CHAPITRE VIII
Exlermination de certains animaux par Thomme. ^- Êtres disparus dans les temps modernes. — L'aurochs. — Les anciens oiseaux des iles Mascareignes. — La poule géante de Vile Maurice. — Le dronte ou dodo. — Le soliiaire. — Disparition de la baleine, du gibier et des poissons. — Exterminations dues à l'homme.
Nous avons yu que dans la série des époques géolo* giques un grand nombre d'animaux n'appartiennent pas toujours à un moment déterminé de l'histoire du globe terrestre ; leurs restes se retrouvent quelquefois dans un terrain d'un certain âge et se montrent encore dans celui d'un âge plus moderne. La plupart des espèces de l'époque quaternaire ont actuellement des représentants dans les temps modernes; d'autres animaux, qui ont apparu ' alors, ont encore vécu sous les yeux mêmes de Thomme, et n'ont disparu que depuis quelques siècles seulement. On peut les appeler les fossiles des temps historiques. L'aurochs en est un exenlple pour nos pays ;
les récits de Jules César démontrent que cet animal se rencontrait encore de son temps dans les forêts des Gaules. L'aurochs, depuis, y a cessé de vivre. Sous nos yeux même, ne voyons -nous pas quelques espèces tendre à s'éteindre par l'extermination humaine?
« Les espèces qui, dans les divers groupes zoologiques, dépassent leurs congénères par la taille ou parle volume semblent plus que jamais aujourd'hui menacés de disparaître de la nature vivante. Depuis les premières époques géologiques, la diminution progressive de leur nombre est devenue d'autant plus rapide qu'elles doivent désormais compter l'homme parmi les nombreux compétiteurs qui leur disputent la surface de la terre : aussi l'âge actuel peut-il être considéré comme appelé à devenir le témoin de l'achèvement de leur*ruine. Les animaux qui composent les espèces en question étant ceux dont la chasse est la plus avantageuse, ou dont la destruction importe le plus à la sécurité de l'homme, se trouvent inévitablement ainsi, les plus exposés à disparaître de toute région que l'être privilégié incorpore à son domaine. Ils luttent avec d'autant moins d'avantage contre les persécutions auxquelles les met en butte cette nouvelle concurrence, que la difficulté où ils sont de trouver une subsistance suffisante ne leur permet pas de se multiplier proportionnellement à leur élimination. Certaines petites espèces, contre lesquelles nous entretenons une guerre acharnée, ne doivent leur salut qu'à cette fécondité extraordinaire qui leur permet de disposer toujours de nouvelles réserves et de maintenir ainsi au même niveau le contingent moyen de la race.
Mais ces perles deviennent Irès-préjudiciables chez les individus de masse supérieure, à cause de la lenteur même de la reproduction, et l'avenir du type dont ils sont les représentants, se trouve déjà compronlis par ce seul défaut de réparation suffisamment prompte. Il est temps que la science des êtres vivants se hâte d'achever son œuvre, car de nouveajux types, et des plus remarquables, sont sur le point de se dérober à son étude, pour aller rejoindre l'immense ossuaire où se sont déjà rassemblées tant de formes éteintes. Il n'y a certes pas de témérité à avancer que l'éléphant, la girafe, la baleine, le grand pingouin boréal, les gros batraciens des Antilles, l'émeu de l'Australie, l'aurochs et le lion luimême, sont menacés du même sort dont le lamantin colossal des côtes de l'île de Behring, les gigantesques moas de la Nouvelle-Zélande, l'immense roc ouépiornis de Madagascar, le dronte, le plus massif colombide qui ait jamais existé, le géant de Léguât, la plus grande des poules d'eau, ont déjà été victimes dans Tespace de deux siècles à peine ^ »
Le castor, qui avait des représentants en France, au siècle dernier, ne s'y trouve plus, la baleine, chassée par l'homme, tend à disparaître, les cerfs Wapiti deviennent de plus en plus rares dans le Canada ; nos arrière-petits-fîls les étudieront peut-être comme nous pouvons faire aujourd'hui, par exemple, pour les anciens oiseaux des îles Mascaraignes.
