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CALCAIRE GROSSIER

(ou éocène moyen],

TERRAINS INFÉRIEURS de

l'étage éocène. — Terrains tertiaires inférieurs (éocène] .— (étage suessonien ou ittimmulitique de H. A» d'Orbigny).

Cet étage est caractérisé par ses rhinocéros^ ses éléphants et ses hippopotames.

Apparition de singes du genre Pylhecus, abondance de chauves-souris, de lièvres, de castors, — Rongeurs (marmottes, campagnols, etc.). — Carnivores (ours), — Genre Hipparion, très-Yoisin du cheval. — Antilopes. — Nouveaux éléphants, nouveaux mastodontes. — Cétacés (baleines j dauphins, cachalots) . — Apparition probable de Y homme.

Cet étage est caractérisé par des animaux de taille gigantesque, des énormes probiscidens, éteints aujourd'hui, et tels que le mastodonte et le dinotherium. — Apparition de 148 genres nouveaux. Nouveaux pachydermes (rhinocéros, cochon, tapir, hippopotame, etc.). — Ruminants (cerf, antilope, chameau, girafe, brebis, bœuf, etc.). — Carnassiers [hyène, chat, loutre, etc.). — Rongeurs (rat, castor; porcépic, etc.). — Insectivores (musaraignes, taupe, hérisson, etc.]. — Singes. — Lamaslins. — Cétacés.

Genres restaurés par Cuvier. Abondance des pachydermes (Palœolherium, Xyphodon, Paloplotherium, etc.]. — Nouveaux genres de carnassiers (chiem, etc.]. — Rongeurs (écitreuils, loirs, etc.]. — Chéiroptères (cAatfV^souris).

Pachydermes (Palasotherium, Diphiodon, etc.]. — Chauve-souris. — Singe. — Sarigue.

Les terrains parisiens offrent environ 120 genres nouveaux inconnus dans les terrains suessoniens.

Apparition des monadelphes. — Pachydermes (genres Coryphodon et Ar/ocyon). —Carnassiers (genre Palœonictis). — Ces terrains ont oITert plus de 150 genres nouveaux, inconnus dans les terrains crétacés.

L'AGE DES MAMMIFEBIIS. 121

Ferons-nous de ces êtres si nombreux, si variés, une étude complète ? Non. Ce serait nous engager dans le domaine de la zoologie. Mais nous choisirons parmi ces animaux fossiles quelques-uns de ceux qui n'ont plus de représentants sur la terre actuelle, et qui caractérisent particulièrement l'époque à laquelle ils ont appartenu. Nous poursuivrons cette étude en envisageant surtout les découvertes les plus récentes et les moins connues.

Le l'iilaollieilum magnum de Vilry. — Importance de celle découverte,

— Pholt^rapJiic de son empreinte. — Ce (ju'est le palicotlicrium. — OUerralions de JI. P. Gerrais. — L'nni^lolherium. — Le liphodon.

— L oUenu à dents de l'ai^ilc de Londres. — Les poissons tesiles de PuleAui. — L'iieniirhynchus.

Les coliections palcontologiques du Muséum se sont «enrichies d'un squelelte entier d'un de ces animaux les plus remarquables des temps tertiaires, du pftlieotkerium magnum ; les os sont en quelque sorte incrustés dans un grand bloc de gypse et de marne, exposé dans la salle d'entrée des galeries d'anatomie (fig. 73).

Nous reproduisons au sujet de cette pièce d'un haut intérêt les documents qui nous ont été communiqués par un naturaliste éminenl, d'après les observations de M. P. 'Gervais, et qui offrent un intérêt particulier Kl ce sens qu'ils modifient singulièrement les idées i]iiû l'on s'était faites jusqu'ici sur un des êtres les plus importants des temps tertiaires*.

Le Palœotherium magnum^ dont le nom signifie animal ancien, se rattache à I* ordre des jumentés, c'està-dire au groupe d^animauxqui comprend, entre autres, dans la nature vivante, les rhinocéros, les tapirs et les chevaux. Toutes les collections paléontologiques, même les plus humbles, étaient abondamment pourvues depuis longtemps de débris ou de parties plus ou moins complètes de ce fossile, mais on n'avait pas encore eu la bonne fortune d'en découvrir un squelette entier. Le résultat de l'examen de la nouvelle pièce fossile a démontré que Ton s'était fait jusqu'ici une idée trèsinexacte de ce qu'était cet animal en lui attribuant les proportions et la conformation du tapir, ainsi que l'avait supposé Cuvier. Loin d'être lourd et presque massif, comme on le pensait, le Palœotherium magnum vient de se révéler comme un animal très-gracile, d'un port fort élégant, dont l'encolure est encore plus allongée que celle du cheval, et qui semble assez exactement modelé extérieurement sur le même type que le lama. Sans vouloir aborder l'étude détaillée de sa structure ostéologîque, nous dirons seulement que le Palœotherium magnum était un peu plus petit qu'un cheval de taille moyenne. On compte trois- doigts à chaque pied ; la tête, à peu près conforme à celle du tapir, avait probablement aussi un rudiment de trompe ; le fémur porte un troisième trochanter ; le système dentaire est composé à chaque mâchoire de six incisives, quatre canines et quatorze molaires, ces dernières ayant de l'analogie avec les mêmes dents chez les rhinocéros.

liri LES FOSSttES.

Le Palœotkcrium magnum, comme tous ses congénères, dont on connaît aujourd'hui une dizaine d'espèces envii-on, était herbivore et vivait sans doute paigrands troupeaux. Son existence, comme nous i'nvons dit, remonte à la partie moyenne de la période l'ocène, qui comprend les dépôts de gypse ou leurs équivalents géologiques, où l'on rencontre ses restes, ainsi que ceux de toutes les autres espèces du même genre. Cependant il avait fait son apparition avant la formation gvjiseuse, et l'on a observé sa présence jusque dans les lits du calcaire grossier qui sont inférieurs à cette même formation et par conséquent plus anciens qu'elle.

Le nouveau Palœotherium provient d'une plàtrière située près de Vitry, et a été donné au Muséum par le propriétaire de cette exploitation, M. Fuclis.

La carrière de Vitry est souterraine ; on y pénètre par un long couloir qui s'étend au-dessous d'un massif considérable. L'exploitation a taillé dans le bloc de pierre des galeries qui s'entrecroisent à angle droit et qui donnent naissance à une série de chambres rectangulaires, que séparent des piliers. Les restes du Palœotherium se sont rencontrés sur le plafond d'une de ces chambres. M. P. Gervais, avant de proposera l'administration du Muséum le transport dispendieux d'une pièce de cette importance, en lit prendre un cliché photographique. Nous représentons, d'après des documents authentiques, cette intéressante opéralion, qui a été exécutée par MM. Molteni et Serrin, sous les yeux même de M. P. Gervais. Une lampe électrique lance ses rayons sur les débris du Paloeotherium, et tandis qu'un

L'AGE DES MAMMIFERES. 129

objectif photographique, incliné de bas en haut, va recevoir rimage du fossile, et la recueillir sur la plaque collodionnée. Le Palaeotherium de Vitry s'est rencontré dans la carrière, couché sur le flanc, et dans une situation parfaitement horizontale, comme s'il avait trouvé la mort par la submersion dans l'eau. Depuis combien de siècles ce squelette était-il emprisonné dans le massif de pierre? C'est ce que nul ne saurait dire, mais bien des générations se sont succédé sur le globe, depuis le jour où cet être parcourait les prairies verdoyantes, jusqu'au moment où un apj^areii photographique se trouva braqué sur ses débris.

