CHAPITRE VII
Les débris humains et les fossiles. — Opinion de Cuvier sur Tantiquité de rhomme. — Les cavernes à ossements et leurs habitants. — Les cavernes de Liège. — La grotte d'Arcy. — Aurignac. — Découvertes de M. Lartet. — Les cavernes de l'Ariége et des Pyrénées.
Il n'y a guère plus de quarante ans que les investigations de trois sciences, que l'on peut appeler sœurs, la géologie, la paléontologie et l'archéologie, ont dévoilé d'innombrables débris qui ont fait reculer la naissance de l'homme jusqu'aux temps géologiques, et ont démontré qu'il a été le contemporain des dernières espèces fossiles que nous venons de passer en revue. La notion de r homme foasile a d'abord soulevé un grand nombre d'objections. Quand des naturalistes ont montré les
premiers restes humains, provenant de terrains quaternaires, l'étonnement n*a pas été moindre que lorsque Palissy faisait voir ses coquilles fossiles aux docteurs de Paris. Mais aujourd'hui, plus vite qu'alors, il a fallu se rendre à l'évidence. C'est en vain que les objections plus ou moins spécieuses allaient à rencontre des affirmations; celles-ci passaient outre avec le solide appui des faits allant toujours en se multipliant. C'est en vain aussi que l'on alléguait les documents historiques et que Ton cherchait un allié dans le génie du grand Cuvier. La vérité a dû se faire jour. Nous ajouterons, au reste, que Cuvier, dont on cite souvent l'opinion sans la bien connaître, ne niait pas la haute antiquité de Thommc par cela seulement qu'il refusait d'admettre sa coexistence avec les pachydermes d'espèces éteintes. Notre grand naturaliste n'a jamais été aussi absolu. En 1825, il dit qu'on n'a encore trouvé ni homme ni singe fossile, et il n'affirme rien de plus. C'est méconnaître l'esprit de ce grand maître de le faire conclure, sans preuve aucune, que l'apparition de l'homme sur la terre est d'une date récente. Le créateur de la paléontologie, le fondateur de Tanatomie comparée, n'a jamais dit : « // n'y a pas dliomme fossile, » il a dit, les faits manquant : « Je n'ai pas trouvé d'homme fossile. »
Aujourd'hui, grâce aux recherches des géologues, les débris provenant d'une industrie primitive, les restes même de l'homme fossile, c'est-à-dire de l'homme des temps quaternaires, sont innombrables. Ils forment des musées entiers, et chaque jour de nouvelles découvertes apportent de nouveaux faits à cet égard. Les sources où
la science puise ces restes précieux' sont diverses; nous allons les étudier successivement.
Les cavernes et les grottes, que l'on rencontre à des hauteurs très-variables dans le flanc des montagnes rocheuses, forment de véritables musées naturels où sont amoncelés ces précieux vestiges des mondes anéantis.
Rien n'est plus varié que Taspect de ces souterrains, qui atteignent parfois quelques milliers de mètres d'étendue avec des différences de niveau plus ou moins considérables. La plupart sont découpés dans les roches calcaires, comme on l'observe en Irlande, en Angleterre, en Belgique, dans les Alpes, les Pyrénées et les Apennins, où quelques-uns d'enlre eux jouissent d'une grande célébrité. Les dépôts cristallins calcaires y produisent souvent des stalagmites et des stalactites, dans lesquels l'imagination retrouve les formes d'objets réels et qui sont l'œuvre des gouttes d'eau qui les façonnent à travers les siècles par les résidus calcaires qu'elles abandonnent sous le jeu de l'évaporation spontanée. La puissance du développement de ces blocs d'albâtre ne peut être d'aucun secours pour la détermination de leur âge, la vitesse d'écoulement des eaux, la solubilité du calcaire modifiant de toutes pièces la nature du dépôt. Quelques grottes sont toutes hérissées de ces incrustations calcaires, modelées, découpées, ciselées de loutes manières et formant des colonnes, de plis ondoyants, des draperies d'albâtre qui apparaissent comme les ornements d'une architecture capricieuse; d' autres grottçs ne renferment que des traces de ces formations cristallines, d'autres enfin en sont complètement dépourvues,
et celles-ci sont en général plus favorables aux investigations.
Sous le plancher constitué par la couche stalagraitique, on rencontre généralement des dépôts d'argile, dite argile à ossements. C'est une terre souvent rougeâtre, offrant une sorte de stratification ; tantôt meuble et friable, tantôt imprégnée de calcaire jusqu'au point de résister à la pioche ; offrant une épaisseur variable, la couche à ossements des cavernes présente les caractères les plus divers. On y rencontre les vestiges de presque tous les animaux de l'époque quaternaire, trèssouvent mélangés à des restes d'ossements humains, à des hache» en silex ou à d'antres débris de l'industrie primitive. On se fera une idée exacte de ces grottes à ossements en jetant les yeux sur la coupe verticale de la belle caverne de Gaileureuth, où se sont faites des découvertes importantes (fig. 91).
De tout temps les cavernes ont servi de demeure, de sépulcre ou de refuge aux hommes. Les auteurs anciens nous parlent des troglodytes ou habitants des cavernes de l'Asie mineure, de la Grèce et de Tltalie ; Jules César nous rapporte qu'il fit enfermer dans des souterrains naturels les Gaulois qui le combattaient ; à l'époque des Dragonnades, les protestants persécutés se sauvaient dans les cavernes, et, de nos jours encore, les habitants des forêts s'abritent souvent dans des grottes de pierre. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner de l'accumulation d'ossements et de débris qui s'y rencontrent. C'est ainsi que la caverne de Malet, dans les Cévennes, a offert un singulier amoncellement d'objets les plus divers. Des
fragments de poteries romaines, une statuette d'un sénateur romain, des haches en silex poli et autres armes de pierre, appartenant à une civilisation bien antérieure, une véritable sépulture d'ossements d'hommes et d'ours, des objets d'art de fabrication plus récente, des crânes d'ours placés les uns sur les autres en forme de pyramide, trouvés dans le même souterrain, ont apparu successivement comme les sûrs témoignages des nombreux visiteurs qui l'ont parcouru à des époques différentes.
Il est facile de distinguer ces mélanges ultérieurs, d'en assigner la date comparative, et les découvertes de ce genre ne sont d'aucUn secours pour l'histoire de l'homme fossile. Mais il en est tout autrement quand les ossements ou les débris humains se rencontrent, comme cela se présente très-fréquemment, dans les mêmes circonstances que les autres os d'animaux. S'ils sont enveloppés dans la même argile, ne portant pas de trace de remaniements, s'ils reposent sous une couche de stalagmite bien intacte et bien conservée, s'ils sont emprisonnés avec des os d'espèces éteintes, dans un même bloc de pierre n'offrant aucun indice de dégradation, si l'observation enfin a été faite dans un très-grand nombre de localités par des observateurs dignes de foi^ la contemporanéité de l'homme avec les espèces fossiles n'est plus douteuse.
En 1855, le docteur Schmerling publia un ouvrage important sur les cavernes situées aux environs de Liège; il explora chacune d'elles, et tous les ossements qu'elles lenfermaient furent soumis à son examen. La
L'HOMME FOSSim. £05
pièce la plus curieuse de la collection de ce savant géologue consistait eu la calotte d'un crâne trouvé dans la caverne d'Engis, à plus d'un mètre de profondeur, dans une brèche osseuse non remaniée. La terre qui enveloppait ce crâne ne présentait aucune trace de modification ultérieure; elle renfermait des dents de cheval, d'ours, d'hyène, de rhinocéros et de ruminants fossiles, associés à une clavicule et un os du carpe humains.. Dans la caverne d'Engiboul, Schmerling trouva encore, dans des circonstances analogues, des os humains, radius du coude, os des extrémités, soudés ensemble dans un bloc calcaire.
