique et la série des principes et des causes, elle se dérobe à la réfutation. Toutefois si ces raisonnements sont légitimes, aurons-nous de quoi combattre ceux qui nous diront : l'immensité du territoire indien se reflète dans la grandeur des poèmes hindous, le Ramayana est long, parce que le Gange n'est point court, et apparemment les auditeurs du Mahabaratta y tolèrent beaucoup de digressions et d'épisodes, parce que dans la jungle pullulent les figuiers banians?

Le fond de cette hypothèse doit être que la qualité des images initiales détermine un rythme intellectuel, plus ou moins prompt, large ou précis. Cette influence n'est point inconcevable, mais l'on ne peut affirmer qu'elle soit évidente, et le théoricien a le devoir strict d'attendre sur ce point le résultat des recherches psychologiques.

De ce qui précède je ne tirerai qu'une conclusion. La race hellénique est par essence apte à vivre de représentations.

A ce trait, l'on doit en ajooter un aotre : les Grecs, peuple jeone, obéissaient aux lois qoi goovernent les races primitives. Ces lois nous les connaissons, par Fexamen des civilisations disparues, par Inobservation des sauvages qui* sont restés au premier ou second chapitre de leur histoire, par la psychologie des enfants, enfin par la déduction, qui nous enseigne comment une intelligence peut croître et se déterminer.

Je crois que nous aboutirons à cette remarque : les nations très anciennes combinent ou plutôt juxtaposent le traditionnalisme et le caprice.

L*on sait quel fut jadis Tempire de la tradition. Penser, s^habiller, manger, prier comme les ancêtres est le suprême devoir de l'individu. Il se perd et se confond dans le groupe. Un type d'action ou de pensée une fois établi devient tyran' nique. Ta Trirp'.a, 'x vs^i^a, Ti ip^roïa sont en Grèce, des mots sacramentels, et dont il ne serait pas difficile de retrouver ailleurs l'équivalent. On le retrouverait chez les sauvages, dont les fêtes les plus atroces s'appellent les rites, les coutumes, et combien Tappel aux usages est-il fréquent dans les classes peu cultivées qui gardent encore des habitudes archaïques? Les enfants aussi se complaisent à la même histoire, racontée avec les mêmes phrases, à la même heure. Qu*un plat leur convienne, ils ne veulent point qu'on leur en présente un autre.#Pourquoi? — Parce que les premières liaisons de tendances ou d'images, étant peu nombreuses, sont despotiques, elles ne rencontrent rien qui les arrête.

Mais comme elles sont encore très rares, l'intelligence qui les renferme contient une grande part d'indéterminé. Dans une pareille indécision les concepts peuvent s'accorder mal, les actes aller à l'aventure. Qu'un aborigène de TAmérique dise que pour créer les vivants, les dieux employèrent hi cendre des morts, cette contradiction n'a rien (jui doive chotjuer, et l'on peut s'attendre à des oublis presque aussi extraordinaires chez les Hellènes et les Hindous. L'attention des sauvages flotte et vacille, si leurs

principes sont fixes, leurs résolutions changent souvent. Quiconque a dû raisonner des êtres frustes n^ignore point la difficulté de prévoir où leurs pensées aboutiront. Une disposition passagère, favorisée par un hasard, fera centre, et déterminera la conduite, sans que le reste des associations mentales puisse intervenir. La même observation s'applique aux enfants. Toutes ces âmes sont encore mal svstématisées, et c'est pourquoi les systèmes fortement établis y acquièrent d^un seul coup une prépondérance intransigeante.

Si le traditionalisme et le caprice ont la même origine, ils n'appartiennent pas au même stade. Tous les peuples qui ont dépassé le niveau le plus inférieur, et conquis un patrimoine de notions et d'habitudes, sont plutôt assujettis h l'imitation traditionnelle, et les exemples de caprice abondent surtout quand on étudie la psychologie puérile et celle des Australiens ou celle des Uottentots. Les groupes qui feront l'objet de notre examen ont un réseau de coutumes serrées, qui laissent passer bien peu de chose entre leurs mailles. Toutefois, ils s'abandonnent encore à la fantaisie, et Tacte même, ou les actes successifs, qui donnèrent au peuple grec son existence individuelle, sont un excellent exemple de psychologie rudimentaire, et nous font mieux connaître un état archaïque où s'unissent la discontinuité mentale et le despotisme traditionnel de la tribu.

Je songe en ce moment aux migrations qui portèrent les peuplades aryennes dans les pays différents qu'elles occupèrent ensuite.

Une migration est un phénomène malaisément explicable par les principes dominateurs de notre esprit et de notre société. Le moderne qui se représente ces longues bandes défilant à travers les montagnes et les passages des fleuves, peut sans doute emprunter à sa propre expérience quelques points de comparaison, mais sa pensée retourne bientôt aux bêtes, hirondelles, bataillons hivernaux de grues ou de canards, bisons qui naguère traversaient les savanes du Mississipi, pigeons dont la troupe compacte assombrissait le