Le Palseotherium, vivait sur les continents tertiaires^ avec un grand nombre d'autres animaux, dont nous passerons en revue les plus curieux.

VAnoplotherium se compte au nombre de ses contemporains ; c'est un herbivore qui devait avoir la taille d'un âne ; il se distingue par une queue d'une longueur démesurée, et qui lui servait à se diriger quand il nageait au sein des fleuves et des lacs, où il cherchait sans doute un pâturage aquatique. « D'après ses habitudes de nager et de plonge^*, l'Anoplotherium, dit Cuvier, devait avoir le poil lisse comme la loutre ; peut-être même sa peau était-elle demi-nue. Il n'est pas vraisemblable non plus qu'il ait eu de longues oreilles, qui l'auraient gêné dans son genre de vie aquatique, et je pense qu'il ressemblerait à cet égard à l'hippopotame et aux autres quadrupèdes qui fréquentent beaucoup les eaux. » Il existait des Anoplotheriums de dimensions très-différentes, on en trouve de la taille des

lièvres, ou en rencontre mente qui ne sont guère plus gros qu'un de nos rats.

Le Xiphodon était d'une grande délicatesse de forme, et devait être aussi léger que la gazelle. « Sa course n'étnit point embarrassée par une longue queue; mais comme tous les herbivores agiles, il était probablement un animal craintif, et de grandes oreilles très-mobiles, comme celles du cerf, l'avertissaient du moindre danger. Nul doute enfin que son corps ne fût couvert d'un poil ras, et par conséquent il ne manque que sa couleur pour le peindre tel qu'il animait jadis cette contrée oii il a fallu en déterrer, après tant de siècles, de si faibles vestiges ' . »

Au premier temps de l'époque tertiaire, l'air était peuplé d'oiseaux, comme l'attestent quelques fossiles, notamment le Gastomis parisiensis, dont les débris ont été recueillis à Montmartre, par M. Gaston Planté.

C'est au terrain éocène inférieur qu'appartient encore le remarquable crâne de l'oiseau- à dent de l'argile de Londres, découvert à Sheppey, et auquel M. le professeur

> Cuvicr, Le$ otiemtnia fo*tUct.

L*AGE DES MAMMIFERES. 151

Owcii a consacré de longs travaux. Nous représentons cette pièce curieuse (fig. 75) en reconstituant les parties incomplètes qui n'ont pas été retrouvées. Ce crâne présente, comme on le voit, le long du bord des mandibules, des dents ou plutôt des protubérances os^uses, qui lui donnent au premier abord quelque ressemblance avec l'ancien Ptérodactyle. Mais ici il s'agit d'un oiseau cl non pas d'un reptile, comme l'a démontré d'une façon irrécusable le savant paléontologiste anglais. Cet oiseau, bien digne d intérêt, a été nommé VOdontopteris.

Les mers sont habitées par de nombreux poissons qui n'offrent plus les caractères des anciennes espèces, et dont Tépine dorsale s'arrête à la nageoire terminale, comme chez les poissons modernes. Quelques-uns de ces organismes des temps éocènes offraient une conformation des plus singulières ; on en jugera par le Semaphorus velicans d'Agassiz (fig. 76).

C'est encore aux portes de Paris que l'on a mis tout récemment la main sur un objet précieux, sur un banc de trois mètres de longueur, et entièrement rempli d'empreintes de poissons fossiles, qui, quoique d'une époque nioins ancienne que les précédents, n'en sont pas moins remarquables : ils sont gravés sur une plaque de calcaire grossier qui appartient à l'âge moyen des temps éocènes, et qui s'est trouvée dans des carrières de craie. La découverte s'en est faite à Puteaux et a d'abord été examinée par M. Stanislas Meunier, à qui nous céderons Ja parole pour en faire la description.

ç< Je me rendis à Puteaux, dit le savant aide-natu-

i-aliste du Muséum, et je pus admirer encore en place la merveilleuse trouvaille. Les poissons, conserves jusque dans les moindres détails de leur squelette cl de

Fig. 7G. — Semapharm velicata (l/B de gramleur DtlureUe)'

leur tégument, étaient accumulés les uns sur les autres et semblaient avoir succombé à la suite d'une action

violente. On aurait dit qu'un cataclysme local avait subitement desséché la mer qu'ils habitaient ou que l'arrivée d'émanations empoisonnées en avait tout à coup rendu les eaux mortelles. Du moins n'expliquerait-on pas aisément d'une autre manière les contorsions que présentent souvent ces animaux et qui rappellent les allures tourmentées des poissons fossiles du Mansfeld et d'ailleurs. Je pris parmi les débris entassés par les carriers un certain nombre de morceaux bien conservés, qui furent déposés dans la collection du Muséum, et leur étude montre que l'animal dont les vestiges étaient ainsi retrouvés n'est autre que Yllmnirhtjnchus Deshayesi, d'Agassiz, poisson rarissime jusque-là.

« Quand il créa le genre Hemirhijnchus, Agassiz n'avait à sa disposition qu'un échantillon incomplet, aussi écrivait-il : « 11 est à regretter que cette espèce, si importante en ce qu'elle établit un passage entre deux types assez différents, ne soit pas connue dans tous ses détails. Nous n'en connaissons jusqu'iti que la tête et une partie de la colonne vertébrale, mais à en juger par sa physionomie générale, il parait que c'était un poisson très-allongé. » Depuis cette époque, M. le professeur Paul Gervais a inséré dans son bel ouvrage. Zoologie et Paléontologie françaises^ une figure d'un échantillon beaucoup plus complet de l'Hemirhynchus, ou peut-être d'un poisson un peu différent, qui, ayant les deux mandibules sensiblement égales^, doit se ranger dans le genre Palœorhinchus de Blainville. En 1855, M. Hébert retrouva trois échantillons incomplets de YHemirhynchus à Nanterre, et montra que réelle-

ment les tnàdioires sont inégales, comme l'avait signalé Agassiz en asseyant sur ce fait la caractéristique du genre qu'il créût. Enfin, l'année dernière, M. Yan Beneden signalait dans le terrain bruxellien un fragment de poisson qui parait appartenir à l'hemirliynchus et dont les vertèbres sont admirablement conservées; mais c'est à peu pi'è3 tout ce qu'on savait jusqu'an moment de la découverte de Puleauu au sujet de cet anim.nl.

de Wight.

