‹ Les formes littéraires de la pensée grecqueChapitre 8 sur 18 · OUVRÉ · texte numérisé non relu

OUVRÉ

mènes en ordre chronologique. Le monde mental est par nature temporel. Il n'est point dans l'espace, comme le monde extérieur, ou si Ton veut, il n'a qu'une dimension. Images, concepts, sentiments surgissent donc Tun après l'autre; l'univers se raconte a nous.

Aussi, rien n'est plus étranger à la connaissance vulgaire que la description. L'art de peindre «avec les mots appartient seulement aux civilisés, attendu qu'il exige une intervention constante de l'attention et de la volonté, une rupture perpétuelle du mouvement psychique, sans cesse ramené ii son point de départ.

Mais le travail du narrateur, bien que facile, n'en est pas moins hautement intellectuel, et il met en œuvre une foule de représentations. Parcourez l'Iliade. Vous y rencontrerez des personnages que le chanteur porte en lui-même, et découvre quand il ferme les yeux. Ces fantômes apparaissent, avec leurs visages bien dessinés, la diversité de leurs attitudes, la bigarrure de leurs tuniques, le luisant de leurs armures. Ils s'agitent autour d'une cité, dans une plaine, sur une mer, qui ne sont point la ville, la campagne, l'océan, familiers au poète et à son auditoire. Dirigeant la bataille et débrouillant l'intrigue, surgissent Zeus, Ares, Poséidon, figures de rêve, qui résident uniqueiïient dans la mémoire exaltée des fidèles.

Etant (c représentative » l'épopée se distingue donc, et très nettement, de la prière qui est un désir, du dicton qui est un ordre, du discours qui est à la fols un ordre et un désir. Et l'on comprend que des poèmes faits de ressouvenirs enchaînés, c'est-à-dire de pensées, conviennent peu à des gens passionnés avant tout comme les Juifs, ou sans cesse occupés de profits ou de conquêtes, comme les Romains. Ce récit qui ne relève plus aussi directement de l'émolion et de la volonté, mais de la «faculté conceptuelle, répond admirablement aux tendances du génie grec.

Nous connaissons déjà la richesse Imaginative des Hellènes, qui dans le ciel vide a projeté la multitude des êtres

LA POÉSIE NARUATIVE M

divins. Le mythe et Tépopée procèdent du même esprit, et les mêmes causes leur assurèrent la faveur des Achéens, la grandeur et la beauté. La similitude est si profonde entre la société fictive des Olympiens, et celle des héros, les aventures de Zeus comme celles d'Agamemnon prennent si naturellement un aspect narratif, qu'on se demande pourquoi Tépopée n'est point la fille directe du mythe, et n'est point en d'autres termes une mythologie condensée. •

Ce problème inquiétait vaguement ceux qui déclaraient la Théogonie plus ancienne que l'Iliade. Mais nous savons aujourd'hui que cette hypothèse, pour spécieuse qu'elle soit, ne peut être maintenue. Si, dans la Germanie primitive, quelque tradition religieuse fut de très bonne heure versifiée, ce fait d'exception n'infirme pas un nombre considérable de témoignages inverses. Ainsi qu'Agamemnon et qu'Achille, les descendants de Gourou et de Pandou, Rama, Roland, Girart de Viane, le Cid, Siegfried et Etzel sont des hommes, surhumains sans doute, mais non point des dieux. Les personnages mythiques sont présents et mènent l'action, sans être vraiment des acteurs. Rôle plus noble à certains égards, mais à d'autres, subordonné.

Pour comprendre ce phénomène, remarquons que la création de 1 épopée, sans violenter l'intelligence, est une œuvre laborieuse. Le récit, même restreint comme il le fut il l'origine, n'a point de valeur s'il ne possède quelque étendue, et il dépasse de beaucoup les dimensions d'un proverbe, d'une ode, d'une énigme ou d'un serment. Connût-on récriture, on ne fait point une œuvre narrative, et surtout on ne la conserve point, a son insu, et l'arrangement des idées et des mots est bien un travail car en Grèce, en Allemagne, en France, il devint l'occupation spéciale, le métier, des aèdes et des jongleurs.

Leur activité ne s'appliqua point tout de suite aux narrations mythiques. Le mythe est fort intéressant pour les peuples qui l'imaginent, et qui croient trouver en lui de précieuses directions; mais on peut mettre à profit sa con-

naissance des légendes sans leur donner une forme définie. L'essentiel est-il de savoir comment les aventures célestes s'enchaînent? — Kvldemment non. Il suffit, pour atteindre au but, d'avoir appris telle cpithëte, qui convient au dieu, tel détail qui rend compte d'une cérémonie, telle combinaison de phrases efficaces. Et le prêtre même ne cherche point à tirer au clair une doctrine qui perdrait de sa valeur en dépouillant ses voiles. C'est pourquoi l'épopée religieuse d'habitude attend les exemples de l'épopée guerrière, qui lui fournit un modèle et lui trace le chemin.

Cette geste est virtuellement incluse dans la légende héroïque, c'est-à-dire, légèrement abaissée, devenue moins naturaliste et plus humaine; l'intervalle de la tradition au poème est franchi sous l'influence des nobles. Une aristocratie féodale et militaire s'établit facilement dans les vieilles sociétés. Sans doute le mythe tend a créer une sorte d'autorité spirituelle. Mais l'autorité temporelle lui fait vite échec, et dans l'Inde même, si profondément religieuse, le Brahmane, supérieur à tous accepte pourtant la suprématie matérielle du prince. L'Etat devient laïque par l'effet de la bataille, et la bataille est révénement qui prime les autres, quand les consciences nationales demeurent irréductibles, que les groupes limitrophes n'arrivent point a s'intégrer, et que la réflexion rudimentaire est tout de suite débordée par des passions dévorantes et des actes sanglants. Le chef qui triomphe de l'ennemi domine aisément la tribu, il s'entoure de clients et l'aristocratie se fonde.

Dès ce moment les Eupatrides ont entre les mains de quoi récompenser leurs créatures. Les vêtements brodés s'entassent dans les coffres de cèdre, les vases d'argent et les gemmes garnissent les tables du festin, les bestiaux, largement immolés, permettent d'envoyer un quartier de viande en paiement d'une chanson. Ces soldats, après la victoire, ont des fêles éclatantes et de tumultueuses buveries. Ce ne sont plus les effusions religieuses et mystique, dont je parlais au chapitre précédent. Il n'est point

question de remercier le dieu, mais de se conjouir dans sa force, et ces repas ne sont point rares, car la richesse abonde, et les fatigues de la lutte exigent un délassement. Or, le récit de belles prouesses charme naturellement les guerriers et de plus nous verrons bientôt que le rappel de sa geste familiale a pour le noble des avantages certains. D'ailleurs la narration belliqueuse est facile à établir, puisque les modèles et les personnages obsèdent tous les regards, tandis que la narration mythique, bien plus explicative, est, par nature, lointaine, fantastique et discontinue.

Une classe d'aèdes se forma donc par degrés, et le progrès marcha sans à coups. Le lyrisme comportait un accompagnement musical, bien rudimentaire, mais qu'on devait avoir dans la mémoire et dans les doigts. Les adolescents qui chantent Thyménée, les campagnards qui sautent après une bonne vendange, ont parmi eux un cithariste. Le dépositaire des- mélodies détint également les formules verbales. Rien n'est plus constant chez les peuples jeunes que d'incarner un talent dans un homme. C'est une façon d'éclaircir une chose obscure, et il est plus commode de voir une personne que de saisir une abstraction. Les petites gens, réunies, et pour ces deux raisons, doublement jeunes d'intelligence, ont leur plaisant attitré, comme leur souffre-douleur. Bouffons des Arabes et des Kabyles, oracles de village dans l'ancienne France, tous ces « artistes » ou ces « philosophes » se ressemblent et ressemblent aux aèdeâ.

Voici donc la première apparition du métier littéraire, et cette nouveauté ne va pas sans désavantages. Le trouvère français et allemand du xu® ou du xiii® siècle fut souvent peu considéré de ses patrons, et ce mépris lui donna quelque bassesse morale. Ambassadeurs, baladins, entremetteurs, ces roturiers à l'esprit souple ne refusent aucune tâche. L'on peut espérer que les narrateurs mycéniens eurent la main moins ouverte et le front plus haut. L'amour hellénique des paroles et des idées, soutint le poète en face des anaktcs, il paraît avoir joué le rôle dévolu chez les denii-barbarcs à riiomnie

ingénieux et subtil: il fait valoir les droits de la sagesse, l'un d'eux reçoit d'Agamemnon le mandat (trop difficile) de protéger la vertu de Clytemnestrc. Ce sont là des traits honorables, mais d'origine suspecte; j'aimerais mieux avoir sur les bardes archaïques, l'opinion des rois eux-mêmes, et peut-être l'image que je viens d'esquisser, serait-elle difTérente « si les lions avaient su peindre ».

Placés dans une classe distincte les aèdes devinrent des professionnels. Sans doute ils sont des hommes, et qui ne ferment point les yeux sur le monde, mais un autre monde est en eux, un amas de belles légendes, de beaux sons, de belles figures, qui ne cachent point la réalité, mais l'anoblissent, et déterminent la dominante de l'invention. Si tant de mains ont pu contribuer à l'édifice de Flliade sans y laisser d'horribles disparates, c'est bien que les intelligences primitives sont peu difTérenciées et collaborent aisément, mais c'est encore que tous ces hommes étaient confrères, parlaient la même langue et pensaient avec l'esprit de la corporation. Cette habitude leur donna de l'équilibre ; au milieu de tant de cataclysmes ils demeurent paisibles ; l'on nous répète : Homère est pessimiste, les tristesses de notre existence, les tares de notre nature ne lui échappent guère. L'assertion est exacte, et pourtant puisque ces remarques mélancoliques ne nous laissent point de mélancolie, force est d'admettre qu'une harmonie supérieure fondit les dissonances, et que la perpétuelle vision du beau ouvrit k quelques trouvères de génie la région sereine qu'habitèrent ensuite Sophocle, Platon et Gœthc.

Mais nous n'en sommes qu'au début, ii la période préhomériqiie ou mycénienne. Les légendes épiques ayant pour c(Mitrc des Thessaliens du Midi, des riverains du Sperchios, des rois de Lacédémone et d'Argolide, Ton devine qu'elles jaillirent, ardentes et vivaces, quand les Grecs conquirent la Grèce, et occupèrent le territoire qu'ils possèdent encore «injourd'hui. Dans cet ellort h<»urcux l'intelligence se fit plus riche, plus jeune, plus audacieuse. On se battit et Ton chanta.

Le récit épique fut-il dérivé de Tode ? Je n'en sais rien, mais j^admettrais volontiers le contraire. Certainement Thymne a pu devenir narratif, et célébrer les aventures du dieu. La fameuse cantilène de Sainte-Eulalie nous montre un passage de ce genre, mais nous ne connaissons point d'œuvres analogues en Grèce, et l'analyse précédente m'incline a supposer qu'un tel intermédiaire ne fut pas indispensable.

En outre, l'épopée s'opposa vite au lyrisme. Elle abandonna la danse. Un texte de l'Odyssée indique, semble-t-il, que Démodokos déclame, tandis que les mouvements des Phéaciens accompagnent le récit. Nous aurions là un phénomène de survivance, mais l'interprétation de ces vers est douteuse, et un témoignage unique n'aurait, en tout état de cause, qu'une valeur de curiosité. Un dépouillement et un examen des chants homériques justifie cette idée courante qu'ils n'avaient rien d'un ballet. Le raisonnement pouvait conduire au même résultat. La narration est moins passionnée que l'ode, et plus intellectuelle ; sans insister, elle glisse et court, et d'instinct rejette ce qui pourrait l'appesantir. On répondra que l'orchestique a beaucoup fait pour Pindare (narratif en certains à^r'.vixta), et que la mimique soutient la fable du drame. Mais ni Pindare ni les dramaturges n'ont pour tache essentielle de raconter. Si ma définition du récit est juste, s'il est un mouvement de l'esprit, marchant à son allure naturelle, on s'expliquera que le narrateur, absolu dans son triomphe, ait résolument délaissé les traditions orchestiques du lyrisme.

La même antithèse reparaît quand on étudie la musique de l'épopée. Le nom donné au poète, et tiré du verbe iîiosiv, nous indique bien qu'il ne sacrifia point la mélodie. D'ailleurs nous savons déjà que la note est plus fortement liée au mot, que l'attitude et que le geste.

Mais dans cette note, il existait deux éléments, la hauteur et la durée. Les moduhitions de la voix et de la phorminx montant ou descendant sur l'échelle de l'octave, furent conservées, mais elles n'eurent plus qu'une signification

accessoire. Les jongleurs helléniques usèrent d'un compromis. Diaprés Topinion reçue ils gardèrent un air de cithare avant la récitation et pour Tappuyer quelques a staccati » sur les cordes, un débit monotone et grave, procédant par intervalles définis et comparable à notre récitatif.

Quant au rythme, il persista; bien que musical il se détache de la musique et passe presque tout entier dans la parole ou la danse. Associé aux séries verbales, il a conduit par altérations successives h la métrique du vers. Chez les modernes levers, absolument distinct de la mélopée, compte les syllabes et d'habitude n'en mesure plus la longueur. A Tépoque mycénienne, la spécification n'était pas fort grande, musique et poésie dépendaient Tune de l'autre, et l'hexamètre est tout au moins un schème qui se changerait en air si l'on déterminait la hauteur de chaque syllabe. Et l'aède qui négligeait ce point spécial portait ailleurs son efibrt et compensait cette sécheresse relative, par un surcroit de complexité. Le grand vers dactylique réunit en synthèse souple deux tripodies, dont l'indépendance initiale nous est attestée par l'existence de la césure. Cette coalescence, qui rappelle le rapprochement organique des états et la métamorphose des images en concepts, ne peut être sûrement rapportée ni a un homme, ni même à une école. Cependant, et bien que les anciens attribuent la découverte h la prêtresse mythique Phénionoé, le mètre héroïque est probablement une trouvaille des aèdes, et il naquit sans doute en un soir de liesse dans le mégaron de quelque roi péloponésien.

La découverte était précieuse, sa valeur esthétique est reconnue par les théoriciens modernes, et les anciens euxmêmes, nous fournissent les premières indications, car n'ayant point encore dépassé la phase du verbalisme, ils prêtent beaucoup d'importance aux questions formelles, et considèrent volontiers la littérature par l'extérieur. Sans accueillir ici les subtilités savamment puériles de la critique alexandrine, nous dirons que l'équilibre du rythme à quatre

temps, Tampleur d'une phrase qui remplit six mesures, la variété des pauses, ralternance ingéuieuse et libre des dactyles et des spondées, indiquent chez cette race une aptitude peu commune à jouir par les mots et les sons, et à deviner sans peine les convenances esthétiques. Dès cette époque reculée les jongleurs de Mycènes avaient préparé à Tauteur de Tlliade un instrument digne de lui.

Et toujours ils refusent de marcher avec les lyriques. Quand on examine l'épopée française ou allemande du x*' au XIII* siècle, on y remarque une division en laisses, qui répondent aux strophes de Tode, la strophe n'étant elle-même qu'un substitut de la phrase mélodique. Les Nibelungen et la chanson de Roland sont encore en un certain sens des chansons. Au contraire le mot eTco; qui désigne la poésie narrative grecque, est symétriquement opposé à [/.iXo; et Thexamètre libre de connexions plus larges, suit docilement les détours du récit et les allures de la pensée.

La pensée, l'image et le mot occupent avant tout le jongleur préhomérique. Les séries verbales, fort pauvres à l'époque précédente, s'élargissent et prennent de la consistance. L'aède pour contenter son auditoire doit parler quand on le désire. Naturellement il appelle la mémoire au secours de l'imagination. Les fables qu'il répète à chaque minute se gravent dans le souvenir, avec les phrases qui leur conviennent. S'il a soulevé de l'enthousiasme par quelque tirade, il la redira pour obtenir un succès pareil. Ayant vécu de son propre fonds, il empruntera à ses prédécesseurs ou à ses rivaux. Des récits passeront du père au fils comme un héritage. Peu à peu la tradition héroïque s'enferme dans les cadres de l'œuvre littéraire.

J'ai comparé l'ode à un mélange sursaturé, qui se cristallise autour de plusieurs centres. Cette image est' non moins juste pour la poésie narrative. Les divers éléments n'acquirent pas a la même date la même densité; il y eut une niasse amorphe et des parties solides : les noms divins, les adjectifs sacramentels, conservés déjà par les litanies

pîériennes, et dont Tantiquité ne fait point doute, car leur signiGcation était perdue h l'époque homérique. D'autres formules, analogues aux premières, sont probablement plus récentes, car elles ne s'appliquent point au dieu, mais au dynaste. Religieuses ou non, elles permettaient à l'artiste de se recueillir un instant. Quiconque parle d'abondance, a certaines phrases, d'une banalité voulue, qui donnent de l'élan à la période et du répit à la pensée. Ainsi procédaient les aèdes. Ils employaient des groupes verbaux, presque semblables, pour indiquer le voyage, le commencement de la bataille, la chute d'un corps transpercé, la joie de manger ou de s'endormir, l'attitude d'un chef qui commence un discours. Ces redites qui choquent les artistes trop délicats sont si naturelles que, de la Seine au Gange, on les retrouve dans tous les contes enfantins. N'oublions pas les propos de Scherazade et de sa sœur Dinarzade, le fameux: a Anne ma sœur Anne, ne vois tu rien venir? », la phrase : « Montreznous patte blanche et l'on vous ouvrira », et tant d'autçes exemples dont il serait fastidieux d'augmenter le nombre.

On a fait à propos des comparaisons une remarque analogue. Leur dessin fut très vite arrêté, parce que de luimême il tranche sur le fond de l'épopée. Quand on lit dans l'Iliade des comparaisons accumulées, et enchérissant Tune sur l'autre, on suppose que c'étaient là des morceaux de bravoure, travaillés à loisir, appris par cœur et insérés dans le récit. Par là s'expliquent les redondances que les admirateurs de la Judée ont quelquefois reprochées aux poèmes homériques.