* Annuaire scientifique de M. P.-P. Dchérain. 7» année, 18G7. — >'ous avons emprunté aussi des documents à un excellent travail de M. Ouslalet, publié dans la Nature.
L'étude de ces oiseaux qui ont vécu il y a quelques siècles offre un intérêt particulier et mérite d'arrêter notre attention ; nous lui en donnerons une particulière, et nous y trouverons une preuve de la sagacité des paléontologistes, un exemple des ressources qu'ils peuvent rencontrer parfois dans les documents historiques et surtout comme ua témoignage de la disparition des espèces de la scène terrestre.
On trouve dans les récits authentiques que nous a laissés François Léguât de ses curieux voyages entrepris à la fin du dix-septième siècle, la description dun énorme oiseau de l'île Maurice, a Dans l'île Maurice, dit l'explorateur français, on voit beaucoup de certains oiseaux qu'on appelle géants^ parce que leur tète s'élève à la hauteur de six pieds. Ils sont extrêmement haut montés et ont le cou fort long. Le corps n'est pas plus gros que celui d'une oye. Ils sont tout blancs, excepte un endroit sous l'aile qui est un peu rouge. Ils ont un bec d'oye, mais un peu plus pointu, et les doigts de pieds sont séparés et fort longs. Ils paissent dans les lieux marécageux, et les chiens les surprennent souvent, à cause qu'il leur faut beaucoup de temps pour s'élever de terre. Nous en vîmes un jour un à Rodriguez et nous le primes à la main tant il était gros : cest le seul que nous y ayons remarqué, ce qui me fait croire qu'il y avait été poussé par le vent, à la force duquel il n avait pu résister. Ce gibier est assez bon. »
Les ornithologistes modernes ont émis un grand nombre d'avis différents sur la nature de l'oiseau géant de rile Maurice : les uns, comme Hamel, l'ont placé
dans le groupe des autruches, d'aulros, comme Strikland, ont affirmé que c'était un flamand ; au contraire, M. Schlegel l'a considéré comme une poule d'eau, et c'est à ce dernier avis que l'on doit se ranger, car la description du géant rappelle beaucoup l'aspect des échassiers qui vivent habituellement au bord des marécages et des cours d'eau. Le géant se distinguait cependant de nos râles et de nos poules d'eau, par sa taille exceptionnelle, qui dépassait celle d'un homme. Quoi qu'il en soit, il n'eu est pas moins établi qu'un oiseau de marais de très-grande taille. vivait il y a deux siècles environ, sinon dans toutes les îles Mascaraignes, au moins dans l'île Maurice, et que cet oiseau n'existe plus de nos jours.
Le dronte ou dodo, qui a acquis une grande célébrité dans ces derniers temps, nous est beaucoup mieux connu, et par desxdocuments historiques, et par des pièces anatomiques qui ont été conservées jusqu'à notre époque.
En 1598, les Hollandais prirent possession de l'île Maurice^ qu'ils trouvèrent inhabitée ; ils étaient sous les ordres de Cornéliuo van Neck, qui nous a laissé une magnifique relation de son voyage, où il est question du dodo. Cet oiseau, d'après l'explorateur, avait le bec épais et allongé, jaunâtre à la base; son corps, gros et charnu, était couvert de plumes courtes et serrées, ses pieds jaunes avaient trois doigts dirigés en avant, et un autre doigt en arrière. Dans un autre ouvrage, publié en 1646 par Cornelisz sur les voyages de Heemskerk, qui passa à Maurice, on trouve encore la mention du
dbdo; mais c'est surtout un des capitaines de cette expédition, van West Zanen, qui nous donne une véritable description des curieux oiseaux de File Maurice. « Chaque jour, dit le voyageur, les marins descendaient à terre pour chasser des oiseaux et d'autre gibier.... lis ne rencontraient pas d'autres quadrupèdes que des chats, mais, plus tard, nos compatriotes introduisirent dans cette île des chèvres et des porcs. Les hérons étaient plus farouches que les autres oiseaux et plus difficiles à atteindre, parce qu'ils cherchaient un refuge au milieu des branches serrées des arbres du voisinage. Les matelots prenaient aussi de ces oiseaux que Ton appelle Dod-arrsen ou Dronten,ci