La caverne de Lherme a aussi fourni à la science, des dents, une omoplate et des os du bras humain, mélangés avec des ossements d'ours, de lion, d'hyène des cavernes, enfouis dans une couche stalagmitique tellement résistante qu'elle se brise difficilement sous le choc du marteau. Sept crânes d'Ursus spelœus^ cinquante demi-mâchoires, trois cents dents, une infinité d'os brisés, un couteau de silex, un os creux d'ours des cavernes transformé en un instrument tranchant, trois mâchoires de la même espèce, percées d'un trou, un andouiller de cerf aminci au sommet et taillé à la base, une vingtaine de demi-mâchoires d'ours transformées en crochets capables de servir d'arme offensive ou de houe pour remuer la terre, et sur lesquelles on compte les entailles et les coupures faites avec le tranchant d'un outil de pierre, ont été retirés de la couche cristalline.
^ La grutle d'Arcy, près d'Avallon (Yonne), étudiée
par M. de Vibraye, contenant dans son sein un nombre considérable de débris d'ours des cavernes associés à une mâchoire et une dent humaine emprisonnés dans une enveloppe résistante d'argile rouge, la caverne de Neanderthal, renfermant, sous une couche diluvienne d'une grande dureté, des os d'ours et un squelette humain, dont on ptit enlever, sans les briser, la calotte crânienne, la cuisse, l'humérus, un cubitus, une clavicule et quelques autres fragments recouverts de dcndrites élégamment ramifiées comme de la mousse, sont de nouveaux et irrécusables arguments de l'antiquité de l'homme.
Mais les travaux de M. Lartet, sur la caverne d'Aurignac, ont été généralement regardés à leur apparition comme les meilleures preuves de la préexistence de l'homme avec les animaux de Tépoque quaternaire. Aurignac est un chef-lieu de canton de la Haute-Garonne, situé à côté de la colline de Fajoles. Cette colline, formée de terrains nummulitiques, offrait dans un de ses escarpements un trou bien connu des chasseurs, qui y voyaient souvent disparaître les lapins dont ils convoitaient la capture. En i852, un ouvrier terrassier enfonça son bras dans ce trou pour juger de sa profondeur. Il ne tarda pas à en retirer un os qui excita vivement sa curiosité; continuant ses investigations, il attaqua les bords de l'orifice et rencontra une plaque de grès qui fermait une ouverture. Après l'avoir enlevée, il se trouva devant un véritable ossuaire humain.
Cette découverte eut un grand retentissement, et le
docteur Amîel, qui était maire de l'endroit, recueillit tous les os aCn de les réintégrer dans le cimetière : il fit disparaître ainsi ce riche trésor à jamais perdu pour les antiquaires et les géologues. Toutefois le docteur Amiel s'assura, en comptant les os homologues, qu'ils devaient avoir appartenu à dix-sept squelettes (les deux sexes et de tout âge.
C'est en 1860 que M. Lartet passa à Aurignac, résolu à faire de sérieuses recherches, après avoir vu quelques débris retirés de la caverne. Aidé par quelques travailleurs intelligents, il en commença l'exploration méthodique. En dehors de la grotte il trouva un lit de cendres et de charbons qui s^étendait sur une surface d'un demi-mètre carré, au-dessus d'un foyer nummulitique soutenant des fragments de grès noircis par l'action du feu. Les cendres renfermaient au moins une centaine de couteaux et de projectiles en silex ; des flèches en os et des ustensiles en corne de renne, un poinçon en corne de chevreuil, gisaient pêle-mêle à côté de nombreux fragments à'Ursus spelœus, de F élis spelœa^, i'Elephas primigenius^ de Cervus elaphus et d'os d'herbivores qui avaient été fendus pour en extraire la moelle» Sur les neuf espèces caractéristiques du terrain quaternaire, huit espèces se trouvèrent là avec deux molaires de Rhinocéros tichorinus^ mêlés avec des os de ce même animal, qui portaient nettement les marques du travail humain par leur coupure nettement op^ée avec un instrument tranchant.
Nous avons visité, en compagnie de notre ami le docteur Garrigou dont nous avons parlé précédemment,
quelques-unes des remarquables cavenies de l'Ariége; des fouilles ont même été faites sous nos yeux. Les débris anîmaus ou humains sont réunis là pêle-mêle, et en telle profusion, qu'en quelques heures de temp^ nous aTons recueilli quelques haches en pierre polie, un polissoir en granit, des ossements nombreux d'aiiimaus domestiques el des débris de mâchoires d'ours fossile. Cet animal était jadis très-abondant dans ces contrées, on en retrouve des ossements et souvent des tètes entières dans la plupart des cavernes de l'Ariége, Dans une seule caverne, le docteur Garrigou a retiré plus de quinze crânes d'ours fossiles admirablemenl conservés (fig. !)2).
Depuis ces découvertes, dont le récit sommaire ferme comme l'histoire de l'exploration des cavernes, les l'echerches du même ordre se sont multipliées dans la plupart des nations civilisées, et les résultats obtenus ont permis à la science de recueillir d'innombrables documents.
C'est ainsi que sur les bords de la rivière de Wye, dans le comté de Worcester en Angleterre, on Tient tout récemment de découvrir vingt nouvelles cavernes ' à ossements, dont trois seulement ont été' explorées. Dans l'une d'elles, on a rencontré des monnaies précieuses de la période romano- britannique, et deux crânes humains très-bien conservés. En creusant un peu plus prùfondément, on a mis à nu une pierre si dure, qu'il a fallu l'emploi de la poudre de mine pour Ja faire sauter. Sous cette enveloppe résistante, on a trouvé des ossements très-abondants, appartenant pour
la plupart à Tours des cavernes. Au-dessous de ces débris, une nouvelle couche de pierre s'est présentée, on Ta brisée, et on a vu qu'elle cachait des restes admirablement conservés d'éléphants fossiles, de lions et d'hyènes des cavernes.
Ce n'est pas seulement dans les souterrains naturels qu'apparaissent les vestiges des civilisations primitives. Les terrains quaternaires eux-mêmes en contiennent à profusion, comme l'a surtout démontré l'illustre Boucher de Perthes. Dès 1847, cet homme « voué au culte de la science, » suivant l'expression d'Élie de Beaumont, a appelé l'attention publique sur les haches de pierre des premiers âges humains. C'est encore lui qui a mis la main sur la fameusp mâchoire de Moulin-Quignon, près d'Abbeville, et qui a opéré par cette découverte et les débats auxquels elle a donné lieu, une véritable révolution dans la nouvelle «branche de l'investigation dont nous nous occupons actuellement. Aujourd'hui qu'il n'est plus permis de mettre en doute l'existence de l'homme à l'époque quaternaire, il est inutile de revenir sur des discussions que nous passerons sous silence, et qui, au point de vue religieux ou philosophique, n'ont pas la portée qu'on a voulu leur donner.
l«i kjœkktnmteddingi, ou amas de débris de cuisine dej hommes priiuitifs. — Les vesligies des âges aoléhislorlquâi au Danemark. — Les tourbières el leurs couches uistinctes. — L'âge de pierre. — L'âge du bronze. -- L'âge du fer. — Les cjlés Ucuslrcs.
L'étude de kjœkkenmœddings, ou débris de la cuisJoc des peuples primitifs des marais tourbeux du Danemark, des habitants lacustres de la Suisse et de l'Italie, a surtout fourni à la science de précieux documents sur l'iiomme primitif.