iO LES FORMES LITTÉRAIRES DE L\ PENSÉE GRECQUE

ciel dans les Etats nord-américains. Cette analogie externe recouvre des ressemblances très profondes, et nous révèle qu'à cette époque tout est encore massif et mal différencié. Même en supposant que la secousse initiale soit un ordre fondé sur des concepts lucides, Ton conviendra que l'impulsion se propage par un jeu très simple de visions concrètes et de mouvements. Quelques-uns marchent, d'autres suivent, puis tout le monde, et la raison de partir, pour beaucoup, c'est (( qu'on s'en va ». « Ou », ce mot vague et compréhensif qui proprement ne désigne personne, exprime assez exactement l'unité collective de ce clan, dont la volonté prévaut en chacun de ses membres, parce qu'elle est leur volonté même. Le voisin, semblable au voisin, accepte sans protestation, et peut-être sans y songer, que la parité des intelligences se complète par l'analogie des actions. Voilà pour l'obéissance au despotisme moral. Mais il est en outre incontestable que ce déplacement suppose une réelle pauvreté d'associations mentales et d'adaptations industrielles. Si des inventions multiples, spécifiant du même coup l'esprit de l'inventeur et la matière utilisée, avaient établi du laboureur au sillon cette dépendance réciproque et cette continuité, qui sont la meilleure base du patriotisme ce terrien », l'appât de la nouveauté, l'attirance du caprice et l'espoir de gains inattendus rencontreraient des obstacles et ne triompheraient point sans réflexions ; l'on en serait au stade intermédiaire où les roches, les ruisseaux, les collines entrent dans la pensée totale et deviennent nécessaires au bonheur du citoyen ; l'on en serait au stade moderne, où nos rapports avec la terre s'allègent et s'élargissent en se compliquant, où le raisonnement et le calcul dominent, et où l'on voit des émigrants encore, mais bien peu de « migrateurs ». Cette phase de nos civilisations était encore très loin dans l'avenir, quand ce peuple qui n'était déjà plus les Aryens et qui pourtant n'était point les Grecs, alla, d'une démarche à demi-consciente, du Nord vers le Sud, vers les régions où le soleil brille plus clair, où les &uits sont plus

doux et les sources plus riantes. Là, parmi ces montagnes bizarres, ces criques découpées, ces plateaux ravinés de torrents, parsemés de lacs temporaires et troués de « katavothres », la race allait recevoir Tempreinte individuelle qui la distingua mieux des Romains, des Celtes, des Persans et des Hindous. Remarquons bien que cette œuvre s'accomplit avant la création de Tépopée, et même avant la constitution définitive du mythe, puisque la légende divine a déjà sa marque propre, et qu'elle est hellénique au plein sens du mot. C'est dire que l'examen des critiques portera sur une période longue et de contours indécis, mais qui ne peut être plus récente que le xii® et peut-être le xv® siècle avant notre ère.

Concluons-en que l'historien doit agir avec prudence et craindre toute témérité constructivc.

Beaucoup de philosophes usent ici d'une méthode, que j'ai définie au commencement de ce chapitre, et que j'appellerai volontiers le « symbolisme géographique ».

Les pics de TOlympe et du Pentélique sont francs de silhouettes ; donc les hommes qui les considèrent auront un goût spécial pour le rythme et l'harmonie. Le pays grec dans sa petitesse, est comme un joyau ciselé, l'on a plaisir à le regarder sur une carte ; donc les qualités esthétiques de la terre se communiqueront à ses habitants. Les vagues chantent dans les roches de TEuripe et le détroit étranglé de Chalcis ; donc ce murmure aura pour écho Tœuvre des premiers aèdes. Les plans se distinguent avec finesse et s'opposent sans brusquerie à l'horizon rose ctlilas;donc Tintelligence sophistique aimera Tabstraction et se complaira dans la subtilité des antithèses.

Je ne parodie point, je condense, mais je crois aussi que je réfute. Il serait d'ailleurs souverainement injuste de ne point dire que les considérations précédentes ne restent pas, d'ordinaire, isolées, et sont un appoint ou un assaisonnement à des théories plus sérieuses. On fait remarquer avec pleine raison que cette Ilcllade est un monde en rac-

courci. Sommets, collines, grèves, baies, promontoires, îles, rien n'y manque, pas même des plateaux monotones, des marécages, des plaines fertiles, et des volcans. Ce domaine coupé, recoupé de mille manières, laisse aux difTérents groupes une existence propre et assure la diversité des points de vue. Puis, on est à Taise, on a du temps pour créer, derrière les formidables contrescarpes du Cithéron ou de FŒta. Les campagnes sont maigres, mais si elles provoquent TefTort, elles le récompensent aussi. Enfin, la mer est toujours là, qui brille entre les écueils, massive comme eux, dure en son éclat opaque , mais séduisante et conseillère de trafic, de recherches, d'entreprises et de rêveries.

Toutes ces remarques, assez banales, concordent avec la théorie de l'invention que contient la préface de ce livre.

Un heureux concours de circonstances, quinze siècles avant notre ère, assurait aux Hellènes des représentations innombrables, très « libres » d'attaches, et prêtes à de nouveaux enchaînements. Et de plus ils avaient en eux assez d'énergie confiante pour bien employer ces richesses.

Des causes extérieures accélérèrent le mouvement. Les conditions nécessaires h la trouvaille se réalisèrent mieux, parce que la Grèce reçut de l'étranger des enseignements suggestifs. L'esprit novateur eut comme une explosion quand, pour la première fois, les Aryens vinrent au contact des races préaryennes. Sans doute, bien avant, ces deux larges courants de peuples avaient pu se côtoyer. Mais la Grèce est dans une situation exceptionnelle, et donne un centre aux lignes de force issues de l'Egypte, de la Phénicie, de la Syrie et de la Chaldée. Il n'était point vraisemblable que de pareils avantages resteraient inutiles, et le théoricien constate sans étonnement que de très bonne heure, les rapports furent continuels entre la péninsule hellénique et les pays d'Orient, qui l'environnent en arc de cercle. Dès la xviii" dynastie, les hiéroglyphes nous attestent que la Méditerranée, ou, comme disaient les chan-

celleries pharaoniques, la « très verte », amenait, par flottilles, les « Hanebou », gens de derrière, qui prenaient à revers l'Empire, contemplant vers le Midi la courbe éblouissante du soleil ; et parmi les vaincus qui apportent leurs présents à Touthmès III, figurent des « Danaens » coiffés à la mode ionienne, avec deux tresses, dont Tune revient sur la poitrine et l'autre tombe sur le dos. Quant aux Sémites, leur influence, moins violente et plus durable, semble gagner en importance, à mesure qu'on étudie mieux l'histoire de ces âges reculés. Voulut-on discuter le témoignage des nombreux érudits qui ont reconnu à Thèbes et à Corinthe des fondations phéniciennes, il restera que le culte d'Astoreth et de Melkarth=Mélicerte arrivèrent par voie maritime et joignirent dans une communauté de foi les pays du Liban et quelques bourgades achéennes.

