‹ Les fossilesChapitre 8 sur 26 · ET DE LA ROTKE SA HÈRE · texte numérisé non relu

ET DE LA ROTKE SA HÈRE

10 IxES FOSSILES.

ncment de son interlocuteur. Avec quelle verve, quel esprit, quelle agilité, ilscplaîtàcombatlredes opinions fmjoh'es à l'avanc. Ce livre inimitable est un des grands monuments littéraires du seizième siècle. L'auteur a

Ficmplc tic pc r al (Kta nou le du («rra jurassique.)

Il pission qui subjugue I élan de I innoviteur, l'éloquence naturelle tl un grand cs]nt il s élève souvent 1USS1 haut que Montaigne Qu on en juge par ce pas- Siigc que Palissy écrit ipres avoir longuement démontré que les p erres ne croissent pas comme on le croyait ^oneialcoicnt i son cpo |ue

% Théorique — Et ou est ce (jue tu as trouve cela,

par escript, ou bien dis moi en quelle école as tu esté, où tu puisses avoir entendu ce que tu dis ?

« Practique. — Je n'ai point eu d'autre livre que le ciel et la terre, lequel est connu de tous, et est donné à tous de connaître et lire ce beau livre; or ayant lu en iceluy, j'ai considéré les matières terrestres, parceque je n'avais point estudié en l'astrologie pour contempler les astres. »

En lisant les Discours admirables^ on s'étonne de la nouveauté, de la variété des observations de Palissy sur la constitution des montagnes et des différents sols, sur l'origine des espèces minérales, sur la formation et le mode d'accroissement des pierres, qu'il examine sous leurs divers rapports de forme, de couleur, de cohésion, de poids et de densité. Les cristallisations, les stalactites, les bois pétrifiés, les fossiles, la marne, les faluns, rien n'échappe à ses recherches, et fidèle à sa méthode habituelle d'investigation, il rattache tous les faits recueillis à quelque vue générale qui, presque toujours, est la plus directe et la* plus féconde.

« Quand j'ai eu de bien près regardé aux formes des pierres, dit Palissy, j'ai trouvé que nulle d'icelles ne peut prendre forme de coquilles, ni d'autre animal, si l'animal même n'a bâti sa forme... Le rocher qui est tout plein de diverses espèces de coquillei3, a été autrefois vases marins, produisans poissons. Si aucuns ne le veulent croire, je leur montrerai la dite pierre, pour couper broche à toutes disputes^: »

Palissy nous apprend qu'il a fait des observations précieuses et des découvertes importantes, surtout dans

• iJEuvres complètes de Bernard Palissy,

les Ardennes et dans la Champagne. « ...J'ai fait plusieurs figures des coquilles pétrifiées qui se trouvent par milliers es montagnes des Ardennes et non seulement des coquilles, ains aussi des poissons.... ayant toujours cherché en mon pouvoir de plus en plus les clioses pétrifiées, j'ai trouvé plus d'espèces de poissons ou coquilles pétrifiées en la terre, que non pas des genres modernes qui habitent à la mer Océanc. »

Nous nous bornerons à ces quelques citations, car il faudrait rapporter en entier l'œuvre du grand artiste ; non-seulement il se révèle partout comme savant, mais il apparaît aussi comme un profond penseur, quand il écrit par exemple : ce La science se manifeste à qui la cherche ! » et plus loin : « On ne doit pas abuser des dons de Dieu, et cacher ses talents en terre, car il est écrit que le fou cachant sa folie, vaut mieux que le sage celant son savoir. »

Malgré les révélations d'un tel génie, la science des fossiles n'est pas encore fondée après Palissy. Les œuvres de cet esprit incomparable furent à peine connues de son vivant, et les paroles énergiques, vibrantes, convaincues -du c< potier de terre » ne devaient être entendues qu'un siècle après sa mort !

Buffon et ses prédécesseurs. — Réaumur. — De Jussieu. — Réfutation des nouvelles doclrines. — Voltaire et les coquilles des pèlerins. — Les singes et le transport des fossiles. — Les poissons des repas romains. — Le clou de Franklin.

