CHAPITRE PREMIER
Les débris d'êtres disparus. — Les jeux de la nature. — Opinion des anciens sur les fossiles. — Les premiers géologues. — Les Égyptiens. — Pythagore et Ovide. — Aristote et Xénophancs de Colophon. — L'empereur Auguste. — Pline. — Bernard Palissy.
Depuis le jour où l'homme a, pour la première fois, soulevé répiderme terrestre pour y creuser des sillons et pour y tracer des chemins; depuis l'époque où il a su pénétrer dans le sein de l'écorce superficielle, soit pour y dérober Teau potable, soit pour ravir aux entrailles du sol la pierre à bâtir ou le minerai, il a dû mettre en lumière l'existence des pétrifications et des coquilles. Comment pourrait-il en être autrement, puis-
que'les dt;1jris'd'ariiihauv el de plantes, les empreintes :'if;l^iif^iicïi3cs'; restes ïlosscmeiiis, admirables témoi-
gnages d'anciennes Termes organiques, se révèlent au milieu de tous les terrains sédimcninircs, plus on moins
LA SCIENCE DES FObSIl.ES. 3
bien conserves dans la niatitTC minérale. It n'es., pour ainsi dire, pas possible de creuser les assises de craie qui abondent à la surface de la terre, d'ouvrir les immenses gradins qui forment le terrain silurien, le terrain jurassique, sans y découvrir d'innombrables empreintes de coquillages (fig. 1 et 2). Croirait-on cependant que les premiers découvreurs de ces fossiles
étaient bien plutr)t portes à les considérer comme des reliefs bizarres, dus à une cause fortuite, à un basard inexplicable, qu'à les regarder comme les incontestables vestiges d'êtres disparus?
Il n'a jamais manqué toutefois d'esprits clairvoyants qui ont protesté contre un tel aveuglement.
Sir Cb, Lyell nous rapporte que le livre sacré des
Indous, le plus vieux livre du inonde, écrit huit cents ans avant l'ère chrétienne, renferme déjà un bel exposé des évolutions successives dont les êtres vivants ont été l'objet à travers les âges. L'auteur de cet antique ouvrage attribue la création première à un être infini devant lequel il se prosterne, à an esprit sublime qui donne au monde son entière extension quand il e^t éveillé, qui l'anéantit au contraire quand il s'endort. Par une telle alternative d'heures de veille et d'heures de repos, cette puissance éternelle révivifie et détruit successivement l'immense assemblage des créatures*. N'est-ce pas indiquer, sous une forme pleine de grandeur et de poésie, les transformations de l'organisme, telles que peuvent Jes concevoir les naturalistes modernes ?
Les prêtres égyptiens, d'après Hérodote, n'ignoraient pas que les couches inférieures des vallées du Nil abondent en coquilles marines ; ils savaient aussi qu'on ne manque pas d'en rencontrer à profusion quand on creuse les collines qui les environnent. Aucun peuple plus que lesEgypticns n'a remué le sol pour y élever des temples formidables, pour y découper des canaux immenses, nul plus que lui n'a dû révéler l'évidence des phénomènes géologiques. Tous les hommes ont en outre entendu parler des tremblements de terre qui anéantissent des pays prospères, des inondations ou des déluges qui submergent des villes entières : comment l'idée des révolutions du globe ne se rctrouvc-
* InsCitiUes de la loi hindoue, ou Code de M«nou, traduit du sanscrit par sir William Jones. 1796.
rait-elle pas dans la plupart des cosmogonics de rÉgvpte ou de rOrient?
En nous rapprochant des temps modernes, nous voyons Pythagore nous parler en termes explicites des métamorphoses de la terre; et plus tard, Ovide, en ranimant cette doctrine, la coipplète en quelque sorte, par des propositions que ne désavouerait aucun savant moderne. Quand le grand poète s'écrie : « Rien ne meurt dans ce monde, les choses ne font que varier et changer de forme... Naître signifie qu'une chose commence à être différente de ce qu'elle fut auparavant ; mourir, veut dire qu'elle cesse d'être la même chose. » Quand il affirme encore que « la terre ferme a été convertie en mer..., que la mer a été changée en terre..., que des coquilles marines gisent loin de l'Océan*..,. » ne parlc-t-il pas alors non plus en littérateur, mais en savant et en vrai philosophe ?
Quand nous lisons dans le Traité des Météores d'Aristote, que « les révolutions du globe sont si lentes comparativement à la durée de' notre vie, que leurs progrès sont tout à fait inappréciables *, » n'avons-nous pas la preuve manifeste que l'idée de créai ions antérieures à celle de l'homme, n'était pas inconnue des anciens ?
' Il serait injuste d'oublier le nom d'un grand savant grec, Xénophanes de Colophon, le fondateur de la philosophie éléatique ; cet illustre admirateur de la nature avance en termes énergiques que les empreintes fos-
• Métamorphoses d'Ovide, livre XV.
• De Meteor.^ lib. II, cap. xiv, xv et xvi.
Il LES FOSSILES,
siles d'animaux et ilc plantes sunt réellement les traces d'êtres ayant vécu jadis; il affimie que les montagnes au sein desquelles on les rencontre, ont autrefois constitué le fond de la mer. Il ne serait pas plus juste de refuser à l'empereur Auguste le titre de précurseur de la paléontologie. Le neveu du grand César avait rassemblé une belle collection de fossiles dans sa villa de Capri. Un peu plus tard, Pline le Naturaliste n'en parle pas moins dans ses écrits, d'ossements au.t proportions colossales, qu'il attribue à des géants ou à des héros d'un autre âge.