Grâce ,aux travaux de MM. Troyon, Morlot, Kcller, Desor, en Suisse, aux vues hardies de quelques naturalistes du Danemark, aux études de MM. Stopani et Nicolucci, en Italie, aux belles recherches de MM. Lartel, Christj, Boucher de Perlhes, de Mortîliet, en France, i\t[\ investigations des savants de tous les pays, il nous l'sL permis de retracer à grands traits l'histoire de ces temps reculés, d'esquisser parfois la vie, les mœurs et les coutumes de l'homme fossile, d'opposer son industrie naïve aux travaux de l'art actuel, et de faire voir que riiumanité à son berceau, si primitive qu'elle ait été,
a toujours eu en elle un germe d'intelligcn«e qui devait acquérir un si grand développement dans la suite des âges.
Sur un grand nombre de points de la côte du Danemark, on rencontre, à proximité de la mer, des accumulations de coquilles d'un volume très-variable, qui atteignent quelquefois trois cents mètres de longueur sur une largeur de soixante mètres et une épaisseur de trois mètres. Çà et là ces amas sont disposés circulairement autour d'un centre vide qui paraît avoir servi de lieu d'habitation.
Ces accumulations d'os et de coquilles, connues depuis fort longtemps, avaient d'abord été considérées comme des dépôts naturels ; des observations récentes ont démontré que l'homme seul avait pu constituer ces amas, incontestablement formés par les débris de sa nourriture. Aussi les Danois les ont-ils appelés kjœkkenmœddings^ ou amas de débris de cuisine. Des milliers de coquilles d'huîtres, de cardiums ou autres mollusques con^stibles s'y rencontrent de toutes parts ; des os de quadrupèdes, d'oiseaux et de poissons y sont entassés pêle-mêle ; des couteaux, des haches et d'autres instruments de pierre y sont répandus à profusion avec des fragments de poteries grossières, des outils de corne et d'os, du bois carbonisé et des cendres. En 1847, une commission, chargée d'étudier ces monticules de coquilles du Danemark, rassembla une magnifique collection formée de dix mille échantillons déterminés d'animaux trouvés dans ces accumulations. Au milieu de coquilles se rencontrèrent de nombreuses espèces d'à-
su LES FOSSILES,
nimaux sauvages; l'Vrus ou Bos primigenius est la seule espèce actuellement éteinte qui s'y trouve; les restes de castors et de phoques y abondent. Des os de daim, de chevreuil, de lynx, di; loup, de renard s'y recueillent tout brisés, comme s'ils l'avaient été par un instrument destiné à leur enlever la moelle.
Les kjœkkonmœddings offrent, comme on le voit, le plus grand intérêt ; ils nous montrent, après quelques centaines de siècles, les débris des aliments qui ont nuurri de rudes chasseurs, de hardis pêcheurs, dont le souvenir semblait devoir être à tout jamais perdu dans les profondeurs du passé.
Les tourbières du Danemark sont pour nous la source de curiosités peut être plus remarquables encore. 11 n'est pas un mètre carré de ces marais qui n'ait gardé des traces humaines ; les ossements, les débris de toute sorte qui s'y rencontrent offrent aux savants d'inépuisables sujets d'étude : la nature semble avoir pris soin de conserver ces vestiges afin de nous permettre d'en dévoiler l'origine. Les tourbières du Danemark, en effet, sont nettement formées de trois couches superposées qui nous tiennent un différent langage et offrent à nos regards trois périodes de végétation ; la plus ancienne est la période du pin, complètement disparue aujourd'hui ; la deuxième est fa période du chêne, actuellement Irèj-rare ; la troisième période enlin, est celle du hêtre, i]ui étend encore ses rameaux épais sur le sol du Nord. La tourbe a gardé les objets qui y sont tombés, et les l'ouilles qu'on y exécute y font voir trois musées bien distincts, changeant pour ainsi dire leurs collections à
chaque période do végétation nouvelle. Les débris humains manquent dans la première couche de la tourbe amorphe ; des armes de pierre et d'os se rencontrent sur la deuxième couche ; des armes et des ustensiles de bronze apparaissent enfin dans la région qui est plus rapprocliée du sol. D'après ces observations, le premier cycle de l'histoire a été divisé ^a trois âges par les savants danois.
V Age de pierre. Pendant cette période, Thomme s'arme et se crée des outils en taillant les silex ou d'autres pierres ; le feu lui est déjà connu, comme l'attestent les cendres et le bois carbonisé (cet âge se subdivise généralement en deux époques distinctes : âge de la pierre brute j âge de la pierre polie) ;
2° Age de bronze. Durant cette deuxième période, riiomme a découvert et travaillé des métaux ; il sait unir le cuivre à Tétain et façonner des ustensiles et des outils précieux (des découvertes effectuées en Amérique nous permettent de parler d'un âge intermédiaire, Vâge de cuivre, pendant lequel les peuplades primitives employaient ce métal, qui s'offrait directement à eux à l'état natif);
3** Vâge de fer vient en dernier lieu et nous offre le spectacle d'une industrie plus avancée. Cette période est un pas immense réalisé par l'humanité, qui découvre alors le verre, invente les monnaies et tire de son intelligence la puissante conception de l'alphabet.
Ces termes pourraient impliquer des idées très-fausses si on y attachait un sens trop absolu et si on supposait que la civilisation, caractérisée par l'emploi de ces di-
verses matières, était uniformément répandue à la surface du globe. A ces époques reculées, il existait entre les différentes nations des caractères bien tranchés, comme de nos jours, où nous voyons d'immenses étendues de continents peuplées par des races de Tâge de pierre (intérieur du Brésil, etc.) en même temps que l'âge de fer règne eif Polynésie, et Vâge des armes à feu en Europe. Quoi qu'il en soit, cette division n'en subsiste pas moins, comme Font confirmé les géologues de la Suisse, en mettant au jour une nouvelle espèce de monuments qui mérite toute notre attention.
Nous avons vu que les cavernes et les trous de rocher avaient souvent servi d'habitation aux premiers hommes ; les cabanes construites de branches et de feuillages entrelacés, les constructions sur pilotis surtout leur ont encore offert un abri.
Le singulier mode de construction des peuples lacustres n'a rien qui doive nous surprendre : Hérodote nous parle des Pieoniens, qui habitaient le lac Prusias ; Dumont d'Urville nous donne la description de semblables villages qui s'étendent de nos jours au-dessus des lacs de la Nouvelle-Guinée. Les Malais et lès Chinois de Bangkok appuient leurs maisons sur des pieux plantés dans le limon des lacs ; la lagune de Maracaybo, enfin, nous offre un nouvel exemple d'une petite Venise de bois, connue sous le nom de Venezuela. Sous la Bépubliquc romaine, les Bataves se logeaient dans des baraques supportées par des pieux élevés très-haut audessus du sol ; quelques peuplades qui vivent au milieu des savanes de l'Orénoquc ou de l'Amazone se construi-
sent actuellement des habitations du même genre ; les Javanais eux-mêmes se mettent à l'abri des tigres dans des cabanes presque isolées du sol.
L'homme trouvait au-dessus des lacs une habitation où il pouvait sans inquiétude se reposer des fatigues, en obéissant peut-être aussi à l'invincible attrait qu'exerce Teau sur tous les peuples.