Ces apports de l'étranger furent donc importants, mais d'une nature spéciale. Il est certain que des soldats nubiens, ou des trafiquants, occupés surtout de préparer de la pourpre et de troquer avantageusement leurs étoffes, n'étaient pas ce que nous appelons aujourd'hui des éducateurs. Et moins encore les Hellènes étaient « éducables ». Des expériences modernes montrent bien quelle peine Ton éprouve à refondre Tâmc d'un peuple, et l'impossibilité de supprimer les étapes du mouvement intellectuel et social.

Deux groupes ne se pénètrent aisément que si la pensée claire a fait eh eux des progrès appréciables. La monnaie d'échange c'est l'idée, parce qu'elle forme un système très déterminé, très solide, qui peut se détacher de l'esprit et passer en d'autres intelligences. Les sensations visuelles ou auditives ne se transmettent pas, et pour les évoquer chez un lecteur, l'écrivain doit les analyser, les résoudre en notions, qui serviront d'intermédiaires. Or, l'intelligence grecque avant l'Iliade, avant le mythe, était pauvre de liaisons nettes, elle vivait d'images rapprochées à l'aventure, elle n'élaborait guère les produits immédiats de la représentation colorée, elle n'avait point encore acquis la plénitude

nécessaire pour réunir mille détails ëpars en des synthèses cohérentes.

Ce n'est point que limitation fût impossible. Au stade que j'examine, les hommes subissent la contagion de l'exemple, mais de quelques exemples seulement. Qu'un poignard soit accroché dans un mégaron de Mycènes, qu'un ouvrier achéen reçoive une gemme curieusement travaillée, qu'un artiste à demi-sauvage achète une arme de fabrication européenne, il pourra penser que le modèle est remarquable et s'imposer un effort pour le copier. Qu'un pêcheur de l'Euripe voie brûler des aromates devant quelque statuette en or et en ivoire, qu'un sujet des colonies anglaises regarde les fidèles entrer au temple méthodiste, entende les accords de l'harmonium et des psaumes, et rapporte à ces actes la supériorité de la race dominatrice, le Grec et le protégé britannique, malgré des répugnances traditionnelles, offriront leurs hommages au dieu qui les paie de si enviables récompenses. Il est donc facile de concevoir que l'art plastique et les pratiques religieuses n'aient point eu en Hellade une complète originalité. Les œuvres de la pensée furent dans une condition différente. Le choc organisateur qu'elles subirent doubla l'impulsion, qui déjà les entraînait, mais ne dévia point le mouvement, et ne fournit point tant a ce jeune peuple des notions nouvelles que le moyen d'en acquérir; et de là viennent les interminables discussions des archéologues qui signalent à chaque minute les influences étrangères, et des théoriciens qui reconnaissent intacte partout la personnalité mentale des Hellènes.

Quand, au vu® siècle, un grand effort d'analyse eût classé, découpe, fixé, ce chaos d'images flottantes, des idées, des raisonnements, des explications chaldéennes ou égyptiennes purent devenir des explications, des raisonnements, des idées grecques, et l'on a démontré que Thaïes ou Heraclite durent beaucoup à leurs initiateurs orientaux. Mais alors se produisit un phénomène surprenant. La doctrine avait à Smyrne, à Samos, à Ephèse une telle puissance absorbante

et assimîlatrice, que ces notions changèrent vraiment de nature, elles ne furent point égyptiennes mais helléniques. Malgré leur origine, elles viennent à leur place, dans le progrès interne qui relie les systèmes du vu® et du vi® siècle. Si Thaïes a pris les calculs des astronomes chaldéens, son hypothèse générale n'en est pas moins la transformation normale du panthéisme évolutif qu'implique la Théogonie. Si Heraclite a fait de çà de là sa récolte dans les exposés oraux des exégètes memphites, le système d'Heraclite reste toujours, comme l'ont fort bien dit les théoriciens allemands, une chose qui vient à son heure, à côté des outrances éléates et de Thlrc, inintelligible dans sa farouche immobilité.

Forte comme elle est, la pensée grecque s'expliquera par elle-même. Supposons pour une minute que dans ce volume les traits caractéristiques de ces hommes, leur goût de l'esthétique, leur pouvoir créateur, leur penchant à l'abstraction, leur faiblesse pour les schèmes géométriques, leur fétichisme des nombres, leur impuissance à créer des sociétés durables et souples, nous semblent être les qualités ou les défauts naturels d'une intelligence très forte et développée suivant un mode encore archaïque, nous pourrons croire avoir fait un pas sur le chemin de l'explication, et nous rechercherons moins anxieusement si les courbes du cap Sounion se sont transposées dans la dialectique platonicienne. Sans doute les connexions extérieures ont même ici beaucoup de sens : il n*est pas indifférent pour un théoricien de la littérature que la connaissance mieux répandue de Falphabetait donné à la pensée des historiens plus de consistance logique et de stabilité; il est capital que la destruction de la liberté athénienne ait restreint le champ des inventions oratoires ; mais n'oublions jamais que ces phénomènes parallèles sont également entraînés par l'universel Devenir, et que pour une analyse suffisamment profonde les concomitances devraient se réduire à des successions. Il est commode de tenir sous son regard des choses qui demeurent et

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ne déconcertent pas Tobservation, d'imiter les astronomes d'autrefois qui fixaient les étoiles, points immuables, sur une sphère de cristal, et c'est pourquoi le penseur qui a défini la race, le milieu et le moment, néglige volontiers le dernier terme de la série. Pourtant ce n'est point assez dire que le moment prime en importance la race et le milieu. Il les contient. La race est, de toute évidence, moins stable que l'espèce, qui souffre elle-même des changements. La race, née d'une modification, se modifie sans cesse, et le pays, avec son climat sont astreints à de perpétuelles métamorphoses. Sans insister sur la culture, le dessèchement, les détroits artificiels, et les montagnes supprimées, une région dans son ensemble se contracte ou se dilate, suivant que d'autres régions plus ou moins larges soutiennent avec elle des rapports commerciauxou hostiles, et nos cartes sont l'image exacte de la nature, quand elles disposent en étoile autour des péninsules ou des îles, le réseau des cables télégraphiques et l'itinéraire des paquebots.