II ne parait pas que pour cette mise au point, les Grecs aient tiré grand parti de Técriture. Non qu'elle fût alors inconnue, ainsi que WolAn'afTirmait, en se fondant sur des conjectures plausibles. Les découvertes récentes ont ébranlé cette argumentation. L'alphabet a pénétré dans l'Hellade à une époque très reculée, et il est d'importation étrangère comme les arts de la sculpture cl du dessin dont il procède. Puisque Ih faculté plastique des Hellènes, souvent admirée,

est surtout intellectuelle, et que leur don merveilleux de saisir les couleurs et les formes se développa dans l'irréel, et s'appliqua aux images, avant de réagir sur les choses, ils auraient longtemps ignoré l'art de peindre les mots, s'ils ne l'avaient reçu de l'extérieur, et, malgré la supériorité de la Phénîcie et leur caractère matériel qui rendait leur admission facile, les signes orientaux se propagèrent lentement. Servirent-ils aux narrateurs achéens comme aidemémoire? L'hypothèse est admissible, mais rien n'en donne la confirmation. Il faut en tout cas abandonner la conception classique de l'aède, composant ses vers un calame dans la main et une feuille de papyrus sous les yeux. Par sa structure l'épopée montre qu'elle fut transmise oralement.

Aussi n'a-t-elle qu'une assez faible cohésion. Mieux fixée que l'ode et que le discours, elle l'est beaucoup moins que le proverbe; et cela va de soi, puisqu'elle constitue un plus large ensemble. Cependant elle était brève, et répondait à ce que les Allemands nomment une ballade. Quand Taède se lève parmi les Phéaciens attablés, il chante la querelle d'Ulysse et d'Achille, fils de Pelée, « qui échangèrent un jour de violentes paroles au milieu du splendide festin d'un sacrifice ». Ce récit ne peut durer plus que la journée, et rien ne nous prouve qu'il fasse partie d'un cycle considérable. Le même aède, dans une circonstance analogue, raconte une légende, qui elle aussi s'achève avant la soirée. Du reste, sur ce sujet, le critique n'est pas réduit uniquement à des conjectures. Nous possédons encore une de ces (( épopées courtes ». La x* rhapsodie de l'Iliade nous dépeint Ulysse et Diomède, partant pour une expédition nocturne, rapportant un riche butin, et rencontrant un espion troyen qu'ils égorgent. Cette Doloneia, au témoignage même des anciens, est une création indépendante. Plus moderne, peut-être, que l'ensemble où nous la voyons maintenant, elle est du moins inspirée par des modèles fort archaïques, et nous représente assez bien les œuvres des aèdes à la cour des anaktes phtiotes ou mycéniens. L'école de Wolfl cherchait

partout ces chants isolés avec l'obstination d^une idée fixe, et pour les retrouver, découpait la narration homérique. On a fait justice de ces imaginations, mais elles ont eu Favantage durable de nous avertir que Tlliade et FOdyssée ne sont point sorties de rien. Les Prolégomènes sont pleins de vues géniales sur le sujet qu41s ne traitent pas, et ils éclairent d'un jour assez vif la période d'incubation oîi se développa la poésie narrative.

Ces tirades de Taède mycénien étaient scientifiques, car les auditeurs croyaient avoir en elles une image raisonnable du monde extérieur. Les anciens, jusqu'à l'époque classique, avaient gardé le ressouvenir de cette conception surannée, et Aristophane dans les Grenouilles parle d'Homère en termes qui conviendraient presque à un professeur de tactique. Horace exprime la même idée dans une épître. Evidemment cette opinion est critiquable. Les princes orgueilleux qui entretenaient le jongleur hellénique, qui lui envoyaient une tranche de viande, mais ne l'admettaient pas à leur table, auraient malaisément soufTert qu'un homme de caste inférieure leur enseignât leur métier, et ils eussent renvoyé l'outrecuidant personnage pincer les cordes de sa lyre et apprendre l'alphabet. Toutefois, les Athéniens avaient raison de croire que l'épopée touchait de près à la science. Les récits du chanteur contiennent la tradition héroïque, dont nul ne songe à contester l'exactitude. Les exploits des guerriers n'existent ou plutôt ne se perpétuent que par le chanteur. Il est donc un historien, seulement cette histoire est un tissu d'erreurs, et même elle n'est point conçue comme ayant une valeur propre. Si l'on note les prouesses mémorables, ce n'est point seulement pour les connaître. On a en vue des fins intéressées. On veut prouver rcxcellence de ses aïeux et augmenter sa puissance, en augmentant le respect qu'elle inspire. L'épopée est donc une technique, celle de l'orgueil et de la domination.

Mais bien plus encore elle est un divertissement. Le trouvère qui déclame, à l'heure du repas, quand les vins coulent

et que les visages s'allument, ne serait pas certes toléré en cette noble compagnie, s'il n'était que le conservateur attitré des traditions, et Alkinoos exprime bien l'opinion de tous ses contemporains, lorsque, voyant Ulysse fondre en larmes, durant le récit de Démodokos, il dit : « Le chanteur est Hi pour plaire, qu'il se taise puisqu^il contriste quelqu'un ».

Sans doute les prédécesseurs d'Homère cherchaient à soutenir l'intérêt par des moyens qui ne nous touchent plus. Ce qui ravissait les ponvives attablés, c'était la minutieuse description des batailles, l'énumération des coups admirables et des feintes, le triomphe inespéré d'un compatriote, les soubresauts d'une aventure qui piquait la curiosité. C'est par là surtout que l'aède comptait soulever les approbations et gagner sa récompense, mais il était trop modeste et ne savait point que dans les régions obscures de son esprit, travaillaient à coup sûr les puissances de l'inconscient. Pleine de mythes extraordinaires, hantée par les images des Olympiens, assouplie à l'observation morale, et possédée par l'amour du rythme et de la symétrie vivante, l'intelligence grecque allait d'instinct au'grand, au magnifique et au varié, et ce bruit confus que coupaient les sonorités aigres de la phorminx et que couvraient par moment le fracas des coupes et le jappement des chiens, c'était déjà presque riliade.

Mais pour atteindre à ce sommet, une évolution fut nécessaire. Notre analyse du lyrisme, si incomplète qu'elle soit encore, nous permet de conclure qu'il avance par lignes divergentes et se dissémine en catégories secondaires, hyménée, péan, ^thrène, linos. Le poème épique ne présente point une semblable inconsistance. En progressant il varie, mais les variétés appartiennent toutes à la même espèce.

Voici la raison de ce contraste. Une ode est par essence émotive. Les images qu'elle évoque ont pour suprême raison d'être le sentiment qui les suscite. Mais surtout à cette époque un sentiment n'est point matière d'analyse, et glisse quand on veut le saisir. L'ensemble qu'il soutient demeure

donc flottant, et rappelle ces châteaux de féerie qui se balancent dans le brouillard. Aussi, cherchant un point d*arrèt, se tourne-t-on vers le dehors ; Tœuvre se définit en fonction de faits extérieurs et reflète la diversité des circonstances ambiantes. Le titre de la poésie et sa nature intime peuvent donc changer suivant le dieu qu'on prie, le mètre qu'on emploie, la danse qui accompagne les strophes, la cérémonie qu'elles doivent embellir.

L'épopée nous donne la contre-épreuve de ce raisonnement. Elle est beaucoup moins diverse d'apparence. Non qu'elle célèbre les mêmes personnages, ou soit déclamée dans une seule occasion. L'aède cherchait h obliger tous ceux qui le faisaient vivre, et sans doute il quittait quelquefois la salle du festin. Les narrateurs de l'époque archaïque rehaussaient par leur présence l'éclat des panégyries, et plus d'un, comme le Taillefer du roman de Rou, a pu exciter les soldats courant à la bataille. Toutefois eut-on des épopées distinctes pour la marche, la fête ou le repas ? Poser cette question c'est la résoudre. L'hypothèse est presque ridicule, car, dès Torigine, un récit comporte une grande variété d'acteurs et d'événements bien liés. Un tel agrégat ne change point d'aspect sous le choc d'une circonstance extérieure.

11 ne reste pas indifférent à ce qui l'environne, mais le changement produit est interne, et le cadre de la cérémonie est bien plus une gêne qu'un soutien. Si l'aède avait été strictement fidèle à son rôle d'amuseur féodal, jamais on n'eût dépassé le stade de l'cpopée courte, car le récit devait finir dans la soirée. Même en admettant que l'Iliade ait pu être un chant de la veillée, ou pour mieux dire, le chant de plusieurs veillées successives, elle dut, pour exister dans sa plénitude, échapper a la tyrannie des réunions aristocratiques. Et quand l'on cherche la force qui présidait à ces métamorphoses, on trouve que les images et les péripéties de Taclion appelèrent d'autres péripéties, d'autres images, et les Eupntrides domptés par la puissance des associations

intellectuelles, se reconnurent vaincus, du jour où ils demandèrent « la suite de l'histoire », et déroulant à travers leur vie les phases d'une aventure fictive, rompirent en faveur de Taède la contrainte des traditions.

Ces changements sont difficiles à déterminer avec exactitude, mais on les devine, puisqu'on en connaît le point de départ, et que l'Iliade, terme du progrès, est encore sous nos yeux. On entrevoit que la geste de chaque héros fut sans cesse développée par l'adjonction d'aventures nouvelles, car il est facile d'ajouter un anneau à une chaîne déjà longue, et dans l'imagination populaire les noms illustres attirent et groupent les événements. La légende d'Achille fut grossie de raille faits, dont l'aède de Tlliade rejeta la plus grande part. Les facultés inventives mises en éveil dans plusieurs villes rivales créèrent par analogie et contraste une foule de personnages légendaires. D'Achille, procèdent Diomcde qui lui ressemble, et, je pense, Ulysse qui s'oppose à lui. On voulut ensuite rapprocher tous ces guerriers, pour les comparer l'un à l'autre. Quand les champions sont armés ils descendent dans la lice. Presque tous les narrateurs épiques ont éprouvé ce désir, et pour le satisfaire, ils recourent à des procédés fort simples. Quelquefois c'est une institution comme celle de la Table Ronde, qui réunit les paladins et les pique d'émulation. Mais d'ordinaire ces vaillants se coalisent pour une guerre, où s'emploient toutes les forces d'un ou de plusieurs peuples. Attaque des Sarrasins par Charlemagne et Roland, conquête de la Toison par Jason et ses camarades, du Saint-Sépulcre par les soldats chrétiens etGodefroi de Bouillon, tous ces sujets expliquent celui de l'Iliade, et nous montrent qu'il répondait aux exigences de la poésie narrative.

Ce rassemblement des héros et des légendes fut la conclusion normale de l'âge mycénien. La geste troyenne est une synthèse, et par suite, elle dépasse de beaucoup ce qui Ta précédée. Loin qu'elle appartienne, comme le voulaient Wolff et ses disciples, k la période de l'épopée courte, elle

6i LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSÉE GRECQUE

introduit une et même deux époques plus modernes, le second et le troisième moment de l'évolution narrative. Le second est marqué par la mise au jour d*un récit compréhensif, le troisième par la concentration de la matière diffuse qui vient élargir le chant de la colère, souvent Tembellitet parfois le défigure.

Cette double métamorphose n'était point absolument nécessaire. Les Romains n'ont jamais atteint le premier stade, les Juifs y sont restés, comme peut-être les Espagnols, bien qu'ici les faits soient d'interprétation difficile. Ailleurs dans l'Inde, dans TAllemagne et la France du moyen âge, la seconde et la troisième phase se produisirent fort tard, avec des complications et des croisements d'influence, qui mériteraient une étude spéciale. En Grèce la marche fut beaucoup plus sûre, et cette précision supérieure tient à la richesse imaginative des Hellènes, au petit nombre des formes littéraires qui sollicitaient l'attention, mais surtout a la secousse des invasions doriennes.

Les Doriens, étroitement apparentés aux peuples qui occupaient alors la péninsule, aux souverains de Mycènes, d'Argos et de Béotie, avaient marché moins vite sur le chemin des migrations. Mais ilscédaient aux mêmes instincts que les autres, ils s'avancèrent par la même route, ils aboutirent au même point. Un choc eut lieu, puis des chocs innombrables. Ces nations encore très jeunes, plus mobiles que les modernes, furent prises d'une fièvre de déplacement. La nécessité, l'humiliation, ou simplement l'exemple donné, poussèrent les vaincus, parfois les vainqueurs, à quitter leurs palais massifs, et une foule de tribus distinctes, mais toutes helléniques, se jeta sur l'Asie Mineure, et après beaucoup d'incertitudes, s'y fixa.

Cet effondrement partiel de la civilisation péloponésienne, fut réparateur. Le monde s'agrandit pour les fuyards. Des terres s'offrirent, à défricher et h conquérir. L'Archipel traversé par les flottes fit mieux connaître les rivages comme un abri et un péril, la brise comme un douteux allié^

les étoiles comme des protectrices. L'horizon, subitement élargi, embrassa des Achéens, des Asiatiques, des Doriens, des insulaires. Ces groupes nouveaux n'étaient point identiques mais analogues, et se pénétraient en se heurtant. La coutume était moins tyrannique, Ténergie supérieure, et les condotticres qui dirigeaient leurs navires dans les passes et leurs soldats dans la mêlée, portaient déjà en eux Taudacc des inventeurs.

Ils ne renonçaient point h tout le passé. . Pareil sacrifice excède les forces des hommes, surtout celles des primitifs, qui vivent de traditions. Et même le mythe grandissait dans le lointain de la patrie perdue et d'une période h jamais close. Des héros occupaient la mémoire, ceux des vaincus, non des vainqueurs ; Achille, Téphèbe de Thcssalie, Agaraemon Tanakte argien, soulevaient une admiration mêlée de tendresse et consolaient des infortunes présentes. La pompe brutale de la civilisation mycénienne s'évanouissait : plus d'assises polygonales, de coupoles funéraires, de lionnes dressées sur les linteaux et tournant vers le spectateur leur mufle de bronze. On avait perdu le secret des fortifications cyclopéennes, on se défendait avec des fossés et des talus que surmontaient des palissades. Les techniques manuelles déclinaient, car elles exigent quelque repos et de la richesse. Mais les splendeurs d'autrefois, libérées de la matière, passaient h la vie subtile des représentations. L'Hellade s'affranchissait d'un art, exotique d'origine, et qu'elle n'avait pu marquer à son empreinte, ou plutôt, elle accomplissait la conquête retardée si longtemps, car ces fresques, ces intailles, ces ciselures et ces bâtisses, devenant le thème des rêveries, entraient dans le système d'images qui dès lors était l'œuvre la plus originale des Grecs.

Stimulée par les événements la puissance créatrice suscita un créateur. L'artiste génial parut. Mais en dépit d'efforts innombrables on n'arrive point à le connaître. Nous touchons au moment où l'individu se dégage dans la masse de la tribu. Il est explicable qu'on soulève pour Homère une OuviiE. 5

question qui n'existe point pour les lyriques de Piérie, explicable que pour Homère on ne possède point la réponse qu'on a pour Arctinos et pour Leschès.

Cette faiblesse de l'histoire n'est point compensée par la beauté de la légende. L'imagination collective fléchit. Ce ne seront pas désormais les peuples qui créeront, mais les hommes, et si rintelligence naïve de la foule s'emploie cette fois encore h ennoblir le poète, cette tentative pieuse ne réussit que médiocrement. La charmante vision que celle d'Orphée, inconsolable, et attirant les lions caressants, les roches allégées, et les torrents assoupis ! Que vaut en comparaison la fable de Mélésigène, le voyant aveugle, de ses traverses, de ses voyages ? Une heure décisive a sonné pour l'Hellade, puisque la source des mythes est proche de tarir.

Mais la transformation n'est pas accomplie, et nous assistons à un phénomène transitoire des plus intéressants. L'épopée compréhensive est, dans l'acte même de sa conception, sociale et personnelle, sociale comme Iliade, personnelle comme Achilléide. Deux courants intellectuels s'unissent chez l'aède. D'une part, l'accroissement nécessaire de la ballade produisait un cycle narratif. Un fait réel donna-t-il l'essor à la faculté romanesque ? Y eut-il vraiment une prise d'Ilion, ou bien ce siège collectif n'est-il qu'une image idéalisée des migrations? Problèmes qui piquent la curiosité, mais dont la solution^ d'ailleurs épineuse, nous importe assez peu. L'essentiel est que la réunion des peuples favorisa la réunion des mythes. Sur la côte d'Asie, les Thessaliens parlaient d'Achille, les Péloponésiens d'Agamemnon, d'autres encore vantaient Diomède, UIvsse, Nestor ou Ménélas. Dans ce chaos, le personnage qu'on appelle pour plus de commodité Homère mit un principe organisateur. Le récit eut au centre la volonté d'un homme, et les péripéties matérielles furent la conséquence d'une crise morale. La faculté représentative, si grande chez les Hellènes, s'éleva chez l'aède à la deuxième puissance, car elle porta sur les idées et les sentiments des acteurs, et lui révéla jusqu'au fondées âmes tur-

bulenlos et magnanimes. Le résultat de l'invention ne fut donc point, comme on le suppose d'ordinaire, une Iliade seulement, mais, avec cette Iliade fort incomplète, une Acliilléide, une {xfjvi; *AyCK\i(ù;: titre que l'auteur semble avoir voulu inscrire au début de son poème, dans les deux mots qui commencent et finissent le premier hexamètre. Le siège de Troie n'est point le sujet, mais le cadre du récit.

Comment ce dessein fut-il réalisé? Le chanteur composat-il des narrations destinées au divertissement de plusieurs soirées. Cette hypothèse séduisante expliquerait que l'ensemble assez lâche ait mal résisté aux interpolateurs. Mais le critique ne peut aller jusqu'à la preuve.

