E. Grosse, Die An fange der Kunsl
rossignol en remontrerait h beaucoup de nos virtuoses. Le principe de similitude est ici dominateur, comme dans Torchestique, et l'animal éprouve du plaisir a répéter une figure vocale faite de sons plus ou moins allongés, plus ou moins graves. Pour ne prendre qu'un exemple, et le choisir vulgaire, la poule, son œuf pondu, redit infatigablement une mélodie rudimentaire, qui repose sur l'accord de tonique et de quinte et qui conclut une série de battements rapides, par trois notes, l'une tenue, l'autre fort brève, et la dernière prestement lancée. Sans doute, en tout ceci,, l'on découvre sans peine des mouvements, mais ils sont d'ordre interne et difficilement perceptibles ; on pourrait, employant une formule paradoxale, mais exacte à la rigueur, appeler la musique une danse des poumons, de la glotte et des organes auditifs.
Cette remarque nous fait mieux comprendre la valeur émotive d'une mélodie. Puisque le sentiment est le moyen terme d'une progression dont les extrêmes sont l'acte et l'idée, il se confond presque avec cette vibration toute spéciale qui se dérobe à l'observation sans toutefois se cantonner dans le périmètre du cerveau. Voilà pourquoi le chanteur lyrique est un passionné, comme je l'ai dit plus haut, quand j'ai voulu définir Tode.
Cependant, la partie verbale, presque nulle à l'origine, et réduite h des exclamations, conquiert droit de cité et se prépare à dominer tout le reste. J'ai déjà montré cette lente progression. Elle arrive h l'instant décisif quand les mots se fixenty comme du reste la musique et la mimique des exécutants. Ce passage est d'importance capitale; grâce à lui quelque chose apparaît, qui commence à mériter le nom de littéraire. Des causes nombreuses contribuent au chancfement, et tout d'abord quelque paresse. Un homme des premières civilisations, inquiété par des guerres et par les menaces de la nature, cherche à diminuer son effort, il ne (c joue pas la difficulté » et se copie sans scrupules. Ayant de plus des notions peu nombreuses dans la tête, il leur
confère une autorité despotique et ne demande qu'à glisser au fil de ses habitudes. Un enfant, que charme toujours le môme conte, exige en outre l'identité des péripéties et des formules. Et, pour finir, la danse religieuse, de beaucoup la plus commune chez les Aryens, étend son caractère obligatoire aux paroles des choreutes. L'appel proféré, l'attitude prise, deviennent sacramentels, participent à la nature du dieu, entrent dans l'appareil du culte, et il est aussi nécessaire de les employer qu'il est obligatoire de recueillir le sangjdans la même coupe ou de briller les aromates sur le même rocher. D'ailleurs, puisque l'ode est souvent une recette pour avoir ce qu'on désire, elle parait d'autant meilleure qu'elle a plus servi. Suivant une hypothèse mentionnée précédemment et qui n'est pas sans vraisemblance, l'incantation magique nous présente une application bizarre et (( tératologique )> de cette loi, car la crédulité du barbare garde les phrases et laisse perdre leur contenu.
Malgré le grand nombre de causes qui l'amenèrent, la « condensation verbale » fut imparfaite et lente. Tout ce qui nous reste de ce lyrisme préhomérique tiendrait sans nulle peine en quatre lignes, et bien que les Grecs aient pu être plus riches, je ne crois pas qu'ils possédèrent jamais des textes complets et précis. En outre tout ne fut point également stable dans l'agrégat d'épithètes, d'exclamations et de substantifs que répétaient les fidèles. Au sein d'un liquide sursaturé, des points solides se forment, et servent d'appui à la cristallisation. De même, il y a dans l'ode une partie qui flotte, une autre qui résiste mieux. La seconde est le refrain. Il a tant d'importance qu'on l'emploie pour désigner toute la prière, et c'est justice. 'Iy; zaiwv, \j\),vtxit* a{v£ a? a(vc ne sont pas uniquement des noms commodes, la litanie n'existe que par eux.