L'intellectualisme grec nous paraîtra donc un stade naturel, avec des phases intérieures qui impliquent et coordonnent beaucoup d'événements. Appliquons cette méthode aux œuvres premières des Achéens. Nul n'ignore qu'elles comprennent une architecture, une plastique, une langue, une mythologie.

Révélées il y a seulement une trentaine d'années, l'architecture et la plastique mycéniennes ont causé en Europe une admiration mêlée de surprise. Ce sentiment n'avait pas pour cause unique la beauté bizarre et la robustesse des constructions décrites, il s'expliquait encore par ce motif que CCS dômes ovoïdes, ces allées couvertes, et même ces parures en or, décorées de poulpes et de végétations onduleuses, ne rappelaient en rien les édifices et les bijoux attiques de la belle époque. Fallait-il, pour rendre compte de cette différence, faire appel aux enseignements étrangers, et montrer qu'après tout le tombeau d'Atrée ou le trésor d'Orchomène ont des analogues dans les nuraghi sardes, qui certaine-

ment ne peuvent être attribués aux Hellènes? Je ne trancherai pas la question, mais un fait reste acquis, c'est qu^une solution de continuité sépare les palais des anaktes péloponésiens ou les sépultures béotiennes, et ces temples doriques, ioniques, corinthiens, dont les colonnades, les frontons, les métopes, les ouvertures, les marches d'escaliers appliquent avec une rigueur consciente et voulue la géométrie de la ligne droite. Il y a plus de distance entre l'acropole de Mycènes et le Partliénon qu'entre Tlliade et rhistoire de Thucydide. Une littérature grecque, mais deux plastiques, et pour quel motif? — Parce que l'intelligence hellénique, très puissante, s'est créé des formes adéquates et les a maintenues ; pour le reste, elle a tâtonné, et c'est seulement au VII* siècle qu'elle imposa a la matière la symétrie et le schématisme numéral qui dominaient la musique, la poésie lyrique et même la philosophie.

Mais à l'époque primitive l'effort et la réussite furent surtout « représentatifs ». Verbaux aussi, puisqu'on sépare difficilement le signe et la chose signifiée. Je ne parlerai point longuement de l'idiome grec. Outre qu'il a fait l'objet de profondes analyses et de panégyriques ardents et légitimes, je chercherai surtout dans ce volume h décrire les « agrégats fixes de formules verbales ». Donc pour moi un <( système littéraire » n'a point beaucoup d'affinité avec les termes épars du lexique et les constructions détachées delà syntaxe, il en a beaucoup plus avec les enchaînements de représentations qui composent le mythe. La langue grecque n'en reste pas moins fort intéressante pour nous découvrir quelle audace, quelle souplesse d'invention, quelle subtilité d'analyse, quelle perception juste des nuances, ce peuple employa dès le début à différencier les représentations. Quelques grammairiens philosophes ont sans doute signalé le désordre extraordinaire, qui règne par exemple dans la conjugaison, et la surprenante gamme des consonnes sanscrites n'a d'équivalent dans aucun dialecte hellénique. Mais je ne crois pas que cette irrégularité réelle et cette simpli-

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cité relative soient une, marque d'infériorité. Les populations qui reproduisent avec une docilité patiente certains agencements de radicaux, de suflixes, de préfixes et de désinences, n'ont point nécessairement en partage l'activité créatrice et la vigueur intellectuelle ; un philosophe aurait tort, qui, par admiration du verbe turc, si pesamment sage et classique, conclurait à la haute valeur intellectuelle des Osmanlis. Même, Tattention que les Hindous mirent à distinguer les sonorités de leur langue, n^est pas uniquement louable, elle indique chez les Brahmanes une sorte de puérilité laborieuse que nous appellerons le « verbalisme ». Le verbalisme consiste k mal discerner le mot et les choses qu'il renferme, et par suite à le révérer comme une idole, à le prendre pour thème constant de recherche et de réflexion. Ce vice qui reparaît (et bien curieusement) chez les peuples fatigués et trop vieux, est pourtant plus naturel aux civilisations qui commencent, et nous pouvons a priori admettre que les Grecs n'y ont point échappé. Du moins, s'ils péchèrent par jeunesse et défaut d'expérience mentale, si d'Hésiode à Parménide et Platon les théoriciens ont trop souvent cédé aux prestiges d'un mirage grammatical, il est de toute importance que la première création des Hellènes soit un ensemble d'images, rapprochées telles quelles, et sans addition de mots sacramentels. Le mythe est un grand effort de la pensée indépendante.

Qu'on se rappelle la définition proposée dans le préambule de ce volume, et l'on comprendra qu'un peuple au début se fasse presque nécessairement une mythologie. Cet agrégat discontinu de représentations immédiates, superposé à d'autres représentations du même genre, et fortifié par un accord des croyances qui supprime les discussions, c'est bien l'œuvre qu'on peut attendre d'un peuple qui coordonne encore assez mal ses pensées, qui n'élabore pas les résidus de l'observation journalière, et qui de plus, encore homogène et très mal différencié, impose à chaque individu la contrainte du groupe social.

Le point essentiel n*est donc pas que les Grecs aient eu des légendes variées, mais qu^ils leur aient donné tant de richesse, d'ampleur et de perfection esthétique. Nous entrevoyons bien que ce problème est déjà partiellement éclairci, gi*âce aux remarques précédentes sur la faculté représentative des Hellènes, et leur pouvoir d'innovation. Mais il faut pousser plus loin notre étude, et puisque le mythe est h certains égards une épreuve anticipée des créations littéraires, nous emploierons avec lui la méthode que nous appliquerons ensuite aux poésies narratives, lyriques ou théâtrales, et nous l'examinerons au triple point de vue de la pratique, de la théorie et de Testhétique.

