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CHAPITRE VI

La faune des temps nouveaux. — L'ours des cavernes ou ursus spelœus. — Les éléphants fossiles ou mammouths. — Ossuaires d'éléphants en Sibérie. — Pallas et Adams. — Mammouths retrouvés en entier dans la glace. — Les îles à ossements des mers glaciales. — Découverte d'un éléphant fossile dans le Gard par M. Gazalisde Fondouce. — La gîgantologie.

L'époque quaternaire que l'on peut considérer comme le véritable âge moderne, est la suite naturelle des temps tertiaires. Il n'y a pas en quelque sorte de d stinction réelle entre la fin des temps tertiaires et les commencements de ces temps nouveaux.

C'est probablement en considération de ces remarques qu'un grand nombre de naturalistes ont l'habitude de désigner Tépoque quaternaire, sous les noms

de période post-tertiaire ou post-pliocène : ne nous arrêtons pas sur les divisions artificielles, et quel que soit le véritable nom de cette dernière époque géologique contentons-nous de faire remarquer qu'elle n'est pas tant caractérisée par des terrains spéciaux que par sa faune particulière et par là série des phénomènes dont les traces sont manifestes. Ces phénomènes essentiels sont les déluges et l'apparition de grands glaciers , qui ont joué un rôle considérable à la surface des continents. C'est durant l'époque glaciaire que se produisit cet abaissement si extraordinaire dans la température, et qui eut pour effet l'extension des glaciers dans les zones tempérées. 11 est à présumer que des pluies diluviennes ont précédé cette période; quoi qu'il en soit, nous pouvons considérer les temps quaternaires comme un moment remarquable des grandes perturbations dans les climats.

Quelques naturalistes ont essayé de compter des subdivisions dans l'époque quaternaire, d'après la série des animaux qui s'y sont succédé. M. Lartet notamment a établi quatre âges, qui, pour n'être pas définitifs, n'en sont pas moins basés sur des observations d'une haute importance. Le premier âge est celui de Tours de caverne, le second celui du mammouth et du rhinocéros à narines cloisonnées, le troisième celui' du renne, et le quatrième celui de l'aurochs, qui vit encore dans les temps historiques.

La faune de ces âges, qui constituent l'histoire moderne de la terre, et que Ton peut appeler les temps nouveaux de notre planète, est surtout saillante

par ses grands mammifères, dont un certain nombre, comme le mammouth, l'ursus, ont survécu aux derniers cataclysmes. Ce fait démontre bien qu'il y a un passage insensible de la faune quaternaire à celle de notre temps, qui ne diffère guère de celle-ci que par le repos des éléments, par l'absence des glaciers et des déluges. S'il est encore permis de ne pas admettre la présence de l'homme aux temps tertiaires^ il est certain qu'il a

* Dans un remarquable travail que viennent de publier tout récemment, MM. Louis Lartet et Cbaplain Duparc : Une sépulture des anciens troglodytes des Pyrénées, ces géologues combattent l'opinion des naturalistes qui admettent l'existence de l'homme tertiaire: a Assurément, disent HN. Lnrtet et Duparc, l'homme a pu exister pendant l'époque miocène. Qui s'y oppose? A prendre les choses en grand, ne vivons-nous pas encore dans la période tertiaire qui a vu se développer les principaux types de nos flores et de nos faunes actuelles? Suffit-il bien de la trace d'un abaissement accidentel de température, dans notre hémisphère, et de quelques soulèvements de chaînes montagneuses pour justifier la création d'une quatrième époque dans h vie du globe et de ses habitants? A la vérité, les conséquences de cette crise climatérique, ont été grandes, puisque oh doit lui rapporter l'origine de nos vallées actuelles.' Grands, aussi, ont été les changements relatifs des aires maritimes et continentales de cette époque. Cependant en se plaçant au point de vue général qui domine nos classifications géologiques, c'est-à-dire en considérant largement la succession des êtres organisés à la surface de notre globe, on serait conduit à admettre que la période tertiaire, cette troisième grande phase du développement de l'organisme, nous comprend et se poursuit encore. Nous n'avons donc aucune raison sérieuse, de rejeter <i priori, la notion d^ l'existence de l'homme pendant cette époque, mais de là à croire que cette existence est démontrée, il y a encore fort loin. Or, jusqu'à présent, on n'a pu produire que de vagues indices, et aucun iait bien concluant n'est venu à l'appui de cette présomption... Nous ne voulons, en disant cela, nullement méconnaître l'intérêt des observations de savants aussi consciencieux et aussi autorisés que MM. les abbés Bourgeois et Delaunay, non plus que celles de M. le colonel Laussedat. L'interprétation de ces faits nous paraît seulement sujette à des difficultés, et dans une question d'une aussi haute importance, ils nous pardonneront de résister à tout entraînement et de n'aimettre que des démonstrations d'une évidence parfaite. »