Quoique l'invention de l'Iliade fut une conquête partielle de Tesprit individualiste, l'imagination sociale prit sa revanche, le monument à peine exécuté fut enseveli sous des embellissements parasites. C'est le troisième moment de la poésie narrative, la phase des coalescences. La chanson de Roland a traversé cette période, et le texte d'Oxford s'allonge et s'affadit dans la version parisienne. Quant au Mahabaratta, il a reçu de tels accroissements qu'il n'a plus figure de poème. Ces phénomènes sont fréquents aux époques anciennes, quand les choses sont inorganiques, simples et mal différenciées. Ce principe comporte de multiples applications.

Le primitif admet difficilement que les œuvres restent indépendantes, et il suppose volontiers que l'unité de la science implique l'unité du livre. Plusieurs codes, du lyrisme, des épopées sporadiques deviennent la Bible. Des hymnes d'époques et de sujets divers composent le recueil védique. De même pour le Mahabaratta, de même pour l'Iliade. Le chanteur dépouillé ne proteste pas : si le moderne tient à ses écrits comme h lui-même, s'il est paralysé, quand on le condamne à l'anonyme, ce sentiment est d'origine récente. C'était, jadis, assez de gloire que d'ajouter un épisode, une comparaison, un hexamètre au poème national. Ainsi, le maçon du moyen âge vivait dans l'église de sa

ville, et mourait content s'il pouvait se dire : « J'ai prolongé la nef d'une ogive, j'ai posé cette statue sur le pinacle, j'ai ciselé cette fleurette dans la voussure du portail ». En outre, des hommes, où domine l'esprit de la tribu et celui de la corporation, diflerent sans doute quelquefois par le génie, mais se rapprochent toujours dans les parties moyennes de leur intelligence. Les aèdes emploient donc les mêmes ressources, ils ont le même vocabulaire, la même façon d'introduire et de suivre le récit, et quand l'auteur de l'Iliade sommeille, il descend au niveau commun et se confond avec ses confrères. Les chants séparés s'agrègent donc sans peine, puisqu'on y observe des variations de qualité, mais non de nature, et qu'il y a uniquement dans le groupe total ces alternatives de réussite et de défaillance que présente l'œuvre d'un seul individu. Enfin, comme la division du travail est imparfaite, la société n'a point deux classes d'homines pour accomplir deux taches, pourtant distinctes. La composition des hexamètres et leur conservation appartiennent aux aèdes. Un changement est proche qui mettra d'un côté le trouvère proprement dit, de l'autre le rhapsode. Le rhapsode, sorte de livre vivant, remplira la mission qui, plus tard, reviendra au scribe, et plus tard encore, au prote et à l'imprimeur. Mais alors cet expédient n'est point trouvé, et, du reste, il ne sullit pas, vu qu'un homme de vaste mémoire n'abdique point toute prétention. Il s'impatiente de répéter une leçon, il innove, il embellit; voulut-il même être fidèle, il ne le peut, car on n'a pas marqué les frontières qui séparent l'invention du souvenir.

L'Iliade fut donc un thème h développements, et elle subit des altérations innombrables, parce qu'il n'y eut qu'un homme pour la faire, et mille peut-être pour la dénaturer. (]cltc période fâcheuse se prolongea durant le viii® siècle avant notre ère. Mais peu à peu les apports furent moins considérables, les interpolateurs se contentèrent ii meilleur compte, leur verve s'épuisa et ils furent satisfaits de glisser dans le poème une comparaison, un quatrain,

un distique, un seul mot. Les additions modernes sont insignifiantes.

Et les choses ne pouvaient se passer autrement.

Les causes qui firent de chaque aède un faussaire s'aiïaiblissaient à mesure que la société grecque était plus organique et l'individualisme plus puissant. D'ailleurs, l'écriture, connue et couramment employée était un incomparable moyen de contrôle. Une tradition s'établissait au moins pour les habitants d'une ville, et de là sortirent à la longue ces éditions xati tSkv.^ dont nous parlent les anciens. En outre, le génie grec, avec son admirable justesse et son exquis sentiment de l'harmonie vitale, empêcha l'imagination créatrice de s'égarer trop loin et prit garde que l'Iliade grossit jusqu'aux proportions d'un Mahabaratta. Il faut bien que les dimensions de l'épopée hellénique aient du rapport avec les lois de l'entendement, puisque tant d'écrivains se réglèrent ensuite sur ce modèle.

L'œuvre ainsi constituée forme un tout qu'il est impossible et du reste inutile de résoudre. Pour être collective elle n'en est pas moins une œuvre, et qui supporte l'examen.

La mimique et la musique y sont probablement au même stade que dans la période précédente. Point d'accompagnement dansé, la mélodie réduite à la versification. Des auteurs de ballades aux cycliques le chant de l'épopée resta stationnaire, car les mesures, en se compliquant, ne modifièrent point leur nature. La rythmique, analysée plus haut, suffit aux besoins du peuple grec, et nous n'observons ici rien qui ressemble h la succession des poèmes assonances puis rimes des littératures française ou allemande. La combinaison des brèves et des longues fournissait au narrateur hellénique des ressources suffisantes, et encore les employat-il avec discrétion ; la partie verbale absorbait le meilleur de son effort.

Ces systèmes de mots n'avaient pas de valeur technique. Si naguère la légende appuyait le pouvoir de l'anakte, dans un pays nouveau elle perdit son action politique, et la gloire

d^Agamemnon ne put rendre service à des gens qui n'habitaient plus TArgolide. La diffusion même des poèmes épiques les porta chez des peuples étrangers aux patrons de Taède, et qui lui demandèrent surtout de belles images, et sous ce voile, de la sagesse.

Car il eut des ambitions théoriques. L'esprit grec continuant sa marche apercevait toujours de nouveaux problèmes et tentait de les résoudre. Une partie notable des résultats acquis était sans doute aux mains des prêtres, des devins et de ces sages villageois qui furent les ancêtres dllésiode. Mais en face d'eux le trouvère asiatique n^abdiquait pas. Il était comme les autres le dépositaire de secrets précieux, et si dans Tépopée hellénique le prêtre n'apparaît qu'au dernier plan, si le devin joue un rôle trouble et louche, c'est que Tacde malveillant et jaloux ne voulait pas rendre justice à ses rivaux, et qu'il se croyait le représentant d'une doctrine indépendante et laïque. On ne peut dire que cette conception soit erronée.

D'abord Tépopée est toujours un rudiment d'histoire, et même, au ix® siècle, ce récit parait avoir une valeur supérieure, puisqu'il embrasse des péripéties nombreuses et qu'il met en scène beaucoup de héros. De plus le monde humain est encore dominé et enveloppé par le monde divin. Quoique la poésie narrative soit logiquement postérieure au mythe, il étend sur elle son influence, et nous avons dit que la mythologie est un réceptacle de questions inquiétantes et de théories mal élucidées. En s'appliquant à les éclaircir, le poète faisait œuvre de science, et ses auditeurs lui ont dû beaucoup de lumières sur le rôle des Immortels, le partage des biens et des maux, les moyens de capter la faveur céleste, les tristesses de notre destinée. Horace exprime inexactement une idée juste, quand il compare l'Iliade aux livres de Chrysippe et de Crantor. Non qu'Homère ait rien de pédagogi([uc, mais, racontant la querelle d'Achille avec Agamemnon, il nous parle de ses personnages, c'est-àdire de lui et de nous-mêmes, et sa psychologie puérile et

géniale est pleine d'aperçus pénétrants et de curieuses erreurs.

Il a sur la nature des vues assez pauvres. La physique, d^ailleurs fausse, des vieilles légendes, est loin de lui, doublement loin, car il y a dans l'intervalle la mythologie anthropomorphique et la figuration guerrière des premières épopées. Du reste, la physique ne procure aucun plaisir d'art, à moins qu'on ne la prenne par grandes masses synthétiques, et bien entendu un tel exposé est interdit aux poètes que nous étudions. A peine pourraient-ils l'introduire en épisode et encore oourraient-ils le risque de fatiguer leur public.

Or, dans l'Iliade la valeur esthétique emporte tout le reste. Elle est si grande qu'elle mérite une admiration presque religieuse, et, par une fortune singulière, ce dogme n'a guère eu d'hérésiarques: Zoïle n'a laissé qu'une réputation de haine et de folie.

Quoique Ton admire comme il sied les créations homériques, on oublie peut-être qu'elles marquent une date décisive. Jusqu'ici les livres des Hébreux, des Egyptiens, des Chaldéens se sont perdus dans le vide, sans écho ou n'ont point dépassé des limites étroites. L'Iliade sera plus féconde. Elle est le point initial, d'où partent nos inventions littéraires, et cette influence qui dure encore est loin d'être épuisée.

Bien que l'aède ne devinât point cet extraordinaire avenir, il comprit qu'il accomplissait œuvre d'artiste. Il ne nous charme point à son insu. Une observation suffira entre mille. Le premier souci d'un historien est d'être complet. Quand un narrateur n'a dessein que d'instruire, il n'omet point les antécédents de son action, et déroule d'une main patiente la chaîne des généalogies. Or, quiconque pratique Homère, voit bien que sur tous ces points, il glisse, et des pédants, plus tard, lui reprochèrent de coupables omissions. Achille, le Phtiote, s'il avait entendu l'Iliade, aurait peut-être jugé qu'on ne parlait point suillsamment de sa famille. Mais les auditeurs

de Taède eurent moins d'exigences, et lui demandèrent avant tout d'être magnifique et charmant.

Nous savons qu'il le fut, pour le ravissement de rhamanité. Quoique l'épopée ne soit point aussi passionnée que Tode, elle accueille toutes les émotions, et d'abord celle du sublime. Le sublime a pour cause une énorme disproportion de notre âme et des choses qui/ soudain, lui sont révélées. Cette amplitude est agréable, au dire de quelques esthéticiens, parce que, vaguement, nous la croyons protectrice. Je pense plutôt qu'elle produit en nous un surcroit d'activité mentale, une détente de notre esprit brusquement libéré de toute limite. La douleur légère, qui accompagne et aiguise le plaisir, s'explique alors par le choc en retour, qui ramène chez l'individu l'image de sa petitesse.

Ce double sentiment est naturel aux demi-civilisés. Fort simples, ils saisissent surtout les grands phénomènes qui forcent l'attention, et leur inexpérience ignore les nuances analytiques où la majesté de l'univers s'évanouit. Au surplus, menacés par la nature, encadrés par la tribu, tyrannisés par le chef, ils pourraient souvent résumer leur philosophie dans le mot tristement large du pêcheur breton : « Ma barque est si petite et la mer immense ! ».

Ces causes multiples ne manquent guère leur effet. La poésie archaïque, rarement gracieuse, a presque toujours de la grandeur. On n'aurait ici que l'embarras de choisir ses exemples. Roland couché sur Durandal, au milieu des roches qu'il vient de fendre, agonise entre le ciel rayonnant de faces angéliques et rarmce de cadavres qui couvre le sol, tandis qu'à l'horizon fuient en lignes noires les bandes sarrasines. Les Nibelungen, dans leur détresse, accablés sous la toiture embrasée qui s'effondre, éteignent les tisons avec leur sang. Mais rien n'est plus sublime que la Bible, œuvre d'intelligences ardentes et peu raffinées. Rien ne dépassera jamais lu nudité surhumaine des quatre ou cinq versets qui romniencent la Genèse.

Etant fort variée l'inspiration de Tlliade parait moins

LA POi:SlE NAHUATIVE 73

haute. Elle n'a point cette âpreté brusque de falaise. Mais, pour s'élever sans h-coups, Taède ne rase point la terre, et si la montagne a des pentes douces et des vallons fleuris, la cime perce les nuages. Tous les personnages marquants du poème passent la mesure des forces humaines. Il suflit de fermer les yeux pour revoir Hector et sa lance de onze coudées, Diomède qui blesse une Immortelle, Ajax qui chevauche sur des navires, et, bondissant de l'un à l'autre, brandit comme un javelot sa perche d'abordage, Achille appuyé aux crêtes de la palissade, et d'un seul cri mettant la panique dans une armée.

Cette grandeur naturelle atteint à sa plénitude chez les dieux. C'est le char des Olympiens qui a donné à Longiu son meilleur exemple du sublime. Ares hurle plus haut que dix mille guerriers, Apollon dépouille d'un geste Patroclc et fait tomber aux pieds du malheureux son casque et sa cuirasse, Zeus, assis au centre du monde, préside immobile au sort des batailles.

Les passions sont aussi violentes que les êtres sont forts. Achille insulté par Agamemnon se jette sur lui pour le massacrer. Après la mort de Patrocle, il se roule sur le sol, pleure, déchire ses habits; et ce désespoir, tourné en fureur, rappelle l'angoisse surhumaine qui tord les statues d'un Michel-Ange. Quand Zeus libère les Olympiens, maintenus jusque-là, et les autorise à combattre, ils s'élancent avec une telle rage de destruction qu'on croit voir s'élargir au-dessus de la bataille un vol d'oiseaux meurtriers.

Avec plus ou moins de puissance de tels eflets se retrouvent chez tous les poètes primitifs. Mais les Grecs connaissaient un sublime différent, et que pouvaient seuls atteindre des hommes déjà très lucides et raisonneurs. Far un étrange privilège, Achille assiste au débordement de sa colère, en reconnaît les fâcheuses conséquences, et pourtant lui cède, bien que parfois il en retarde l'expression. Tantôt il provoque luimême sa mort, qui paiera la vengeance de Patrocle, tantôt il reçoit avec un calme et une courtoisie étudiés les ambas-

74 LES FOUMIvS LITTÉUAUIES DE LA PENSÉE GRECQUE

sadeurs d'Agameninon, pour jouir de leur embarras et du refus qu'il prépare, tantôt il console, avant de l'égorger, un suppliant, et lui montre avec une logique implacable et triste que les mortels sont faits pour la mort, et que le vaincu peut bien périr aujourd'hui puisque son vainqueur périra demain. Ces passages réunissent deux sublimes en apparence contradictoires : la passion est grande parce qu'elle entraîne le héros, le héros parce qu'il domine la passion.

La majesté de Tlliade tient encore à l'importance de l'expédition, Troie est la ville riche entre toutes, ses murailles cyclopéennes regorgent de trésors, aussi pour les conquérir ou les défendre les peuples accourent de toutes parts, et frappent et tombent devant ses portes.

Cette impression de force ne va point cependant jusqu'à la brutalité. D'autres émotions interviennent, très douces, et dont le principe est la pitié, ou mieux la tendresse. Joie de protéger les faibles, une femme qu'on chérit, un enfant né d'elle, une patrie qui compte sur vous, joie de conBer sa mélancolie à une mère qui, penchée sur son fils, lui demande sa peine « pour qu'ils la connaissent tous les deux », joie douloureuse de se rappeler une maîtresse maintenant perdue, que jadis on a prise violemment, et qu'ensuite on a aimée, par habitude, par sensualité, par compassion, peu à peu, sans savoir pourquoi. De toutes les épopées guerrières et archaïques l'Iliade est la seule qui nous touche si douce* ment, et la variété des sentiments qu'elle provoque a désigné Homère à l'admiration des tragiques athéniens.

Cependant l'émotion est moins utile au récit qu'au drame, le narrateur est surtout maître dans le domaine des images. L'agrément qu'elles procurent peut être direct, si l'objet qu'on représente flatte Toreille, le regard ou le goût. Ces dernières jouissances, celles de l'appétit satisfait, sont très intenses à l'origine, quand on a besoin de toutes ses forces, et que la nourriture manque souvent. La comédie aristophancsque, primitive à certains égards (et plus encore que rUiade) ne dédaigne point « l'esthétique alimentaire » et.

déjà, Taède, qui chante les tables couvertes de viandes grasses et les amphores débordantes, a dans la bouche la plénitude savoureuse des viandes et Tcxquise brûlure des vins. Mais ces impressions rebelles aux analyses n'ont pu supporter un large développement conceptuel, nous les rejetons au deuxième plan, et certes pour le trouvère lui-même, elles auraient eu moins de charme, s'il n'eût évoqué autour d'elles des associations plus délicates. Dans la vapeur du rôti que Ton découpe, les corps se détendent, les regards flottent aux murs de la baraque bien close, les muscles refaits se préparent à de nouvelles luttes, les intelligences révent de nouveaux exploits, et le lecteur moderne, oubliant ses répugnances, jouit de cet épanouissement robuste et barbare.

Le poète et ses auditeurs sont également très accessibles aux plaisirs de l'odorat. Ils veulent des impressions violentes, ils recherchent les aromates, les essences, ils s'inondent d'huile après le bain. Rien ne prouve qu'ils aient savouré le parfum de la campagne, de l'écorce humide ou de l'embrun, et leur goût de l'artificiel n'est ici qu'un signe de simplicité psychologique. De même les images visuelles sont fréquemment amenées par la recherche des scintillations, des couleurs qui tranchent, et par cet amour de la toilette, si naturel aux peuples sauvages, aux femmes et aux enfants. Partout de l'or, des ciselures ; des cimiers couronnent les casques, des coulées d'émail entourent la bossette des boucliers, les étoffes de pourpre et de safran sont piquées d'agrafes luisantes, des broderies métalliques raidissent le péplos, et le chef dans la mêlée, bondit, meurtrier comme la foudre, éblouissant comme l'éclair.

Outre leur mérite propre, ces images valent par la justesse de l'imitation. Cette exactitude nous enchante pour deux motifs : considérant la dextérité de l'écrivain nous prenons part à sa réussite, et de plus quand on reconnaît le modèle, des traces confusément imprimées dans la mémoire se rafraîchissent et se creusent, la vision du poète active la nôtre, et rapproche les débris inertes de notre expérience.

La littérature, comme la science, doit donc beaucoup à la vérité. Mais la vérité littéraire est moins rigoureuse que la vérité scientifique, moins liée dans sa démonstration, elle se laisse percevoir plus rapidement.

Elle est donc fort accessible aux penples très intelligents et très artistes comme les Grecs. L'Iliade est vraie, dans son action d'abord parce que les événements obéissent aux lois d'une logique approximative. L'existence des dieux admise, l'intrigue se tient, et cette seule hypothèse suflîtà tout expliquer. Puis la fable divine cache une causalité presque rationnelle, et le poème tout entier est soutenu par le seul mécanisme des idées et des passions. En laissant de côté /eus, Héra, Thétis, l'aventure d'Achille, d'Agamemnon, de Briséis et de Patrocle sera l'histoire de la jalousie, de l'amour, de la vengeance et de l'amitié.