Dans l'hiver de 1853 à 1854, M. Ferdinand Keller commença à étudier les objets singuliers mis à nu par le retrait des eaux du lac de Zurich. Des pilotis, des ossements, des pierres noircies parle feu, des ustensiles de toute sorte lui démontrèrent l'existence d'un ancien village. D'autres naturalistes continuèrent ces curieuses recherches, et bientôt la Suisse presque tout entière, l'Italie, le Brandebourg, l'Islande, le Canada, la Nouvelle-Guinée et l'île Vaigiou, allaient fournir de nouvelles preuves de l'existence de nombreuses tribus qui peuplaient ces pays avant qu'ils eussent une histoire. Aujourd'hui les découvertes se sont tellement accumulées, en France, en Italie, en Allemagne, en Belgique, que la notion de l'homme fossile, d'abord rejetée par quelques esprits scrupuleux, est admise sans conteste par presque tous les savants.
La naissance de la civilisation. — Reconstitution des cites lacustres. — Mœurs et usa;;es de l'Iiomme primitif. — La hache de pierre. — Naissance de rap^riculture, ^c l'industrie et du commerce. — Les arts du dessin et de la sculpture. — Nourriture de l'homme primitif. — Les boisson*. — Ensevelissement des morts.
On comprend que les premiers hommes, cherchant à se garantir de l'attaque des bêtes féroces ou des surprises d'un ennemi, aient ainsi construit dans les pays lacustres qu'ils habitaient des demeures sur pilotis. Grâce à leurs canots, ils pouvaient se transporter facilement sur tous les points de la côte, et en môme temps leurs maisons leur servaient d'habitation de pêche.
Peut-être aussi obéissaient-ils à cet invincible attrait exercé par les eaux sur tous les peuples, en construisant, comme le font aujourd'hui' les habitants de la Nouvelle-Guinée, des villages appuyés sur des pieux fichés au fond des lacs.
Les vestiges de ces mondes détruits sont assez nombreux pour qu'il soit possible de rebâtir par la pensée les cabanes lacustres de l'antique Helvétie. Un simple
coup d'oeil à travers l'eau suffit pour faire voir les pilotis rangés parallèlement ou plantés en désordre, les poutres noircies, les toits représentés par quelques couches de roseaux et de paille. Les pierres des foyers, les vases d'argile, les amas de mousse qui servaient de lit de« repos, les armes grossières en silex, tout se retrouve enfoui dans le limon du lac.
A travers un passé de quelques milliers de siècles, nous pouvons admirer cette singulière agglomération de petites huttes resserrées les unes contre les autres à la sui^face des eaux(fig. 93). Nous revoyons ces rives presque désertes, dont quelques animaux domestiques égayent les clairières ; ces forêts silencieuses où les grands arbres étendent leurs rideaux de verdure sur le sol que l'homme n'ose pas habiter. Sur les flots, au contraire, tout est mouvement. Deux ou trois cents cabanes semblent voguer sur la plaine liquide ; la fumée du foyer s'élève dans l'atmosphère, la population s'agite sur les plates-formes, les canots vont et viennent : l'eau paraît être le véritable domaine de l'homme.
La vue de ces restes de maisons primitives cause un vif étonnement quand on songe aux outils grossiers, aux haches de pierre qui seules ont servi au travail de leur construction. Il fallait façonner des outils en usant les pierres les unes contre les autres, et n'obtenir ainsi que de faibles ressources. Cependant les arbres étaient abattus, les troncs coupés, les poutres taillées en pointe, les planches séparées, et bientôt les populations lacustres élevaient leur demeure au sein des eaux, les entouraient de palissades, d'esplanades ou de
quais en bois, sur lesquels ils s'embarquaient à bord de canots légers. Ils creusaient en outre des fossés sur !« rivages pour déiéndrc leurs animaux domestiques des bêtes féroces; ils élevaient leurs tombeaux et des monuments religieux sur les hauteurs, et menaient de front la pé-
clie, la chasse et la guerre. Ils cultivaient la terre el no se servaient toujours que d'instruments d'os ou de
pierre. Quelle patience il fallait pour fabriquer ces outils ou ces armes, pour les emmancher, pour. les réparer ! la pierre ne pouvait être taillée que par la pierre : on comprend difficilement comment ces infatigables ouvriers pouvaient donner le fini aux lames ou aux pointes de silex, surtout quand ils s'attaquaient aux substances les plus dures, telles que le cristal de roche.
La hache et les outils de pierre ont joué un grand rôle dans l'industrie primitive : c'est par monceaux qu'on les retrouve dans les terrains quaternaires de tous les pays et dans les lacs de la Suisse. Leur orme, leur aspect, diffèrent suivant les nations, et les haches suisses se distinguent par des caractères- particuliers. Il n'y a là rien qui doive nous surprendre; les géologues ont reconnu depuis longtemps que le niveau des connaissances humaines n'était pas le même à la même époque dans les différentes régions de l'Europe. Le fleuve de la civilisation coulait alors avec une excessive lenteur, et des siècles s'écoulaient avant que le moindre progrès se propageât du midi de l'Europe dans les froides contrées du Nord. Les figures 94, 95 et 96, pourront donner une idée de la forme que l'homme primitif donnait au silex.
La hache n'est pas la seule arme des lacustres ; les flèches en silex (fig. 97), qui devaient être assujetties à l'extrémité de solides roseaux, se sont rencontrées en France, en Angleterre, dans la Scandinavie et sur les bords du Mississipi. Le fond des lacs de la Suisse fourmille parfois de cailloux aux arêtes vives, attestant que la fronde déjà connue était employée à lancer les
projectiles. Les lacustres, habiles dans l'art de la guerre, avaient imaginé des balles incendiaires formées de cbarbon et d'argile. Rougis au feu , ces boulets servaient à l'attaque ; lancés sur les cabanes enoemies, ils
en enflammaient le chaume ; le feu ne tardait pas a gagner de proche eu proche et à étendre ses ravages sur la colonie tout entière.
Malgré cet instinct guerrier, nous retrouvons dans l'intelligence rudimentaire de l'homme primitif l'îastiact
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des douceurs de la pais ; il aime aussi à goûter les bienfaits dont l'agriculture et l'industrie sont uno inépuisable source. Témoins ces lames de »ilex, tranchantes et dentelées, ces couteaux et ces scies (Rg. 9$l, ces
meules à aiguiser, ces trancliets, ces aiguilles, qui ne sont plus les instruments de la destruction, mais bien les véritables armes du travail.
(d'Bpris k D- KeUcr).
D'abord adonné à la pèche et à la chasse, comme l'attestent les débris de filets des lacs de ia Suisse (iig. 99),
l'homme ne tarde pas à se livrer à la culture ; il s'entoure d'animaux domestiques; il boit le lait de ses troupeaux, se nourrit de leur chair, se revêt de leur dépouille. Il s'aperçoit que la terre ne refuse rien au labeur patient, qu'elle est généreuse envers celui qui sait lui ravir les ressources dont elle abonde : immense progrès d'où découlent tous les autres. La culture des champs enfante l'abondance, et permet à l'homme de goûter les fruits du repos. Il les consacre à la méditation ; ses bras cessent d'agir, mais sa pensée agit, l'intelligence s'éveille, Tobservation va se révéler, l'art et les sciences qui en dérivent ne tarderont pas à naître.
Mais que d'incertitudes, que de tâtonnements pour conquérir quelque invention, pour ajouter une pierre au monument du progrès ! Que de siècles ont dû s'écouler avant que l'homme ait atteint le premier degré de la civilisation, avant que son intelligence lui ait permis de s'élever au-dessus des animaux, dont la supériorité a d'abord été manifeste ! Avant de savoir construire une demeure, l'architecture humaine a dû pendant longtemps rester bien inférieure à celle dont l'industrie des abeilles et des fourmis lui offrait un précieux modèle. L'homme n'a eu d'abord d'autre asile que celui des ro chers et des grottes naturelles.