fait son apparition à l'époque quaternaire ; il vivait en Europe à côté des ours, du mammouth, des lions, des hyènes, des rhinocéros et des rennes, gigantesques représentants de nos espèces contemporaines, dont nous allons passer en revue les nombreux débris. Les continents étaient alors, comme actuellement, caractérisés par des feunes et des flores différentes ; aussi trouvet-on dans le sol de TAmérique des fossiles particuliers qui ne se rencontrent pas dans nos terrains ; parmi ceux-ci nous décrirons le Megatherium, le Megalonyx, le Mylodon, énormes édentés aujourd'hui complètement disparus de la surface du globe.

Parmi les plus abondants carnivores antédiluviens qui vivaient en Europe aussi bien que sur les autres continents, il faut citer Tours des cavernes, qui dépassait de beaucoup la taille de nos plus grands ours modernes ; on en a trouvé des squelettes qui atteignent une hauteur de 2 mètres et qui n^nt paî moins de 2 mètres de longueur. VUrsus spelœus a laissé partout de ses débris, en France, en Angleterre, en Belgique, dans un grand nombre de cavernes, notamment dans celles de TAriége. Le musée de Toulouse possède un admirable squelette d'Ursus spelcms, et le docteur Garrigou, un des plus laborieux chercheurs de notre époque, a réuni une magnifique collection de têtes de cet animal, dont il a trouvé les restes à profusion dans les cavernes de l'Ariége, avec un grand nombre de vestiges humains de la mémeépoque. UUrsus spelœus ainsi désigné par le naturaliste Blumenback, ïoui's des cavernes^ ou à front bombé de Cuvier, est

VXQÏ MODERNE. m

caractérisé effectivement en ce que chaque os frontal forme une protubérance arrondie, de telle sorte que relevée sur la partie postérieure du front, ta ligne du profil tombe, par une pente inclinée, sur la base du nei' (fig, 85). Le tigre {Fe/is spetœà), l'hjène (Hyena

Fig. 8S. - Tâte

spelœa), et d'autres espèces non moins féroces parcouraient alors le sol du pays qui devait être la France. On en trouve des ossements abondants dans les ca- Ternes.

Après l'ours des cavernes, l'histoire du mammouth ou Elephas priinigenius de l'époque quaternaire est bien digne de fixer notre attention, en raison de l'abondance de ses débris, qui dénotent une extension considérable de l'espèce dans ces temps reculés.

On a très-souvent déterré des ossements de mammouth. Mais ce qui offre un intérêt exceptioimel dans

' .i. d'Otbignj : Court de paléonlologU.

rhistoire de ce fossile, c'est la déeooverfe assez fréquente dlndividus qui le représentent à l'état vivant, et conservés tout entiers dans les glaces des mers du Nord.

c( En 1799, un pêcheur tongouse remarqua, sur les bords de la mer Glaciale, près de l'embouchure de la Lena, au milieu des glaçons, un bloc informe qu'il ne put reconnaître. L'année d'après, il aperçut que cette masse était un peu dégagée, mais il ne devinait pas encore ce que ce pouvait être. Vers la fin de l'été suivant, le flanc tout entier d'un animal était distinctement sorti jies glaçons. Ce ne fut que la cinquième année que, les glaces ayant fondu plus vite que de coutume, cette masse énorme vint échouer à la côte, sur un banc de sable. Au mois de mars 1804, le pêcheur enleva les défenses, dont il se défit pour une valeur de cinquante roubles. On exécuta à cette occasion un dessin grossier de l'animal. Ce ne fut que deux ans après, et la septième année de la découverte, que M. Adanis, adjoint de l'Académie de Saint-Pétersbourg et professeur à Moscou, qui voyageait avec le comte Golovkio^ envoyé par la Russie en ambassade à la Chine, ayant été informé à Iakoutsk- de cette découverte, se rendit sur les lieux. Il y trouva l'animal déjà fort mutilé. Les Iakoutes du voisinage en avaient dépecé les chairs pour nourrir leurs chiens. Des bêtes féroces en avaient aussi mangé ; cependant le squelette se trouvait encore entier, à l'exception du pied de devant. L'épine du dos, une omoplate, le bassin et les restes des trois extrémités étaient encore réunis par les ligaments et par une por-