qui, lorsque Jacob van NeC'v était ici, portaient le nom de Wallick-Vôgel, parce que, même après avoir subi une longue cuisson, leur chair, à l'exception de la poitrine et du croupion, qui étaient fort bons à manger, restait très-dure et trèscoriace, et aussi parce que les hommes de ré(|uipage, se procurant en abondance dos tourterelles, s'étaient dégoûtés de la viande de dodo.... Ces oiseaux ont une grosse tête, ornée d'une sorte de chaperon, ils n'ont ni ailes ni queue, et portent seulement de petits ailerons sur les côtés du corps et quatre ou cinq plumes plus élevées que les autres, au-dessus du croupion. Ils ont un bec et des pieds, et leur estomac renferme ordinairement une pierre de la grosseur du poing.... Le 25 juillet, Willem et ses matelots rapportèrent quelques dodos, qui étaient fort gros ; trois ou quatre de ces oiseaux suffirent amplement au repas de l'équipage; il y eut même des restes. »
LES TEMPS HISTORIQUES. 2Cl
Plus tard, François Gauche fait encore allusion au dodo, comme le témoigne le passage suivant de ses écrits :
c( J'ai veu dans Tisle Maurice des oiseaux plus gros qu'un cygne, sans plumes par le corps, qui est couvert d'un duvet noir, il a le cul tout rond, le croupion orné de plumes crespues, autant en nombre que chaque oiseau a d'années, au lieu d'aisles, ils ont pareilles plumes que ces dernières, noires et recourbées, ils sont sans langues, le bec gros, se courbant un peu par dessous, hauts de jambes qui sont escaillées, n'ayant que trois ergots à chaque pied. 11 a un cry comme l'oison, il n'est pas du tout si savoureux à manger que les fouques et feignes, desquelles nous venons de parler. Ils ne font qu'un œuf, blanc, gros comme un pain d'un sol, contre lequel ils mettent une pierre blanche de la grosseur d'un œuf de poule. Ils pondent sur l'herbe qu'ils amassent et font leurs nids dans les forests ; si on tue le petit, on trouve une pierre grise dans son gésier. Nous les appelions oiseaux de Nazaret. La graisse est excellente pour adoucir les muscles et les nerfs ^ »
Mais une autre description, bien plus importante encore, est due à sir Uamon Lestrange, dont un manuscrit, conservé au British Muséum, renferme le passage suivant :
c< En 1638, en me promenant avec quelques amis, dans les rues de Londres, je vis sur la toile.... (il y a ici une lacune dans le manuscrit)..., la peinture d'un
* Relations véritables et curieuses de François Gauche.
oiseau de forme étrange. Poussé par la curiosité, j'entrai dans la chambre avec deux ou trois de mes compagnons, et nous vîmes un oiseau un peu plus fort qu un gros dindon, avec les pattes et les doigts conformés de la même façon, mais plus vigoureux, plus robuste et plus droit ; la partie antérieure de son corps ressemblait par la coloration à la poitrine d'un jeune faisan, et le dos était d'une teinte plus foncée. Le gardien appelait cet oiseau un dodo, et, en notre présence, il lui donna à manger plusieurs cailloux, aussi gros que des noix de muscade, dont il y avait un grand tas dans un coin de la cheminée; l'oiseau, nous dit-il, avalait ces pierres pour aider à sa digestion, mais il est probable qu'il les rejetait ensuite, quoique je ne me rappelle pas si nous avons surfisamment interrogé le gardien à cet égard. »
Ce n'est pas seulement au moyen de ces récits anciens qu'il est possible de se représenter le dronte ; il existe encore aujourd'hui plusieurs peintures, faites jadis, à l'époque même où le grand oiseau de l'île Maurice vivait encore. La plus célèbre de toutes ces peintures est celle dont nous reproduisons ci-contre le dessin ; elle était la propriété de sir George Edwards et se trouve actuellement dans les galeries du British Muséum à Londres (fig. 122).
Dans le beau mémoire de MM. Strickland et Melville, on voit encore un très curieux fac-similé d'une autre peinture de Roland Savery qui reproduit le dronte, à peu près comme l'image précédente ; l'oiseau est plein de mouvement; il est debout sur jine patte et nettoie l'autre avec son bec.