Il se produisit au commencement du siècle dernier un grand mouvement en faveur du progrès des sciences naturelles et particulièrement de la géologie. Si Buffon est particulièrement célèbre pour avoir repris les doctrines de Palissy, il serait injuste de passer sous silence les esprits éminents qui l'ont précédé dans ses affirmations. En 1670, Augustin Scilla reprit avec vigueur les opinions de « l'inventeur des rustiques figulines, » et peu après, Leibnitz leur donna l'autorité de son génie. Plus tard, Fontenelle, dans son Histoire de V Académie^ indique qu'il croit fermement à l'existence des fossiles. « Dans tous les siècles assez peu éclairés, dit-il, et assez dépourvus du génie d'observation et de recherches pour croire que tout ce qu'on appelle aujourd'hui pierres figurées et les coquillages mêmes trouvés dans 1^ terre étaient des jeux de la nature, ou quelques accidents particuliers, le hasard a dû mettre au jour une infinité de

CCS sortes de curiosités, que les philosoplics mcire, si c'étaient des philosophes, ne regardaient qu'avec une surprise Tgnoranle ou une légère atlenlion, et tout cela périssait sans aucun fruit pour le progrès des connaissances ...» « Les idées de Palissy, dit plus loin l'illustre secrétaire de l'Académie, se sont réveillées dans l'esprit de plusieurs savants, elles ont fait la fortune qu'elles méritaient ; on a profité de toutes les coquilles, de toutes les pierres figurées que la terre a fournies, peut-être seule ment sont-elles devenues aujourd'hui trop communes, et les conséquences qu'on en tire sont en danger d'être bientôt trop incontestables. »

On voit que peu à peu la vérité apparaît et se fait jour. A la même époque, Réaumur découvre un grand amas de coquillages fossiles en Touraine. Jussieu ramasse aux environs de Saint-Chauraont, dans le Lyonnais, une grande quantité de pierres écailleuses et feuilletées, dont presque tous les feuillets portaient sur leur superficie l'empreinte d'une tige ou d'une feuille de plante*, « comme si on avait collé avec la main ces débris végétaux, qui appartiennent tous à des plantes. étrangères, » en même temps plusieurs voyageurs rapportent la nouvelle de semblables découvertes faites dans les pays les plus lointains. Dans ses récits de voyages, le naturaliste Shaw raconte que sur la montagne de Castravan, au-dessus de Barut, il y a un lit de pierre blanche mince comme de l'ardoise, et dont chaque feuille contient un grand nombre et une grande diversité

* La ligure 5, ci-contre, donne une idée exacte de certaines empreintes de feuilles fossiles.

de poissons, pour la plupart fort plats et fort comprimés. Buffon allait rassembler l'hisloire de ces découvertes éparses, seconder les efforts de ces disciples de la vérité, détendre la grande cause de la géologie, avec la puissance de son style, l'autorité de son grand nom et surtout avec ce qui est au-dessus des formes du langage ou de l'éclat de la Lélébrité c'est à-dire avec

Fig. S. — Pélrillcalioiu de feuillei. (Conopterîi) Umii:

des faits, matériaux indestructibles du monument scientifique.

« Tout le monde, dit Buffon, peut voir par ses yeux les bancs de coquilles qui sont dans les collines des environs de Paris, surtout dans les carrières de pierre, comme à la. chaussée près de Sève, à Issy, à Passy et ailleurs. On trouve à Villers-Cotterets une grande quan-

tité de pierres lenticulaires ; les rochers en sont même entièrement formés, et elles y sont mêlées sans aucun ordre avec une espèce de mortier pierreux qui les tient toutes liées ensemble. A Chaumont, on trouve une si grande quantité de coquilles pétrifiées, que toutes les collines, qui ne laissent pas d'être assez élevées, ne paraissent être composées d'autre chose ; il en est de même à Courtagnon, près de Reims, où le banc de coquilles a près de quatre lieues de largeur sur plusieurs de longueur. Je cite ces endroits parce qu'ils sont fameux et que les coquilles y frappent les yeux de tout