Cette expression de litanie doit s'appliquer assez bien au lyrisme préhistorique. Dans un esprit encore confus, le signe qui représente la divinité est divin comme elle-même, on lui prêle des vertus mystérieuses, on s'imagine que
rimmortel, suivant la fantaisie présente, répondra mieux à telle combinaison de syllabes, et Ton multiplie les appels avec des variantes légères, pour être bien sûr d'atteindre le but. Rappelons-nous la vénération qu'inspirent aux Musulmans les quatre vingt-dix-neuf noms d'Allah, dont lecentième, s'il était prononcé, réduirait le monde en poudre. La très grande quantité d*adjectifs qui s'appliquent aux Olympiens, et que garde la poésie narrative, prouve que les Hellènes traversèrent la même phase intellectuelle que les sectateurs de Mahomet.
La valeur pratique et religieuse des odes est suffisamment démontrée par le présent chapitre. Mais comme s'ils voulaient appuyer sur une idée qu'ils jugent essentielle, les Grecs nous répètent k satiété que les bardes piériens furent des prêtres. Orphée apporte des cultes nouveaux en Macédoine, Philammon établit des rites en l'honneur de Phébus, Eumolpe fonde les Mystères, Olen de Lycie est un des premiers adorateurs d'Apollon, Musîeos apprend aux Athéniens le respect de Démêter et de Cora.
Quant à la signification théorique du lyrisme, on peut a priori déclarer qu'elle fut mince. Des œuvres consacrées tout entières à l'émotion et a la demande immédiate, n'avaient point pour tache d'exposer une science, fut-elle aussi capricieuse et décevante que la mythologie. Nous verrons au chapitre iv® que Pindare, Alcée, Archiloque, et à plus forte raison leurs devanciers légendaires, eurent le désir de passionner les hommes, de toucher les dieux, mais non de percer les ténèbres de l'univers.
Leur rôle fut aussi de plaire, et dès le début, ces maîtres de chœurs furent ouvriers de jouissances esthétiques. Lors même que le but d'un hymne paraissait utilitaire à la rigueur, les fidèles, confondus dans la masse, soulageaient leurs nerfs par cette détente collective, et s'enivraient de remercier, de prier, que dis-je ? de souffrir ensemble. L'aède épique l'a remarqué avec profondeur, on se rassasie de gémissements et de larmes. Convenons pourtant que les
caractères du jeu sont plus fortement empreints dans les odes qui expriment Tallégresse nuptiale, et le contentement des vendangeurs repus. L'exemple que j'indique ici est particulièrement significatif. Quand Iléphaistos cisèle des personnages sur le bouclier d'Achille, Tun des motifs de cette décoration est une fête de vendangeurs qui entonnent un joyeux linos. Si l'on n'a point oublié que le linos est funéraire, on est surpris de le rencontrer à cette place, et l'élonnement met sur la voie des réflexions. On s'aperçoit que l'axiome d'Aristote "Iloir^ai; ]}.v^T^T,q » n'est point vrai seulement au sens péripatéticien. Le dessin de l'œuvre une fois tracé, persiste, et s'adapte à des sentiments qui ne sont point faits pour elle. Par cela seul qu'elle dure, et qu'on l'imite, la création du poète devient moins sérieuse, s'affranchit des conditions qui l'ont produite, et ne s'attache plus qu*au divertissement. Tel est le cas pour ce chant, naguère lamentable, et maintenant rieur, que les paysans récitent dans les pourpres vineuses du crépuscule et la senteur grisante des grappes meurtries.
A supposer que le lyrisme piérien n'eût point disparu, je doute qu'il inspirât aux modernes une satisfaction analogue. L'intensité des passions, l'éclat d'images fraîches écloses, et surtout le prestige d'une époque très lointaine seraient les principaux éléments du plaisir que ces vénérables bégaiements de la Muse procureraient aux dilettantes. Mais sur des ruines aussi informes il serait téméraire de fonder le plus vague des jugements.
Si l'ode est pour la société un moyen de réagir à l'extérieur, grâce au dicton, elle façonne les individus qui lui appartiennent. La pensée commune se condense en des aphorismcs, et ils s'incrustent dans la mémoire, car ils doivent être toujours là, pour résoudre les problèmes de la vie journalière. L'acte qui fixe les formes a, dans le lyrisme, demandé le concours d'éléments nombreux, il s'opère ici par un procédé très simple.