« On conçoit combien il était désirable d'assurer la conservation des empreintes de Puteaux, en les faisant liguror au Muséum de notre grande collection nationale. Mais des dilficultés de plus d'un genre s'opposèrent pendant longtemps à leur acquisition. C'est seulement au bout de deux années que la grande plaque, de plus tle trois mètres de côté (iîg. 77), put être eniin transoortéc au Jardin des Plantes. »

LWGE DES MAMMIFÈRES. 157

Les batraciens, les grenouilles, qui apparaissent pour la première fois, les salamandres se rapprochent des formes actuelles, les tortues et les crocodiles remplissent encore les océans tertiaires; parmi ceux-ci quelquesuns nous ont laissé des débris très-complets, comme l'atteste la belle pièce paléontologique dont nous donnons l'aspect, et qui représente la mâchoire d'un animal formidable désigné sous le nom (TAUigator de Vile de Wight (fig. 78).

Le dinotlicrium ou le plus grand mammifère terrestre. — Le mastodonte ou animal de l'Ohio. — Le père des bœufs. — Denis en forme de mamelon. — Les animaux fossiles de l'Attique. — Recherches de M. A. Gaudry. . — Les singes fossiles. — Apparition des troupeaux. — Les oiseaux des terrains miocènes de l'Allier. — Travaux de M. A. Milne Edwards. — Le rhinocéros tichorinus. — L'homme tertiaire. •

Quittons ces vestiges de poissons et de batraciens, quelque intérêt qu'ils puissent offrir; abandonnons ces continents peuplés de palaBotheriums agiles, ces océans remplis de poissons bizarres, ces rivages que sillonnent les crocodiles ; montons d'un degré dans les terrains tertiaires ; gravissons un nouvel étage dans cette sublime superposition de musées naturels ; envisageons les êtres nouveaux qui vont s'offrir à nos regards. Parmi ceux-ci, nous trouverons un grand nombre de mammifères, des singes, des chauves-souris, des rongeurs, nous aurons à jeter les yeux encore sur une population d'oiseaux et de reptiles, dont les caractères se rapprochent de plus en plus des animaux de l'époque moderne. Mais nous allons tout d'abord nous arrêter devant de véritables géants, les plus formidables qui se soient jamais montrés dans l'échelle des êtres.

L'AGE DES HAUUlFEItES. lid

Parmi les mammifères se présentent en effet des

quadrupè(tes remarquables par leurs dimensions extraordinaires. Le Dinotherium {terrible animal) est le

plus digne de fixer notre attention : c'est le plus colossal habitant de la surface des continents.

La tête que nous représentons (fig. 79) a été découverte en 1 836 dans les terrains miocènes du grandduché de Hesse-Darmstadt; elle atteint presque la longueur du corps d'un homme et mesure 1™,30 de longueur sur un mètre de large. Les défenses, dignes de la béte, sont portées à Textrémité inférieure du maxillaire inférieur, et recourbées de haut en bas comme chez les morses. La présence tle trous sous-orbitaires très-apparents permet de supposer que ranimai devait être muni d'une trompe.

Le Dinotheriuni est un pachyderme énorme, qui, comme bien des géants, avait probablement des mœurs assez douces : malgré Ténorme dimension de sa taille, il ne semble pas qu'il dût être féroce, car il était herbivore comme notre éléphant; comme lui, il recueillait à l'aide de sa trompe, les herbes qui lui servaient de nourriture. Il s'en prenait innocemment aux végétaux, et n'offrait pas la cruauté de ces terribles reptiles des temps jurassiques.

Le Mastodonte, quoique moins grand que le Dinotherium, n'en offre pas moins une dimension respectable ; c'est encore un des animaux dont les géologues ont depuis longtemps recueilli les plus abondants débris. Il ne dépassait pas la hauteur d'un éléphant, et comme cet animal il devait être muni d'une trompe. Ses défenses, très-allongées, sont au nombre de quatre. Ses dents molaires constituent le caractère le pius saillant de son organisme : elles sont rectangulaires et prcscn-

tent à la surface de leur couronne des tubérosités saillantes et arrondies, qui les rapprochent de celles de Thippopotame.

Les premiers ossements fossiles de mastodonte ont été découverts en Amérique, en 1705, dans un sol qui constitue actuellement l'Etat de New- York; ils furent trouvés dans un marais tourbeux, et rapportés en France, où Daubenton et Buffon les étudièrent ; Buffon le décrivit sous le nom à* Animal de VOhio, mais il s'égara dans les appréciations que lui suggéra Texamen des dents, et il crut pouvoir affirmer que cet être disparu était six ou huit fois plus grand que notre éléphant actuel.

En 1801, un naturaliste américain, Peale, trouva au bord de THudson plusieurs squelettes de mastodontes ; l'un d'eux, reconstitué, fut exposé à Philadelphie : quelques années plus tard, le professeur Barton découvrit un grand nombre de vestiges de mastodontes dans le sol de la Virginie. Les restes de ce grand animal ne sont pas rares dans l'Amérique du Nord, et les sauvages du Canada et de la Louisiane les connaissent depuis la plus haute antiquité ; ils les considèrent comme les ossements d'une créature fantastique qu'ils appellent le père des bœufs.

C'est à Cuvier qu'il allait appartenir de marquer la vraie place de ce fossile dans l'échelle des êtres : il l'appela mastodonte, nom dérivé de deux mots grecs qui signifient dents en forme de mamelon. Ce grand mammifère a laissé des traces nombreuses de son passage sur la terre. Il y a plus de deux cents ans,

d'après ce que nous rapportent les chroniques du diiseptième siècle, ses os pourraient bien avoir été confondus avec ceux du roi barbare Teutobochus. En 1615, on trouva, en effet, dans une sablonnière du Dauphiné, les ossements formidables de ce roi-géant, et, d'après leur description, toute grossière qu'elle soit, il semblerait qu'ils dussent appartenir à un antique mastodonte.

Quand on connut en Europe les ossements du premier mastodonte de l'Ohio, on crut d'abord que ce remarquable fossile se rattachait à un groupe spécial cl nettement défini. Mais depuis quelques années, des naturalistes ont signalé dans les Indes, de nouvelles espèces, qui se rapprocheitt de Téléphant actuel par les caractères de leurs dents, et qui ont permis à quelques paléontologistes de réunir les mastodontes et les éléphants en un seul et même genre.

Les singes apparaissent dans les terrains miocènes ; des travaux récents, dus à M. Lartet et à M. Albert Gaudry, ont jeté une vive lumière sur ce point, en même temps qu'ils ont fourni à la paléontologie des documents très-précieux sur d'autres races fossiles non moins intéressantes. Dans le gîte ossifère de Sansas, M. Lartet a découvert des ossements de singes tertiaire-. M. Gaudry en a trouvé d'autres dans les terrains de Pikermi.