Comme la plupart des œuvres primitives, le mythe est utilitaire. L'homme qui conçoit une explication des phénomènes qui l'entourent et parfois l'écrasent, espère bien que son travail lui vaudra quelques avantages, et produira des or actes », c'est-à-dire ici, des changements, ou même des révolutions de l'ordre naturel. La connaissance d'Artémis, d^\rès et de Zeus, procurera une supériorité au chasseur, au combattant, au laboureur qui désire soit du soleil soit de la pluie, et le charpentier qui équarrit une solive, le tailleur de pierre qui polit un linteau, pensent bien qu'Athéné dirige leur bras, ou, du moins, font-ils remonter jusqu'à la déesse l'origine de leur habileté technique.

Mais le mythe n'a point l'unique prétention de réagir sur le monde extérieur. Il réagit, et bien phis réellement, sur le monde social. Nous voyons apparaître un phénomène d'importance capitale, et qui, même au xix® siècle, est bien loin d'avoir épuisé toutes ses conséquences. Je parle de Tunion qui intervient entre le symbolisme physique des légendes et la prescription morale. Ce sont là deux choses qui n'ont point la même origine. On a proposé des conjectures pour rattacher telle injonction des vieilles sociétés (par exemple l'obligation de prendre sa femme hors du clan) et le mythe explicatif.il est possible que les sauvages aient respecté et redouté, dans le sang menstruel de leurs filles, le principe

vital, et comme l'esprit divin de la tribu ; et cette hypothèse, que je ne discuterai point, serait un bon exemple d'un fait qui certainement a dû se produire par accident, Tadoption d'une règle morale appuyée sur une idée religieuse. Mais les principes qui gouvernent Faction collective sont pour la plupart d'origine plus ancienne, et encore moins raisonnée. Lorsqu'on trouve, chez les fourmis, les abeilles, les oiseaux, des institutions établies, et ce que le xvii*' siècle nommerait une excellente police de la famille et du gouvernement. Ton incline à croire que des créations analogues n'ont pas demandé à l'humanité, même la somme assez restreinte de réflexions conscientes, qui fut nécessaire aux inventeurs d'Agni, d'Elohim, de Thor et de Tentâtes. Que l'attraction de chair, qui nous joint à nos enfants, soit le résultat d'une sélection prodigieusement lointaine, et fatale aux bêtes incapables d'élever leur progéniture, qu'au contraire cet instinct ait pour cause chez la femme le sentiment de l'unité qui survit au dédoublement du corps, il est certain que les mères n'ont point attendu les ordres d'fléra ou de Junon Lucine, pour allaiter leurs enfants.

Mais alors comment expliquer cette liaison du mythe et de la morale que le philosophe déplorerait, s'il ne la voyait logique et fatale ?

La légende, ainsi que la règle de conduite, est une chose qui force l'assentiment, et ne vient pas de l'individu, mais du groupe. N'est-il point naturel que ces deux obligations se corroborent ? Et puis la légende est la seule théorie qui existe h ces époques reculées; sitôt qu'on tente de raisonner, elle se présente comme une explication suflisante et nécessaire. Pourquoi ne point assouvir sa passion sur toutes les femmes qu'on rencontre? — Parce que la chasteté est un hommage à Artémis, les bonnes mœurs un hommage a l'épouse de /eus. Pourquoi ne point égorger l'hôte qui arrive dans la tribu ? — Parce que le maître de l'Olympe protège l'étranger et le suppliant. L'intempérance junévile de l'humanité accueille des arguments bien plus

bizarres, et Tunion du mythe et de la morale egt moins grosse d'illogismes que le maintien de cette liaison.

Car bien vite les contradictions foisonnent. Quelquesunes remontent très haut. Jamais je ne présume, en aucun pays, il ne fut recommandé d'infliger à son père l'outrageante blessure qu'Ouranos reçut de Cronos, gardien de la morale comme tous les Olympiens. Mais telle est, à l'origine, la discontinuité mentale, que cette énormité ne choqua point. D'autres, moins graves peut-être, curent pour cause que le mythe et la morale se développèrent en lignes différentes et s'écartèrent progressivement. Quand la morale plus douce et plus fixe atténua la confusion barbare et sanglante des premières civilisations, cet état, fidèlement conservé par le monde céleste, ne ressembla guère a l'idéal, que les magistrats, dans les villes, proposaient aux citoyens. Quand le mythe, plus riche et développé plus logiquement, conduisit à ses dernières conséquences l'idée que Zeus est une puissance virile et créatrice, le grand Olympien ressembla fort à ces adultères, que le code athénien punissait d'un châtiment décrit par les commentateurs d'Aristophane. Mis en face de ces difficultés, les exégètes s'évertuèrent h les résoudre, mais le gros du public et les collèges sacerdotaux n'eurent point tant de scrupules. La doctrine obscure est vénérable, car, étant admis qu'elle ait un sens, ceux qui la présentent sont des âmes d'élite, capables d'éclaircir l'absurdité. Je ne garantis pas que l'expédient des prêtres helléniques n'ait pas ensuite servi à masquer les disparates de religions beaucoup plus nobles.

Le paragraphe précédent nous a prouvé que le mythe est une science, ou du moins une théorie, théorie fausse, mais utile cependant, car pour atteindre le but il faut se mettre en route, et chaque vérité est la résultante de nombreuses erreurs, qui, par opposition, déterminent le peu qu'on gardera de l'hypothèse primitive. Aussi ne doit-on point faire fi des antiques enfantillages, et tel racontar grotesque, expliquant par des taches de boue ou des privations,

la bigarrure noire et blanche de la pie, ou la minceur des échasses chez la grue, ne semble digne de respect, parce que cette fable indique chez des aborigènes éprouvés par le jeûne, le froid et les dangers de toute sorte, le désir de savoir pour savoir, et Tébauche des recherches désintéressées.