Une fois que la paix a succédé à la guerre, les conceptions de l'esprit engendrent sans cesse de nouveaux bienfaits ; le commerce ne tarde pas à prendre naissance à côté de l'agriculture. Des objets de provenance lointaine, la néphrite de l'Ouest, l'ambre jaune de la
Baltique, Vétain du Cornouailles, trouvés parmi les débris des cités lacustres, sont le témoignage des échanges organisés avec les peuples navigateurs, peut-être avec les Phéniciens, qui, de si bonne heure, s'étaient imposés la tâche d'explorer la surface du globe. A l'aurore des civilisations, ces hardis marins bravaient déjà les flots sur de simples barques et se jouaient des dangers de l'Océan ; ils savaient se rendre maîtres de là tempête, et ne craignaient pas de l'affronter pour marcher à la conquête de pays lointains.
Le germe de toutes les facultés de l'intelligence se retrouve dans le cerveau de l'homme primitif ; à l'apparition des sociétés, son esprit est déjà accessible à l'imagination. L'homme parait être né poëte et artiste, et de nombreux échantillons de son art sont parvenus jusqu'à nous. A peine un outil grossier s'agite-t-il entre ses doigts, il l'emploie à la sculpture et au dessin ; quelques os, quelques morceaux de schiste ou de phyllade sont les premières toiles qu'il ébauche. La nature lui sert de modèle, et il se plaît à représenter des têtes de poisson, d'ours, de cerf, d'aurochs ou de bouquetin. Il creuse intérieurement les bois de cerf et les transforme en vases servant à boire; à défaut d'outils, il se sert de ses mains et façonne avec de l'argile mêlée de quartz les poteries dont nous retrouvons presque partout les nombreux débris, comme les précieux témoins de la céramique à son enfance (fig. 100). Un peu plus tard, la pâte est façonnée au tour, séchée sous l'action des rayons solaires, et produit des vases d'une forme analogue à celle des poteries modernes. Quel-
quefois, des anses d'une certaine élégance, des dessins d'un goût incontestable achèvent l'objet d'art. La forme de ces poteries varie suivant les usages : amphores, vaisselle culinaire, vases aplatis, destinés à être chauffés, rien ne fait défaut à ces antiques peuplades; il ne leur manque que les inutilités ruineuses des âges postérieurs, que les mille riens dont le luxe mo- Fig. 100. derne a su faire des objets
Va» ei lerro j« «lé. lacustn^. indispensables. Cependant Thomme ne s'en est pas tenu longtemps aux productions d'une iodustrie aussi naïve, et, bien avant Voltaire, le superflu a été plus ou moins considéré comme chose nécessaire. Le besoin de se vêtir, qui a donné d'abord naissance à des tissus grossiers (fig.
101), n'a pas tardé àdégénérer en besoin de se prer; quant à la coquetterie, elle a du naître avec la première femme. D'abord nu, l'homme se couvre de peaux d'animaux rattachées par des fibres ligneuses, et dans la
L'HOHHB FOSSILE. 3!9
suite, les tissus succèdent à ces vêtements grossiers ; il relève ses cheveux avec des épingles en os, charge sa poitrine de nombreuses dents d'ours et passe <J bagues d'ivoire à ses doigts.
Des dents de chien, de renard ou de loup, des rondelles de coquillages sont ' d'abord percées pour former des colliers, et plus tard, la compaene de l'homme, ne
trouvant pas ces objets dl- Bractlel de brome Irouï* Jans les
gnes de rehausser ses attraits, se pare, après l'âge de pierre, d'agrafes, d'épingles, de colliers et de bracelets en bronze {fig. 102).
Contrairement aux ruines de l'Egypte, qui, jusqu'ici, se taisent sur la vie du peuple pour nous dire seulement les noms de quelques rois et nous célébrer leurs exploits, les débris des peuplades primitives nous prodiguent les moindres détails de la vie, et il .n'est pas jusqu'à des noisettes percées que nous ne retrouvions ensevelies dans la vase des cités lacustres, et qui servaient peutêtre à quelque nourrice voulant faire sourire son enfant.
On ne sait pas ce que l'homme mangeait quand il est sorti des mains de la nature; on ignore s'il était herbivore ou Carnivore, mais il est certain que l'habitude ou la nécessité l'ont rendu par ta suite herbivore et Carnivore. Les débris de la cuisine du Danemark, dont il a été question précédemment, nous donnent
avec une précision absolue le menu desiestins primitifs. L'huitre comestible est le fonds de la nourriture des hommes antéhistoriqnes ; les poissons, les crustacés vulgaires, les oiseaux aquatiques, les canards et les coqs de bruyère, qui paraissaient souvent encore à leur table, nous donnent une assez bonne opinion de leur instinct gastronomique. Ils mangeaient aussi la chair de l'urus ou bœuf primitif, du cerf, du chevreuil, et du renne, et ne dédaignaient pas non plus la loutre, le phoque, le chat sauvage, le loup, le renard et le chien domestique. Les amas de coquilles du Danemark ne renferment pas de traces de céréales, ce qui nous donne à penser que le pain était inconnu aux peuplades de ces âges reculés. Les lacustres de la Suisse en faisaient certainement usage à la même époque : de nombreux débris d'espèces de céréales, entre autres de froment, sont là pour l'affirmer. Le lac de Pfeftikon, dans la Suisse orientale, a enfin fourni à la science du pain carbonisé et des débris de fruits de toute nature.
Parmi les vestiges des animaux rencontrés dans le limon des lacs de la Suisse, on n'a trouvé qu'un seul ossement de lièvre; l'absence presque absolue de ce quadrupède donne à penser que les lacustres ne s'en nourrissaient pas, peut-être retenus par quelque superstition analogue à celle que l'on observe de nos jours encore chez les Lapons et que Jules César trouva en vigueur chez les Bretons.
Nous ne voulons pas quitter la table de l'homme primitif sans constater qu'il soumettait à la cuisson la viande dont il se nourrissait ; les cendres, le charbon.
L'HOHMB FOSSILE. 331
les os carbonisés retirés des dépôts sous-lacustres, des amas de coquilles du Danemark sont là pour Taffirmer. Quelques cavernes, renfermant des débris d'aliments sans aucune trace de feu, nous permettent de supposer que certaines peuplades ont pu manger la chair crue,, comme le font aujourd'hui les Abyssins et les Samoyèdes.
Tous les peuples, les plus sauvages comme les plus . civilisés, ont un goût prononcé pour les boissons enivrantes ; il est probable qu'elles étaient connues de l'homme primitif. La chose cependant n'est pas tout à fait certaine. 11 est possible que l'énorme quantité de fruits du cornouilljer amoncelés dans le fond du lac de Timon soit les débris de la provision ayant servi aux Danois de l'âge de pierre à fabriquer une boisson acide ou fermentée ; il serait étonnant que des tribus, dont la civilisation était certainement placée au-dessus du niveau de celle de certains sauvages actuels, n'aient pas inventé les breuvages alcooliques, et qu'ils n'aient pas recherché comme tous les peuples leur action enivrante. Les sauvages de l'île Viti n'ont^ils pas leur kava, les Africains du centre leur pombéy les Germains leur cervoise^ les Péruviens leur chica et les Aryas leur liqueur de r oubli ?
Après avoir abordé les occupations diverses qui remplissaient la vie de l'homme à ces âges reculés, il nous * reste à le suivre quelques moments encore jusqu'à son lit de mort pour le confier à la sépulture, qui doit quelquefois en conserver les précieux vestiges.