C'est en Grèce, dans l'Attique, que le savant géologue français a fouillé ce véritable ossuaire d'animaux tertiaires, devenu si célèbre à la suite de remarquables investigations ; c'est à Pikermi que M. Gaudry, après des recherches patientes et dignes des plus grands éloges.

n'a pas rassemblé moins de cinq mille pièces paléontologiques.

La faune de Pikermi a offert un intérêt tout particulier en apportant à la science plusieurs types spéciaux qui n'avaient jusque-là jamais été rencontrés antérieurement dans d'autres régions. On compte parmi ceux-ci un singe, trois carnivores, dont l'un est voisin des civettes et dont les deux autres se rapprochent des martes, deux porcs-épics, un édenté de grande taille, un mastodonte particulier, une girafe, un chevrotin et six formes nouvelles d'antilope.

L'importance des fouilles de Pikermi consiste essentiellement dans l'apport de nouveaux types intermédiaires qui établissent des liens plus étroits entre les espèces fossiles et Içs espèces vivantes ^

Un naturaliste émérite M. Vignes, qui a écrit à ce sujet un travail fort remarquable, insiste sur ce caractère, d'une façon très-judicieuse. Nous lui empruntons SCS appréciations : « Si Pikermi est favorable à l'étude des types intermédiaires, c'est avant tout parce qu'en raison de la grande quantité de débris qu'il recelait, il a permis de baser les comparaisons sur la plus grande partie du squelette de ses différents hôtes. Il nous montre à combien d'erreurs on s'expose en voulant baser une détermination sur des pièces isolées, surtout si elles appartiennent à des vertébrés ; chez ceux-ci la difficulté devenant bien plus grande à cause de la mul-

* Albert Gaudry, Animaux fossiles de VAUique. — Considérations sur les mammifères qui ont vécu en Europe à la fin de l'époque miocène.

tiplicîté. et de la grande variété des éléments dont il faudrait tenir compte, et dont pourtant la plupart font le plus souvent défaut. L'histoire de la science est d'ailleurs là pour prouver que les véritables tours de force qu'a pu se permettre le génie de Cuvier, ne laissent pas d'être téméraires dans beaucoup de circonstances : tel animal a ainsi figuré dans les catalogues à la fois sous le nom de Chèvre et d'Antilope ou sous ceux de Glouton et de Loup ; tel autre a été placé dans la famille des Ours,. tandis qu'il représente réellement le type le plus parfait de celle des Chats. La faune de TAttique comprend un certain nombre de types qui, dans un état de conservation moins complet, auraient parfaitement pu se trouver passibles des mêmes approximations et des mêmes inexactitudes. Une science profonde et une vaste érudition ne sont pas des garants infaillibles puisque rien ne peut suppléer à l'absence de pièces matériellies de quelque importance. Tel animal dont une certaine partie est semblable à la^partie homologue d'un type particulier, n'est pas par cela seul, très-voisin de celuici, car une découverte ultérieure peut montrer qu'il a emprunté la disposition d'une seconde partie aussi es* sentielle que la première à un autre type plus ou moins éloigné du précédent. Nous en prendrons pour exemple le nouveau mésopithèque de l'Attique. »

Avant les recherches de M. Gaudry dans les terrains de l'Attique, on ne connaissait que. de rares débris de singes fossiles, dont le premier ossement avait été signalé dans les couches tertiaires de l'Himalaya. Le singe fossile de Pikermi a pu être reconstitué d'une

façon complète ; et ce qui lui donne un intérêt tout parliculier, c'est que par ses caractères mixtes, il se place entre deux genres actuellement vivants. Son crâne et ses dents, examinés isolément sembleraient devoir en faire un semnipothèque, singe très-mince et très-élancé de TAsie méridionale. Ses membres beaucoup moins grêles que c}iez ce dernier, le rapprochent au contraire du Macaque. M. Gaudry a voulu rappeler cette double analogie en donnant au curieux singe fossile de TAttique le nom de mésopithèque ([Kécoq qui est au milieu, iwiOr,? singe) .

Ce singe mesurait environ 1°*,50, depuis la tête jusqu*à l'extrémité du bassin. La femelle était un peu plus petite que le mâle, comme cela se remarque habituellement chez nos singes actuels. Le nombre des individus recueillis à Pikermi, nous autorise à supposer que les singes tertiaires, vivaient comme de nos jours en bandes nombreuses ; mais il nous fournit encore d'autres curieux détails sur ces temps reculés. Si des singes, habitants des pays chauds, prospéraient jadis sur le sol qui devait donner asile à des Alcibiades et des Périclès, n'est-il pas probable que cette contrée était alors soumise à une température beaucoup plus élevée que dans les temps historiques ? N'y a-t-il pas là une nouvelle preuve des modifications des climats à travers les âges géologiques, modifications qui ont dû jouer un rôle capital, dans l'apparition et la disparition des espèces.

Nous ne quitterons pas l'ossuaire* de Pikermi, sans

signaler encore l'Anchilhérium et THipparion, qui,

comme le Mésopithèque, se sont placés à la façon d'un

IW LES FOSSILES.

Irait d'unioD cnlre les Ëquidés et les Ithiaocéndés. Il iiuus serait &cîle de multiplier les exemples de cette nature ea puisant à U source féconde des observations de a. Gaudrj.

Les Iraraus du paléontologiste français sont du ceux qui ont le mieux éclsiré le tableau d'une des périodes le^ plus curieuses des temps tertiaires, en même temps qu'ils ont jeté une vive lumière sm' quelques chapitre»^ les plus intéressants du beau livre de la philosophie naturelle. M. A. Gaudry nous démontre encore par ses recherches que les herbivores prennent un grand dévelop{>ement à l'époque du miocène supérieur, que la girafe y atteint une taille considérable, que les antilo|)es et les cerfs se rerêlenl de formes très-variées ou s'ornent de bois très-compliqués. Ce développement tardif des herbivores est digne de fixer l'attciition, car ces animaux représentent des tj-pes très-perfcclionnés ; ils signalent enfin une date importante daiis l'histoire des êtres, c'est-à-dire celle de l'apparitioii des troupeaux.