Nous avons une idée suffisante de ces maximes, car la
poésie hésiodique en a beaucoup recueilli. Le trésor de la sagesse légendaire est plein de richesses disparates. Conseils pour éviter la maladie, pour tailler les vignes, ne point irriter les Immortels, et se bien couper les ongles, indications sur les jours ouvrables, les tâches réservées à certaines saisons, le moment de prendre femme, et le moyen de bien emboîter les douves dans un tonneau.
La danse n'a rien à faire dans cet enseignement utilitaire, il atteindra mieux sa fin en rejetant tout appareil extérieur. De la musique même, il ne garde que le rythme, un rythme spécial que j'examinerai a propos des "Epya xal "^[jLÉpai. Le récitatif à cadences aiguës ou graves serait trop gênant pour des phrases que tout le monde a dans la bouche, à chaque minute.
Ces préceptes représentent a la fois et confusément la science, les techniques, le droit et la morale des époques archaïques. Ils n'ont rien d'émotif, mais énoncent des idées ou donnent des ordres. Esthétiques, ils ne l'étaient point pour ceux qui les imaginèrent, presque à leur insu, par nécessité. Aujourd'hui ces mots d'autrefois, vidés de leur signification pratique, ont l'agrément des choses lointaines, colorées, inattendues et que l'on comprend a demi.
Cependant ces aphorismes, peu musicaux et déjà raisonnés valaient surtout par leur opposition avec l'ode et semblaient contenir le germe de la prose. Mais ils n'arrivèrent point d'eux-mêmes au terme de leur évolution. Si l'on veut voir le dicton s'élargir, on empruntera ses exemples à d'autres peuples. Moins spéculatifs que les Hellènes, et considérant de fort près la vie sociale, les Hébreux et les Romains s'intéressèrent davantage aux arrêts de la sagesse primitive. Un travail terre h terre souda ces préceptes et en fit des répertoires ou des codes, Lévi tique, Deutéronome, Douze tables. Mais les ancêtres d'Achille avaient d'autres ambitions. Plus fantaisiste, plus créatrice, leur science fut le mythe d'abord, puis l'épopée. C'est l'épopée qui par des altérations progressives devint l'œuvre en
4i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE
prose, c'est une influence épique qui rassembla les aphorismes éparset leur donna de la consistance. De ce croisement, naquit la poésie didactique. Par lui-même le dicton ne produisit rien de notable.
Dans sa dépendance réservons une place modeste au serment. Le serment, plus religieux et plus individuel que le dicton, lui ressemble pourtant, puisqu'il détermine dans Tavenir la conduite d'un homme. C'est un ordre que Ton se donne, en prêtant à Tacte que Ton a promis une signification presque liturgique. Parfois encore cet engagement se rapporte au passé, il édicté des peines que Ton accepte volontairement, et que même on attire sur sa tête, si Ton a menti. Des phrases aussi rituelles acquirent naturellement une certaine stabilité. La poésie narrative nous fournit une sorte d'esquisse qui fut sans doute reproduite par la plupart des Hellènes pour gagner la confiance justement inquiète de leurs compatriotes. Quelques mots de préambule : les prépositions va ou \t.iy ou bien Timpératif {t:(ù qui appelle les êtres célestes, et les objets précieux, en témoignage, Ténumération des dieux invoqués, souvent très nombreux, pour accroître l'autorité des paroles, l'intervention de garants, comme le Styx, ou la couche nuptiale, l'énoncé des promesses et des assertions, des remarques rassurantes telles que : « Les sanctions que j'établis sont respectables n ou bien « Moi je les respecte toujours», voilà les formules qu'on entendit avant Homère, d'un bord à l'autre de la mer Kgée.
L'énigme est aussi fort ancienne. Dès l'époque mythologique, le Sphinx demande à sa future victime quel est ce mystérieux animal qui le matin marche sur quatre pieds, sur deux à midi, et sur trois, lorsque la nuit s'approche. Ce qui nous semble un pur jeu d'esprit, et un délassement de désœuvrés, a de l'importance dans les civilisations très jeunes. Les énigmes sont nombreuses au début de la littérature allemande, et même de nos jours, les collectionneurs qui recueillent les traditions campagnardes, y trouvent.
avec des dictons-proverbes, une masse de problèmes déconcertants et captieux. Et c'est bien un paysan, le poète laboureur de Béotie, qui me donnera, au chapitre suivant, Toccasion d'étudier mieux ces œuvres d'un esprit qui s'amuse à se torturer.Mais nous pouvons remarquer tout de suite que le goût de ces enfantillages n'est point étrange chez des peuples enfants, car il suppose un emploi voulu du langage métaphorique et une vive attention donnée aux formules verbales.