Malgré ces efforts de la philosophie naturelle dans l'antiquité, malgré ces audaces d'esprits supérieurs; pendant tout le moyen âge et pendant les périodes brillantes qui lui succèdent jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'opinion dominante fut que ces fossiles, que ces pierres figurées étaient des jeux de la nature, lusus naturœ, suivant l'expression des pédants de ces époques. Quelles sottises n'imaginaient-ils pas, ces philosophes aux abois, pour se convaincre que l'évidence était l'erreur ? N'allaicnt-ils pa.s jusqu'à prétendre que les pélri- ^ fications étaient des dessins formés par l'action mystérieuse des étoiles sur les couches terrestres !
Cependant, au milieu du seizième siècle, de celte grande époque où parurent les Bacon et les Galilée, un homme doué d'un puissant génie, Bernard Pallssy, jeta les premières bases de la science des fossiles, ul construisit les fondations du grand monument de la géologie moderne. — Il semblerait que l'artiste ail souvent l'intuition de la na-ture, car cent ans
avant Palissy, Léonard de Vinci avait déjà osé affirmer que la lente pétrification des débris calcaires comme les coquilles des mollusques, était le fait du limon qui se dépose au fond des eaux et englobe peu à peu lous ces restes.
« Le nom de Bernard Palissy est empreint dans la mémoire de la plupart des esprits cultivés; on sait qu'il vécut au seizième siècle, qu'il était potier de terre et qu'il découvrit le vernis des faïences.... Mais ce que Ton sait moins généralement, c'est que cet homme, sans éducation première, sans aucune notion de littérature, sans connaissance de l'antiquité, sans secours d'aucune «spèce, à l'aide des seuls efforts de son génie et de l'observation attentive de la nature, posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts, qu'il émit sur une foule de hautes questions scientifiques les idées les plus hardies et les mieux fondées, qu'il professa le premier en France l'histoire naturelle et la géologie, qu'il fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à renverser le culte aveugle du moyen âge pour les doctrines de l'antiquité; que cet ouvrier sans culture et sans lettres a laissé des écrits remarquables par la clarté, l'énergie, le coloris du style ; qu'enfin cet homme simple et pur, mais puissant par le génie, fournit Texemple de l'un des plus beaux caractères de son époque, et qu'il expia par la captivité et la mort sa persévérance courageuse et sa fermeté dans ses croyances*. »
^ p.. A. Cap. Œuvres complètes de Bernard Palissy. Paris, 1844.
Palîssy naquit près de la petite ville de Biron, entre le Lot et la Dordogne, dans un modeste petit village. On ignore les détails de son enfance, mais on sait que dès sa jeunesse il se mit à voyager et parcourut les Pyrénées, la Flandre, les Pays-Bas, les Ardennes et les bords du Rhin.... « En ouvrier nomade, nous dit-il lui-même, exerçant à la fois la vitrerie, la pourlraicture et l'arpentage, mais observant surtout les pays et les c triosités naturelles, parcourant les montagnes, les forêts, visitant les carrières et les mines, les grottes et les cavernes. »
Après s'être établi à Saintes, après avoir consacré de longues et pénibles années à la découverte de sa belle terre émaillée, Palissy vint à Paris, où il résolut de faire la démonstration publique de ses théories sur les fossiles. Cet humble potier déterre, qui ne savait ni grec ni latin, appela à lui les philosophes et les savanis. et, (I à la face de tous les docteurs, il osa dire dans Paris que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles déposées autrefois par la mer dans les lieux oii elles se trouvaient alors, que des animaux et surtout des poissons avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures'. »
Palissy rassemble les objets nécessaires à ses démonstrations, il classe avec méthode les cristaux et les fossiles qu'il a recueillis dans ses voyages, et fonde ainsi le premier cabinet d'histoire naturelle. Avec de telles preuves en main, il se sent fort et inébranlable dans
• Funlcncllc, lIMoirc de l'Académie.
ses convictions ; il est prêt à résister à l'amertume des critiques, à la jalousie des envieux, à Taveugle fureur des ignorants ; aussi ne craint-il pas de s'écrier fièrement : « Vas quérir à présent les philosophes latins pour me donner argument contraire ^ »
Comment l'illustre artiste n'aurait-il pas acquis la plus ferme conviction, s'il avait ramassé, comme cela n'est pas douteux, quelques-unes de ces empreintes que le géologue foule du pied dans tontes les régions du globe? En jetant un simple regard sur la réprésentation de pétrifications les plus répandues et les plus vulgaires (fîg. 3 et 4), ne sera-t-on pas stupéfait en songeant à l'aveuglement de ceux qui n'attribuaient qu'au hasard seul la cause de leur formation ?
Bernard Palissy, dans ses œuvres, a choisi la forme du dialogue. 11 met en scène deux personnages imaginaires, l'un s'appelle Théorique, et représente la scolastique; c'est un pédagogue, ignorant, indocile, qui bien souvent excite la pitié par la sottise de ses réparties ; l'autre, Practique, renverse sans cesse le lourd raison-
* Nous croyons intéressant de reproduire dans sa charmante naïveté le titre textuel des œuvres de Palissy :