« On doit noter aussi, dit M. A. Gaudry, que ces animaux comptent parmi les plus séduisants de la création, de sorte que non-seulement ils ont donné plus de mouvement au monde animal, mais aussi ils ont contribué à l'embellir. Il est permis d'appliquer à la plupart d'entre eux ces mots que Brehm a dit des gazelles : Elles ont une utilité esthétique. Qui peut, en effet, voir, sans les admirer et même les aimer, ces bêtes dont ie regard est si doux, la tête si fine, les allures si vives, toutes les formes si bien proportionnées ? Quand, par I.i

L'AGE DES MAMMIFEHES. 147

pensée, on se transporte au pied du Léberon pendant la fin des temps miocènes, et qu'on se représente les bandes d'hipparions, de trajpcères pt de gazelles, on admet volontiers que depuis le commencement du tertiaire le monde animal a progressé en beauté. »

Quittons le monde terrestre et jetons les yeux sur le monde aérien, guidé par M. Alphonse Milne-Edwards, qui a retiré des terrains miocènes de TAUier soixantedix espèces d'oiseaux, appartenant aux groupes les plus divers, et dont un certain nombre ont disparu complètement du théâtre de notre monde. Des perroquets et des couroucous faisaient entendre leurs ramages sur la cime des arbres, des hirondelles salaganes fendaient l'air de leur vol rapide, des grands marabouts, des • grues, des flamants, des ibis, des échassiers, des pélicans, des canards, des cormorans, se promenaient sur les rivages de cet âge ou sillonnaient la surface des eaux ; des nuées de mouettes et de plongeons traversaient l'espace*. Le Palœlodas ambiguus est un des plus remarquables oiseaux des terrains de l'Allier {fig. 80). Il n'avait pas moins d'un mètre de haut ; et par sa forme comme par ses proportions, il n'a plus de représentant dans la génération ornithologique moderne.

A combien^de surprises ne faut-il pas s'attendre en remuant les couches terrestres, que pendant si longtemps, l'homme a foulées du pied, sans soupçonner l'existence des merveilles qu'elles recèlent dans leur

* Recherches sur les oiseaux fossiles, par A. Milnc-Edwards.

sein ? Qui aurait pu croire il y a un demi-siècle seulement que des bandes de singes ont autrefois peuplé la Grèce, et que des imces de flamants ou d'ibis, ont jadis sillonné Talmosphère qui couvre le sol de la France?

Sur les continents s'élèvent des végétai^x qui ne ressemblent plus à ceux des temps précédents ; ce sont à présent des fougères, des bambous, des palmiers, des bananiers, des figuiers, des érables, des noyers et des saules, qui protègent lesol d'un doux ombrage, en un root des plantes analogues à celles de nos pays chauds ou de nos climats tempérés.

c( De cette époque datent des couches puissantes de lignites, résultat de Taccumulation séculaire de tous ces arbres différents. Il semble que la végétation arborescente atteigne alors son apogée. Des smilacites enlaçaient comme des lianes, ces grands végétaux qui tombaient sur .place de vétusté. Quelques parties de la terre nous offrent encore ces grandes scènes de végétation. Elles ont été décrites par les voyageurs qui ont parcouru les régions tropicales, où souvent la nature déploie le luxe le plus grandiose sous des rideaux de nuages qui ne permettent pas aux rayons du soleil de venir éclairer la terre. M. D'Orbigny en rapporte un exemple très-intéressant : « J'avais atteint, dit-il, une zone (Rio Chapuré, Amérique du Sud) où il pleut régulièrement toute Tannée. A peine aperçoit-on par intervalles les rayons du soleil à travers les rideaux de nuages qui le voilent presque constamment. Cette circonstance jointe à la chaleur, donne un développement extraordinaire à la végétation. Les lianes tombent de

toutes parts on guirlandes du haut des arbres dont le sommet se perd dans la nue. ^ »

On voit que la succession des êtres a été remarquable dans les temps tertiaires, mais nous n'avons pas encore examiné les terrains qui se sont formés pendant la dernière période pliocène. Les palmiers vont disparaître dans les parages européens ; les érables et les chênes vont prendre un développement particulier. Parmi les mammifères, le chameau, Vhippopotame, le cheval, le bœuf, le cerf, etc., vont naître, les rhinocéros, les singes vont prendre un développement important, tandis que quelques espèces des périodes précédentes vont s'éteindre, comme le mastodonte.

Le Rhinocéros tichorhinus joue un grand rôle dans l'histoire des êtres vivants, et il est intéressant de signaler l'époque de son apparition. Son nom indique son caractère de cloison osseuse du nez, qui sépare les deux narines, disposition anatomique que Ton ne trouve plus chez le rhinocéros actuel. Le nez du rhinocéros fossile était surmonté de deux cornes qui se sont détachées dans la tête dont nous donnons l'aspect (fig. Si).

Le Rhinocéros a déjà commencé à se montrer sur la terre à l'époque miocène ; le Rhinocéros pachyderme est encore une des pièces les plus curieuses de l'ossuaire (le Pikermi. Aux temps pliocènes, c est le Rhinocéros tichorinus qui apparaît en abondance. Le corps de ce curieux animal était couvert de poils, et sa peau n'offrait pas les callosités rugueuses, de celle qui recouvre

* Lecoq. Géographie botanique.

aujourd'hui notre rhinocéros d'Afrique. L'aspect de cet être lossile est parfaitement connu, car le naturaliste Pallas en 1 7T'2, eut ta bonne fortune de recueillir dans les glaces de la Sibérie, un Ithinocéros tichorhinus, tout à fait intact, entièrement complet, avec sa chair,

sa peau et ses poils. Une semblable trouvaille esl un fait trop rare dans les annales de la géologie pour que nous n'en reproduisions pas les circonstances intéressâmes. « Arrivé à lakoustk (Sibérie), au mois de mars de l'année i 772, dit Pallas, une des premières choses curieuses qui me furent présentées, ce fut la tète fossile d'un animal énorme, encore pourvu de sa peau naturelle, et à laquelle adhéraient même de nombreux restes de muscles et de tendons. A sa forme et à ce qui restait des cornes, je reconnus sur-le-champ une tête

de Rhinocéros. Frappé d'un fait si étrange, mais encore dans le doute, je fus bientôt confirmé dans mon opinion, quand on me montra aussi les pieds de Tanimal, dont la partie de derrière était entière jusqu'au fémur. On voyait encore l'extrémité antérieure de ce pied. On reconnaissait dans tout cela non-seulement les traits caractéristiques du rhinocéros, mais encore la peau, et qui plus est, les fibres les plus grosses des chairs durcies. Ces restes me furent donnés par Son Excellence le gouverneur de la province d'Irkoutsk et de toute la Sibérie orientale, le général Adam de Bril, chevalier delà Toison d'Or. Ils me furent transmis ce même hiver de Iakoutsk par le préfet de celte ville, qui est située sur les bords du Viloui, fleuve qui coule sous le 64® environ de latitude nord, et se jette dans la Lena un peu audessous d'Iakoutsk. Je reçus à Iakoutsk, le 27 février 1872, la relation de la découverte de cet animal. Cette relation, composée par le préfet Jean Argounof, et écrite en langue russe, est datée du mois de décembre 1771, d'un petit bourg situé à l'embouchure du Viloui. J'en offris une copie textuelle à TAcadémie : Le rhinocéros auquel les membres ainsi retrouvés ont ap- • parlenu, n'était ni des plus grands de son espèce, ni fort avancé en âge, comme l'attestent les os de la tête qui sont moins soudés que dans les crânes que j'ai décrits autrefois. Il était toutefois évidemment adulte, comparaison faite de la grandeur de son crâne avec ceux des animaux de même espèce plus âgés qu'on a trouvés à l'état fossile dans les diverses régions de la Sibérie. La longueur entière de la tête, depuis le haut

de la nuque jusqu'à l'extrémité de sa mâchoire osseuse dénudée, était de deux pieds trois pouces et demi de France. Les cornes n'ont point été apportées avec la tète ; elles avaient été sans doute enlevées par les eaux du fleuve ou par quelques-uns des chasseurs qui traversent ces contrées. On voit encore des vestiges évidents des deux cornes nasale et frontale. Le front inégal un peu protubérant entre les orbites, d'une forme ovaire rhomboïdale, est dépourvu de peau, et seulement recouvert d'un léger périoste corné et hérissé de poils tout droits, durs comme de la corne ^ »