tion de la peau. L'omoplate manquante se retrouva à quelque distance. La tête était couverte d'une peau sèche. Une des oreilles, bien conservée, était garnie d'une touffe de crins : on distinguait encore la prunelle (le l'œil. Le cerveau se trouvait dans le crâne, mais desséché; la lèvre inférieure avait été rongée, et la lèvre supérieure détruite laissait voir les mâchelières. Le cou était garni d'une longue crinière. La peau était couverte de crins noirs et d'un poil ou laine rougeâtre; ce qui en restait était si lourd que dix personnes eurent beaucoup de peine à le transporter. On retira, selon M. Adams, plus de trente livres de poils et de crins, que les ours blancs avaient enfoncés dans le sol humide en dévorant les chairs. L'animal était mâle; ses défenses étaient longues de plus de neuf pieds en suivant les courbures, et sa tête, sans les défenses, pesait plus de quatre cents livres. M. Âdams mit le plus grand soin à recueillir ce qui restait de cet échantillon unique d'une ancienne création ; il racheta ensuite les défenses à Iakousk. L'empereur de Russie, qui a acquis de lui ce précieux monument, moyennant la somme de huit mille roubles, l'a fait déposer à l'Académie de Saint- Pétersbourg ^ »

Ce n'était pas la première fois que les voyageurs avaient fait une semblable trouvaille; Pallaset Adams en citent de nombreux exemples. Il est même arrivé que des mammouths dépecés au milieu des glaces, ont servi de pâture à des chiens affamés (fig. 86) . Il est prO',

' Guvier, d'après les Commentarii de rÂcadémie de Pctersbourg.

bable que bien souvent aussi de semblables observations n'ont pas laissé de leurs traces par des documents écrits et authentiques. On sait toutefois que dans le nord de la Chine, on a fréquemment recueilli des débris d'ossements de Téléphant fossile, et trouvé même, au dire d'un voyageur russe, Isbrant Ides, des animaux tout entiers. •

C'est surtout dans la Russie asiatique que les restes de cette antique population se rencontrent avec une extraordinaire abondance ; il est des îles de la mer Glaciale, situées au nord de la Sibérie, presque entièrement formées d'os de mammouth. On peut les considérer comme des ossuaires immenses, où les parties brisées et séparées du squelette sont soudées entre elles dans la glace, avec laquelle elles forment un bloc solide, d'une vaste étendue. Pendant Tété, la glacé fond, et les ossements apparaissent de toutes parts ; les habitants de la Sibérie vont chercher là Vivoire fossile, qu'ils expédient dans les régions du Sud, au moyen de traîneaux attelés de chiens. D'après le célèbre naturaliste Pallas, il n'est pas de fleuve de la Russie asiatique, depuis le Don jusqu'au promontoire des Tchutchis, sur les rives desquels on ne puisse trouver des ossements d'éléphants ou d'autres animaux étrangers au climat.

Les restes de VElephas prùnigenius, pour n'être pas aussi prodigieusement abondants dans les autres parties de l'Europe, sont loin d'y faire défaut. On en a déterré des milliers dans la vallée de l'Arno supérieur (Piémont) ; on en a rencontré des débris extrêmement nombreux dans le centre de l'Allemagne; on en a

te

extrait du sol de la province d'Anvers, et là notamment s'est rencontré une des plus précieuses pièces de nos musées (fig. 9, page 25). La hauteur de ce mammouth est de 5^,60, et dépasse d'un mètre celle des plus grands éléphants connus.

L'éléphant fossile se trouve en Amérique et même en France, comme le prouve encore une fois la belle découverte que M. Cazalis de Foâdouce a faite tout récemment dans le département du Gard.