Dans les temps antéhistoriques, on enterrait les morts :
Î32 LES FOSSttES.
des voûtes sépulcrales recevaient les cadavres qu'on y ~ plaçait dans une position accroupie, le menton appuyé sur les genoux, les bras rapprochés de la tète cl raipenés sur la poitrine, dans une position analogue à celle de l'enfant dans le sein de sa mère (fig. 103). Devons-nous
retrouver dans ces faits un simple effet du hasard au faut il upposer au contraire que la pensée de quelquesuns de ces hommes grossiers ait déjà été ouverte aus idées philosophiques et aux graves réflexions qu'inspire la mort? Ce rapprochement de la tombe et du berceau n'est-il pas l'indice de la singulière coïncidence qui parait unir la naissance au trépns; ne nous fait-il pas voir que la lumière de la philosophie était peul-èlre à la veille d'éclairer l'humanité si mille causes de reUrd n'avaient alors opposé des barrières à la marche déjà lente du progrès?
L'étude des dépôts sous-lacustres dé la Suisse nous iipprend, en effet, que prf^que tous les antiques villages
iPBI^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^W^^^^^^^^^^HK^^^Wi^^SO^^O P^^^r^ SSSi^— p'^ii^i
de ces temps reculés ont péri par la destruction et l'incendie; que les fléaux de la guerre ont précédé les développements de la civilisation.
En Amérique, en Hindoustan, en Asie, les débris de rhomme, antéhistorique ne nous signalent pas de périodes de convulsion ; il n'en est pas de même pour l'Europe, où ,de terribles accidents ont dû modifier la face de l'humanité.
Les cités lacustres de la Suisse ont péri par la guerre, alors qjue l'histoire n'était pas née : les peuples de l'Helvétic ont succombé sous les coups du plus fort, et les haches de pierre ont été brisées par les armes de bronze des nouveaux venus, qui se rendaient facilement maîtres des cités lacustres. C'est ainsi que Fernand Certes envahit tout le Mexique avec une poignée d'hommes hardis, armés d'instruments terribles d'où volait le feu de la mort.
Nous avons jusqu'ici parlé essentiellement des enseignements que fournit à la science l'étude des cités lacustres ; ce sont en effet les lacs de la Suisse qui ont d'abord éclairé d'un jour tout nouveau les horizons du passé. Mais depuis ces premiers travaux, la science préhistorique a accompli des progrès immenses, et les chercheurs, en mettant à nu, sur la surface entière des pays civilisés, les vestiges de l'homme primitif, ont permis d'affirmer que l'histoire de ces temps reculés se subdivise en longues périodes qui embrassent sans doute une longue durée de siècles.
Les dépôts de transports quaternaires ou diluviens offrent d'abord des instruments grossiers en silex non
poli, dus certainement à une industrie naissante. Après la formation de nos vallées, et avant la disparition de la faune quaternaire, il parait certain qu'une race de chasseurs vivait dans, les cavernes, et ne connaissait d'autres outils que des os travaillés et des silex taillés. C'étaient des chasseurs de rennes, hommes intelligfenls, doués d'un sentiment artistique, comme l'attestent les vestiges des ciselures dont ils savaient orner leurs outils. A 1 exposition universelle de 1867 on a pu admirer dans les gilenes consacrées d I histoire du travail ces précieux vestiges de nos antiques incetres
La grotte de la Madelaine, qui a ete soumise a des investigations minutieuse! a fourni un giand nombre d échantillons du plus haut intérêt Notre ligure 11)4
représente une large plaque d'ivoire trouvée dans celle grotte, oîi l'on voit nettement figuré un éléphant. « Il a un grand front bombé, les défenses, mal dessinées, le burin ayant glissé, sont pourtant fort recourbées; la trompe, très-nettement caractérisée, tombe droit ; les
jambes sont bien accusées. Mais ce qui est tout particulier, et qui, bien plus encore que les défenses recour bées, caractérise le mammouth, ce sont de longs crins, une véritable crinière qui pend entre la trompe et les jambes; c'est, à la partie postérieure, une queue touffue et garnie de poils, retroussée en forme de fouet. . . . C'est bien le mammouth, qu'un artiste de la Madelaine a figuré sur un fragment de défense Le sentiment artistique des hommes de cette époque ne s'est pas seulement produit sur des os, sur des bois de renne ou de cerf et sur de l'ivoire, mais encore sur des pierres. La grotte de la Madelaine a fourni un caillou noir, percé d'un trou pour la suspension, sur lequel se voit un essai de gravure représentant un renne*. »
La remarquable esquisse de mammouth dont nous venons de donner la description est assez correcte pour démontrer d*une façon manifeste que l'homme qui en a gravé les traits a vu l'animal, dont il reproduit l'image, et que, par conséquent, il a été son contemporain.
C'est encore dans la grotte de la Madelaine que l'on a rencontré un sceptre ou bâton de commandement, sur lequel sont gravés d'un côté deux têtes d'aurochs et de l'autre une sorte d'anguille précédée d'un homme nu, tenant un bâton sur son épaule. Deux têtes de cheval s'aperçoivent sur le fond de la plaqué (fig. 105). « L'usage de ces pièces, dit M. de Mortillet, n'est pas encore bien déterminé. M. Ed. Lartet, remarquant d'une part. que, de tous les instruments de cette époque, ce
* Promenades au musée de Saint-Germain, par Gabriel de Mortillet
sont les plus ornc5, d'autre part, ayant retrouvé vers le pôte un bâton de commandement de forme analogue, en bois de renne, auquel il ne manque que ie-trou, a pensé que ce pouvait bien être aussi des bâtons de commandement. Ces bâtons, ainsi que les pointes de lance
à base en bisenu, non-seulement sont ornés de gravures formant des Irails, des chevrons, des arabesques, mais encore représentant des êtres organisés, surtout des animaux. Il y a là une importante et curieuse manifestation (le l'art. C'est un art bien naïf, bien prîmilil', mais pourtant très-vrai. Les graveurs et sculpteurs de cette époque avaient un grand sentiment de la forme el souvent des proportions. C'étaient de véritables arlistes- Les représentations les plus fréquentes sont celles de chevaux et de rennes; viennent ensuite des bœufs el autres animaux. »
Nous aurons occasion de signaler plus loin d'autres bâtons de commandement trouvés dans les cavernes par, d'autres géologues; ne quittons pas toutefois la remarquable grotte de la Nadelaine, où MM. Lartet et Christj ont rencontré tant de merveilles, sans mettre sous les
délicatesse, une tète de cerf c
L-IIOMHG FOSSILE, yeux de nos lecteurs un fragment de bois de cerf où est sculptéf
Fig. 106.
(KM. Urlel et Chrisly.)
mun (fig. 106). La forme de la ramure est en effet assez nettement dessinée pour qu'il ne soit pas possible de confondre cette Image avec celle du renne.
Nous avons déjà signalé le docteur Garrigou parmi les plus zéP i I i' l ii 1 i i " ' I ;ue éméritc a I ii I i i li i I lion
des objets antéliistoriques innombrables qu'il a recueillis dans les cavernes à ossements de l'Ariégc. Dans ïa
«Tf LES FOSSILES.
grotte de Massât, M. Carrigou a déterré un galet où est gravée l'image du grand ours des cavernes (tig. 107). ' « Le caractère essentiellement différentiel de YUrêus spdœuSj en outre de sa taille, est le développement excessif de la région frontale, d'où le nom d'ours à front bombé que lui donnent les paléontologistes. Dans le dessin de la grotte de Massât, on voit que ce caractère est très-marqué, et l'on peut dire qu'à notre époque nous ne trouvons plus un seul ours à frontaux aussi proéminents.... Les hommes de l'âge du renne ont tu par conséquent VUrsus spelœus vivant*. »
Nous ne pouvons nous étendre davantage sur les belles et nombreuses découvertes que les investigations des cavernes, habitations antiques de l'homme primitif, ont fourni à la science ; nous ne quitterons pas toutefois ce sujet sans dire que les stations du Périgord ont été, entre les mains de M. Larlet, la source précieuse de documents intéressants. Les cavernes du Périgord contenaient un grand nombre de ces pièces singulières, dites bâtons de commandement, et dont nous venons de parler à l'occasion de la grotte de la Madelaine. Les deux plus curieux échantillons sont couverts de gravures, représentant des animaux mal définis et des poissons (fig. 108 et 109). Ces deux bâtons, en bois de renne, sont percés de trous, comme cela se présente habituellement dans les pièces analogues.