LES TEMPS JIISTOHIQIIES.
Ces anciennes peintures suffiraient à nous faire une idée presque complète du dronte, mats il existe des pièces anatomiques qui ont permis aux naturalistes de rétablir complètement le squelette de ce curieux oiseau.
Cest ainsi que le Bnlibli Muséum posstdt uu pied de dodo mais, en 1866 M Clark fut assez heureux pour (lecouïnr a 1 île Muiricc de très nombreux ossements du dront?, dans la Mare aux songes. Ces débris étaient enfouis dans le limon, caché lui-même sous une couche épaisse de roseaux et d herbes aquatiques ; ils étaient mélangés pèle-méle avec des os de cerf, de cochon et de singe, avec des vestiges de squelettes de flamant et de gallinule. M. A. Milne-Edwards put faire l'acquisition
de quelques-uns de ces précieux ossements, et il lui fut permis d'établir beaucoup mieux qu'on ne Tavait fait jusque-là les affinités du dronte, et de déterminer la place qu'il doit occuper dans l'échelle des êtres. M. le professeur Milne-Edwards a démontré que le dronie, tout en se plaçant à côté des colombides, doit cependant constituer une race à part.
A côté de ce curieux dodo, il faut encore placer le solitaire de Tile Rodrigues, non moins intéressant, no» moins étrange. Ce dernier oiseau est complètement éteint, mais son existence est parfaitement démontrée par le récit des voyageurs et notamment par ceux de François Léguai, dont le nom a joué un rôle si important dans llhisloire du dodo. « De .tous les oiseaux de cette île, dit Léguât*, Tespèce la plus remarquable est celle à laquelle on a donné le nom de solitaires, parce qu'on les voit rarement en troupes, quoiqu'il y en ait beaucoup. Les mâles ont le plumage ordinairement grisâtre et brun, les pieds de coq d'Inde et le bec aussi, mais un peu plus crochu. Ils n'ont point de queue et leur derrière, couvert de plumes, est arrondi comme une croupe de cheval. Ils sont plus haut montés que les coqs dinde et ont le cou droit, un peu plus long à proportion que ne l'a cet oiseau quand il lève la tête. L'œil noir et vif, et la tête sans crête ni houpe. Us ne volent point, leurs ai.'cs sont trop petites pour soutenir le poids de leurs corps. Ils ne s'en servent que pour se battre et pour faire le moulinet quand ils veulent s'ap-
* Voyages et avanlures de François Léguai. 1720.
peler l'un Tautre. Ils font avec vitesse vingt ou trente pirouettes tout de suite du même côté, pendant Tospace de quatre ou cinq minutes : le mouvement de leurs ailes fait alors un bruit qui approche fort de celui d'une crécelle et on l'entend de plus de deux cents pas. L'os d^ Taileron grossit à l'extrémité et forme sous la plume une petite masse ronde comme une balle de mousquet ; cela et le bec sont la principale défense de cet oiseau ; on a bien de la peine à les attraper dans les bois, mais, comme on court plus vite qu'eux dans les lieux dégagés, il n'est pas fort difficile d'en prendre. Quelquefois même on en approche fort aisément. Depuis le mois de mars jusqu'au mois de septembre, ils sont extraordinairement gros, et le goût en est excellent, surtout quand ils sont jeunes. On trouve des mâles qui pèsent jusqu'il 45 livres. La femelle est d'une beauté admirable ; il y en a de blondes et de brunes; j'appelle blond une couleur de cheveux blonds. Elles ont une espèce de bandeau comme un bandeau de veuve, au haut du bec, qui est de couleur tannée. Une plume ne passe pas Tautre sur tout leur corps, parce qu'elles ont un grand besoin de les ajuster et de se polir avec le bec. Les plumes qui accoi^agnent les cuisses sont arrondies par le bout en coquilles, et comme elles sont fort épaisses en cet endroit-là, cela produit un agréable effet. Elles ont deux élévations sur le jabot, d'un plumage plus blanc que le reste, et qui représente merveilleusement un beau sein de femme. Elles marchent avec tant de fierté ^t de majesté et de bonne grâce tout ensemble, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer et
ses ÏXS FOSSILES.