Ce savant géologue a rencontré, dans le terrain néocomien des environs de Durfort, le squelette tout entier d'un éléphant fossile qui atteint des proportions prodigieuses; sa hauteur au garot est de 4'", 10. La plus grande largeur du crâne est de 1",65. Les membres sont proportionnés à cette stature de géant; le fémur n'a pas moins de 1™,45 de longueur, et le tibia O^SS. La cuisse de ce monstre atteignait presque la taille d*un homme ! Le magnifique fossile de Durfort appartient à VElephas meridionalis.

Il résulte de tous ces faits, accumulés par les chercheurs, que le mammouth habitait toutes les régions du globe, terrestre. Des troupeaux d'éléphants sillonnaient le sol de l'Europe et surtout de la Sibérie ; à côté d'eux vivaient encore des bandes innombrables de rhinocéros fossiles, dont nous avons déjà parlé précédemment.

Le mammouth différait de l'éléphant actuel par les longs poils qui recouvraient sa peau, par sa taille plus considérable, cl par la courbure en demi-cercle de ses énormes défenses. Les dents du mammouth sont au nombre de quatre : deux à la mâchoire inférieure, deux

a la mâchoire supérieure ; on en a recueilli une grande quantité, daas les diverses régions de l'Europe, et nos collections paléontoiogiques en renferment souvent de fort volumineuses (fig. 87).

Fig' VI. — Dent ds mammouth (1/S de graudaur

Nous avons dit au commencement de cet ouvrage, l'étonnemcnt causé jadis par les découvertes de coquilles fossiles. Dans les siècles de préjugés et d'ignorance, quelle stupéfaction devait causer l'apparittOD d'ossements gigantesques dans le solde nos régions! On attribuait ces os énormes à des races disparues de héros ou de géants, et certains auteurs allaient même jusqu'à raconter les haut faits de ces redoutables guerriers d'un autre âge. « On a trouvé en Crète, nous dit Pline le naturaliste, un corps humain de quarante-sii coudées dans une montagne entrouverte par un tremblement de terre. Les uns le prennent pour le corps d'Orion, les autres pour celui d'Otus. On croit sur la foi de certains monuments que le corps d'Oreste, qui fut exhumé par ordre de l'oracle, était de sept coudées. Et il y a déjà près de mille ans qu'Homère ne cessait

L'ÂGE MODERNE. Igl

de se plaindre que la taille des*hoinmes de son temps, était sans comparaison, moindre que celle des hommes des siècles antérieurs ^ »

Au moyen âge, des os et des dents énormes, qui n'étaient probablement que des antiques débris d'éléphants fossiles, ont encore été regardés comme les vestiges d'hommes gigantesques, souvent rapportés à des saints. La dent de saint Christophe, que Ton montrait à Valence, il y a quelques siècles, était très-probablement une molaire de mammouth.

Le chevalier Hans-Sloane, et le P. Joseph Tarrabia, ont écrit des volumes entiers sur la Gigantologie ; ils y rapportent toutes les trouvailles faites d'ossements aux proportions colossales. Cassianon a écrit aussi un Traité des Géants j où il fait la description de semblables prodiges. Au milieu même du siècle dernier, il y avait encore de nombreux partisans de la gigantologie, et voici ce que dit à ce sujet un contemporain de Buffon, l'historien Guettard :

« Ceux qui sont pour les géants, remontent jusqu'à la naissance du monde pour chercher des preuves qui leur soient favorables. Nos premiers parents, selon eux, étaient d'une grandeur, qu'aucune grandeur humaine n'a égalée ; et sans admettre les rêveries de certains rabbins qui voulaient qu'Adam et Eve portassent leur lête jusque dans les cieux, ils fixent la grandeur d'Adam à cent vingt-trois pieds, neuf pouces de haut, et celle d'Eve à cent dix-huit pieds neuf pouces trois quarts :

* Histoire naturelle de Pline, liv. \n, cap. xvi.

hauteur qui n'est rien en comparaison de celle que les rabbins les plus sages leur assignent voulant qu'Adam eût neuf cent coudées, ou treize à quatorze cent pieds de hauteur, 'comme on le lit dans la bibliothèque des rabbins. »

Toutes ces hypothèses, œuvres d'imaginations naïves et crédules, ont sans doute été suscitées à la vue des anciennes dépouilles des grands animaux des derniers temps géologiques. Avant les conquêtes de la science moderne, un grand nombre de philosophes croyaient à la diminution successive de la taille humaine. Cette pensée exprimée par Homère se retrouve encore nettement indiquée par Juvénal.