Grâce à ces recherches des vestiges de l'art primitif, recherches exécutées, poursuivies dans tous les pays
* Bulletin de la Société géologique de France, 2« série, t. XXIV, p. 473. Note de M. le D' F. Gamgou.
L'UOHHB FOSSILE.
civilisés, par un grand nombre de savants el d'amateurs d'antiquités, des musées d'une incomparable richeaw ont pu se remplir de ces débris d'âges dispaiBS, et dont
Fig, 108 e( 109. — Bllon.
on ne soupçonnait pas l'existence à une époque voisine de notre temps. Le musée de Saint-Germain, à peine fondé, est actuellement une des plus riches collections anléhistoriques du monde. Ses deux savants directeurs,
2i0 LES rOSSU,ES.
MM. Alexandre Bertrand et Gabriel de Mortillct, y ont accumula par milliers des trésors si remarquables qu'il riG le cède plus en rien au musée bii^torique de Copenbague, dont on vante les objets précieux.
Nous n'en 'finirions pas s'il fallait décrire les merveilles que l'on peut admirer au musée de Saint-Germain, comme au musée de Copenlingue, comme dans un grand nombre de collections privées. Jetons toutefois rapidement les yeux sur quelques remarquables échantillons qui compléteront l'histoire rapide des temps primitifs. La collection des silex taillés du musée de Saint-Germain est extraordinairement abondante; desMtrmes entières sont remplies de ces haches, depuis ' le silex taille jusqu'à la pierre polie.
Apres les silex quaternaires d'Abbcvillc -et d'autres localités, VOICI des pointes de flèche en silex, '.ort nombreuses et varices. « Quelques-unes, dit M. de Mortîllet,
aifeitent la forme de feuilles de saule ou de laurier
Mais le plus grand nombre, la presque totalité, ont la forme de triangles plus ou moins élevés, plus ou moins raccourcis, à base arquée, droite ou concave. Ce sont surtout des pointes avec un pédoncule pour fixer la baguette ou liampe .accompa gné à droite et à gauche de deuïbar- Fg 110 belures plus ou moins prononcées »
"^ ""du ^^1^,^^ ' '" {Gg- HO).Voici des pointes de lance, unies ou dentelées (iig. ) M et 112).
Voici des flèches en bois de renne (fig. 1 15), des haches
L'HOHHB FOSSILE. HZ
avec leurs emmanchures primitives (fig. 114 et H 5). U. Iteboul a publié des travaux très-intéressants sur In laEon dont les armes primitives de pierre pouvaient être utilisées. A force de patience et d'observations, il a pu
Fig.118. Fig. 117. Fig.lia. -
be i deux Iranchants Couteau de bronis Peigne an os du Dit
s rSge de la pierre danois de l'Sge marli. ( Husce
>li«. da bnjnie. Saînl-Gennain.)
monter sur des manches en bois, à l'aide de ligatures en cuir, des scies et des couteaux des âges primitifs, et il lui a été possible de s'en servir lui-même pour dépecer des bœufs ou pour couper des branches. M. Reboul
est parvenu à tailler lui-même des silex, comme le faisait sans doute Thomme fossile; et il est arrivé ainsi) en introduisant rexpériencè dans une branche si nouvelle du savoir humain, à des résultats inattendus et bien dignes des plus grands éloges.
Après l'âge de la pierre polie, qui se termine par des outils façonnés avec une réelle habileté et un grand fini (fig. 116), Tàge de bronze apparaît avec des objets
Fig. 119. — ColUer et ornements divers en ambre, Danemark. (Musée de Saint-Germain.)
vraiment gracieux et remarquables, comme l'indique ce charmant couteau de bronze danois que nrfus représentons ci-contre (fig. 117). Quel contraste n'offre-t-il pas avec les grossiers produits de l'industrie naïve de l'âge précédent. A l'époque de la pierre polie, dont le Danemark a fourni des vestiges curieux, ce ne sont, en effet, que des objets attestant un art en enfance, comme l'indique ce peigne en os (fig. 118) et ce collier d'ambre jaune (fig. 119).
Quittons ces antiques débris des civilisations primitives, non sans saluer au musée de Saint-Germain le buste d'un des illustres fondateurs de ces sciences nouvelles, M. Boucher de Perlhes, qui a ouvert la voie de ces découvertes impérissables, objets de Télonnement et de l'admiration de tous les amis de la vérité.
Tels sont en raccourci les résultats fournis par la science au sujet de Tindustrie primitive ; les savants de tous les pays, en remuant de toutes parts la poussière des siècles, ont su reconstruire les monuments précieux qui nous révèlent l'homme antéhistorique. Tout un monde anéanti ressuscite à la voix de la géologie, et toute une succession de générations nombreuses se dispersant dans la suite des temps apparaît à nos yeux; mille débris informes et mutilés renaissent de leurs cendres et nous tiennent le plus étonnant langage.
Manions avec respect ces antiques vestiges. Les hommes auxquels ils ont appartenu ne sont- ils pas des nôtres? n*ont-ils pas été soumis comme nous à la douleur, aux luttes de Tintelligence? N'ont-ils pas surtout fécondé par leur travail le sol qui devait être plus tard le témoin des merveilles de la civilisation moderne*?
* Ch. Lyell, JJ ancienneté de V homme. — Vogt, Leçons sur V homme. — Troyon, Les cités lacustres. ^- IsLUgéï, L homme primitif . — Cours d'anthropologie de M. de Quatrefages. — Lubbock, L homme avant l'histoire, etc.
L'anliciuitc de rhomnie» — La date de son apparition sur la terre peutelle être définie? — M. Morlot et le delta de la Tinière. — M. Troyon et les cités lacustres. — Les forets du Danemark dans les' temps géologiques. — Les races humaines fossiles.
Les faits établis jusqu'ici nous enseignent les mœurs, les habitudes des premiers hommes ; ils nous démontrent qu'ils étaient contemporains des mammifères éteints de l'époque quaternaire ; mais peuvent-ils nous permettre de fixer une date réelle à leur apparition et de mesurer le nombre de siècles qui nous séparent de nos premiers ancêtres ?
Sir Ch. Lyell, en s'appuyant sur des autorités sérieuses, prétend que le Mississipi coule dans son lit actuel depuis mille siècles, et le docteur Dowlcr assure, d'après Texamen de poteries et de sépultures indiennes, que le delta de ce grand fleuve est habité par l'homme depuis cinquante mille ans.