L'exactitude n'est pas inférieure dans la peinture des hommes. Les personnages sont viables, par là j'entends qu'ils pensent et agissent d'une façon toujours compréhensible, et que la diversité de leurs actes trahit l'uniformité de leur caractère.

Cet art qui saisit le trait essentiel ne le pose point cependant comme une formule. L'individu se développe avec souplesse, au cours d'une intrigue qui donne le sentiment de la réalité concrète. Rappelons-nous Achille lorsqu'au chant 1*"" il conseille de ramener l'armée en Grèce. Sa décision est prompte, sa parole nette, sa pensée généreuse. Apitoyé par la détresse des guerriers, en bon capitaine qui ménage des auxiliaires utiles, il les défend d'autant plus volontiers qu'il n'est pas leur chef, que le rôle de contradicteur est toujours brillant, et que la calamité présente a pour cause une faute d'Agamemnon. Debout au milieu de l'assemblée, le héros couvre Calchas, avec un geste d'audace tranquille, puis insoucieux de toute diplomatie, il s'en prend au roi des rois. La riposte le met en fureur, aux arguments il nirle des outrages: « Le prinre de Mycènes garde le butin pour lui ». Reproche naturel chez un homme de caractère

LA POÉSIK NARRATIVE 77

noble, et qui ne dédaigne pas l'argent. D'ordinaire celui qui administre semble accaparer les profits, parce que tout lui passe parles mains. L'insulteur s'étonneaussiqu'Âgamemnon n'aille jamais en embuscade. C'est une idée de lieutenant. Le général parait ne rien faire, car son action n'est point matérielle. Achille se prétend accablé de fatigues, mais au fond il aime ces razzias, et il énumère ses expéditions, avec un curieux mélange de plaisir et de mauvaise humeur. Quoique grandiose, cette figure n'est point en dehors de notre expérience ; et la statue qui nous domine est pétrie de la même argile que nous.

L'acde a moins d'exactitude dans la peinture des objets. Ses épithètes sont fréquemment inexactes, surtout pour les villes et les contrées lointaines. On peut l'excuser de n'avoir point eu les mérites d'un géographe, et l'on se demande comment il aurait pu dépeindre Pylos ou Argos, sans les avoir vues. A cette époque les voyages sont difficiles, au lieu que le cœur humain s'offre à qui veut l'étudier. En outre l'épique est proprement le contraire d'un descriptif. J'ai prouvé le fait quelques paragraphes plus haut et j'ajouterai que la description suppose des analyses, une réduction perpétuelle des images aux idées, car il faut « penser » les couleurs et les formes, pour trouver les mots qui leur correspondent, tandis que le caractère se manifeste, si les paroles et les actes sont reproduits sans altération. Aussi le bouclier d'Achille a-t-il exercé sans fin la patience des artistes qui voulurent imiter le chef-d'œuvre d'IIéphaistos. Au lieu d'insister sur le dessin des bandes, des méplats et des bossages, l'aède anime et fait chanter ou rire les figurines minuscules qui se détachent sur le bronze ou l'émail. Ailleurs la peinture et le récit s'unissent d'une façon plus originale. Le poète a toujours devant les yeux le décor où se meuvent les personnages ; sans même y prendre garde, il note des traits qui peu à peu se rapprochent et font corps. Un détail arrive soudain, qui suggère tous les autres. Priam, et son esclave, partent dans la nuit, comme des voleurs, pour implorer

d'Achille la funèbre joie d'ensevelir Hector ; le vieillard et le domestique marchent longtemps, puis, « quand ils eurent passé le grand tertre d'ilos, ils s'arrêtèrent pour faire boire Tattelage au gué ». La phrase est sulllsante, parce que nous connaissons la plaine, théâtre des engagements qui précèdent, et le tombeau, à mi-chemin du camp et de la cité. Grâce au début de la rhapsodie nous savons Theure et la distance parcourue, et nous voyons, en lisant ce distique, Teau sournoise, qui va dans Tombre, chuchote, et courbe les roseaux.

Un art qui recherche la vérité aboutit au réalisme et riliade est réaliste, ou pour mieux dire « intégrale ». Elle reproduit avec une approximation satisfaisante Tagrégat d'objets, de notions et d'images qui forme alors le monde et la pensée des Hellènes. Un Allemand laborieux a composé un livre sur la Grèce homérique avec le seul témoignage de l'épopée. Un travail semblable n'aurait point une assiette aussi large dans la tragédie athénienne, l'élégie alexandrine, ou la geste française du moyen lige. C'est que tout sert l'aède, jusqu'aux insuiïisances de la civilisation. La connaissance est pauvre, la société rudimentaire, la technique enfantine et confondue avec la science. Le chanteur épuise facilement cette expérience restreinte, il saisit les résultats obtenus, en synthèse, d'un seul coup, dans une vision agréable h l'entendement. La vie journalière, ses menus plaisirs, les ustensiles même sont esthétiques. On peut nous charmer en nous parlant d'une hache, d'une vrille, d'un marteau ; comme la distinction des activités est encore incomplète, l'ouvrier-artiste a créé sans peine les galbes fiers ou gracieux, une cognée séduit par la finesse de l'attache, Tépanouissement de la lame robuste et mince, qui s'enfonce au cœur du bois et vibre sous l'efTort du bûcheron. Auxiliaire et compagnon de l'homme aux époques primordiales, l'outil en évoque le souvenir, et représente la clairière jonchée d'arbres étendus, et les branches noires où saigne le couchant. Quoique une locomotive soit belle pour qui consent

à la bien regarder, elle évoquera malaisément une rêverie de ce genre. Enfin, de nos jours le mouvement qui difierencie les choses, les a réparties en plusieurs classes. Le cheval est noble, Tâne ridicule, et un auteur qui se respecte, racontant qu'un héros se retourne sur sa couche, n'aura point Tidée malséante de le comparer à un rôti. Cet excès de raffinement va contre le but, le plaisir, épuré, s'appauvrit et se dissipe. If at'rive donc que des révolutionnaires, par intervalles, et au prix d'innombrables protestations, rafraîchissent la poésie aux sources vives de la nature. Chez les hommes du ix" siècle cette réforme n'était point nécessaire, mais cependant le réalisme n'allait point jusqu'au défaut. Les Grecs avaient de l'idéalisme, puisque tout grandissait dans leur esprit, et qu'ils découvraient le monde à travers le voile trompeur et resplendissant de la mythologie. Peu h peu le travail des âges chassera ces erreurs, et leur substituera des concepts adéquats. Les idées s^élargissant, s'uniront avec plus de force, et du même coup feront naître le besoin de réagir contre elles. Le goût du jeu et celui de la connaissance exacte associés dans une seule intelligence chercheront à s'accorder sans toujours y réussir, et l'on constatera ce double phénomène : que le champ des créations esthétiques dominera celui de la réalité; et que l'artiste subira de plus en plus l'influence du savant.

La poésie homérique n'a point ce principe de contradiction, ou s'il existe en elle, il est encore a l'état latent, et ne produit point de fâcheuse conséquence. Ce seul fait donne h l'Iliade une éternelle supériorité.

La grande épopée fut conservée comme les premières poésies narratives mais avec plus de soin et pour des raisons différentes.

L'Iliade semble avoir surtout frappé les Grecs par sa valeur esthétique. On voulut procurer à tous ce plaisir que l'on savait maintenant n'être pas réservé aux hommes d'une tribu. Le rapprochement de races, qui avait préparé la naissance de co chef-d'œuvre, en favorisa la diffusion. La civili-

SO LES FORMES LITTI^ilUlRES DE LA PENSÉE GRECQUE

sntîon nouait par toute la Grèce des rapports faciles et suivis. I/institution des rhapsodes donna au texte une fixité relative, l'écriture fil le reste.

En se répandant ainsi (c la colère d'Achille » changea de caractère. Les copies devinrent toujours plus nombreuses, et on put prévoir la transformation qui devait un jour faire de riliade non pas un chant mais un livre, et remplacer le rhapsode par le scribe. L'accompagnement musical perdait de son importance. Et cette histoire racontée à des peuples très difTérents leur apparaissait évidemment comme un jeu.

Cette forme si ingénieuse et si forte, donnée aux anciennes légendes, possédait une telle séduction, qu'on eut alors un fort curieux phénomène de contagiosité. Tout fut épique, et cette métamorphose, dont je ne trouve l'équivalent nulle part, prouve non seulement la beauté du poème original, mais ses rapports intimes avec la pensée grecque primitive.

Les imitateurs de l'aède, en abordant des sujets nouveaux, gardèrent rhexamètrc, * le dialecte éolo-ionien, le besoin d'élargir le développement et de construire un long poème, et, quand la matière n'était point trop rebelle, ils conservèrent aussi les procédés littéraires, les mots et le récit.

Cela vint s'appliquer à des ensembles qui existaient déjà. Traité de celte façon, le conte donna l'Odyssée, le mj-the, la Théogonie. Kn même temps on remaniait et Ton jetait dans ce moule des genres bien formés. Le dicton produisit les EpY^ y-^' ■'iy-'P^'î I'«do même se plia aux conventions narratives, et fil naître l'hymne homérique.

Dans ce groupe un rang supérieur revient à l'Odyssée. Le conle a beaucoup d'analogie avec la légende guerrière. Si les aventures sont diflcrentcs les personnages sont identiques, ou plutôt on peut les confondre. Avant de braver les tètes hurlantes de Soyila, de s'accrocher au figuier qui surplombe la Charybde, et de protéger ses camarades contre les prestiges de Cireé, Ulysse a porté le bouclier long et la lance, et bataillé à coté d'Agamoninon. (Quoique les décors

LA POÉSIE NARIUTIVE 81

changent derrière les acteurs, eux restent toujours des hommes avec leurs souffrances, des dieux avec leurs passions et leurs rancunes. L*Odyssée plonge donc ses racines au cœur de riliade. Elle n*est pas seulement une création latérale, elle continue en un certain sens l'épopée compréhensive, et nous aurons à Tétudier comme un anneau de cette chaîne qui rattache Homère aux cycliques.

Mais réglons d'abord quelques difficultés préliminaires. Le second poème narratif des Grecs est également une œuvre personnelle et collective, qui résume des récits antérieurs, et a passé par les deux phases de la création proprement dite et de l'agglutination. Cependant, bien que la certitude soit à peu près impossible en ces matières, ces analogies laissent deviner certaines différences.

Il ne parait pas qu'ici les devanciers de Taède aient été aussi nombreux et aussi actifs que pour l'Iliade. Quand on étudie le chant de la colère, on sent partout une poussée d'êtres jeunes et forts, qui surgissent par toutes les lacunes de l'action. Diomède, Agamemnon et les autres veulent avoir leur ap'.TTsia, ils arrivent avec une légende, toute formée et embellie par les aèdes. Mais l'auteur de l'Odyssée n'est point au même degré le porte-parole d'une foule. Il se rattache moins aux conteurs ioniens qu'à son glorieux devancier. Par cette attitude d'élève, il se distingue de celui qu'il imite, c'est un littérateur, on n'entend pas sonner dans ses hexamètres la voix de toute une nation.

Aussi dès le début défend-il mieux son individualité. Un critique ingénieux a conjecturé que Tlliade fut d'abord une suite de morceaux distincts, déterminant les points décisifs de l'intrigue, une sorte de canevas préparé pour les interpolateurs. Dans l'Odyssée le poète aspire à travailler seul, 11 désire que le développement ait de la consistance, et, quand elle est imparfaite, ce n'est point que le désir lui ait manqué, mais la force.

Il n'a point d'ailleurs obtenu ce qu'il voulait. Les Grecs ne pouvaient encore conserver une œuvre quelconque sans

Ouvré. 6

altérations, ci TOdyssée eut à souflTrlr des faussaires, comme la Théogonie et les "Epya xi». •^^fjLÉpa'.. Constituée par les mômes procédés que Tlliade, elle fut une création de même genre et qu'on doit étudier d*après les mêmes méthodes.

Dans sa forme elle ne présente ni progrès, ni régressions appréciables. I/association de la musique et de la parole y demeure ce qu^elle était précédemment. Les signes se modifient moins vite que les choses signiGées, parce qu'ils se projettent au dehors et deviennent plus solides en devenant extérieurs à IVsprit. Du reste, la puissance des artistes éolo-ioniens s'emploie ù la construction de Tintrigue, à la peinture des caractères et des sentiments. Si les vers comportaient un accompagnement considérable, les groupes sonores s'enrichiraient. Nous observerons ce phénomène en racontant l'histoire du lyrisme. Mais riicxamètre une fois accepté, les auteurs narratifs ne lui Grent subir que des modifications légères. A peine a-t-on pu noter qu'avec le temps, vers le VIII* siècle, on préféra la césure après le trochée troisième; cette coupe donne un rythme moins franc, mais souple et gracieux.

Quanti) son contenu, le poème do la traversée, ainsi que celui de la guerre, est scientifique, et lui aussi fut un répertoire de la sagesse primitive; Titinéraîre d'Ulysse ébauche une géographie, et on a dresse la carte de ses voyages. Combien grossière et fausse, il est inutile de le dire. Pour atteindre ces îles voltigeantes, il faudrait, suivant le joli mot d'un ancien, consulter l'artisan qui cousit Foutre d'Eole. Mais cependant ces rêveries de matelots évoquées dans les anses du rivage ionien, ont sollicité l'attention des auditeurs, excité leur initiative, et amené leurs découvertes. Cette semence d'erreurs germa, et fit une moisson de vérités.

La psychologie prête beaucoup moins à la critique. Le caractère des personnages, et les divers étals d'esprit qu'il traverse sont décrits d'un trait juste et fin. Mais la vision du moraliste n'est plus ici la même (jue dans riliade. Quand il nous montre Achille en fureur, Taède éclaire brusque-

ment Tâme de son héros, et nous découvrons un ensemble de sentiments, que le poète aperçoit, mais qu'il ne distingue pas. Les commentateurs ont beaucoup à faire, car Tauteur n*a point lui-même préparé leur travail. Dans TOdyssée au contraire Tartiste sépare les divers états mentaux, les présente en série chronologique, et ne les confond pas avec la parole et les actes qui les suivent. Ceci suppose que les idées des Grecs, devenues plus nombreuses et plus nettes, déterminent des cadres et limitent mieux les phénomènes observés. En outre nous devinons que lentement Inattention se développe, comme c'est Thabitude chez les peuples qui sortent de la barbarie.

Mais, qu'on s'abstienne de conclure que les développements psychologiques auront toujours plus de valeur dans rOdyssée que dans l'Iliade. Chaque scène d'une épopée est une création. Ce qu'on doit considérer, avant tout, ce n'est point le procédé d'analyse employé par le poète, mais sa puissance inventive. Si elle était égale chez les deux hommes, le second aurait l'avantage. Mais rien a /?r//>r/ n'autorise une telle supposition.

Reste ceci, qui seul nous importe en ce moment, que la méthode est plus sçientiGquedans l'Odyssée. Scientifiques aussi par leurs intentions, les hypothèses sur la nature du principe vital, sa survivance, ses rapports avec le flux sanguin, la rétribution du bien et du mal après la mort. L'infériorité des réponses offertes n'est point faite pour surprendre, puisque ces problèmes, particulièrement complexes, sont encore aujourd'hui insolubles.

Cependant le retour d'Ulysse nous touche surtout par ses mérites esthétiques. Il en est de même pour l'Iliade. Mais les deux poèmes nous procurent des jouissances d'ordre tout différent.

Le sublime n'est pas ici très commun. Ulysse est le seul personnage qui dépasse les proportions humaines, et encore vient-il de l'ancienne épopée. Autour du héros se pressent des figures empruntées à la vie journalière. Télémaque,

8t LES FORMES LITTRRAIKES DE LA PENSÉE GRECQUE

le jeune homme bien intentionné, aux élans généreux et à la pensée vague, Pénélope, la mère prudente, Nausicaa, les prétendants, ne nous écrasent ni par leur force ni par leur intelligence. Les dieux qui ont toujours une puissance extraordinaire, ne la montrent pas. Ils se tiennent dans l'Olympe, ou n'agissent que pour des fins secondaires. Les passions sont ramenées à la mesure commune. On se tue moins, et certes Achille, qui veut manger la chair crue de son adversaire, paraîtrait au milieu de ces gens civilisés et relativement calmes, un fantôme du temps jadis.

Il y a de ce changement bien des raisons particulières. Le conte, qui est la matière du poème, n'a rien de grandiose, puisqu'il est une mythologie fragmentaire, dépourvue de tout sérieux et destinée au divertissement. De plus, les Ioniens, qui sont les seuls auteurs de l'Odyssée (tandis que les Eoliens collaborèrent à Tlliade), avaient pris dans leur vie maritime et commerciale, un tour d'esprit facile et moqueur, qui envisageait nettement les questions, et ne cédait point aux charmes de l'enthousiasme. Les gens de la côte sont toujours plus modernes que les hommes de l'intérieur, et surtout que les montagnards.

Mais la transformation que j'ai signalée a des causes fort générales, et sans renoncer aux explications précédentes, on doit les mettre au deuxième plan. Ce qu'il faut ici dire et répéter c'est que le sublime étant naturel aux peuples enfants, ne doit pas l'être à ceux qui vieillissent. Les choses paraissent moins grandes quand on les connaît mieux, car d'abord elles sont réellement assez médiocres, en outre, l'analyse qui distingue les parties rompt l'cfTet de l'ensemble, et celui qui embrasse un objet cesse de s'humilier devant lui.