« D'où vient, dit l'auteur des satires, que ceux que vous mettez au monde, ne ressemblent pas à ceux qui ont été avant vous, et qu'ils sont plus petits ? Une mère vous répondra : autres sont ceux qui sont nés dans les jours de la force, et autres ceux qui sont nés au temps de la vieillesse, et de l'affaiblissement de la nature. »

Admirable victoire de la géologie, d'avoir dissipé ces ténèbres de l'erreur, pour faire apparaître à nos yeux, l'imposant et sublime spectacle de la vérité.

Nous avons déjà dit précédemment que l'homme existait au milieu de ces populations animales de l'époque quaternaire. Il avait à se mesurer avec ces mammouths formidables, avec, le lion, avec les tigres , les animaux féroces et cela sans autre arme que celle qu'il savait fabriquer de ses mains débiles, mais que lui suscitait son intelligence. Nous étudierons spécialement l'homme fossile; continuons pour

le présent à suivre le cours du temps, etjetonsics jeux sur la génération qui va succéder aux ours, aux élé-

phants et aux rhinocéros. Voici d'abord des rennes qui couvrent la superficie de l'Europe entière, qui bondis-

sent au milieu des glaciers quaternaires. Ces rennes fossiles ne différaient point de notre renne ordinaire. Il n'en est pas de même du célèbre cerf à grands bois, le cervus megaceros, dont les bois ne mesuraient pas moins de trois mètres d'envergure (Gg. 88) ; il n'a plus aujourd'hui de représentant sur notre terre. Les bœufs (bos primigenius) vivaient encore en grand nombre côte à côte avecThomme, puis l'aurochs, apparaît enfin sur les continents, où il va rester jusqu'au milieu des temps historiques. La science paléontologique n'a plus alors qu'à céder la place aux sciences historiques.

Les habilants quaternaires de l'Amérique du Sud. — Les Édentés. — Le mégathérium ou animal du Paraguay. — Description de la nou- Telle pièce du Muséum. — Reconstitution du mégatbérium. — H. Seguin. — Travaux de M. P. Gervais. — Le mylodon. — Le mégalonix et le glyptodon. — Les oiseaux fossiles de la Nouvelle-Zélande. — Le dinornis.

Nous n'avons étudié jusqu'ici que le sol quaternaire de FEurope ; en traversant les mers, nous allons voir d'autres êtres non moins dignes d*exciter notre curiosité.' Car à présent, nous l'avons dit, les climats se sont formés et les fossiles quaternaires de l'Amérique du Nord, de l'Amérique du Sud, ceux de l'Australie ne ressemblent en rien à ceux de TEurope. A ces âges du globe, chaque continent offrait sa faune particulière, sa population animale spéciale, que le paléontologiste commence à connaître aujourd'hui. Celle de l'Amérique du Sud était caractérisée par une population d'Édentés remarquables qui étaient pourvus de dents rappelant celles des Paresseux, soit les Unaux, soit les Aïs; le Mégathérium, le Mylodon et le Mégalonyx sont du nombre.

Le Mégathérium, a été retrouvé tout récemment dans des conditions particulières , et un magnifique squelette de cet animal jusqu'ici fort rare vient d'augmenter les richesses de notre Muséum.

Dans tous les musées du monde civilisé, on ne comptait que quatre squelettes de ce mammifère, souvent désigné sous le nom d'animal du Paraguay. L'un d'eux existe à Madrid, le second à Londres, le troisième à Buénos-Ayres, et le quatrième enfin, très-incomplet, est conservé à l'École normale de Paris ^ H y a plusieurs années déjà que les os du nouveau colosse fossile ont été envoyés au Muséum, mais il a fallu les débarrasser complètement du limon durci des pampas, qui les couvrait d'une enveloppe épaisse, les classer, les réunir et souder leurs débris, pour ressusciter enfin le squelette primi tif. Cette tâche laborieuse et savante a été récemment terminée. Désormais, le nombre des squelettes de Mégathérium reconstitués s'élève à cinq, mais le nouvel échantillon du Muséum est le plus remarquable de tous par son intégrité et par l'admirable état de la conservation des pièces qui la composent. Il est digne de la collection qui brille de l'éclat qu'y ont jeté les Cuvier, les Geoffroy-Saint-Hilaire et leurs illustres successeurs.