Plus sérieux, l'oracle est l'équivalent inverse delà prière. Elle interroge ou sollicite, il répond. Seulement, la consultation divine s'adresse généralement à un individu et porte sur un événement particulier, au lieu que le lyrisme préhomérique, d'ordinaire, est un acte collectif en vue de fins presque invariables.
Malgré ces différences, l'analogie de ces deux genres a di\ transmettre de l'un à l'autre certains termes, des épiihètes et l'usage de la versification. Peu à peu l'oracle s'embellit, comme la prière, et comme elle, se fixant, il entra dans la littérature. A vrai dire, on se demande pourquoi, car le conseil divin, concernant un fait spécial, n'a pas grand intérêt pour l'avenir. Mais, quoique sérieuse, cette objection n'est pas irréfutable. Les paroles d'un être supérieur méritent d'être conservées, elles honorent le fidèle qui les a obtenues et le collège qui les a transmises. On se dit en outre que ces propos ont une merveilleuse vertu explicative, qu'ils contiennent la solution d'innombrables problèmes. Avouons du reste qu'entre toutes ces raisons, il n'en est pas une de décisive. Aussi n'ont-elles produit leur effet que lentement; c'est plus tard qu'on se mit à noter les oracles, quand l'alphabet fut d'usage commun, et répandit l'habitude de tout coucher par écrit.
Serment, oracle, énigme ne peuvent, en raison même de leur nature, attirer un grand nombre d'idées, d'images ou de mots. Les œuvres de cette espèce ne forment donc point des systèmes riches ainsi que le lyrisme et la poésie narrative, et nous n'attendons point de ces « sous-genres » la
causalité interne et les réactions complexes, qui donnent tant d'intériM au mouvement de l'ode et de Tépopée. Eux, restent à peu près inertes, et subissent, telle quelle, Tinfluencc des éléments extérieurs. Tantôt un poète, comme Hésiode, cite des énigmes, tantôt, hTépoque athénienne, des charlatans colligent et au besoin fabriquent des oracles, mais il n'y a point là d'éléments pour une histoire distincte, a peine un reflet fugitif de l'histoire générale.
Le discours a bien plus de souplesse et d'avenir. Je le définirais un ensemble de mots tendant à raffermir ou à changer l'opinion d'une assemblée. Il tient de la prière, c'est une prière dite par un individu, non par le groupe, et qui s'adresse non pas aux dieux mais à la société.
Il est beaucoup moins nu que le dicton, l'énigme ou l'oracle. 11 conserve et gardera jusqu'au bout une étroite aflSnité avec la danse et la musique. L'homme qui pérore au centre d'une foule est un danseur au sens large du mot, vu que c'est un mime. Ses attitudes, les expressions de son visage ont souvent plus de succès que ses raisonnements, et Démosthène présentait, avec une exagération voulue, un fait exact, quand il conseillait aux orateurs d'étudier avant tout l'action. Il aurait également pu leur recommander le chant, et la phrase rhétorique est si musicale qu'à Rome au temps des Gracques, on l'accompagna sur la flûte. Tandis que l'oracle et surtout le dicton ne tiennent pas grand compte de l'intonation des syllabes, un homme qui déclame et veut entraîner le peuple, n'a garde de renoncer aux ressources émotives de la mélodie. Suivant une conjecture plausible, la phrase traditionnelle, qui introduites harangues dans Homère, annonce que le héros abandonne le ton de la causerie et en adopte un autre, pompeux, cérémoniel et déjà presque théâtral.