de les aimer, de sorte que souvent leur bonne mine
leur a sauvé la vie. u
Ce curieux passage, que MM.'Strickland et Melville reproduisent dans leur ouvrage, est original et empreint d'une certaine naïveté, mais il respire la bonne foi et mérite d'être considéré comme un sérieux documenta l'égard du solitaire. Léguât avait une véritable passion pour CCS beaux oiseaux ; et souvent on l'entend s'apitoyer sur le sort de ceux qu'il a capturés. L'un d'eux était pris, nous dît-il, d'une tristesse déchirante; il versait des pleurs et refusait toute nourrilure, préférant ta mort aux douleurs de la captivité.
Nous ne nous étendrons pas en longs détails sur ces anciennes populationsailécs des ilesMascaraignes; noire but a été surtout de bien indiquer, que des formes d'animaux ayant vécu dans les périodes bistoriques s'éleignent sous nos yeux, ei que des êtres, appartenant liii:r aui populations vivantes, ne laissent plus aujourd'hui sur la terre que leurs débris à l'état de fossiles. Un autre fait se dégage de cette histoire des anciens oiseaui des ilesMascaraignes; c'est celui de la destruction de certaines espèces par l'homme. Sans la cruauté humaine le dronte et le solitaire vivraient encore.
Le dodo, ce gros oiseau inofTensif, plus doux qu'un pigeon, était incapable de se défendre, mais il ne pouvait non plus échapper à ses ennemis par le vol ou par la course. Aussi les matelots de van Neck, poussés par la faim, tirent-ils un véritable carnage des inoffensifs dodos, dont la chair, cependant, n'était pas un grand régal : a Cet oiseau, dit van Neck, était si coriace que
uous ne le pouvions assez bouillir.» Son odeur était repoussante, aussi fut il d'abord appelé Walckvôgel Ou a oiseau de nausée.» L'œuvre de dévastation se continua avec une énergie croissante, neuf ans après le premier voyage de van Neck, c'est-à-dire en 1607, Paul van Soldt, nous rapporte que les oiseaux de nausée sont beaucoup plus rares dans Tile Maurice. En 1644, les Hollandais importèrent des chiens et des porcs dans la patrie du dronte ; ce fut le ceup de grâce de la race ailée. En 1681, le dodo allait être vu pour la dernière fois par un voyageur nommé Harry.
Les îles Mascaraignes, au temps de leur découverte, devaient être bien remarquables avec leur bizarre collection d'oiseaux, dont le dronte, le géant et le solitaire ne sont pas les seuls représentants connus. Les voyageurs parlent d'un grand oiseau bleu qui y vivait jadis, et M. le professeur Ov^en a encore révélé la présence à la même époque de grands perroquets dans ces régions océaniques. II faut enfin ajouter à cette série VAphanapteryx que M. Alph. Milne Edwards a décrit dans son ouvrage sur les oiseaux fossiles (fig. i 23).
Ces races animales ont toutes disparu à la suite de conflits avec l'homme. Du reste, nous trouvons un frappant exemple des résultats de cette mémorable lutte pour l'existence, dans l'anéantissement des moas de la Nouvelle-Zélande. Ces grands oiseaux vivaient là trèsnombreux, jusqu'au jour où les naturels Maoris des îles Samoa furent chassés de leur pays par la famine. Ils envahirent la Nouvelle-Zélande et se jetèrent avec avidité sur les moas, qu'ils détruisirent pour chercher
dant! la mort de ceux-ci les ressources indispensables à
leur existence.
P^r une impitoyable loi naturelle, la vie ne peut être entretenue i]ue par la mort, et le combat que se livrent
les cires vivants sur la scène du monde, soit pour suIf vrnir aux besoins de leur alimentation, soit pour se livrer à des actes de cruautés souvent inutiles, est certainement une des causes de la disparition de plusieurs espèces.
Destruction des animaux dus au développement la population humaine. — Le gibier, les poissons les forêts. — Extinction d'animiux dans la Grande-Bretagne. — Ch. Lyell. — Le travail de destruction de riiomme.