On est loin de posséder des renseignements aussi complets sur tous les animaux fossiles des temps tertiaires; mais on connaît par leurs squelettes un grand nombre d'autres habitants non moins curieux des anciens continents de cet âge du monde terrestre.

C'est encore à l'époque pliocène que le plus grand de tous les cerfs prend naissance ; ses ossements ont été trouvés dans les Indes, au sein des monts Sivaleks, oii les liabitants adorent une idole qu'ils appellent Siva; aussi l'a-t-on désigné sous le nom de Sivatherium; il atteignait la taille d'un de nos éléphants modernes.

Ce devait être un curieux spectacle que celui de ce formidable animal, parcourant les forêts et les plaines, avec les quatre bois divergents qui couronnaient sa tête. Deux de ces bois étaient solidement plantés en haut du front ; et les deux autres presque horizontaux s'élançaient au-dessus des sourcils ; jamais disposition analogue ne s'est vue chez des animaux analogues.

Mcniuire de Palias inlilulé : Sur quelques animaux de la Sibéne

Jetons encore les yeux sur d'autres parties du musée d'ossements entassés dans les terrains supérieurs des temps tertiaires; faisons revivre ces antiques squelettes enfouis depuis tant de siècles dans les sédiments. Voici (les salamandres énormes qui atteignent la taille de nos crocodiles ; voici an milieu des mers, des cétacés, gigantesques mammifères marins, des dauphins, des baleines qui prennent leurs ébats au milieu des flots, voici des phoques et des narvals. Les ossements de baleines tertiaires, ont été recueillis en grand nombre, en Ecosse par M. Cortesi, et jusque dans le sous-sol de la cave d'un marchand de vins à Paris. En 1779, un cabaretier de la rue Dauphine, mit à nu, en fouillant sa cave, des ossements d'une dimension prodigieuse que le naturaliste Lamnon étudia et qu'il reconnut pour les os de la tète d'un cétacé. Ces débris si extraordinaires firent la fortune du cabaretier, en attirant dans sa boutique une foule de visiteurs chez la plupart desquels la curiosité scientifique n'excluait pas la soif. Les ossements de la baleine parisienne furent bientôt achetés par le musée de Teyler, à Harlem, où on peut les étudier encore aujourd'hui.

On voit combien le monde tertiaire se rapproche du monde moderne. Parmi ces êtres si analogues à ceux de nos continents et de nos m#rs, l'homme existait-il?

D'après certains géologues et paléontologistes, la réponse serait, à n'en pas douier, affirmative ; cette question de l'origine de l'humanité a une importance considérable, et des documents nombreux semblent en reculer la date jusqu'aux temps que nous venons de

passer en revue. M. l'abbé Bourgeois est un des savants modernes qui ont le plus ardemment défendu la doctrine de l'homme tertiaire. Nous n'avons pas vu de près les pièces sur lesquelles M. Bourgeois fonde ses preuves, mais nous céderons à ce sujet la parole à un savant émérite, M. Ch. Contejean, qui les a soumises à une investigation minutieuse. « Les preuves, dit M. Contejean, consistent dans les silex taillés recueillis par M. l'abbé Bourgeois, à divers niveaux dans les faluns, les sables de l'Orléanais et les calcaires de la Beauce des environs de Ponllevoy (Loir-et-Cher). Je laisse de côté les os portant des entailles, M. Bourgeois ayant reconnu lui-même qu'elles doivent être attribuées à divers poissons carnassiers.... J'ai voulu visiter la belle collection de M. Bourgeois, j'en ai étudié, même à la loupe, les principaux spécimens, et je déclare que, dans ma conviction intime, tous les silex qui m'ont été soumis sont taillés et portent manifestement la trace du travail de l'homme et quelquefois d'un long usage. Qu'il me soit permis d'affirmer à ce propos que je crois avoir une grande habitude des silex façonnés ; que je n'ai négligé aucune occasion d'en voir et d'en rechercher, et que j'ai étudié des milliers d'échantillons de toutes provenances. On a reproché aux gisements de Pontlevoy d'être superficiels. Dans de pareilles stations, il pe%t arriver, en effet, que des objets d'âge différent finissent par se trouver fortuitement réunis par les mêmes assises. Mais il y aurait d'abord à prouver que cette objection s'applique au cas particulier. En outre, l'argument perd une partie de sa valeur si l'on considère que plusieurs silex ont été

L'AGE DES MAMMIFERES. 157

retirés du fond d'un puits creusé dans des assises tertiaires bien en place, recouvertes par d'autres couches parfaitement intactes. D'ailleurs, pour appartenir aux types ordinaires, qui se reproduisent à toutes les époques, les silex tertiaires sont plus grossièrement façonnés, etse distinguent, à leur apparence, de ceux de l'époque quaternaire. Il est donc bien difficile de se refuser à admettre l'existence de l'homme tertiaire. »

Plusieurs des pièces les plus curieuses trouvées par M. l'abbé Bourgeois et par un autre savant non moins zélé, M. l'abbé Delaunay, sont actuellement exposées dans le magnifique musée de Saint-Germain. En les examinant attentivement, le doute ne semble guère possible : ce sont des pierres éclatées par le feu et polissées par le frottement ; ce sont encore des os d'Halithérium, sur lesquels on aperçoit des entailles faites avec un outil tranchant. Le travail de l'homme apparaît donc bien manifestement sur ces objets, qui ont été trouvés dans des assises non remaniées de l'époque tertiaire, et tellement anciennes que plusieurs séries d'êtres vivants se sont succédé depuis leur formation et celle des terrains quaternaires. Nous verrons dans la suite que quelques paléontologistes n'admettent pas ces affirmations, auxquelles ils opposent des réfutations énergiques.

L'ossuairc fossile des montagnes rocheases. — Les dccouvcrles du professeur Marsh. — NouTelles espèces de mammifères fossiles. — Le dinoceras ou éléphant cornu. — Nouveaux oiseaux. — Odontornithes. — Brontontherium ingens.