Ces appréciations sont évidemment imparfaites ; il n'est pas douteux que les preuves manquent à leur appui. Les tentatives des géologues et des archéologues
L'JIOMME FOSSILE. 247
pour estimer l'époque de Page de pierre, de bronze, sont aussi très-incomplètes; cependant elles méritent de fixer l'attention, et font espérer dans la suite des résultats précieux. Le calcul le plus consciencieux est celui qu'a fait M. Morlot relativement au delta de la Tinière, torrent qui se jette dans le lac de Genève. Ce delta est formé de sable et de gravier, et la régularité de sa structure permet d'admettre une uniformité constante dans la cause de sa production. Sa forme est celle d'un cône aplati dont la structure intérieure a été mise à jour par les travaux que nécessitait la construction d'un chemin de fer. Une tranchée pratiquée dans le sol a coupé à différentes profondeurs trois couches de terre végétale, dont chacune a du former la surface du cône à des époques différentes. La première couche est de l'époque romaine et contient des tuiles et des médailles, la deuxième renferme des poteries non vernissées et des objets appartenant à Tàge de bronze, la troisième enfin, qui se trouve à six mètres de profondeur, recèle dans son sein des morceaux de bois carbonisés, des poteries grossières, des os brisés et un crâne petit et fort aplati. En admettant que la période romaine se place à seize ou dix-huit siècles en arrière, M. Morlot attribue à l'âge du bronze une ancienneté de 3,000 à 4000 ans, et fait remonter l'époque de l'âge de pierre, en Suisse, à 5000 ou 7000 ans.
M. Troyon a fait d'autres calculs relatifs à l'âge de quelques pilotis de la Suisse, mais les raisonnements sur lesquels il prend un appui ne sont peut-être pas à l'abri de toute critique. La dislance qui sépare notre
époque du commencement de Tâge de pierre ne nous est pas absolument connue, mais on peut affirmer qu'elle est considérable.
L'extrême ancienneté des restes humains dans les tourbières du Danemark apparaît encore d'une façon manifeste. Nous savons, en effet, que du temps des Romains, le sol du Danemark était entièrement couYert de grandes forêts, où le hêtre régnait en maître. De nos jours, ces arbres étendent encore leurs rameaux sur le sol du Nord, ce qui démontre que dix-neuf siècles ne paraissent avoir exercé aucune influence appréciable sur la végétation de ces pays. Avant l'âge de bronze, il n'y avait pas de hêtres dans ces mêmes régions, alors couvertes de chênes ; pendant l'âge dé pierre, enfin, le pin d'Ecosse étendait ses noirs ombrages sur le même sol, et ces antiques forêts étaient habitées par l'homme. On se rappelle sans doute que tous ces faits sont fidèlement rapportés par l'étude xles tourbières. Si Ton ne peut faire que de vagues conjectures sur le nombre des générations de chaque espèce d'arbre qui couvre successivement le sol du Danemark, on peut arriver cepenaant à fixer un minimum déjà considérable. Si dix-neuf cents ans n*ont pas sensiblement modifié ces forêts, quelle série de siècles n'a-t-il pas fallu pour que le pin ait cédé sa place au chêne, pour que le chêne ait disparu à son tour pour être remplacé par le hêtre ?
L'étude des progrès de l'esprit humain ne nous apprend-elle pas encore que la civilisation marche d'autant plus vite qu'elle atteint un niveau plus élevé ; ne nous montre-t-elle pas, par exemple, l'énormité du
temps qui a dû s'écouler entre le jour où les hommes isolés ne connaissaient pas Tart d'échanger leur pensée, et celui qui a yu naître l'alphabet. L'invention la plus simple est souvent celle qui a exigé la plus grande continuité d'efforts les mieux soutenus, et ce n'est certes pas en un jour que s'est développée l'antique civilisation de l'Egypte. César nous fait voir dans Tancienne Gaule tout un peuple de cultivateurs expérimentés, et tout un pays couvert d'abondantes moissons. Or, l'agriculture est une science de faits ; elle suppose de longues observations ; il a certainement fallu aux hommes une longue suite de siècles pour apprendre à devenir habiles dans l'art de creuser un sillon.
Tout, en un mot, nous' tient le même langage sur la haute antiquité de notre espèce ; si des chiffres exacts ne sauraient s'inscrire dans les annales de la science, si nulle réponse ne peut être faite à une question de mesure précise, il nous est permis de dire avec conviction que l'humanité est déjà bien ancienne.
Nous savons que l'homme vivait bien avant les temps dits historiques, selon les pays, qu'il taillait et façonnait des outils et des armes en silex; mais nous n'avons rien vu jusqu'ici qui nous donnât sur sa constitution physique des détails précis. Les ressemblances nombreuses qui semblent rapprocher l'homme antéhistorique de quelques-uns de nos sauvages actuels ne pourraient-elles pas nous conduire à penser que ces sauvages sont peut-être les derniers représentants des peuplades qui couvraient autrefois la superficie des continents? Les Lacustres de la Suisse, les premiers habitants du Danemark, n'auraient-
ils pas été refoulés dans le Nord par des envahisseurs moins arriérés? Les Lapons, chez lesquels on retrouve encore le renne, ne seraient-ils pas les descendants des hommes de Tàge de pierre en Europe? Les analogies frappantes que l'on observe entre l'homme avant l'histoire, dévoilées par la paléontologie moderne, et certains sauvages actuels étudiés par les anthropologistes, ne doivent pas rester inaperçues. De même que le solitaire, le dronte, qui ont vécu dans les périodes historiques et ont disparu sous les yeux même de l'homme civilisé, la race humaine des temps antérieurs ne serait- elle pas représentée de nos jours par les sauvages, qui tendent à disparaître de la scène du monde. La comparaison des crânes humains fossiles avec ceux des naturels qui habitent encore aujourd'hui quelques régions du globe, nous paraît donner grand poids à cette hypothèse.
Malheureusement, les squelettes humains fossiles ont été jusqu'ici très-rares, mais les rares découvertes qui en ont été faites sont trop importantes pour que nous les passions sous silence.
Le plus célèbre des débris humains fossiles est le crâne du Neanderthal, extrait de la caverne de ce nom, près Elberfeld, en 1856. Cette pièce fameuse à été décrite par MM. Schaaffhausen et Fuhlrott, et minutieusement étudiée par la plupart des paléontologistes. Sans entrer dans les détails techniques de la conformation de ce crâne, nous nous contenterons de dire que son front aplati, fuyant, et que ses caractères tout à fait particuliers le distinguent complètement des races modernes. D'autres crânes, comme celui de Bruniquel aux bords
# <ft «. t.
L'UOHXE FOSSILE.
de l'Aveyron (fîg. 12i) et surtout ceux de Canstadt, de Cro-Magnon, etc., trouvés dans des circonstances
Fig. ISl. — CrioedetiellUrd de Bniniquel.
analogues, ont confirmé ces caractères et ont permis à quelques savants, parmi lesquels nous citerons au premier rang M. de Quatrefages, d'établir l'existence d'une race humaine paléontologiquc, diH'érente de la race moderne'.
Ces hypothèses sont, dira-t-on peut-être, encore prématurées, en raison du si petit nombre de pièces à son appui. Elles paraissent être en outre ébranlées par la découverte d'un squelette humain fossile, retrouvé tout entier dans les grottes de Menton, dont l'origine remonte aux temps géologiques, et dont les caractères cependant ne s'éloignent pas sensiblement de ceux qui dbtinguent ceux de la race moderne.
le squelette de Menton, trouvé par M. ttivière, est
' Crania etknUa. — De Quitreragesfl Himy. tS74.
daas Tattitude du repos (fig. 120) ; le crâne est couvert de nombreuses coquilles percées d'an trou,, qui, sans doute, réunies jadis par un ligament, formaient une sorte de résille. Mais plusieurs géologues ont contesté la haute antiquité de ce squelette, qui appartiendrait à une race plus récente, bien distincte de la race paléontologique antérieure, dont le crâne du Neanderthal serait le type.
Le fossile de Menton ne serait pas, d'après eux, un contemporain de Tours, mais bien un homme de Tàge du renne, beaucoup moins ancien.