En ne considérant que le sol français, il est facile de reconnaître que le gibier de nos forêts et de nos plaines, que les poissons de nos rivières et que nos forêts ellesmêmes disparaissent avec une rapidité quelque peu inquiétante pour l'avenir. M. Ch. Lyell s'est livré à ui.e étude attentive de Texlinction de certains animaux dans la Grande-Bretagne ; nous reproduirons les observations de l'illustre naturaliste anglais, comme un exemple des changements dus au développement de la population humaine à la surface du globe :
« Bien que le cerf et les autres bêtes fauves fussent si nombreux jadis en Angleterre, dit le géologue d'outre Manche, que, suivant Lesley, on en tuait quelquefois de cinq cents à mille dans une seule chasse, les races indigènes seraient déjà détruites si elles n'eussent été conservées avec soin dans certaines forêts. Quant à
la loutre, à la martre et au putois, ils s'y trouvaient aussi en nombre assez considérable pour qu'on les rcchercbât pour leur fourrure ; mais aujourd'hui ce nombre est extrêmement réduit. Dans Tintérét des basses-cours et des' bergeries, le chat sauvage et le renard ont été détruits dans la plus grande partie de la contrée, et les blaireaux ont de même été expulsés de presque tous les districts qu'ils habitaient anciennement.
« Indépendamment de ces animaux qui, en quelques points, ont été chassés de leurs retraites, et dont le nombre se trouve partout réduit, il en est quelquesuns qui ont été complètement détruits : parmi ceux-ci nous citerons l'ancienne race de chevaux indigènes et le sanglier. Quant aux bœufs sauvages, il en reste encore quelques-uns, que l'on conserve dans les parcs de certains de nos nobles. Le castor, depuis longtemps recherché pour sa fourrure, était déjà très-rare à la fin du neuvième siècle, et, suivant Giraldus de Barri, on ne le trouvait plus au douzième siècle que dans une rivière du pays de Galles et dans une autre en Ecosse. Le loup, jadis si redouté dans les Iles Britanniques, passe pour s'clre maintenu en Irlande jusqu'au commencement du dix-huitième siècle (1710), quoiqu'il eût entièrement disparu de l'Ecosse trente ans auparavant, et bien plus tôt encore de l'Angleterre. L'ours, que, dans la principauté de Galles, on comparait pour la chasse an lièvre ou au sanglier, ne cessa d'être indigène en Ecosse qu'en l'année 2057.
« Plusieurs oiseaux de proie indigènes ont aussi été
l'objet d'une persécution incessante. Les aigles, les grands faucons et les corbeaux ont disparu des districts les mieux cultivés. Les lieux qu'habitaient le canard sauvage, la bécassine, le chevalier aux pieds rouges et le butor, ont été desséchés, ainsi que ceux qui, Tété, servaient de demeure au vanneau et au courlis ; malgré cela, ces espèces se retrouvent encore, mais dans un état peu prospère, il est vrai, sur quelques points des lies Britanniques, tandis que les grands coqs de bruyère, originaires jadis des forêts de pins de l'Irlande et de l'Ecosse, ont été détruits pendant ces soixante dernières années. L'aigrette et la grue, qui paraissent avoir été autrefois très-communes en Ecosse, n'y viennent plus aujourd'hui qu'accidentellement ou en passant. )>
c< L'outarde, dit Graves, dans son Ornithologie britannique^ se voyait autrefois par bandes de quarante à cinquante individu^, dans les dunes et dans les bruyères de certaines parties de notre île, tandis qu'aujourd'hui il est fort rare d'en rencontrer une seule. » Bewick remarque aussi « que ces oiseaux étaient plus communs en Angleterre autrefois qu'à présent ; on ne les trouve plus aujourd'hui que dans les comtés découverts du sud ou de l'est, dans les plaines du Wiltshire, du Dorsetsliire et dans quelques parties du Yorlishire*. » Pendant le petit nombre d'années qui se sont écoulées depuis que Bewick a écrit ceci, l'outarde a entièrement disparu du Wiltshire et du Porsetshirc.