Nous demanderons à nos lecteurs, la permission d'interrompre momentanément la chaîne de Thisloire organique terrestre, de remonter un peu en arrière pour les entretenir de découvertes toutes récentes qui se sont accomplies en Amérique. Leur importance exceptionnelle nous autorise à les mentionner d'une façon spéciale, et le chapitre qu'on va lire, nous permettra de mieux reprendre ensuite notre marche rapide à travers les mondes anéantis.

Une véritable population d'animaux d'espèces éteintes, a été trouvée aux Etats-Unis dans les terrains tertiaires de la région des montagnes Rocheuses; quelques-uns des plus remarquables d'entre eux sont des mammifères gigantesques provenant des dépôts éocènes de Wyoming. Il importe de les faire connaître, et des renseignements exacts sur ces fossiles sont d'autant plus

opportuns que des erreurs ont été commises à leur égard. Ces animaux égalaient presque l'éléphant par la taille. La tête, osseuse, longue et étroite, a trois paires de cornes bien séparées entre elles. La mâchoir^ supérieure est armée de grandes défenses courbes dirigées en bas, constituées par les canines et rappelant celles des morses, mais elle est dépourvue de dents incisives. Les molaires, au nombre de six, sont très-petites et d'une forme particulière.

On a trouvé plusieurs espèces de ce type mammalien remarquable, mais toutes ne peuvent pas encore être décrites avec certitude. L'espèce typique du groupe, le Dinoceras anceps, fut découvert en septembre 1870. En 1872, le professeur /ilope donna le nom de Loxolophodon semicinctus à une espèce analogue à celle dont il va être question.

Le musée de Yale-CoUege possède aujourd'hui les débris d'une innombrable quantité d'individus appartenant à l'ordre des Dinocerata, auquel se rapportent les types de diverses espèces déjà décrites par le professeur Marsh *. Celles-ci sont toutes représentées par des pièces bien caractérisées, et l'une d'elles, le Dinoceras mirabilis, par une tête entière et un squelette presque complet. Cette circonstance a permis à l'auteur de déterminer avec certitude les caractères et les affinités de ce Irès-singulier groupe d'animaux. La plupart des caractères crâniens ont été constatés sur une tête dans un état de conservation parfaite et que représentent les figures ci-contre.

* American journal of Science and Arts, 1875.

160 LES POSSRES.

Cette tète est remarquablement longue et élroilc (fig. 82, 83, 84). Les trois paires de cornes osseuses

ÉtBti-DDis, (Téle Tue rjc pnill.|

qui la garnissent s'élèvent successivement l'une au' dessus de l'autre, et l'énorme crête qui entoure la cavité profonde du sînciput contribue, ainsi que les

grandes défenses dccurrentes, à lui donner un aspect singulier dont aucun autre animal vivant ou fossile ne nous oflre d'exemple.

Fig. tl.

i;aGE des MAXHIFÈRES. 161

Les cornes des Dinocerata constituent un caractère fort remarquable. Celles des os nasaux étaient probablement courtes et dermiciues, à peu près comme celles des rhinocéros, mais plus petites ; celles des os maxillaires coniques, très-allongées, constituaient certainement des armes défensives puissantes, les cornes postérieures étaient plus grandes, la forme comprimée de leur axe osseux indique qu'elles devaient être élargies et peut-être branchues'.

M. Alph. Milne-Edwards, en rendant compte de l'intéressante découverte du professeur Marsh dans une des-réunions de la Société philomatique, a fait remarquer que, d'après la forme et la disposition de ces trois espèces de protubérances osseuses, il incline à penser qu'elles pourraient bien ne pas avoir porté de cornes, mais correspondre à dus lobes dermiques analogues à ceux dont h tête des phacochères est garnie, et qui prennent chez les vieux mâles un développement considérable, M. Alpli. Milne-Edwards a ajouté que, parla forme allongée de la tête, la concavité de la région frontatç, ainsi que par l'existence de pièces osseuses qui semblent être comparables aux os du boutoir, le Dinocems mirabilis offre certaines ressemblances avec les porcins.

' Annattf dei tciencet natat-ellet, 5* sirie.

Les investigations du professeur Marsh n'ont pas été bornées à Tétude des mammifères : le savant paléontologiste de Yale-College a mis la main sur une nouvelle sous-classe d'oiseaux fossiles très-remarquables, désignés sous le nom à^Odontornithes. Ces oiseaux sont pour la plupart pourvus de dents, et parmi les plus curieux nous citerons VIchthyornis celer qui a été entièrement reconstitué par le professeur Marsh. La découverte de ces fossiles est un progrès très-important pour la paléontologie. Il tend en effet à faire tomber les vieilles distinctions entre les Oiseaux et les Reptiles, résultats auxquels VArchœopteryx dont nous avons précédemment p^rlé, avait déjà contribuée Le professeur Marsh, par ses beaux travaux, a ouvert la voie à de nombreux explorateurs qui continuent ses conquêtes, et ses découvertes doivent être rangées parmi les plus importants documents paléonto logiques de notre époque.

Mais rilluslre, savant de Yale-College devait encore se signaler à l'attention des géologues. Après avoir fait de si belles trouvailles dans les terrains éocènes de la partie orientale des montagnes Rocheuses (États de Dakoti, Nebraska, Wyoming, bas Colorado), il a eu l heureuse fortune d'ajouter d'autres raretés à celles dont il avait précédemment doté la science. Les secondes espèces fossiles du professeur Marsh ont été rencontrées cette fois dans les couches miocènes des mêmes régions; elles représentent un groupe d'a-

* American journal of sciences and arts. 1873.

nimaux qui diffèrent encore de toute forme connue.

Brontotherium ingenS'y tel est le nom que le profear seur Marsh donne à l'animal ; son crâne, qui n'a pas moins d'un mètre, est très -long et singulièrement plat. Il est caractérisé par le développement d'une énorme paire de cornes qui partent presque entièrement des os du nez. Les membres du Brontotherium sont plus courts que ceux de Téléphant, et le professeur Marsh a surtout fixé Tattention des naturalistes sur la large ouverture du nez, la rugosité des extrémités nasales. Il semble certain que ce curieux animal n'avait pas de trompe.

Le journal anglais Nature^ auquel nous empruntons les intéressants détails qui précèdent, fait remarquer que la connaissance de ces types d'animaux doit donner lieu à maintes réflexions sur l'évolution des races. En effet, plus que tout autre fait, celui-ci indique nettement jusqu'à quel point sont encore incomplètes nos annales géologiques, et combien l'on doit tenir compte de Timperfection de nos connaissances paléon« tologiques pour constituer la généalogie des mammifères.

Que de richesses en effet sont encore enfouies à notre insu dans les entrailles de la terre ! Que de documents précieux pour l'histoire du globe sont à recueil^ lir! Ce que nous savons n'est rien à côté de ce qu'il nous reste à savoir, et les découvertes faites jusqu'ici sont pauvres, si on songe à l'abondance dé celles qu'il est dans la destinée humaine d'accomplir.