Quelques considérations de littérature comparée élargiront, et sur certains points limiteront la portée de ces remarques. L'altération qui s'est produite entre l'Iliade et l'Odyssée reparaît ailleurs et s'explique de même. Qu'on se rappelle le mot fameux sur Eschyle et Kuripide, l'un peignant

les hommes plus grands que nature, l'autre les donnant pour ce qu'ils sont. Cette phrase résume assez exactement les paragraphes qui précèdent, et Ton ne ferait point tort à Taède de l'Odyssée et disant qu'il a quelques caractères euripidéens. Et cette formule peut s'appliquer a des époques très différentes. Elle est vraie de la tragédie française, et sauf quelques réserves, elle marque assez bien le rapport antithétique de Corneille et de Racine.

Cette conclusion soulève une didiculté inattendue. Si les genres reproduisent en miniature le mouvement de l'esprit humain, il suit de la que chez une seule nation l'histoire semble recommencer plusieurs fois. A certains égards, le plus ancien des tragiques sera logiquement antérieur au plus jeune des épiques, bien qu'en fait Eschyle écrive au V* siècle, et l'auteur de l'Odyssée au viii**.

Ce fait paradoxal a pour cause qu'un groupe d'œuvres ne renferme point toute la pensée du peuple. Il en détache un ensemble de représentations qui appellent d'autres représentations, suivant les lois psychologiques. Ce système se transforme donc rapidement, grâce à la netteté des éléments qu'il contient, et à l'attention qui porte sur elles. Mais, tout autour de cette zone brillante, l'intelligence moins agile, la sensibilité moins délicate, restent endormies. Un jour vient où l'on abandonne sa formule esthétique. Une autre apparaissant met en jeu d'autres associations mentales. Elle est donc archaïque à son début, car elles n'ont point changé aussi vite que les premières. Puis la série des métamorphoses reprend son cours, et l'histoire littéraire compte un chapitre de plus, avec un plan analogue et les mêmes paragraphes.

Ceci nous permet, je crois, de mieux comprendre l'évolution de l'épopée et son rapport avec celle de la tragédie.

L'émotion du sublime étant peu familière à l'auteur, il en cherche d'autres, et surtout les émotions tendres. Mais il est une tendresse plus captivante, plus douce, plus enveloppante que les autres, l'amour. Ce sentiment, appuyé sur

un instinct physiologique qui lui donne de la force, le dépasse pourtant, et le fait presque disparaître, sous la foule des associations mentales. On connaît la fameuse analyse de Spencer, et Ton en peut conclure par quelles fibres déliées et tenaces Tamour tient au cœur des hommes. Du reste, Tattrait sexuel, comme l'art, va naturellement vers la beauté.

Aussi les femmes, ce qu'elles éprouvent, ce qu'elles inspirent, occupent bien souvent le poète de l'Odyssée. La seule divinité qui se mêle à l'action est une déesse, qui conserve malgré sa grandeur les grâces féminines. A côté d'Ulysse, les deux personnages qui comptent vraiment, sont Pénélope et Nausicaa, et le chef-d'œuvre de toute l'épopée est peutêtre ce chant VP, où revit la candeur délicate et noble d'une jeune fille.

Il y a dans ces passages plus que le penchant naturel d'un homme voluptueux et tendre, habitant ce pays où naquirent les enchanteresses du v" et du iv* siècle. Cette façon de penser et de sentir était nécessaire à ce moment précis, puisqu'on l'observe de nouveau dans la tragédie d'Euripide, dans celle de Racine et peut-être même dans l'épopée française au début de la décadence. I/amour est la suprême ressource des genres et des littératures qui ont déjà un long passé. Après Taflaiblissement des grandes émotions sociales, il demeure ; individuel sans être égoïste, il permet à chacun de se chercher lui-même dans la personne du héros. A partir d'Alexandre, toute la poésie grecque est amoureuse, et si Ton juge mal une nation sur ses œuvres favorites, c'est qu'elles ne lui présentent point son portrait mais son rêve d'amour, généreux, sensuel, obscène quelquefois.

Le goût des inllnations tendres conduit souvent à la recherche du joli. Le joli exige, en effet, des choses immédiatement agréables, avant des dimensions assez faibles, n'éveillant aucune émotion violente, et ne provoquant aucune sensation d'effort. Tels sont les caractères d'une fleur, d une coupe ingénieusement ciselée, d'un pli sur une robe,

d'un édîGce gracieux dans sa petitesse. Quelques-uns de ces éléments esthétiques se retrouvent dans les êtres délicats qui sont l'objet du penchant sexuel. Sans doute, comme Tamour est une passion, il touche à la grandeur et peut s'élever jusqu'au sublime. Il y parvient dans le drame qui, par nature, cherche l'émotion vive. Mais le poème narratif se propose un autre but, c'est donc le joli que l'auteur de TOdyssce a sans cesse dans l'imagination et dans les yeux. Il l'atteint d'autant mieux qu'il est admirablement préparé h sa tâche. Car la matière épique étant déjà intellectualisée ne donne pas matière à de grandes émotions. De plus, la technique s'est perfectionnée par l'usage. On sait mieux comment conduire son esprit et sa parole. De là cet effet tout spécial d'aisance dans l'imitation, cette absence d'effort, ce liant, qu'on admire dans tous les arts parvenus à leur plein développement. C'est le ciseau de Praxitèle, qui caresse le marbre et le coupe d'un mouvement si sûr que l'argile aurait moins de souplesse entre les mains d'un potier. Cette perfection dans la grâce n'est point accordée à tous les écrivains d'une époque, ni même à toutes les parties d'un ouvrage. Mais si elle n'est point constante dans l'Odyssée, elle y atteint plusieurs fois sa plus complète expression. Qu'on relève le passage vraiment délicieux, où la fille d'Âlkinoos, conduisant Ulysse vers son père, rêveuse et troublée déjà, mais sans violence, arrête le héros devant les portes de la ville, et lui dit, avec une ingénuité royale : « Reste là pour éviter les commentaires, et suis le char, lentement, d'un peu loin. » Aussi caractéristique, et plus encore peut-être, car elle n'est point amoureuse, est la reconnaissance d'Ulysse, par son chien, qui expire devant lui. Ces vers charmants recèlent une émotion discrète et pénétrante. Par elle, le joli s'élève presque jusqu'à la beauté.

Le poète de rUiade n'est point spirituel, car l'esprit exige du raffinement. Tout être jeune, enfant ou sauvage, plaisante avec lourdeur et redoute l'ironie. Elle repose en effet sur le contradictoire; elle choque des représentations in-

88 LES l'OUMES IJTTI^UAIUES DE LA PENSl'.E GRECQUE

compatibles, Cléon, charcutier et conducteur du peuple, Praxinoa fondant la paix sur des bases inattendues, Dionysos endossant un costume déjeune élégant athénien. Or, bien qu'il existe dans les sociétés primitives quelques disparates, leur nombre est assez restreint, parce que les groupes sont homogènes et que partout dominent le traditionnalisme et la loi. Les charcutiers de Tyrinthe ne se glissaient point dans les conseils d'Agamemnon ; les Praxinoas mycéniennes filaient leur quenouille et obéissaient à leur mari; entre égaux les accoutrements étaient pareils, aucun ne semblait grotesque, et les dieux inspiraient trop de crainte révérentielle pour qu'on les alTublât d'un déguisement.

Autre aspect de l'idée précédente, quand le contradictoire apparaît, il échappe à l'observation des êtres simples. Une opinion dilTérente des choses mêmes, heurtant et critiquant le réel, exige un dédoublement trop complexe pour qu'on y parvienne tout de suite. Comment la liberté d'esprit percerait-elle sous la contrainte irrésistible de la tribu? L'on vit alors la vie des personnages qu'on représente. L'aède est Achille, Hector, Diomède, dans la mesure de ses moyens, et il ne trouve pas autour de lui les éléments d'une satire. Au contraire, quand une civilisation décline, tout est matière à railleries. Athènes, investie par les Spartiates, riait; Rome, aux derniers temps de la République, riait, comme riait la noblesse française avant la Révolution. Les critiques pullulent et sont les premiers atteints de la maladie qu'ils signalent ; les sarcasmes qu'ils croient régénérateurs contribuent à la faiblesse commune.

(^es époques d'éiiervemcnt et de fatigue semblent bien différentes du viiT siècle avant notre ère. Et cependant alors, une civilisation recommence, une autre finit. Le monde héroïque se disloque, et la peinture fort vivante que renferme le. début de TOdyssée, est le signe manifeste d'une crise, qui détruira la féodalité primitive au profit de la cité. De plus, la poésie narrative elle-même en vient à la phase des harmonies dissonantes. Ces personnages si longtemps

tenus sous le regard de Taède, et vus à travers une psychologie plus attentive, révèlent quelques secrètes contradictions de leur nature ; Ulysse, habile dans riltade, sera décevant et madré. L'on découvrira qu'un mensonge, après tout blâmable, peut avoir le charme d'une œuvre d'art, et Pallas, la déesse chaste et belliqueuse, opposera gaîmenl la personne vraie de son élève et Têtre apocryphe qu'il s'efTorce de revêtir. Rapprochements délicats et prestement indiqués, qui sont relativement faciles, quand la technique très souple permet à Taède l'usage des sous-entendus. On se rappelle nécessairement que le drame hellénique ou français, au moment de sa plénitude, laissa libre cours a Tesprit d'Euripide et de Racine, et peut-être Taflina.

Cette esthétique souriante n'est guère dans l'Odyssée que l'esthétique de la tromperie. De ce fait, remarqué souvent, on donne cette explication que les Grecs, gens du midi et nourris de mythes extraordinaires, eurent des complaisances pour la demi-vérité. Ces remarques sont justes, mais un point qui surprend est que cet amour de l'illusion pour elle-même, sans visées pratiques, est surtout manifeste dans la poésie narrative. Je crois que Tauteur traite avec indulgence une faiblesse qui, chez lui, est presque un mérite professionnel. A la longue, il a vu qu'il avait pour métier de bien mentir, il se réjouit de se mirer dans les belles figures de la légende, Pallas ou Ulysse lui inspirent un sentiment fraternel. Eux aussi pourraient faire des hexamètres et tenir la phorminx.

L'Odyssée, plus encore que spirituelle, est amusante, mais pour d'autres raisons. L'esprit appartient aux civilisés, l'amusement aux jeunes, et nous savons que ce plaisir rapide, sans retentissement profond, et tout entier de surface, trouve un aliment naturel dans la verve fantaisiste des contes. C'est là que l'aède a largement puisé. C^uand il nous promène de prodige en merveille, qu'il nous décrit les gouffres qui avalent et rendent l'eau, les tempêtes enfermées dans un sac, les géants, les monstres à têtes multiples, il

n'est pas le successeur de rhomme inspiré qui chanta la colère d'Achille. 11 suit une tradition peut-être antérieure, en tout cas différente.

Moins sérieux^ cet art est aussi plus raffiné. La construction du poème, avec le début in médias res, les explications qui viennent ensuite, les doux récits enlacés l'un dans Tautre, trahit l'application et le calcul. Cette habitude d'enchevêtrer les narrations est du reste familière aux diseurs d'histoires merveilleuses, elle rend quelquefois difficile la lecture des Mille et une Nuits. Toutefois chez l'auteur ionien la complication fut amenée surtout par la marche du temps. L'on voulut innover et enrichir le plan très simple et très direct de l'Iliade. Tentative facile, car l'usage avait assoupli les procédés esthétiques ; les premières œuvres avaient donné .lieu à des idées, et cette matière poétique devenait maniable.

Cependant la transformation n'était pas de tout point avantageuse. Déjà dans l'Odyssée apparaissent quelques signes avant-coureurs du déclin. Elle a cet épanouissement, cette souplesse, cet exquis et inquiétant arôme des fleurs qui vont bientôt, feuille ii feuille, tomber dans le gazon.

Examinons rapidement ces symptômes. J'en dégagerai mieux la signification, et j'en chercherai la cause, h propos de l'épopée cyclique, où ils sont désolants de netteté.

Dans le poème ionien, la vigueur créatrice a diminué. Relisons l'Iliade : les scènes capllal-es y sont admirables d'abord, et de plus très di/féren/es^ bien que le milieu ne change [)as. En outre elles se renforcent et s'appellent. Malgré toutes les faiblesses d'un primitif qui compose difficilement, les points essentiels de l'intrigue ne peuvent être déplacés. Au contraire, les Lestrygons, Nausicaa, Circé, Calypso, les Cyclopes arriveraient sans grave inconvénient l'un il la place do l'autre. Moins organique, l'ensemble paraît |)lus extraordinaire, au fond il ne l'est pas autant. \ enons-en au détail, plaçons-nous au point culminant de l'œuvre : le roi d'Ithaque rentre chez lui avec son fils, et

retrouve sa femme au milieu des prétendants. Certes, Faède a tiré de ce thème des eflFets merveilleux ; il y aurait injustice et puérilité à lui demander davantage ; mais avec de tels éléments dramatiques, amour paternel, fidélité conjugale, orgueil et rages étouffées du maître qu'on oublie, insolence, inquiétude et bientôt épouvante des usurpateurs, le poète de la colère aurait su faire jaillir des beautés encore plus éclatantes, opposer plus fortement les caractères, grouper les personnages en tableaux mieux dessinés. Poussons le parallèle jusqu'au bout. Les deux épopées finies, les Grecs éprouvèrent le désir de les allonger. PourTIliade, on imagina l'entrevue d'Achille et de Priam, qui est fort belle, pour l'Odyssée, l'on se contenta du médiocre chantxxiv®.

Un art qui languit trahit sa faiblesse par deux symptômes, le procédé et la manière. Le procédé consiste à reproduire une invention, en y changeant le moins possible. La manière s'efforce d'atteindre au nouveau, et n'obtient que l'étrange. C'est elle qui sévit quand toute une littérature s'épuise, car la personnalité grandissant, les auteurs craignent par-dessus tout le nom de copistes. On n'en est pas encore là au vu" siècle. Ainsi l'Odyssée ne pèche-t-elle que par le procédé. Calypso n'est point sans analogie avec Circé, et bien que les deux séductrices soient charmantes, elles ne gagnent point à ce rapprochement.

On nous fera peut-être cette objection que le procédé, ou plutôt l'imitation était d'un emploi fréquent avant l'Iliade, car l'aède préhomérique n'a presque rien d'individuel. Mais il n'est pas inconcevable que la jeunesse et la décrépitude aient quelques analogies. Quand elle monte, puis s'abaisse, une courbe passe par des points correspondants.

Du reste si l'on imite beaucoup au début et à la fin de l'évolution, ces deux imitations ne se ressemblent guère. L'une a pour cause l'influence de la pensée commune, l'autre tient à l'affaiblissement de l'imagination. L'une est acceptée sans peine et presque toujours inconsciente, l'autre n'est

qu'un pis aller, on y recourt à contre-cœur, et Ton cherche vainement à s'en affranchir. C'est pourquoi Ton tombe alors dans la manière, défaut inconnu aux poètes primitifs.

Les derniers versiGcateurs qui complétèrent FOdyssée n'encourent point encore ce dernier reproche. Mais s'ils ne sont pas maniérés, on devine que leurs successeurs immé* diats le seront. Et déjà même dans Tépopée quelques passages nous inspirent de l'inquiétude. Quand les bœufs da Soleil sont égorgés, que les rôtis fumants hurlent autour des broches, et que les peaux rampent sur l'herbe, Ton s'aperçoit que le poète plaque les couleurs, et ces vers nous remettent en mémoire les prestiges bizarres qu'Euripide appela au secours de la tragédie défaillante.

L'Odyssée est donc une œuvre très complexe. Elle nous a permis d'étudier: 1** le croisement de deux genres, do conte et de Tépopée ; 2" l'épanouissement de la poésie narrative ; 3** le commencement de sa déchéance. La Théogonie» les "Epya y,al il;|Jt.£fa'., les hymnes homériques ont une importance bien moindre, et des trois questions que j'ai indiquées ils ne soulèvent que la première.

Nous avons dans la Théogonie Tunion du mythe et de l'épopée. La légende est coulée dans le moule de la poésie narrative. 11 semble a priori que cette adaptation ne présente aucune difliculté, puisque l'aventure divine prend d'elle-même la forme du récit. Cependant une conclusion immédiate serait aventureuse : nous avons déjà rencontré au début de ce chapitre une question analogue, et j'ai soutenu qu'entre le mythe cl Tépopée les ressemblances n'étaient pas totales. Les divergences restent donc possibles, en fait elles n'ont pas manqué.

La (nsiou de la musique et de la parole n'est plus aussi intime daiis la Théogonie que dans l'Iliade. Nulle part, Taède ne mentionne sa phorminx, et au contraire il dit en propres termes ([ue les Muses lui ont remis une tige d'olivier toujours verdoyant, (^e rameau c'est le sceptre que portent les hérauts dans l'assemblée héroïque, c'est le bâton

LA POÉSIE NARUATIVE \y^

tenu par le rhapsode. I/artlste est donc maintenant un déclamateur, il module ses vers, mais il ne les chante plus. Un progrès est fait dans la séparation de la mélodie et de la phrase rythmée. II est d6 sans doute à la prédominance toujours croissante de l'élément intellectuel, c'est-à-dire verbal. Et le changement fut d'autant plus rapide que Tauteur de la Théogonie avait des prétentions scientifiques.

L'hexamètre ayant conquis son indépendance aspire à s'élargir et à se déployer. Ce résultat est obtenu au moyen de la strophe. Elle est encore bien vague dans son contour, tantôt cinq, tantôt trois vers, tantôt des séries monostiques. De là vient la double erreur de ceux qui refusent d'apercevoir ces ensembles, et de ceux qui les réduisent à des schèmcs trop définis. Ici comme toujours, l'agrégat confus et plastique précéda le système coordonné :

Quelques critiques, voyant ces pauses revenir à intervalles presque réguliers, pensent que le poète s'arrête parce que son haleine, trop courte, s'épuise promptement. L'esprit marche par à-coups, et la Théogonie n'étant plus une simple narration, mais une synthèse, l'auteur pour serrer sa pensée doit s'y reprendre à plusieurs fois.