L'exemple que nous avons choisi de l'Angleterre pourrait être aussi bien pris en France, et dans tous les
* land Dirch, vol. I. 1821.
pays où l'homme exerce son influence. Les bêtes féroces, partout traquées où Thomme a élu domicile, tendent à disparaître, les cétacés, relégués dans les mers glaciales, deviennent chaque jour moins nombreux, le poisson de toutes les rivières dont les rivages sont habités par les agglomérations humaines est détruit avec une rapidité telle que l'on se demande si cette source d'alimentation ne cessera pas d'être importante dans un avenir peut-être très -prochain. Ces êtres, ainsi chassés, décimés, viendront s'ajouter dans les siècles à venir à la liste des animaux fossiles , comme le dronte et le solitaire des îles Mascaraignes. La nature poursuit invariablement son œuvre, et la terre apparait comme l'immense théâtre d'incessantes métamorphoses, où le temps ajoute sa collaboration à Tactioii des êtres vivants eux-mêmes.
Nous avons surtout considéré l'homme dans cet anéantissement graduel des animaux, mais Tespèce humaine n'est pas plus que toute autre l'agent de cette œuvre dé destruction . Les végétaux sontia proie des insectes qui les dévorent, et les animaux travaillent à se combattre les uns les autres. Il n'est pas un animal, en quelque sorte, qui ne soit tour à tour chasseur et proie. Dans cet éternel combat pour l'existence, certains êtres se développent, mais leur développement est compensé par l'anéantissement d'autres êtres qui, peu à peu, disparaissent de la scène du monde et deviennent des fossiles. Ainsi l'immense extension de la famille humaine est équilibrée par l'anéantissement des animaux et des végétaux, qu'elle livre à un véritable carnage.
Dans son bel ouvrage de la Terre^ M. Elysée Reclus donne de nombreux exemples des résultats de la grande bataille de la vie : « Les bœufs marins de Stellcr, ces énormes cétacés, du poids de 1,000 kilogrammes, que le géologue du même nom et ses compagnons découvrirent en 1741 et qui peuplaient en si grande abondance les rivages du détroit de Berhing, ont été complètement détruits par rhommc dans l'espace de vingt-sept années, et, depuis 1768, on n'en a plus aperçu un seul : il n'en reste même pas un squelette entier. Les baleines, qui jouissaient récemment d'un faible répit, grâce à la guerre d'Amérique et à l'exploitation des sources de pétrole, sont de nouveau pourchassées avec fureur et ne trouveront bientôt plus une mer où se réfugier ; les phoques sont, chaque année, massacrés par centaines de mille ; les requins eux-mêmes diminuent en nombre, avec les poissons qu'ils poursuivaient, et qui deviennent la proie des pêcheurs. De même que la tuerie annuelle des oiseaux qui font la guerre aux insectes a eu pour résultat de multiplier d'une manière redoutable les tribus si nombreuses des fourmis, des termites, des sauterelles, des chenilles, de même les cétacés et les poissons qui ont dispara sont remplacés par des myriades de méduses et d'infusoires.
« Les colosses de nos forêts deviennent de plus en plus rares, et quand ils tombent, ils ne sont point remplacés. Aux États-Unis et au Canada, les grands arbres qui firent l'étonnement des premiers colons ont été abattus pour la plupart, et récemment encore, avant
que les plus belles forêts des comtés de Mariposa et de
Calatrava devinssent propriété nationale, les pionniers californiens ont renversé, pour les débiter en planches, de gigantesques séquioas qui se dressaient à 120, 150 et 140 mètres de hauteur. »
Des faits semblables d'anéantissement de certains animaux par l'espèce prépondérante, ont dû s'accomplir de même dans les âges géologiques précédents. Les gigantesques reptiles des temps jurassiques, les féroces mammifères de l'époque quaternaire ont dû jouer un rôle analogue à celui de la famille humaine.
Ce combat pour la vie, sur lequel nous aurons à revenir, n'est pas évidemment la seule cause de l'exiinetion des êtres organisés, mais il doit être indiqué comme une de celles qui ont le plus puissamment exercé leur influence, dans la suite des âges, sur les éternelles modifications des formes vivantes.