Ce savoir bien modeste a un double aspect, physique et psychologique. La physique imagine une interprétation du venl, de la pluie, du tonnerre, des révolutions célestes, des phases lunaires, des éclipses; elle est surtout météorologie et astronomie. Les conceptions psychologiques sont contenues pour une forte part dans les traditions relatives à la survie. L*âme est figurée comme un autre être, matériel bien entendu, renfermé dans le premier être, et susceptible de voyages et d'incarnations variées. La médecine dépend de la psychologie, beaucoup plus que de la physique, car le but qu'on veut atteindre est d'agir sur cette essence vitale, de la fortifier, de Tadoucir, de la chasser quand elle habite et désorganise le corps d'autrui.

Ces idées, au commencement, restent fort vagues. Les mythologies sauvages et la mythologie védique, qui, certes, n'est point le fond commun des croyances aryennes, mais s*en détache beaucoup moins que la légende hellénique, nous attestent qu'au début l'intelligence concevait une série d'actes, sans trop appuyer sur la nature propre et le caractère des acteurs. Un dragon cherche à manger les astres ; des vaches se hâtent et se heurtent dans les nuages arrondis; quelqu'un, quelque part, mais très haut, frappe très fort sur une enclume ; le souflle brûlant d'Agni vide la coupe de sonia... L'humanité va-t-elle s'arrêter à ce point? Elle pourra s'occuper de notions plus abstraites, ou s'absorber dans le travail minutieusement puéril d'une organisation rituelle. Mais admettons que l'esprit national développe le mythe, sans le dépasser, ou si l'on veut, que les représentations légendaires très vivaces appellent d'autres représentations de même nature, nous aurons exactement ce qui

arriva en Grèce, entre le xv° et le x* siècle avant notre ère.

Le personnage divin se dessine avec une netteté absolue. Il devient une « hypostase », comme plus tard le concept des métaphysiciens. Aphrodite, Zeus, Apollon, Hermès acquièrent une consistance de statue, et Timagination populaire les coule en bronze et les taille en pierre, bien avant que la technique parvienne à réaliser cet idéal. Ils ont des attributs, un caractère, une hiérarchie, que dis-je ? une cité. L'autorité de Zeus est souvent méconnue, mais qu'importe, les Grecs n'avaient aucun motif de croire que l'idée de gouvernement excluât celle de discorde, de brigue et de factions. Les Immortels prennent des habitudes, ils voyagent à certaines époques. Zeus accepte régulièrement l'invitation des Éthiopiens irréprochables. On se promène du Tartare à rOlympe, et de l'Ombilic delphien aux rivages du fleuve Océan. Il y a un messager pour les communications, des chevaux plein les écuries stellaires, un orfèvre attitré qui renouvelle et répare le matériel des orgies héroïques, un échanson qui tient la coupe, des jeunes filles qui mieux encore s'acquittent de ce devoir, des musiciennes, des danseuses, une femme mariée, un peu courtisane, pour le délassement du soldat victorieux.

Que devient l'inquiétude scientifique de l'époque antérieure ? Cet anthropomorphisme relègue la physique primitive, en des parties du mythe où la poésie béotienne la retrouvera. Le mal n'est donc point sans remède, mais ce n'est point le seul. A remplir l'univers d'énergies conscientes, on compromet d'avance toute explication, puisqu'il sufllra de répondre aux questionneurs indiscrets : ce Les dieux l'ont pensé, les dieux l'ont voulu. Comprenez-vous ? — Non. — C'est à merveille, l'intelligence supérieure est le privilège des Immortels. »

Cette régression, cette négligence h traiter sérieusement les problèmes de la physique, eut en revanche l'avantage qu'elle attira l'attention sur le monde moral. C'est l'humanité qui

occupait le ciel, mais rhumanité plus belle, investie de pouvoirs souverains. II était donc intéressant et utile de connaître les hommes, puisque les hommes étaient dieux ; les Grecs furent comme ces courtisans, qui, pratiquant les princes et cherchant à deviner leurs caprices, acquièrent plus d^expérience que les psychologues de profession. Le mythe apprit aux aèdes à voir dans Tâme de leurs personnages, et les passions qui conduisent Agamemnon, Diomède, Achille, furent étudiées d'abord chez Zeus, Ares ou Poséidon. Ajoutez que ces acteurs surnaturels, prenant l'univers pour théâtre de leurs intrigues, accoutumaient l'esprit national aux images narratives, qui sont la substance même du poème épique et plus tard de Thistoire.

Mais quelle que soit la valeur de ces réserves, la signification véritable du mythe est sa beauté. Puisque Zeus n'existait pas et ne pouvait donner ni retenir l'orage, l'espérance pratique du croyant était vaine. Vaine encore son espérance théorique, car l'anthropomorphisme, qui préparait la science, lui barrait aussi le chemin. Nous avons besoin d'un effort pour comprendre que les Grecs aient mis tant de sérieux dans leur légende, tandis que son mérite d'art demeure entier, et s'accroît même chaque jour.

Car la fable hellénique nous enchante pour des motifs nombreux, dont quelques-uns lui sont extérieurs, et tiennent à son prodigieux éloignement dans le passé. Les esthéticiens signalent, et nous vérifierons à notre tour ce fait, que la grandeur, la distance, la durée sont agréables à l'observateur, parce qu'elles élargissent et déploient son intelligence. En outre, ces créations d'un Age primitif, si peu comparable au nôtre, dépaysent notre sensibilité et lui donnent l'impression piquante de l'inédit et de l'inconnu. L'on entrevoit confusément la longue théorie d'êtres qui vont de celte époque lointaine à l'ère moderne, et l'on accompagne cette marche obscure de l'illusion à la vérité. Enfin, la myth(»logie détourne à son avantage les découvertes de la science expérimentale. Les àmcs puériles d'autrefois ne soup-

çonnent pas la terrible immensité des choses qu'elles expliquent d'un seul mot. Le ciel est à deux pas, les Américains avant la conquête répétaient que de petits garçons y avaient projeté le soleil, en s*amusant, ou encore que le loup, bête fort prosaïque, avait lancé des astres de çà, de là, parce qu'il trouvait fastidieux de broder les constellations sur la tente de la nuit. Maintenant que nos astronomes ont sondé l'effrayante profondeur de l'espace, tout change de mesure, et, si décidément les historiettes précédentes sont trop mesquines pour acquérir quelque beauté, les imaginations védiques et grecques grandissent jusqu'à l'immense, et le moderne éprouve un trouble secret, quand les dieux, pour séparer les éléments confondus dans la mer primordiale, « barattent » le mélange, et font pivoter sur son axe la masse du mont Mérou, quand Zeus tend une chaîne d'or qui suspend la terre au ciel, quand Phaéton, roulant d'étoile en étoile, entraîne dans sa chute, avec les signes du Zodiaque, les plan^tes épouvantées.