Cette conjecture a de l'exactitude. Mais la strophe existait depuis longtemps. Les odes ayant un refrain, sa répétition scinda la masse des formules liturgiques. Tout ce qui n'était pas le refrain devint la strophe. Cette invention une fois faite ne pouvait que se maintenir et se répandre. Car elle présentait beaucoup d'avantages. Le -récitatif ayant des parties accompagnait fort exactement les mouvements des choreutes. En second lieu le retour espéré de phrases à peu près égales procurait aux auditeurs et aux exécutants le plaisir de la symétrie. De plus les chanteurs reprenaient mieux leur élan après les intervalles de silence, et cette montée par saccades, ou, si l'on veut, par larges battements d'ailes convenait admirablement au genre lyrique. Car l'émotion n'est pas analytique comme l'entendement. Des notions peuvent s'enchaîner et se développer en série liné-

94 LES FORMES LITTÉRAIRES DE LA PENSfiE GRECQUE

aire. Les sentiments arrivent et nous enlèvent tout d*ao coup, à grandes ondes.

L'invocation rituelle comportant des strophes, cette division se transmit sans peine à la Théogoine, car ce poème était religieux. Il a même tant d^aflînités avec la prière qa'il en contient un certain nombre, et qu'il commence par deux hymnes entrelaces.

La religion, tel fut non seulement le sujet, mais rinspiration de Touvrage. Il est scientifique, et beaucoup plus que l'Iliade et TOdyssée. Il contient la plus haute et la plus profonde des sciences, et dès les premiers vers Taède compare ce qu'il tente aux essais des chanteurs ioniens, et s'écrie par la voix des Muses :

Si nous disons le mensonge, nous disons aussi la vérité.

C'est la contre-partie et la revanche du silence haineux que le poète de la colère garde sur les prêtres et les haruspices.

Cet orgueil est-il légitime ? Que va faire l'auteur de la Théogonie ?

Son travail parait d'abord n'être qu'une compilation, une mise au net des légendes éparses. C'est l'histoire divine, de UK^nie qu'on aura bientôt l'histoire humaine, dans le cycle narratif du vui" siècle. Mais l'agencement des personnes et des aventures célestes est beaucoup plus simple et plus parfait que le roman guerrier des llomérides. Tandis que la fable héroï([ue ne formera qu'un ensemble diffus et inconsistant, la fable surhumaine, complète et cohérente, remplit exactiMiient la Théogonie, [/importance du sujet a soutenu l'attention de l'auteur, et l'a empoché de se perdre dans les é|)isodes. Il va droit au but, en homme qui sait les enchantements de la route et le péril de s'égarer. D'ailleurs, comme il n'est pas le successeur direct des grands aèdes ioniens, il ne se croit pas obljoré de les imiter en tout, et il s'accorde le droit d'abréger; il enferme en un millier de vers la quasiéternité d'une généalogie divine.

LA POÉSIE NARRATIVE î).*.

Ainsi met-il h leur place tous les habitants de FOlympe, et même il va chercher des personnages oubliés et dédaignés par les conteurs qui le précèdent. Typhon, Géryon, la Chimère, les Hécatonchires, tout ce cauchemar d'imaginations vigoureuses et enfantines, toutes ces figures épouvantables faites de têtes hurlantes, de bras armés, de regards flamboyants, tous ces monstres vomissant la flamme, ou unissant les écailles du dragon au corps souple de la vierge et aux crocs du fauve, avaient laissé indiflerents les hommes de la côte asiatique. Et cependant ces fantômes étaient bien grecs. Quelle qu'ait pu être la part des importations étrangères, nous savons que des intelligences encore naïves expriment la majesté du dieu par une simple addition de membres et d'organes. Le personnage céleste devient hideux pour sembler fort. Son visage grimace comme les masques que le guerrier prend avant de combattre.

Le sens esthétique afliné par la poésie narrative n'avait pas admis des représentations aussi diflormes, et nulle part Achille ne rencontre devant lui d'adversaire à cent visages et à vingt corps. Les poètes de Tépopée indienne n'ont pas toujours eu cette sobriété ; même en Grèce elle eût été inutile dans une œuvre plutôt scientifique. Et le passage est bien curieux, où le narrateur, rassemblant tous ces spectres, essaie d'expliquer leur laideur par la communauté d'origine, et tente d'esquisser une « tératologie céleste m.

Mais là n'est pas le véritable intérêt théorique du poème. Il renferme une mythologie assez rationnelle, juxtaposée à l'ancienne mythologie, et portant quelquefois sur des phénomènes identiques. Les révolutions de l'atmosphère interprétées par leurs analogies avec la vie humaine, et attribués à un seul personnage donnèrent au début une image très approximative du monde éthéré. Ces représentations s'assemblèrent autour de Zeus. Mais plus tard on voulut une théorie meilleure, d'autant que le mythe inclinait toujours à l'anthropomorphisme, et se détachait de la nature. On reprit donc l'agrégat de visions colorées qu'il contenait autrefois, et de

cette matière intellectuelle on fit un nouveau dieu, Ouranos. Comparé a Zeus il offre deux différences capitales : l"* il ressemble beaucoup moins à un homme ; 2^ il sylnbo* lise un, objet large et stable, qui servira de thème aux hjrpothèses des philosophes. Zeus est Taverse, le vent, et Féclair ; Ouranos est le ciel. La Théogonie nous atteste donc un progrès notable de Tesprit grec. Elle est vraiment dans certaines parties et malgré son titre une cosmogonie. Relisons les quelques vers consacrés par le poète à Chaos, Gaîa et Ouranos, et demandons-nous ce qui flottait dans sa mémoire, quand il composa ces hexamètres. Il découvre Tespace vide, un trou béant, sans bords, sans fond, (Chaos, de yiay.(i)). Dans le gouffre, et par une génération spontanée, la terre s'épaissit et s'organise, et limite une région ténébreuse, Tartare. Au-dessus est le ciel. La nuit précède le jour, qui naît en elle, et d'elle, c'est le milien obscur dont la vibration fait la lumière. Ces phénomènes physiques sont encore revêtus d'apparences humaines, mais la figure du dieu est beaucoup plus vague. Il tend à s*évanouir, et bientôt ne sera qu'une puissance naturelle.

La Théogonie est donc une Genèse hellénique. Elle a moins de beauté peut-être que les versets de la Bible, mais elle manifeste une intelligence bien pénétrante et bien riche. Jéhovah façonne le monde. Il le domine et reste en dehors de lui. Au contraire pour les Grecs la force vitale est immanente aux choses. Elle se développe donc avec continuité, l'univers n'est pas immobile, et une (ois donné, comme celui des Hébreux. Il suit une marche régulière, et cette notion nous présente h Tétat amorphe deux théories de la plus grande portée, renchaînement des effets et des causes, le déploiement dos phénomènes dans le Devenir.

La Théogonie renferme encore une troisième série de créations mythiques, les personnifications. Certains modes de Tactivité mentale ou sociale, la Paix, la Violence, Erîs, Némésis, sont incarnés en des figures surhumaines. Ce procédé, détestable aux époques de décadence, n'est guère

alors qu'une machine poétique ; Ton croit par lui ennoblir des abstractions, qui sont familières à tout le monde, puisque l'analyse est d'usage commun. Mais au viii° siècle, la tentative dénote une vraie puissance intellectuelle, le symbolisme n'est pas encore un jeu, mais une explication. Explication qui paraît toute métaphorique. La Nuit enfante la Mort, la Parque, et la Mort, la Fraude, la Volupté, la Vieillesse, Éris. Pourquoi cette filiation? — Parce que la noirceur des ombres a du rapport avec les événements fâcheux, et les passions funestes. Mais il ne faut pas croire que ces enfantillages n'aient point de conséquence. La métaphore n'est pas toujours en dehors des choses et ajoutée à elles comme un ornement ; le concret enveloppe l'abstrait, et ils se tiennent tous deux par des liens internes et nécessaires. Approfondie, élargie, commentée, la généalogie précédente donnera cette idée, que les ténèbres et le mal sont de même essence, car ils ont pour cause le désordre ; et la clarté comme le bien viennent d'une harmonie entre les mouvements ou les tendances.

Toutefois, que cette doctrine est encore loin de nous ! Elle est sacerdotale et formaliste, aussi prend-elle aisément la forme d'un commentaire, d'une annotation à un texte sacré. Mais le texte n'est ici que l'épithète divine, fixée par la tradition et imposée par le groupe social. Entre divers passages je choisis le plus significatif.

Les dieux et les hommes appellent cette divinité Aphrodite, parce qu'elle fut nourrie de l'écume des mers : Cylhéréc, |)arcc qu'elle aborda Gythère ; Cyprigénie, parce qu'elle arriva dans Gyprc environnée de flots, et Philomédée, parce que c'est d'un organe générateur qu'elle reçut la vie.

Nous avons ici en germe ce qui dans une autre civilisation et avec d'autres habitudes produira le Talmud.

Un poème fait pour la doctrine semble ne pas avoir besoin du charme esthétique ; mais l'auteur, ou si Ton veut un de ses successeurs immédiats, comme prévoyant notre doute, a

OVVRÉ. 7

pris soin de le dissiper, a Près des Muses, dit-il, se tiennent les Grâces et Himéros, dans les festins, où leur bouche, épanchant une aimable mélodie, chante les lois de l'univers et les fonctions respectables des dieux. »

Les derniers mots désignent clairement la Théogonie, les premiers annoncent qu'elle a pour but, non seulement Futilité, mais Tagrément. Nous avons dépassé le stade où la mythologie était magnifique, par hasard, et à Tinsu des croyants. Ce progrès est dû au prestige de Tépopée. Son éclat était si vif que chacun voulait suivre l'exemple des aèdes ioniens, et Ton tenait d^autant plus à captiver Tauditeur, que le plaisir servait à mieux faire accueillir renseignement.

D'ailleurs ici renseignement et le plaisir ont tant de rapports qu'on n'arrive point à les séparer. Chez le narrateur sacré, tout vient de ses doctrines, jusqu'à la beauté de ses vers. La Théogonie est grande, parce que ses auteurs sont des dieux et parce que la succession de leurs généalogies embrasse l'histoireuniverselle. L'absence voulue de tout détail amusant, cette austérité, qui conKno parfois à la sécheresse, attestent le sérieux de l'exégèle, et nous communiquent le sentiment d'un spectateur qui découvre la genèse de l'univers. De plus comme la pensée de l'auteur est cohérente, elle donne une impression de plénitude, et ce mérite s'étend jusqu'à l'œuvre, malgré les gaucheries et les incertitudes de l'exécution.

Ces éléments esthétiques, émotifs ou intellectuels, sont d'un ordre très élevé, et ils exigent pour être conçus un tel effort d'abstraction, qu'on se demande s'il fut accompli par l'écrivain. A vrai dire je ne suppose pas que sur les points essentiels il ait vu clair. Ce qui fait de la Théogonie une œuvre d'art, se confondait pour lui avec l'intérêt scientifique du sujet. Pourtant cet homme n'ignorait pas qu'il était poète. Mais il croyait sans doute avoir droit à ce titre, parce qu'il connaissait les rythmes et les cadences. Dans le passage cité précédemment, il vante surtout l'excellence de ses mélodies.

Les dessins musicaux sont choses qu'on aperçoit de bonne heure; ils confèrent à ceux qui savent les reproduire une évidente supériorité, et c'est pourquoi, lorsqu'on versifie, Ton revendique longtemps, et même à tort, le nom de chanteur.

Qu'il y eut là quelque raideur mentale, j'en conviendrai sans peine, mais elle eut des conséquences heureuses, en retenant le narrateur liturgique sur la pente de l'imitation. Il aurait pu appliquer aux légendes cosmologiques les conventions de l'épopée, employer les harangues, les causeries, les descriptions. A cette date beaucoup de gens traitèrent ainsi le mythe. Et ils étaient excusables puisque les personnages surhumains s'humanisaient toujours davantage. Le dieu n'était plus qu'un héros, et bientôt plus qu'un Grec du viii* siècle. L'aède qui dans l'Odyssée retrace les aventures d'Ares et d'Aphrodite, ou celui qui raconte la provoquante visite de Cypris à Anchise, dépeignent l'Immortelle sous les traits d'une hétaïre milésienne. Arrivé au terme logique de son développement, l'anthopomorphisme se compromettait par l'exagération de son principe, et devenait un jeu charmant. Mais de même qu'on avait alors deux mythologies, on avait deux façons de présenter le récit mythologique, l'unegrave, religieuse, scientifique et belle par surcroît, l'autre légère et amusante. Entre les deux manières, le poète de la Théogonie sut choisir.

Cette œuvre forte et pleine est bien différente des "Epyx xai V);i.ipai. Celui qui les composa, réalisa ce paradoxe d'écrire une sorte d'épopée, bien qu'il fut le contraire d'un épique. Malgré son éducation littéraire et son aptitude à versifier, il est avant tout un campagnard. Dure école que celle des champs, et qui n'enseigne pas, comme se l'imaginait Virgile, la pensée pure et la rêverie somnolente. L'agriculture a peut-être cette influence sur les citadins, mais l'homme de labour est avant tout un traditionnel, car rien ne change autour de lui, un calculateur, parce qu'il prépare longuement l'échéance lointaine de sa récolte, un avare, parce que la nature n'est point libérale, un vaillant que la pluie trempe

100 LES FORMKS LIÏTÉRVIRES DE L.\ PENSKE GRECQUE

et que le soleil durcit. Les notions qu'il recueille sont immédiatement nécessaires et ne se fondent point. L'intelligence reste discontinue, profonde (par effort d'attention), plutôt que large, réaliste, rarement amusée. L'expression naturelle de cette sagesse est Taphorisme détaché, le dicton, et elle ne possède en rien la fluidité majestueuse du récit héroïque. La narration ionienne s'adaptant h ces proverbes, est comme un manteau sur un corps sec, et laisse percer Tossature. D'ailleurs la collection, hétérogène par essence, admet en elle une extraordinaire variété d'éléments. Un discours au début, une leçon de morale à Perses, ou pour employer l'expression allemande, un chant d'exhortation, un Mahnlied, Puis jetés pèle-méle avec les conseils et les adages, des mythes, et une fable, celle du rossignol et de l'épervier.

De ces multiples éléments, les deux principaux sont le dicton et le développement continu, à structure épique. Et déjà, si l'on envisage le poème par le dehors, on observe la combinaison de ces deux influences. Le mètre est dactylique comme dans Tlliade et dans l'Odyssée, mais sans accompagnement musical, fi'aède devait renoncer à la cithare, car le proverbe se dit et ne se chante pas. Mais il a en échange une cadence particulière, qui est encore visible dans les EpYa. L'eH'et rythmique est souvent obtenu par le redoublement et l'opposition des mots. En voici quelques exemples pris au hasard :

Tu dois cliérir qui te cliérit, donner h qui te donne, ne rien donner à qui ne te donne rien, visiter qui te visite.

La libéralité est utile, la rapine est funeste et ne cause que la mort.

Sois nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures et nu quand tu moissonnes.

L'aurore accomplit le tiers de l'ouvrage, l'aurore accélère le voyage et avance le travail, en chaque endroit l'aurore dès qu'elle se montre, met les hommes en route et place les bœufs sous le joug.

De toute évidence l'auteur des "Epva croit avoir des vues

LA POÉSIE NAURATIVE 101

scientiBqucs. Mais ce n'est point assez dire. Son œuvre contient non seulement une doctrine mais une technique et par là elle se rattache étroitement au dicton. On peut sans peine en tirer un traité de culture, un petit manuel de navigation et un calendrier. Ce calendrier est la chose la plus extraordinaire. Tout s'y rattache h cette idée que les jours et les diverses heures d'une journée ont une vertu propre, bonne ou mauvaise, propice à certains actes, défavorable aux autres. La cause de cette croyance est que dans une imagination très jeune, les moments de la durée prennent une nature concrète et deviennent des êtres. Du même genre est la superstition des chiffres fatidiques: elle apparaît çà et là.

Qu'un esclave de quarante ans accompagne les bœufs, après avoir mangé en huit bouchées un pain partagé en quatre parties...

Façonne un mortier de trois pieds, un pilon de trois coudées et un essieu de sept pieds... Taille ensuite un maillet de huit pieds et arrondis une jante de trois palmes, pour un char qui en aura dix...

On sent que l'homme vénère la série des nombres et le tableau des mois ; dans ces sèches notions il voit un principe organisateur, et jouit de la clarté qui commence à luire sur le monde. Les conseils relatifs au labourage et à la vendange se ramènent eux aussi à un calendrier. Il s'agit de fixer une coïncidence entre un instant et un travail. Seulement ici la science est beaucoup moins rituelle. L'occasion à choisir est indiquée par certains signes extérieurs, souvent empruntés aux phénomènes naturels et à l'état de la végétation.

Quand les feuillages tombent et que la sève s'arrête, c'est le moment d'abattre le bois...

Observe le temps où tu entendras le cri de la grue retentir du haut des nuages, c'est elle qui noiis dit de commencer le labour.

Remarque attentivement l'approche du printemps aux blanches fleurs et la saison des pKiies.

Cette chronologie de cultivateur avisé est exactement

102 LKS FORMKS IJTTERAlïlES DE LA PENSEE GRECQUE

celle que reprendra plus tard Thucydide. Elle atteste déjà Teffort d'un esprit court mais lucide, qui parfois rejette la fantasmagorie arithmétique, et s'appuie seulement sur ce qu'il connaît.

Un trait bien curieux de cette science est qu'elle se cache, et répugne à se révéler entièrement. Cette dissimulation est naturelle aux demi-civilisés. Ils procèdent par allusions et par énigmes. Cette habitude très générale me paraît avoir plusieurs causes, bizarrement enchevêtrées. L'usage des métaphores est nécessaire aux primitifs. Mais chez des hommes moins obsédés par les images, cette figure à la longue paraît surprenante et mystérieuse. Elle n'est point abandonnée pour ce motif, bien au contraire, et la maxime est jugée précieuse, n'étant pas d'apparence banale. Car les gens peu cultivés établissent une relation entre les ténèbres et la profondeur, et si le maître est diflicilement compris, il domine d'autant mieux ses élèves et leur inspire confiance. Une recette de physionomie bizarre semble très ancienne, et par suite vénérable. Du reste, les maximes à peu près inintelligihios participent h la nature divine des oracles, et, pour finir, les observations utiles étant alors un gage de puissance, on les transmet avec parcimonie.