Le mégathérium n'a jamais été en France l'objet d'une publication détaillée, et les traités de paléonlo-

^ Les documents que nous publions ici sur le mégalbériurn nous ont été communiqués par un paléontologiste émincnt qui a spécialement étudié cet intéressant fossile. Nous empruntons aussi des détails au beau travail de M. P. Gervais intitulé : Recherclies anatomiques sur let Édentés tardigrades. Comptes rendm de V Académie des sciences. TomeLXXVII, p. 801.

logie de notre pays ne donnent à son égard que des renseignements incomplets et souvent trop sommaires ; aussi croyons-nous devoir publier sur ce curieux animal des détails tout à fait nouveaux.

Les restes du mégathérium se rencontrent assez fréquemment, comme nous Tavons dit plus haut, dans TAmérique du Sud, dans les pampas de la Confédération argentine, au Paraguay et principalement sur les larges rives du cours d'eau de ce nom, ainsi que sur celles du Rio de laPlata.

La nouvelle pièce du Muséum (fig. 89) mesure 5",25 de longueur, 2^55 de hauteur et 2"*,22 de largeur. Nous devons ajouter que ce remarquable squelette, quelque prodigieuses que soient ses dimensions, n'appartient pas cependant à un sujet de la plus grande taille. Il est inutile de dire qu'il excède de beaucoup la taille des plus énormes éléphants modernes, et qu'il justifie parfaitement l'étymologie de son nom, qui veut dire grand animal.

Les seuls animaux actuels qui, sous le rapport de leur conformation générale et de leur physionomie, aient une ressemblance manifeste avec le mégathérium, sont l'aï et l'unau. Quoique ces genres d'animaux, également de l'Amérique méridionale, ne dépassent pas la Caille d'un chat, on doit les considérer en quelque sorte comme les représentants du mégathérium à notre époque.

L'animal du Paraguay n'était pas autrefois le seul géant de l'ordre des édentés, auquel il appartient; les mylodons, les scélidothériums, les mégalonyx vivaieot

jadis dans les mêmes régions que le mégathérium, et, comme lui, ils ne sont plus représentés que par de chétifs animaux.

La structure du squelette du mégathérium offre un grand intérêt. On remarque d*abord que cet animal fossile avait la tête relativement petite. Le bout du museau, un peu proéminent en avant, donne lieu de croire à l'existence d'un rudiment de trompe, analogue à celle du tapir ou à celle qui est attribuée au palœothérium des temps tertiaires. Le cou est très-long et compte sept vertèbres, le thorax très-ample ; les cartilages costaux, extrêmement robustes, sont entièrement ossifiés, comme chez tous les. édentés.

L'étude attentive du pied du mégathérium démontre que cet animal était littéralement pied bot, qu'il ne prenait appui que sur Textrémité du petit doigt et sur le côté externe de la phalange onguéale du doigt voisin, et que, dans cette disposition, les griffes énormes qui armaient ses doigts se trouvaient garanties contre l'usure par l'effet de la marche.

L'examen d'ensemble du mégathérium montre que cet animal devait jouir d'une très-grande puissance musculaire. Mais il n'est pas moins évident que ce colosse anéanti, porté sur ses membres difformes, disproportionnés et convertis en arrière en énormes piliei's, ne pouvait avoir aucune agilité, et que, n'étant nullement apte à faire un grand chemin, il était sans doute destiné à trouver sans beaucoup se déplacer l'énorme quantité d'aliments qu'il absorbait pour son entretien. Une particularité assez singulière, que relève la consti-

tution du squelette de ce gigantesque animal, et qui peut d'abord paraître étrange, c'est qu'il devait avoir la commode faculté de s'accroupir sur son train postérieur à peu près comme un kanguroo. La raison de cette hypothèse, qui, d'ailleurs, ne paraît faire dpute pour personne, est déduite chez le mégathérium de la concentration évidente de la masse du côté du train postérieur, de la gracilité relative des membres antérieurs, comparée au développement exagéré des postérieurs, de l'énorme ampleur du bassin, de la puissance considérable de la queue, dispositions qui se trouvent plus ou moins réalisées chez les animaux qui peuvent se tenir debout.