C'est surtout sur les- continents éloignés comme TAmérique ou les Indes que les chercheurs ont chance de faire des rencontres précieuses. A peine le professeur Marsh a-t-il ressuscité un monde nouveau, qu'une conquête non moins importante se signale encore aux États-Unis dans les territoires du Colorado, au milieu de régions fort curieuses désignées sous le nom de mauvaises lettres.

Le professeur Cope, attaché à une expédition dans le Colorado, a récemment mis à nu, en creusant le sol des mauvaises terres ^ un véritable cimetière d'animaux fossiles, parmi lesquels un grand nombre d'espèces complètement inconnues. — C'est par centaines qu'il faut les compter, et c'est par milliers qu'il faut citer les ossements recueillis. Le professeur Cope fut frappé de stupeur en déterrant ces reliques d'un monde disparu, en retirant des excavations qu'il avait pratiquées dans le sol, depuis les ossements énormes du mastodonte, jusqu'aux os délicats de rongeurs de petite taille, jusqu'aux débris ténus d'insectivores et de talpidés. Ces vestiges d'un autre âge lui apparurent dans un état de conservation étonnant dû probablement à la nature exceptionnelle de ce sol étrange des mauvaises terres, — On rencontre là où M. Cope a opéré ses fouilles des restes innombrables de quadrupèdes, du cheval notamment, ce qui offre un grand intérêt, car cet animal n'existait nulle part en Amérique quand les Européens y mirent le pied pour la première fois. On a trouvé plus de sept rhinocéros distincts, dont un magnifique spécimen représenté par un crâne par-

fiiitement intact, encore pourvu de toutes ses dents. Les . carnivores abondent ; les squelettes de canicns, de félins, se trouvent à profusion. Il faut signaler une espèce du genre chien très-remarquable en ce sens qu'elle atteignait la taille d*un ours actuel.. Toute une faune nouvelle de l'époque tertiaire vient d'être ainsi révélée; la géologie a rarement fait une moisson aussi féconde. — Non-seulement- les mammifères se rencontrent à foison dans les mauvaises terres, mais les reptiles se présentent aussi avec une richesse incroyable de formes. Tortues, lézards, serpents, sont sortis de terre sous les yeux des explorateurs ébahis. Cet antique ossuaire d'êtres disparus est assez abondant pour former à lui seul une magnifique galerie de paléontologie.

Nous ne quitterons pas les temps tertiaires, sans faire . remarquer que l'étude de leur faune, nous montre les genres d'animaux de nos régions chaudes et torrides, vivant alors dans les lieux du globe qui sont actuellement tempérés ou froids. Ceci n'indique-t-il pas qu'une température uniforme, probablement due à la chaleur centrale de la terre, régnait à la surface entière de notre sphéroïde? Désormais, avec les temps nouveaux que nous allons envisager, les climats, vont commencer à s'accuser, et l'abaissement de la température terrestre va se continuer.

Avant de jeter les yeux sur les temps modernes de l'histoire du globe, il est encore indispensable de nous arrêter sur un des caractères les plus saillants des âges tertiaires, sur les produits éruptifs de leurs terrains qui dévoilent comme un nouvel ordre de chose. L'époque

néozoïque (c*cst-à-dire celle des animaux les plus récents) inaugure Tère des phénomènes volcaniques ; les roches ignées sont pour la plupart formées detrachytes, de laves, de porphyres, et vers la fin de la période tertiaire, on voit apparaître les volcans à cratères. Les volcans éteints de l'Auvergne, des bords du Rhin, deTAsie Mineure, sont les plus ^ûrs témoignages de ces éruptions tertiaires ; les plus hautes montagnes du globe, les Alpes, l'Himalaya et les Cordillères se sont élevées dans ce même âge. Les terrains tertiaires offrent encore un intérêt particulier, sous le rapport des produits minéraux qu'iU renferment, car ils fournissent à l'art des constructions, la plupart des roches qu'il utilise. L'argile plastique, le calcaire grenu, le [calcaire à ciment, la pierre à plâtre, les pierres meulières, les sables ferrugineux abondent notamment en France dans toutes les formations tertiaires. Paris, Marseille, Avignon, Mmes et Bordeaux, doivent leurs monuments aux matériaux qu'elles recèlent. Aussi le terrain parisien, où est assise notre capitale, est-il généralement considéré comme le type de la période tertiaire.

Élie de Bcaumont a fait remarquer que la nature géologique du sol exerce une influence réelle sur le caractère des populations ; il y a là une conséquence originale à déduire des études de la géologie.

« Les deux parties principales du sol de la France, le dôme de TAuvergne et le bassin de Paris, quoique circulaires l'une et l'autre, présentent des structures diamétralement contraires. Dans chacune d'elles, les parties sont coordonnées au centre, mais ce centre joue

L'AGE DES MAMMIFERES. 167

dans l'une et dans l'autre un rôle complètement différent. Ces deux pôles de notre sol, s'ils ne sont pas situés aux deux extrémités d'un même diamètre, exercent en revanche, autour d'eux, des influences exactement contraires ; l'un est en creux et attractif ; l'autre en relief, est répulsif. Le pôle en creux vers lequel tout converge, c'est Paris, centre de population et de civilisation. Le Cantal, placé vers le centre de la partie méridionale, représente assez bien le pôle saillant et répulsif. Tout semble fuir en divergeant de ce centre élevé, qui ne reçoit du ciel qui le surmonte que la neige qui le couvre pendant plusieurs mois de Tannée. Il domine tout ce qui l'entoure et se^ vallées divergentes versent les eaux dans toutes les directions. Les routes s'en échappent en rayonnant comme les rivières qui y prennent leurs sources. Il repousse jusqu'à ses habitants, qui pendant une partie de l'année, émigrentvers des climats moins sévères. L'un de nos deux pôl^s est devenu la capitale de la France et du monde civilisé ; l'autre, est resté un pays pauvre et presque désert. Gomme Athènes et Sparte dans la Grèce, l'un réunit autour de lui les richesses de la nature, de l'industrie et de la pensée ; l'autre fier et sauvage, au milieu de son âpre cortège, est resté le centre des vertus simples et antiques, et fécond malgré sa pauvreté, il renouvelle sans cesse la population des plaines par des essaims vigoureux et fortement empreints de notre ancien caractère national.^ »

* Explication de la carte géologique de France, par MM. Dufrénoy €t Élie de Beaumont.

Londres, comme Paris est assise sur les terrains tertiaires ; la capitale de l'Angleterre comme celle de la France est portée par un ban d'argile plastique. Magnifique spectacle que celui de la formation des anciens continents sous l'influence de la vie du passé, contribuant à assurer aux civilisations modernes leurs éléments de grandeur, de force et de prospérité !

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