Le pauvre n'est pas toujours malheureux. Remarque judicieuse, mais la reconnaîtrions-nous sous ce déguisement ?

La iiioilié vaut souvent mieux (jne le tout, et Ton a grand avantage à se nourrir de mauves et d'asphodèles.

Qu'un paysan se courbe et se tasse pendant l'hiver, l'aède nous dira quil imite par son allure riiomme à trois pieds.

Fa dans la conclusion du livre arrive cette surprenante défense.

Durant le l'eslin des dieux ne sépare jamais le sec du vert, en tail^ lant avec un fer noir la tige aux cinq rameaux.

Cela signifie qu'on ne doit point se couper les ongles au moment d'un sacrifice.

La prescription est aussi archaïque de forme que d'aspect.

Parfois la tentative scientifique du poète est plus heureuse. Mais les parties vraiment explicatives de l'œuvre sont les mythes, car le mythe est la pierre d'attente où s'appuieront dans l'avenir les constructions spéculatives. La légende de Pandore, et celle des âges sont inspirées du même sentiment que la Théogonie, avec cette différence qu'elles se rapportent strictement a l'humanité. En nous racontant la naissance de l'enchanteresse aux charmes irrésistibles et funestes, l'aède prétend nous expliquer l'origine de la douleur et de la misère morale, et si la solution donnée au problème est puérile, il a fallu déjà de la vigueur et de l'audace pour le soulever. La conception des six grandes périodes ébauche une philosophie de l'histoire. L'auteur embrasse d'un seul regard la fable héroïque, dont l'Iliade et rOdyssée n'exposent qu'une faible partie, et de cet ensemble il fait un épisode dans le drame douloureux de notre déchéance.

Seulement les facultés logiques sont encore peu exercées, et le poète, à son insu, obéit aux convenances esthétiques. L'idée première, dans le mythe des âges, est obscurcie par son développement. Au Heu que tout aille de mal en pis, les diverses époques se succèdent suivant une loi de contraste et d'opposition plastique. Dans l'âge d'or, règne la force heureuse, dans Tâge d'argent la faiblesse, dans l'âge d'airain la violence déchaînée, dans l'âge des héros, la vaillance vertueuse et raisonnable, à l'époque actuelle le vice et la folie.

En outre le métal choisi comme symbole éclaire et colore tout de son reflet. Les enfants-vieillards de la deuxième race ont la pâleur blême de l'argent, et sa mollesse. Les hommes d'airain qui viennent ensuite façonnent le bronze, habitent des palais en bronze, s'égorgent avec des armes de bronze. (N'est-ce point là quelque lointain ressouvenir de la période mycénienne ?) Les modernes ressemblent au fer, parce qu'ils sont durs, qu^ils travaillent et se gâtent

104 LES FOHMFS IJTTÈUAIHES DE L\ PENSÉE GRECQUE

facilement. L'heure est arrivée, de la rouille, des blessures incurables et des socs qui peinent dans le guéret.

Cette vision est bien d*un artiste, et Tauteur des "EpY* ^* trop lucide pour s'y tromper. Dans Tapologue de l'épervier, il se représente comme un rossignol au gosier sonore^ aux accents harmonieux ; et puisque les Grecs un peu plus tard ont opposé Homère et Hésiode, et imaginé la fable de leur rivalité littéraire, c'est qu'entre les deux hommes îU croyaient découvrir quelque analogie.

Mais si le charme de l'œuvre est indiscutable, elle entre diilicilement dans les catégories des esthéticiens. Trouvonsnous ici la peinture d'objets ou de situations agréables? — Une fois peut-être. Tous les critiques connaissent et citent le joli passage où le cultivateur, pendant la canicule, à l'ombre d'un rocher, boit le lait des chèvres qui ne nourrissent plus, et mange un gâteau de fromage. Mais ce développement est unique, et d'ordinaire Tinspiration du poète paysan n'a rien de voluptueux. 11 songe sans relâche aux morsures du froid, aux dures besognes, aux étés pesants. Et cette souflrancc ne fait point jaillir l'émotion. Même quand il déroule la chaîne de malheurs qui nous accable et qui va s'alourdissant à chaque âge révolu, jamais un sentiment un peu large ne pénètre cette àme dure, jamais elle ne frémit de cette compassion que Virgile étend sur l'humanité. Ainsi, quoique son intelligence soit profonde, Hésiode n'arrive presque jamais à la grandeur, et il faut un effort pour la reconnaître dans le mythe des six périodes et celui de Pandore. Une fois seulement le vieux Béotien, gagné par l'exemple de l'épopée, a voulu se hausser jusqu'au sublime de l'Iliade.

Los ulacos (lanfj^onHiscs couMTiit la campagne, lorsque dans la Tliraco. nonrrico drs rhovaux, l'impétneux Borée agite de son sounie los llols (le la \as(e hum-; la Icne et les bois en mugissent, cl, décliaîué sur la Icrrc féconde, il (h'racinc au loin dans les gorges des inonla^nos \v^ chênes à la liaule clievolure et les énormes sapins, en faisant crier les immenses forets dans toute leur étendue.

Mais ces vers de couleur violente et de contour plutôt indécis me semblent avoir les défauts caractéristiques de la manière et du procédé. La description n'est pas apocryphe, car elle s'achève par quelques hexamètres d'une saveur tout hésiodique. C'est donc bien le poète original qui méconnaît la mesure de ses forces.

Ferons-nous remarquer l'incohérence de la composition ? Elle était inévitable, car l'auteur n'a point eu h lutter uniquement contre la difficulté d'enchaîner des notions abstraites. Ces idées prises dans le moule du proverbe ne pouvaient s'agencer aisément, et l'on comprend que la transition la meilleure du livre soit :

Si tu veux je te ferai un autre récit, plein de sagesse et d*utilité.

ou :

Maintenant je raconterai aux rois une fable.

Quels sont alors les mérites de cette œuvre ?

D'abord une extrême justesse de perception. Si l'écrivain ne décrit presque jamais un paysage, il en distingue promptement tous les détails, le chardon qui fleurit, la cigale qui épanche sa douce voix en agitant les ailes, le limaçon qui fuyant les Pléiades grimpe de la terre sur les arbres. Quelquefois un seul trait dessine une scène campagnarde.

11 est aisé de dire: prètez-moi des bœufs et un chariot, mais il est aisé de répondre : mes bœufs sont occupés.

Ou encore :

Crains (pendant l'hiver) d*ètre réduit à presser d'une main amaigrie tes pieds gonflés par les jeunes.

Ces passages sont bien loin des envolées mythiques. Et cependant le voyant qui crée les dieux et le Béotien qui calcule et raisonne, appartiennent à la même race, et tous deux possèdent des qualités analogues. Leur intelligence est pleine de notions colorées. Chez les fidèles les représentations, très nombreuses, s'agrègent et s'appellent suivant des convenances esthétiques, elles prennent plus de no-

106 LKS FOKMEîS LITïKKVmES DE L.V PENSEE GRECQUE

blesse, mais elles perdent en précision, car Timage n'a pas la texture forte et dense de Tidée. Le cultivateur grec aa contraire n'entasse pas les images. Aussitôt nées, elles entrent dans une formule et se figent. C'est ainsi qu'aux époques géologiques, des insectes furent couverts par une goutte de résine, et nous voyons aujourd'hui les attaches de leurs membres et les nervures de leurs ailes emprisonnées dans un morceau d'ambre.

Si Taède peint la nature, il se peint lui-même encore mieux, et il obtient ce résultat simplement, par la force des choses. Pour employer la phraséologie allemande l'épopée est un genre objectif. Sans disparaître tout à fait, le poète s'efface derrière ses héros. Mais quand on prononce un dicton, ou qu'on fait un discours, on parle pour soi, on exprime ses convictions, on cherche à les imposer. Les genres didactique et oratoire sont par conséquent subjectifs, et ils laissent une place beaucoup plus grande à l'individu. Ceci ne va pas contre la loi évolutive, car cet individu est encore étroitement rattaché au groupe social. 11 exprime la pensée du peuple, et ne diffère de ses compatriotes que par le talent et la force créatrice. Seulement c'est là une vérité que nous sommes toujours tentés de méconnaître , nous subissons une illusion d'opti([ue toute naturelle, car l'aède ionien s'absorbe en ses personnages, que nous avons encore sous les veux, et l'aède béotien est Tinterprète d'une foule qui n'a laissé aucun souvenir.

De là suit que le caractère d'Hésiode se présente h nous en plein relief, b^ntre tous les hommes de l'antiquité, il en est peu qui nous fassent une impression aussi nette. On évoque sans peine ce paysan avisé, grondeur, dévot, sentencieux, honnête, égoïste et remuant. 11 est lui même le pers(»nnage d'un petit drame, souvent comique et toujours intéressant, qui commence dès la première page par l'apostrophe brusque à Perses, et qui ne s'achève qu'aux derniers vers avec une phrase sincère et peu modeste, sur la valeur de son enseignement.

Ce portrait nous enchante par son exactitude. Suivant le mot des esthéticiens, c'est une imitation adroite, quoique involontaire. Mais il nous touche encore pour d'autres raisons. Il y a des gens ennuyeux ou antipathiques, qu'on peut, d'après une locution vulgaire, voir en peinture, mais pas autrement. Hésiode n'est point de ces gens-là, et son image doit beaucoup de son agrément au charme du modèle. Nous aurions encore plaisir à rencontrer le Béotien dans la forge d'Ascra, ou dans la lesché brûlante, bien qu'il n'aimât guère à s'y attarder, en homme qui redoute les propos et ménage les instants. Et je ne doute pas qu'il nous eût ravi, comme il nous ravit encore. II nous ressemble, parce qu'il est plein de défauts, il nous plaît par sa valeur morale et son intelligence avisée, il nous donne le sentiment de la vie parce qu'il est toujours en mouvement, il nous amuse par les soubresauts de sa logique, et l'importance qu'il met à toutes choses. Ecoutez-le s'écrier :

Tel, riche en imagination, parle de construire im chariot. L'insensé, il ignore que pour construire un chariot, il faut cent pièces de bois. Il aurait dû y songer plus tôt, et se munir des matériaux nécessaires.

L'on sourit, mais bientôt cette conviction nous gagne, car elle est toujours communicative. Nous croyons à l'importance de ce qu'on nous enseigne, et nous l'accueillons d'autant mieux. Et voici un phénomène psychologique bien piquant. Les petites descriptions que j'analysais tout a l'heure prennent beaucoup plus de netteté, parce quon les voit se faircy on suit les images entrant dans la mémoire du poète, on se met en perpétuelle communication avec la nature, comme il fait, quand il se promène l'esprit alerte et l'œil au guet :

En parcourant la montagne et la plaine, si tu découvres un manche d'yeuse, ap[)orte-le chez toi, c'est l'instrument le plus solide pour servir au labourage.

Du même coup nos souvenirs se réveillent, se colorent et

lOvS LES FORMES 1JTTI':HVII\E8 DE LA PENSÉE GRECQUE

embellissent les antiques hexamètres. On se retrouve campagnard en lisant les "Epya. Sans doute c'est bien là un effet ordinaire des créations artistiques. Elles valent par ce qu'elles suggèrent. Mais ici la suggestion est double. L'aède, qui nous donne des sensations, nous communique en outre sa faculté de sentir.

P^t, comme il s'incarne dans notre ame, on s'aperçoit à la longue qu'il nous touche de bien près. Cette âpre lutte pour l'existence, cette inquiétude du lendemain, cette continuelle tension des forces, cet avenir crépusculaire qui noircit, sontce là choses qu^on ait rencontrées seulement au ix* et aa viii" siècles, dans Ascra la béotienne,

misérable bourgade, affreuse Thiver, incommode Tété, désagréable toujours ?

L'histoire d'Hésiode devient l'histoire humaine ; prenant, et par malheur, une signification générale, elle atteint à la grandeur et à l'émotion. Ces mérites ne semblaient point être ceux du poète, et l'on ne peut dire qu'il arrive à ces hauteurs fréquemment et d'une allure aisée ; mais ici tout est surprise et détour : unissant le récit épique au proverbe, pleine de réflexions originales et de maximes traditionnelles, embellie par une imagination toujours contenue et d'autant plus vive, cette œuvre bizarre est si contradictoire, que l'érudit qui l'analyse finit par une contradiction.

Les séries verbales étudiées au cours de ce chapitre ont un caractère commun. Dans l'Iliade, l'Odyssée, la Théogonie, les "Epva y.a\ Y;[;.£pr., un ensemble plus ou moins lâche, constitué par une intelligence dominatrice, a groupé autour de lui des idées, des images, des maximes, des moyens d'art élaborés par des inconnus. Le résultat de ce travail est isolé, et remplit à lui seul la catégorie qui lui est propre. 11 n'est poinl un livre, mais une littérature ; le maître ayant paru, ses disciples l'ont si bien imité qu'ils se confondent avec lui. Après l'époque des conceptions vagues et des légendes diffuses, l'unité artistique a surgi, absorbante cttyrannique.

Ainsi dans la tribu, le premier chef qui saisit le pouvoir est un despote.

Un tel état de choses est passager. Bientôt, avec les cycliques, nous entrerons dans une phase nouvelle, où chaque auteur reconquerra de l'indépendance. Dans les hymnes homériques un mouvement analogue se dessine. Ils sont nombreux, disséminés, et même plus individuels que les épopées de la dernière période, car ils portent en eux la multiplicité inhérente au lyrisme.

Ce croisement de la narration versifiée, et d'un genre préexistant nous atteste une fois encore le prestige inouï de riliade, et la diffusion contagieuse des formules dans les sociétés primitives. L'exemple est d'autant plus précieux qu'il n'a point d'analogues ; si des poèmes didactiques existèrent en divers moments, chez divers peuples, je ne sais rien qui rappelle, même d'assez loin, les hymnes homériques.

Par leur sujet ils ressemblent à l'ode, puisqu'ils célèbrent et invoquent la divinité, d'ailleurs on les déclamait sans doute dans les cérémonies, et leurs dimensions étant restreintes, ils se rapprochent beaucoup moins de l'épopée compréhensive que du lyrisme. Aussi, plus tard rejetèrent-ils les éléments narratifs ; on peut s'en apercevoir dans les dernières pièces du recueil, écrites en l'honneur de Pan et d'Ares.

Mais, au vu® siècle, l'empire de la geste héroïque n'avait point encore diminué, et elle tint sous sa dépendance étroite les vers consacrés à Apollon, Délien ou Pythien, à Cypris et à Hermès. Car, non seulement, ce sont des hexamètres et libres de groupements strophiques, mais tous contiennent un récit; ils paraissent composés par des aèdes, et ils ont tant d'affinités avec le genre dominateur que parfois la ligne de démarcation s'efface. Quand Démodokos chez les Phéaciens conte la mésaventure conjugale et les ruses triomphantes d'IIéphaistos, ce brillant morceau ferait sans peine un hymne, comparable a celui qui vante l'ingéniosité précoce d'Hermès.

ItO LES FORMES LITTfJlAIUES DE LA PENSÉE GRECQUE

Donc ces œuvres a demi lyriques évoluèrent comme de petites épopées, elles ont leur place dans la série des formes, bien après Tlliade, h coté des rhapsodies cycliques, et elles nous présentent les phénomènes littéraires que nous connaissons déjà par l'Odyssée.

1° Les passions tendres, Tamour, et naturellement la beauté féminine font le charme de Thymne à Aphrodite; 2^ rhymne à Hermès est d'un esprit léger, malicieux, sans fiel mais plein d'agrément. Le petit dieu s^est instruit à l'école d'Ulysse. Mais si déjà quelques endroits de TOdyssée trahissent la fatigue, elle est plus manifeste encore dans rhymne à Aphrodite. Non que l'auteur ait de la manière, mais il use et abuse du procédé. Ses développements aisés et verbeux coulent à pleins bords dans un lit déjà creusé.

Malgré le caractère sacré de l'ode, ces pièces accueillirent aisément les imaginations plaisantes et les scènes voluptueuses, car un travail de courte haleine autorisait le badinage, on s'amusait sans scrupule en deux cents vers, au lieu que le poids de l'épopée inclinait l'écrivain aux idées graves. Cependant on tenta d'égayer le grand poème narratif. De cet effort naquit le Margitès, qui attira plus tard l'attention d'Arislote. Suivant le philosophe, le drame bouffon sortit de cet ouvrage, comme le drame sérieux de TUiade. Cette vue, quoique ingénieuse et profonde, ne serait pas rigoureusement exacte. Si le penseur n'ajoutait: l'Iliade et le Margitès ont le même rapport que la tragédie et la comédie.

Ceci demande quelques explications. Quand une série de trouvailles a déterminé la notion d'un genre, elles fixent certaines façons de s'exprimer, de présenter les œuvres et do concevoir les caractères. Cet ensemble se modifie, mais beaucoup d'éléments restent identiques à eux-mêmes, surtout à rextérieut\ car un système de signes tend à se maintenir tel quel, et de plus le rajeunissement des choses surannées est un jeu favori des artistes. Or ces conventions finissent par jurer avec certaines images que fournit le monde réel. Au lieu de bannir les unes ou les autres, on les heurte,

et la dissonance divertit des lecteurs déjà sensibles au ridicule. Cette combinaison hybride du poétique et du vulgaire c'est la parodie.

La parodie est souveraine chez Cratinos et Aristophane. Bien qu'ils aient tiré profit du lyrisme badin, et en particulier des chants phalliques, lorsqu'ils développèrent ce germe informe, ils furent obsédés par le souvenir de la tragédie, et leur révolte même prouve leur dépendance. 11 serait intéressant de savoir si le Margitès s'appuyait également sur un lyrisme satirique. La conjecture serait vraisemblable dans l'hypothèse où les iambes mélangés aux hexamètres appartiendraient au texte primitif, mais on admet plutôt qu'ils furent introduits, assez tard, par le poète Pigrès.