D'après les dispositions du système dentaire du mégathérium, l'action de couper et de mordre sont si évidentes, qu'on n'hésite pas à admettre que le régime de cet animal était exclusivement de nature végétale. Nous croyons devoir ajouter ici que les édentés, dont le nom générique semble vouloir dire animaux entièrement privés de dents, ne sont réellement qu'en petit nombre dans ce cas. Ceux qui sont dentés n'ont jamais plus de deux sortes de dents, molaires ou canines, mais point d'incisives. Ces organes montrent entre eux une grande uniformité de structure.

L'époque géologique pendant laquelle vivait le mégathérium est l'époque quaternaire : son apparition re monte aux temps post-pi iocènes. C'est dans les pampas de l'Amérique du Sud, qui se rattachent à cette période, et dans les localités que nous avons déjà indiquées, que M. Seguin, chercheur infatigable, qui a passé plus de

in LES FOSSILES.

dix années à la recherche des nssements tossiles dans ces contrées, a découvert le squelette du mégathértum que le Muséum possède actuellement. On ne sera pas étonné, dans l'étit actuel de la science paiéontologîque, de voir produire l'afBrmation que le mégathérium, 4M)mme tant d'autres espèces anéanties, avait été contemporain de l'homme primitif. M. Seguin a recueilli dans quelques-unes des fouilles qui se sont opérées sous ses yeux des ossements humains enfouis simultanément, selon lut. avec les restes du mégalhérium.

Il est probable que ce gigantesque mammifère, comme un grand nombre de ceux de l'époque quaternaire, a disparu par l'effet d'inondations immenses. Les mégathériums auront été presque immédiatement ensevelis dans des torrents de limon, au milieu desquels leurs squelettes gisent depuis un nombre incalculable de siècles. Cette hypothèse parait conhrraée par l'observation des géologues et des paléontologistes qui ont remarqué que les ossements du mégathérium et de ses congénères ne se trouvent que bien rarement épars dans le sol ; habituellement, l'individu est découvert tout entier et comme inhumé à la place même où il a pordu la vie'.

Le Myloàon est encore un animal des temps quaternaires qui habitait jadis le Nouveau Monde et qui offre des analogies avec le mégathérium, quoiqu'il soît plus

' Pour donner une idée de l'importance que prcseiile une pièce paiéontologîque Mmiiie le nouTeau m^thérlum, dont le lecteur vient de lire la description, nous ajouterons qu'elle a été l'objet d'une dépense de plus de trente-cinq mille francs, dont quinze seulement pour le montage en aerrurerie, qui a exigé un travail de plusîeun uinéci.

petit do taille. — Un autre animal, le Mégalonyx, a été trouvé dans les cavernes de l'État de Virginie par M. JelTerson, l'ancien président de la République des Ëtats-Unis. Sa taillé dépassait celle du plus grand bœuf des temps modernes. Le Scélidolbérium était plus semblable aux ParesseuX'.iîs par la forme de ses dents. A ce nouvel animal il faut encore ajouter le Spbdnodon, récemment découvert par M. Lund dans les cavernes de l'Amérique.

Le glyptodon, le mastodonte doivent aussi venir se joindre à la liste des êtres quaternaires de l'Amérique: mais ceux-ci se trouvent dans l'Amérique du Sud et particulièrement au Brésil.

Le glyptodon mérite d'arrêter notre attention; il se rapprochait beaucoup des tatous ; son corps est recouvert d'un test écailleux et dur, formé de fragments réunis

comme les pavés d'une mosaïque (fig. 90). C'est un mammilère protégé par une écaille de tortue. Le Muséum d'bistoire naturelle vient de s'enrichir tout

récemment d'un glyptodon fort remarquable, que Ton a pu reconstituer d'une façon complète.

L'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'île de Madagascar étaient, aux temps quaternaires, peuplés d'animaux étranges qui ne ressemblaient en rieu à ceux de l'Europe. La Nouvelle-Hollande, où Ton ne voit guère aujourd'hui que des marsupiaux, abondait en didelphes véritablement gigantesques, qui dépassaient de beaucoup la taille de leurs représentants modernes.