A coté du geste et de l'accent, le mot et l'idée sont fort utiles à l'éloquence. Puisque, désirant convaincre, on argumente et l'on ordonne, le discours primitif procède à la fois de la science, du droit, quelque pendes techniques spéciales et beaucoup de la religion. Les représentations mises
en jeu ne sont pas uniquement intellectuelles. Il s'y mélange un élément plus sensitif, car surtout chez les demicivilisés, les changements psychologiques sontTœuvre d'une contagion passionnelle, et le conseiller de la tribu est sans doute un homme qui pense, mais aussi un homme qui désire et qui veut. Cependant un plaidoyer cherchant à faire passer une conviction d'un esprit dans un autre esprit, Ton ne peut même alors faire fi de l'idée, car elle est le moyen, sinon le plus puissant, au moins le plus sûr de communication. Le raisonnement public sera donc un bon moyen de culture, il contient en germe la dialectique, l'art de comparer, d'opposer, et de relier les notions. En outre il est au plus haut point esthétique ; d'abord il s'appuie sur des créations archaïques dont nous connaissons la beauté. Pour séduire les âmes, on emploiera les prestiges du mythe et de la sagesse proverbiale, on choisira des mots insinuants et forts, on soutiendra longuement ses phrases. Le plaisir de l'auditeur pourra même être si vif qu'il deviendra le but essentiel de la hltrangue. Le chef parle quelquefois pour parler. Ce fait se présente chez les sauvages, car un discours étant par essence collectif et social, il se rencontre fréquemment et se développe chez des populations arriérées. Les explorateurs qui visitent les Nègres ou les Peaux-Rouges attestent qu'ils aiment les palabres, les joutes oratoires, les conciliabules où les pensées montent sentencieuses et lentes dans la vapeur bleuâtre des calumets. La rhétorique barbare n'est point nécessairement rudimentaire, et ces hordes ont quelquefois des parleurs attitrés qu'on écoute avec admiration. Il en fut de même chez les anciens ; les Gaulois se grisaient de leurs périodes, les batailles du Forum et du Sénat furent chez les Romains une sorte de jeu grave, utilitaire et passionné. Mais les Grecs plus que les autres goûtèrent les enivrements dialectiques. Intellectuels avant tout, ils se plaisaient aux assemblages d'idées, aux constructions de raisonnements. L'habileté déjà surprenante que déploient dans l'Agora les personnages d'Homère, le choix de certains noms, qui montrent le prix attaché
aux qualités oratoires, la maxime fameuse qui rapproche et présente comme équivalents, Tart de la guerre et celui de la discussion, prouvent qu'entre toutes les nations les Hellènes eurent Tamour deTéloquence, et qu'ils réalisèrent leur idéal.
Pourtant, même chez eux, elle n'occupe point dans l'histoire la place qui semble lui revenir. Un discours recèle une contradiction intime. Il a tout d'une œuvre littéraire, hors le principal. Un groupe de mots qui concerne une circonstance particulière n'est point fait pour être reproduit. Donc malgré son importance il ne doit point être fixé.
Mais il comporte une accumulation d'idées, de sentiment, de procédés esthétiques. Cet ensemble sollicite la mémoire et aspire à une existence complète. Longtemps il s'efforcera dans l'ombre et luttera pour la vie. Tantôt, comme un parasite, il s'adjoindra à des genres plus stables, de là viennent les harangues des poètes narratifs ; tantôt, pénétrant d'autres formes littéraires, il produira le lyrisme de Callinos; de Tyrtéc, d'Alcée ou de Solon ; tantôt il se fera tolérer par des subterfuges ; on notera les plaidoyers afin qu'ils servent de modèle, qu'un client puisse les apprendre, un lecteur éloigné les parcourir; ainsi procèdent les sophistes et leurs disciples.
Quatre ou cinq siècles avant les aèdes, les harangues se perdaient sans écho. Mais elles éveillaient la faculté logique. Nous avons suivi ce progrès du raisonnement, de la science, qui s'adresse il tous et veut s'exprimer en phrases durables. Pour répondre à cette tendance deux genres se sont présentés, le dicton et l'éloquence. Tous deux sont incapables de remplir la fin proposée. J'ai constaté cette impuissance, et j'en ai dit le motif. Mais, après ces quelques tâtonnements l'hellénisme trouvera sa voie : des œuVres apparaîtront, moins fugitives que le discours, moins fragmentaires que le proverbe, plus intellectuelles que la danse chantée et la prière. Cette conquête d'un esprit lucide, en marche vers la prose, c'est la cantilène des aèdes, l'Iliade et l'Odyssée.