En tout cas cette épopée railleuse était le pcndiuit de l'épopée compréhensive. Et le choix du principal héros, de ce versificateur gauche, entreprenant et prétentieux, est bien significatif: nous avons là une plaisanterie d'école, faite dans la caste même des Homérides, car il n'y avait guère que les aèdes pour s'occuper longuement d'un confrère.

Mais la comédie, comparable au Margitès et parallèlement opposée au drame, ne s'en tint pas à cette symétrie scolastique, et accueillit des observations moqueuses sans doute, mais empruntées librement à la vie journalière. Ce fut un grand bonheur, car la parodie est médiocre, c'est un genre artificiel et dont les effets sont tous de même origine et mécaniques. L'épopée n'évolua point avec autant de souplesse. C'est que le prestige de l'Iliade était immense, et qu'isolée dans une littérature encore très pauvre, elle ne rencontrait rien qui balançât son pouvoir. L'auteur d'un récit en hexamètres, devenait l'esclave d'une convention tyrannique et n'avait plus que la ressource d'accepter la servitude ou de la rejeter bruyamment. II y eut quelques rebelles, et ce furent les parodistes, mais il n'y eut pas d'indépendants, et l'épopée bouffonne tourna court sans aboutir au roman satirique.

Nous avons examiné des œuvres qui sont aux confins de

11*2 LKS FOIIMES LITTÈRAIKKS DE LA PENSÉE GRECQUE

la poésie narrative, cherchons comment elle-même remplit ses dernières destinées.

De riliade et de TOdyssée, mais surtout de la première sont issues en ligne droite les rhapsodies des cycliqaes. Ils voulurent fixer la masse flottante des mythes, et Tenfermer en des chants étendus. Sans doute ils n'apportèrent pas i ce travail la fermeté de propos et la méthode qu'on leur prt^ta ensuite, mais ils n'agirent point à l'aventure, et si le mot de (( cycle » ne fut pas employé à cette époque, il rend fort bien la physionomie très spéciale de cette littérature. Car elle n'est point ramassée tout entière dans une création unique, comme l'épopée synthétique dans l'Iliade et le conte en vers dans TOdyssée, mais bien que l'individualité soit supérieure^ elle est loin d'être complète, et les poèmes sont toujours les parties d'un ensemble vaste, les chapitres d'un livre rédigé par toute une école d'écrivains. L'unité littéraire primitive fut une tyrannie; elle est maintenant une féodalité.

Quoique différentes ces narrations respirent le même esprit. Elles sont pleines de velléités scientifiques. Elles présentent aux Hellènes un tableau complet de l'histoire légendaire. I/enchaînement des faits est a peu près raisonnable, et se déroule sans lacune, de l'origine jusqu'à la fin de la période héroïque. Photios nous dit bien que tel était le mérite principal des Arctinos, des Leschès, des Hagias et des Eugammon.

(]e travail ressemble beaucoup à celui de la Théogonie. C'est une immense compilation. La Grèce a été plusieurs fois contrainte de réunir et même de trier ses richesses, sous peine de les perdre toutes. La durée d'une tradition ou d'un texte était beaucoup moins certaine que chez nous, et dès le début, il fallut des gens pour accomplir la besogne qui fut plus tard celle d'un Diogène Laerce. Beaucoup d'aèdes sont encore, au sens le meilleur, des copistes, et moins par impuissance que par nécessité.

Seulement le chanteur inspiré qui composa la Théogo-

nie était plus favorisé que les cycliques. II examinait des notions en qui sommeillaient les rudiments d'une philosophie naturelle. Eclairer et condenser la matière mythique était une tâche vraiment utile et féconde. Au lieu que les successeurs d'Homère, s'intéressant à des personnages qui n'existent pas et à des aventures apocryphes, n'ébauchent pas une histoire, mais préparent un cadre où Ton disposera un jour des faits réels.

Ce caractère est très visible dans nos résumés des Cypriaques. Ils n'ont pas la plénitude esthétique et dramatique de l'Iliade. Point de grandes scènes qui marquent les moments d'une action morale, le narrateur énumère des péripéties médiocres, désigne les villes traversées, indique le héros qui subjugua telle île, conjecture que la campagne troyenne étant ravagée, les héros se portent sur les territoires voisins. Il est un annaliste, à cela près qu'il ne dit rien d'exact.

Mérite bien modeste, et même insuffisant ; peu nous importe que ces chroniqueurs du mensonge aient quelques idées philosophiques. Arctinos imagine que le siège d'Ilion fut un moyen d'alléger la terre accablée par le poids des générations. On prétendait dans l'Œdipodie que le Sphinx n'était pas un monstre mais un devin habile à poser des questions insolubles. Ce malthusianisme céleste et cet évhémérisme avant la lettre n'ont pas beaucoup de portée, et ils n'ont point servi de base à une interprétation rationnelle des événements. Si les passages cités témoignent des progrès de l'esprit analytique, chez les faiseurs d'épopée ces tendances avortèrent. C'est qu'ils n'étaient pas de vrais savants. Leur intelligence obéissait h deux mouvements contradictoires, car ces tirades qu'ils composaient avaient de plus en plus le caractère d'un jeu esthétique. Les héros qu'ils célèbrent, les guerres qu'ils racontent, les divinités qu'ils font descendre à travers les nuages s'enfonçaient dans le lointain, devenaient étrangers au public. Quoique rajeunie la légende était toujours plus Ouvré. 8

lli LES FOnMES LITTÉRVIUES DE LA PENSÉE GRECQUE

archaïque, car elle ne pouvait suivre la marche incessante des années. On avait beau Félargir, elle ne s'adaptait pas aux faits réels, et Ton devait souvent reconnaître qu'elle n'était pas une interprétation exacte des choses, mais un divertissement. Ce plaisir d'art qu'on cherchait en elle, on l'obtenait par les moyens qu'employait déjà Tauteur de rOdysséc. On peignait les passions amoureuses, Arctinos mettait en face d'Achille la reine Penthésilée et supposait entre les deux adversaires un commencement de tendresse. C'est ainsi que les Italiens font combattre les chevaliers et des amazones dont le casque arraché dans une lutte mortelle, laisse échapper un flot de cheveux noirs. Ces imaginations volaptueuses hantaient Leschôs. Il montrait Ménélas, laissant tomber son glaive, ot renonçant à frapper le sein nu d'Hélène, et pour décider qui d'Ajax ou d'Ulysse méritait les armes d'Achille, les principaux des. Grecs, cachés près d'une source, guettaient les vierges trftyennes et entendaient leurs causeries sur la vaillance de ces hommes redoutables et admirés.

Bien plus que leur grand devancier les poètes cycliques s'cirorccnt d'instruire (»t(le plaire.

Mais par malheur ces deux désirs ne sont pas toujours compatibles. Dans l'épopée du viii* siècle la science nuit quelquefois à Tart et Part à la science. D'abord puisqu'on est compilateur et qu'on redoute les lacunes, on accumulera des événements sans importance, on expli* quera les choses par dos raisons naturelles, on limitera Tintervention des dieux. I/œuvre perd donc sa magnificence et sa netteté de composition. Mais d'autre part, le merveilleux, héritage de T épopée, ne peut être abandonné entièrement, il introduit dans la narration une cause perpétuelle d'erreurs.

La poésie cyclique soulTre donc d'une contradiction interne, dont elle s'aflVanchira dans une centaine d'années, par une scission. I/on aura à cette époque une histoire et une épopée purement esthétique, indépendante de la science.

Mais au temps d'Arctinos et crEugammon on n'a point encore trouvé cet expédient.

Du reste une cause encore plus profonde aggrave le mal : le genre épique s'épuise. Que signifie cette expression, souvent employée, rarement commentée ? Croirons-nous que le genre comporte un nombre de sujets restreints ? Le cercle parcouru, il faudrait revenir sur ses pas. Après un certain temps les mythes manqueraient. Mais cette idée est fausse. La tradition héroïque fournissait encore des thèmes admirables, et nous ne faisons point ici une vaine conjecture, puisque dès cette époque les aèdes en développèrent quelques-uns, que la plupart furent repris ensuite et qu'on en tira des chefs-d'œuvre. Le mythe d'Œdipe, celui des Argonautes, celui d'Héraclès existaient déjà, plus ou moins riches, plus ou moins confus, mais rien dans ces légendes n'empêchait qu'on ne les traitât brillamment.

Et de même que les sujets, les situations intéressantes étaient nombreuses. Plusieurs s'isolent sans peine dans le résumé, pourtant bien peu littéraire, de Photios. Stasinos avait rencontré sur son chemin le Jugement des trois déesses, les scènes d'amour entre Hélène et Paris, l'histoire d'Agamemnon sommé par Calchas de livrer sa fdle en sacrifice, Arctinos racontait la dispute des armes entre Ulysse et Ajax, et l'épisode de Laocoon. Dans Leschès, Ulysse, entré sous un déguisement à Ilion, y voyait Hélène, et combinait avec elle, au milieu des ennemis et de la mort toujours présente, le stratagème qui préparait la victoire.

Mais ce ne sont point les sujets ni même les situations qui importent surtout, et la preuve de cette idée nous est fournie par contre-épreuve. Les tragédies attiques se sont répétées infatigablement, et sans scrupule, et si cette ressemblance prépara le déclin, il n'apparut à personne, tant que l'esprit des auteurs resta vif et nouveau.

Au vin° siècle les deux termes de cette proposition étaient renversés, l'imagination des écrivains avait perdu sa souplesse. Et par là n'entendons pas que le génie grec fut

vieilli. Il était encore capable de merveilles, puisque je nai encore esquissé que la première phase de son histoire. Le mal dont souffraient les poètes ne touchait que les associations d'idées ou de mots relatives à l'épopée. Sur ce point, les intelligences étaient encombrées d'images trop précises, trop solidement liées, et qui ne pouvaient plus entrer en combinaison. Toute expression avait ses analogues, tonte peinture d'un acte ou d'une passion rappelait des peintures semblables, par leur ensemble ou par leurs détails. Les modes de penser et de sentir s'étaient changés en habitudes et n'avaient pas de retentissement dans la conscience. On se voyait copiste, et la comparaison, perpétuelle et inexorable, entraînait toujours un aveu d'infériorité. Le public s'intéressait moins à des images moins nouvelles, et Fauteur n'avait plus pour le soutenir l'ardente faveur de son auditoire.

Ces causes eurent leurs conséquences ordinaires, affaiblissement de rinvention, procédé, manière.

[/affaiblissement de l'invention porta d'abord sur le détail, et il va de soi que les poèmes cycliques ayant péri, la vérification est malaisée. Cependant elle est possible. Si les œuvres de cette époque ont disparu complètement, c'est qu'elles ne s'imposaient pas à l'attention. Photios, écho de critiques autorisés, juge sévèrement cette littérature. Quelques vers de Leschès montrent ce qu'un auteur pourtant estimable avait tiré d'une situation poignante, la fin d'Aslyanax, tué en présence de sa mère.

Or le fils (Vlalant d'AcliilIc au grand cœur emmena vers les vaisseaux creux la femine d'Hector, arraclia l'enfant du sein de la nourrice aux belles boucles, et le saisissant pu* le pied le jeta du haut (l'une tour, et lui, tombant, fut pris par la mort pourprée et la Moire toute puissante.

Qu'on relève le passage où Andromaque aperçoit son mari, traîné dans la poussière sous les remparts de Troie, et qu'on rapproche les deux poètes.

Ce dessèchement intellectuel finit par atteindre les situations mêmes. L'auteur ne sait pas les créer ou les tirer de la légende. L'émumération que je présentais est partiellement empruntée aux premiers cycliques et aux meilleurs. Mais qu'on arrive k la Télégonie d'Eugammon de Cyrène. Triste ouvrage qui, d'après l'analyse de Photios, semble n'avoir contenu qu'une scène : la reconnaissance d'Ulysse par son fils qui l'a frappé, le prenant pour un ennemi. L'occasion était bonne d'écrire quelques vers remarquables. Je doute qu'Eugammon en ait profité.

Quand l'invention faiblit, on emploie le procédé, l'on se résigne à la dépendance, et l'on copie. J'ai constaté que les Jerniers aèdes furent des continuateurs d'histoires. Sans Joute leurs velléités scientifiques les préparaient à ce rôle, mais ils l'eussent abandonné s'ils avaient eu plus de talent. Étant médiocres, ils se contentèrent d'enrichir un ensemble déjà construit, et de tailler Tétoffe légendaire sur le patron d'un chant célèbre. Les Retours d'iîagias de Trézène viennent de l'Odyssée par dédoublement. Arctinos, en écrivant l'Ethiopide, a fait une sorte de décalque. Pour que le siège d'Ilion dure plus longtemps, on donne aux défenseurs une série d'auxiliaires : Penthésilée, puis Memnon et chez Leschès, Eurypyle.

Le procédé appelle la manière, comme la thèse son antithèse. Dans un récit, en somme banal, Arctinos introduit des choses extraordinaires. Achille trouve devant lui d'abord une femme, l'Amazone, et ensuite un nègre, le roi d'Ethiopie. Quand le héros grec succombe, l'auteur convoque, autour du bûcher, Thétis et ses sœurs, qui descendent du ciel ou sortent de l'onde pour mener le deuil. Ces inventions peuvent se défendre ; employées avec mesure, elles contribuent au charme de certains épisodes virgiliens. Mais les aèdes, à la grande époque, émeuvent et plaisent h moins de frais.

Cet effort intermittent et gauche vers l'originalité aboutit à

rexngcratlon. Horace^ dans Tépitre aux Pisons, dit à ses disciples :

\'écTi>ez pas, au dt'bul. comme jadis un poète vulgaire : a Je clianlerai la ibrlune de Priam et cetle guerre illustre, »

Ce vers est-il une imitation malveillante (et peu exacte), du distique placé au commencement de la Petite Iliade ?

Je clianlc Ilioii et la Dardanie aux beaux coursiers, pour laquelle les iils des Grecs subirent mainte souïTrance.

[i'assimilation n'est pas certaine, mais fut elle fausse, les cycliques auraient à leur passif deux mauvais préambules au lieu d'un.

Peu à peu vidé de toute poésie, le poème se ruine, comme un édifice aux solives rongées", mais d'abord il paraît intact. Durant la décadence, les œuvres sont aussi nombreuses et presque aussi longues, qu'aux époques créatrices. Une fois de plus nous vérifions ce principe que les formes survivent ii leur contenu; le public a pris ses habitudes et veut qu'on les respecte, croyant s'amuser encore quand il s'ennuie; l'auteur qui, sans scrupule, court au procédé ne rencontre en chemin aucune dilliculté qui l'arrête. Donc les genres latigués traînent des agonies interminables ; il faut tuer ces morts. Euripide et Sophocle disparus, la tragédie atti([ue végète durant un siècle. Après Racine, la tragédie française se prolonge jusqu'à la fin de l'ancien régime. C'est ainsi que, pendant une longue série d'années, les épi([ues travaillèrent sans relâche et sans profit.

Cependant, cette existence était toujours plus artificielle et précaire. Vers le vu* siècle, écrivains et public se lassent; les derniers cycli(|ues sont comme les retardataires d'une année : les chefs avec l'élite sont hors de vue ; derrière eux on apcîreoit la masse compacte des troupes, mais elles ont passé, et sur la roule, seuls, suffoqués par la poussière, et gardant encore dans les yeux le reflet des casques lointains, halètent les traînards.

LA POÉSIE NAKIIATIVE 119

Pour médiocre qu'elle devienne h la fin, la poésie narrative reste majestueuse, et il semble presque ridicule de lui comparer Tépigramme, si modeste et toujours renfermée en quelques mots. Mais le rapprochement s'impose, puisque l'épigrarame est narrative. Elle garde la mémoire d'un événement contemporain, enterrement d'un chef, consécration d'un ex'\>oto. Ce fait, immédiat, n'est pas ennobli par la légende, il n'entre point dans un ensemble qui le conserve. Il fuirait donc du souvenir, sans le secours de l'écriture; aussi le consigne-t-on sur le marbre ou le bronze, dès qu'on possède un alphabet.

Bientôt nombreuses, les inscriptions se divisent en plusieurs classes : l'épitaphe, la dédicace, définies précédemment la liste de prêtres ou de vainqueurs, l'affirmation d'un acte, d'un voyage ou d'une conquête, l'énoncé d'un droit, quand' le propriétaire ou l'artiste gravent sur un objet : « Cette coupe est la mienne, j'ai ciselé cette statue. »

De bonne heure chez les Grecs ces mentions furent assez communes. Dès le viii* siècle, on releva les noms des triomphateurs aux jeux olympiques. Des mercenaires qui avaient suivi Psammétique, attestèrent cette expédition par quelques lignes qu'ils tracèrent, vers la même époque, sur les colosses d'Abou Symbel. L'on doit rapporter à une période voisine des formules difficilement compréhensibles qu'on a découvertes à Théra, et qui paraissent votives.

Ces courtes phrases ont sur l'épopée un avantage. Elles sont authentiques, et se sacrifient guère à la fiction. Précieuses à la science moderne, elles sont un rudiment d'histoire hellénique, et les premières annales du vi*" siècle procéderont quelquefois directement des catalogues sacerdotaux. Mais l'intelligence grecque, amoureuse d'idéal, d'émotions et d'images nobles, a toujours eu plus de complaisance par des œuvres moins desséchées. En outre l'écriture, indispensable aux rédacteurs d'épigrammes, n'a conquis toute son importance qu'assez tard, à l'époque où le lyrisme était dans sa force. Il en résulta des mélanges inattendus, ce petit

genre proprement narratif, changea de caractère, ou plutôt d^appnrencc, Ton s'attacha surtout à l'épitaphe et à Vex^votOy qu'on jugea comparables au thrène et à la prière.

De là vient que l'inscription, subdivisée, confina, d^une part, aux poèmes de Pindare et de Simonide, d'autre part, aux chroniques des logographes. Le dualisme que je signale, s'accusera, très manifeste, dans les deux chapitres suivants.

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