On sait que de nos jours la Nouvelle-Zélande et Madagascar renferment un grand nombre d'oiseaux coureurs à ailes rudimentaires ; il en était à peu près de même à l'époque quaternaire. Les oiseaux fossiles qu'on y trouve sont analogues à ceux qui y vivent aujourd'hui, mais leur taille est beaucoup plus grande. Les ossements fossiles de ces oiseaux gigantesques ont été reconstitués, et parmi ceux-ci nous citerons le colossal Dinornis, dont la taille atteignait 5 mètres de hauteur ! Ses pieds, qui ont été reconstitués par le professeur Richard Owen, avaient 1"57 de haut; aussi cet être, le plus grand oiseau qui ait jamais vécu à la surface du globe, raérile-t-il bien son nom de Dinomà elephantopos.

Perturbations climatériques des temps quaternaires. L'époque glaciaire. — Travaux et recherches d*Âgassiz. — Preuves de l'existence d'anciens glaciers. — Les glaciers fossiles des tropiques, du Brésil et de l'Amazone. — Les déluges et le diluvium.

Après avoir passé en revue les principaux animaux de Tépoque quaternaire, parlerons-nous de la flore de cet âge du monde ? Nous n'en dirons rien, parce qu'elle ne parait pas différer de celle qui égayé actuellement nos contrées, mais nous indiquerons sommairement l'existence des grandes oscillations climatériques qui caractérisent la curieuse époque de l'histoire du globe que nous étudions. Elles ont certainement exercé une grande influence sur les êtres vivants.

Les alternances de froid et de chaud ont alors amené successivement des pluies torrentielles diluviennes et des glaces qui ont laissé partout sur nos continents d'irrécusables traces de leur passage. D'immenses glaciers ont jadis recouvert l'Europe, la France, et ont même existé sous les tropiques. C'est une des gloires de Tillustre Agassiz d'avoir jeté une grande lu-

mière sur les phénomènes glaciaires actuels et d'avoir su y trouver des ressources pour jeter sûrement les yeux vers le monde du passé.

Les géologues ont fini par trouver des signes glaciaires à peu près partout ; on a vu des stries produites par les anciens glaciers jusque sur les grès de la forêt de Fontainebleau. Toute l'extrémité australe de l'Amérique du Sud, jusqu'au 40* degré de latitude, est couverte de traînées épaisses et étendues, et sur le sol on rencontre çà et là de grands blocs erratiques irrécusables témoins des glaciers d'un monde disparu.

« Dans la vallée de TAmazone, dit Agassiz, le sol était autrefois recouvert par les glaciers; ....le caractère de l'inégalité des roches est bien celui produit par le mouvement arrondissant que nous constatons partout où ont agi les glaciers. Les moraines existent. » L'illustre savant a fait des remarques d'un autre ordre qui l'ont conduit à de mêmes affirmations pour la région de l'Amazone. « Si vous jetez les yeux sur l'embouchure de l'Amazone, vous serez frappés de Tabsence du delta. La plus grande rivière de la terre, celle qui transporte un volume de boue plus considérable qu'aucun autre fleuve, est privée de delta, tandis que le Nil, le Mississipi, le Gange, tous les grands fleuves de notre globe, présentent de vastes deltas formés par Taccumulation de détritus qui tombent à leur extrémité lorsque Teau cesse de couler avec une vitesse suffisante pour les charrier. Quelle peut en être la raison ? C'est la nature de la côte, qui n'est composée que de matériaux désagrégés, jadis triturés par le glacier, et qui s'accumulent

le long des rivages. L'évidence de ces dépôts glaciaires est hors de doute au fond de loutes les rivières de l'Amérique du Sud, Je les ai vus dans le Rio-Negro, dans le Para, le Madeira, le Tapajos, le Xingu, les Tocantins et dans d'autres rivières présentant partout le même caractère. »

Si la présence des glaciers est incontestable à certains moments de Tépoque quaternaire, l'action des déluges n'est pas moins certaine. Partout les terrains tertiaires, sur un grand nombre de points de l'Europe, sont couverts d'une couche de débris formés de limon, de matériaux roulés, d'un terrain remué, bouleversé par les eaux, que l'on désigne sous le nom de diluvium. Les érosions que l'on observe au bas des collines prouvent encore que des inondations formidables, des déluges, ont jadis balayé le sol de l'Europe, et des observations analogues ont pu être faites en Asie.

Quelle est la cause de la formation de ces glaciers? quelle est celle de ces inondations immenses ? C'est à quoi la science moderne ne sait pas encore répondre d'une façon certaine.

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