Ces richesses esthétiques, le mythe les a progressivement reçues, par voie latérale; mais il en a d'autres qu'il possède de son propre fonds. S'il y a flottantes par tout l'univers des âmes, passionnées comme on l'est d'habitude avant Tâge du raisonnement et de la maturité, le frémissement de ces sensibilités agissantes, aura des contre-coups dans la nôtre, et lui causera ce plaisir intense qui enchante les amateurs de tragédie, et que j'appellerai dorénavant le jeu émotif. Nous partageons les fureurs belliqueuses d'Ares, l'inquiétude jalouse d'Héra, l'orgueilleuse sérénité de Zeus, de même que dans un exemple commenté plus haut, un érudit alexandrin espérait, détestait, aimait, avec Démosthène. Tous ces individus réalisent en eux la finalité manifeste, la proportion mobile, le rythme, qui se retrouve dans tous les êtres animés et pensants. Mais ce n'est point assez dire. Au moment où le mythe se fonde, la mémoire contient surtout des images, puisque les idées n'ont point eu encore le temps de paraître et de se multiplier. Or, un

des principes de la psychologie actuelle est que la notion, en s'aflinant, se dépouille et rompt ses liens avec Torganisnie, qui souffre et s'épanouit. Elle perd donc beaucoup de sa force émotive. On sait quelle intensité redoutable, mais heureusement passagère, ont les chagrins et les joies des enfants, et nul n'ignore qu'à bien comprendre sa peine on la supporte mieux. Ainsi les œuvres archaïques germèrent et fleurirent en des âmes où la vie confuse tremblait comme de la rosée chatoyante sur un taillis d'avril. Né dans un stade très archaïque de l'évolution, le mythe nous y ramène, et, pour reproduire une phrase classique de Taine, il nous replace dans l'état « sensitifet primitif ». Mais cette conclusion ne suffit pas. Figurons-nous une intelligence très vigoureuse à cette période qu'on pourrait nommer l'heure de l'esthétique. La faculté inventive se déploiera, mais dans son domaine particulier, et la puissance novatrice deviendra, par une métamorphose toute naturelle, de la beauté. L'incomparable maîtrise de l'art et de la poésie hellénique ne devra donc point s'expliquer par des remarques sur la race et le milieu, mais par une considération plus attentive du moment.

Que maintenant nous considérions le mythe, d'ensemble, nous observerons qu'avec les époques, il a beaucoup varié ; les distinctions nettes ont acquis en lui une importance croissante, et surtout l'image de l'homme psychique examiné soigneusement a modifié le chaos des rêveries aryennes. Ce dernier phénomène est plein de sens. Il se renouvellera dans l'épopée, le drame sérieux et la comédie, et peut être constaterons-nous que la ressemblance n'est point fortuite.

Puisqu'ils dépendent étroitement des successions chronologiques, les dogmes ont dû être touchés par la décadence. A noire avis cette décadence, au moins pour les systèmes intellectuels, se ramène au ralentissement de l'invention. Les trouvailles mythologiques furent-elles vraiment plus rares avec le temps? Ce fait n'est point sujet à controverses. Sans doute les traditions relatives h Dionysos Zagreus se répan-

dirent au vi* siècle, et, jusque dans le premier tiers du v°, les combattants de Salamine et de Platée crurent apercevoir dans le tourbillonnement des vagues ou la poussière de la plaine, des apparitions qui gourmandaient les fugitifs et entraînaient le soldat à la victoire : mais comme on le voit, cette figuration divine est un apport de l'étranger, ou bien se forme dans ces cohues anonymes, qui reproduisent a grands traits la psychologie des primitifs ; du reste Timagination plus timide prend d'ordinaire un thème déjà connu, la personne d'Athéné, de Castor ou de PoUux; enfin Teffort est toujours sporadique, et presque nul au prix de la création puissante qui jadis édifiait un monde illusoire au dessus du monde réel.

Le Panthéon hellénique pourtant n'est point détruit. On pourrait dire qu'il eut trois façons d'exister, la première que nous avons étudiée sommairement et qui a pour analogue la poussée des œuvres narratives aux x", ix® et vin" siècles, ou encore l'enchaînement des drames au v* et iv*. La seconde propre aux religions, a pour caractère, la croyance obligatoire, la foi conservée aux rêves de l'ancien temps. Le dernier mode, le moins passager des trois, est le mode esthétique, et de nouveau il réunit dans un parallélisme curieux le mythe et la littérature. Pour les modernes, les aventures de Zeus avec Héra sont comparables aux chants homériques et même aux tragédies athéniennes, en ce sens quelles nous causent un plaisir désintéressé, dépouillé de tout alliage par l'effet du temps, qui a supprimé les visées théoriques ou pratiques du fidèle ou de l'écrivain.

Reste le premier fait, le plus significatif, l'appauvrissement de l'invention. Quelle en est la cause? — La fixité relative du mythe dans le Devenir universel. Cette idée se présente d*abord sous un aspect bien connu. Puisque la pensée grecque, constituée plus fortement, saisissait les choses avec plus d'exactitude, l'interprétation fabuleuse, perdait chaque jour du terrain. On la gardait pieusement, car elle était obligatoire, mais l'intérêt, la volonté, l'attention se portaient

ailleurs. Du reste j'essaierai bientôt de montrer comment les trouvailles se font obstacle à elles-mêmes. Les premiers systèmes déterminés entrent nécessairement dans les autres, si bien qu'à la longue le champ de l'innovation se rétrécit. De là une allégresse moindre pour le créateur, une fatigue générale, et le désirconfusd'employermieux son intelligence. Je crois donc, sans pouvoir d'ailleurs en fournir la preuve certaine, que la Grèce n'eût elle point franchi le stade mythique, le mythe moins vite sans doute, mais sûrement, eût décliné.

En regard du mythe je placerai deux groupes d'idées et d'images qui en dérivent, la légende héroïque et le conte.

Les dieux, de plus en plus, étaient analogues aux hommes, hlloignés du croyant par leur puissance, ils s'en rapprochaient par leur nature intime et leur caractère. En même temps les classes guerrières assurant leur prépondérance, complétaient leur organisation, et grandissaient les ancêtres de la famille, pour grandir leurs descendants. Le dieu s'abaissait vers l'homme, l'homme s'élevait vers le dieu, le héros naquit, et par un symbole très expressif, il est souvent issu d'un mariage entre un Immortel et une mortelle. Achille, Diomède, Agam«mnon, et mille autres, peuplent désormais le monde des souvenirs. Moins étranges que les incarnations de l'éclair ou de la pluie, ils gardent encore une vigueur inconcevable, et peuvent gagner h leur cause des protecteurs dans l'Olympe, et par leur entremise agir sur les éléments. Cette double origine du personnage très idéalisé qui reste à moitié chemin de la terre et du ciel, nous la comprenons mieux en étudiant la France du moyen âge, plus complexe que la Grèce achéenne. Ici la variété des causes se retrouve dans leurs effets, la légende héroïque se dédouble, d'une part elle est religieuse avec les récits des hagiographes, d'autre part elle est batailleuse avec Roland, Huon de Bordeaux, et tous les chevaliers du cycle épique. En Thessalie, en Phtiotide et dans le Péloponèse, les deux éléments restèrent unis, au grand bénéfice des aèdes.

Le conte est d'un genre fort diflerent. Nous savons que le mythe est par essence fragmentaire et discontinu. Ces saccades intellectuelles ne choquent point, à Torigine, puisqu'elles sont Tallure naturelle de la pensée. Ensuite on les remarque, mais on n'en souffre point, au contraire on en jouit, ou, employer le mot exact, on s'en amuse. L'amusement, que le public confond souvent (et bien à tort) avec le plaisir esthétique, est une satisfaction procurée par un défilé rapide d'images variées, unies faiblement et qui ne soulèvent pas de grandes émotions. Pour obtenir cet effet, très agréable et très reposant, les hommes ont réuni en synthèse lâche des choses très disparates. D'abord des traditions sur les dieux ou les héros, anecdotes qu'on ne prend point fort au sérieux, et qu'on répète avec un demi-sourire. Rappelons nous le joli passage d'Hérodote, sur le jeune homme qui servit un prince du Nord, et reçut en récompense un rayon de soleil tombé sur l'âtre. Loin de mépriser ce paiement dérisoire, l'adolescent saisit son couteau, coupa de la lumière, ramassa les fragments, qu'il plaça dans un pli de sa tunique, et avec eux il emporta la propriété même du pays, et je ne sais quel droit héréditaire iâ la royauté. C'est ainsi que dans une historiette inspirée du folk lore septentrional, des boules métalliques symbolisent et concentrent le pouvoir d'un enchanteur, et deviennent, quand on les jette derrière soi, une fournaise aux reflets cuivreux, une barque d'argent, avec ses cordages et sa voilure, et le flot doré d'un trésor qui rebondit et tinte sur le pavé. La fin propre du conte sera mieux atteinte encore si l'on emprunte le récit à un peuple étranger. Alors la gravité s'envole et l'on n'a plus que le sentiment de l'inattendu et de la fantaisie. L'exemple qui suit est d'autant plus expressif qu'il est amphibologique. Toute personne qui goiHe les Mille et une Nuits se souvient que Sinbad rencontra dans ses voyages un monstre velu, qui avait au milieu du front un œil unique. Plusieurs des trafiquants arabes furent dévorés par l'ogre, mais a la fin, l'homme de Bassora eut l'heureuse idée

de l'aveugler avec une broche, et par ce stratagème, sauva sa vie et reconquit sa liberté. Qu'Ulysse et Sinbad ne soient ici qu'une personne, c'est évident, que la tradition ait passé des Sémites aux Grecs, je ne le suppose pas, sans avoir 1 audace d'affirmer le contraire, mais l'essentiel est que le conte voyage de peuple à peuple et de race à race, comme une monnaie dont l'éehange accroît la valeur.

Sans recourir aux fables exotiques, le narrateur peut mettre à profit les nations . et les pays étrangers; a beau mentir qui vient de loin, et le public désireux qu'on le trompe, ne marchandera point son approbation à quiconque lui décrira des promontoires aimantés, des gouffres qui avalent et vomissent l'eau de mer, des géants, des nains, des anthropophages multicolores, des fantoches qui emploient comme un parasol, leur langue ou leur pied. Nombre des speciosa miracula qui émaillent l'Odyssée et qui charmaient le goût pourtant dédaigneux d'Horace, se rangent dans cette catégorie, bien que l'imagination hellénique, organisatrice ii son ordinaire, s'efforce de rattacher ces fanfaronnades de navigateurs au mythe national. Ce témoignage du poème ionien nous montre que le conte n'est point tant frère de l'histoire que de la géographie, et ce rapprochement dont les causes sont apparentes, n'a rien d'artificiel, puisqu'il se maintiendra dans Hécatée, Hérodote et Ctésias.

Ainsi l'esprit grec, sous le voile des images, pressent la physique, la psychologie, l'épopée, la chronique et même le roman mêlé à la relation de voyages. Mais ce ne sont encore que des fantômes sans consistance. Pour aller au delà il faut que la faculté créatrice se discipline et se ramasse en des assemblages verbaux.

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