le monde J'ai souvent examiné des carrières de

haut en bas, dont les bancs étaient rempHs de coquilles ; j'ai vu des collines entières qui en sont composées, des chaînes de rochers qui en contiennent une grande quantité dans toute leur étendue. Le volume de ces productions de la mer est étonnant et le nombre de ces dépouilles d'animaux marins est si prodigieux qu'il n'est guère possible d'imaginer qu'il puisse y en avoir davantage dans la mer; c'est en considérant cette multitude innombrable de coquilles et d'autres productions marines, qu'on ne peut pas- douter que notre terre n'ait été pendant un très long temps un fond de mer peuplé d'autant de coquillages que l'est actuellement l'Océan. . . Il ne faut pas croire, en effet, comme se l'imaginent tous les gens qui veulent raisonner sur cela sans avoir rien vu, qu'on ne trouve ces coquilles que par hasard, qu'elles sont dispersées çà et là, ou tout au plus par petits tas, comme des coquilles d'huitres jetées à la porte ; c'est par montagnes qu'on les trouve, c'est par

bancs de 100 l^et 200 lieues de longueur; c'est par

collines et par provinces qu'il faut les toiser....

« On a trouvé à Amsterdam, qui est un pays dont le terrain est Tort bas, des coquilles de mer à 100 [ pieds de profondeur sons terre, et à Marly-Ia-Ville, à six lieues de Taris, à 75 pieds; on en trouve de même au fond des mines et dans des bancs de rocliers, au-dessous d'une hauteur de pierre de 50, 100, 200 et jusqu'à lOOO pieds d'épaisseur, comme il est aisé de le remar.

quer dans les Alpes et les Pyrénées; il n'y a qu'à examiner de près les rochers coupés à plomb, et ,, - „,,.,,, .on voit eue dans les lits

h.j- 6. — Polypitr Tosiile delà criie. ^

inférieurs il y a des coquilles et d'autres productions marines.... J'entends ici par coquilles, non-seulement les dépouilles des coquillages, mais celles des crustacés, comme tayes et pointes d'oursin, et aussi toutes les productions des insecte.^ de mer, omme les madrépores, les coraux, les astroïtes, etc '. »

lA SCIEISCË DES FOSSILES. 10

Il est impossible de parler un langage plus net et de présenter sous une forme plus claire des faits plus af- Grmatifs. Cependant ces théories soulevèrent d'innombrables prQ^stations, et l'on regrette de compter Voltaire au nombre des plus ardents adversaires du grand

naturaliste. L'illustre auteur du Dictionnaire philosophique alla, comme on le sait, jusqu'à prétendre que * les coquilles alpines de M. de Buffon étaient tombées des chapeaux de quelques pèlerins se rendant à Rome. Quand ButTon riposta en alléguant de nouvelles preuves, en se servant du témoignage de voyageurs qui

ont vu des coquilles fossiles sur les montagnes de l'Inde, de l'Amérique, de l'Afrique, il se rencontra un naturaliste assez aTcuglé par les préjugés et la routine pour lui répondre que, d'après la Loubère, les singes^yamusent souvent à transporter des coquilles, du rivage de la mer au sommet des montagnes, et que des poissons fossiles

Ëtails do mer fossiie. {l'alxoeuma.) —

trouvés en Italie ne sont à son avis, que d

rares, rejetés jadis de la table des Romains parce qu'ils

n'étaient pas assez frais'.

' BUtoire naturelle, générale el particulière, par M. de BufTon.

SouYClle édition. Tome I"'. Paris, Imprimerie royale, 1789.

LA SCIENCE DES FOSSILES. :i

Lorsque le grand naturaliste français lance à la face de ses adversaires de nouvelles découvertes, qui chaque jour viennent confirmer ses doctrines, un auteur anglais, Tancred Robinson, doute encore de Texistence des fossiles, au point d'affirmer qu' « il y a eu des co- ' quilles de mer, dispersées ça et là sur la terre, par les armées, par les habitants des villes et des villages! »

Ne croirait-on pas entendre la voix de ceux qui considéraient naguère les haches taillées des temps primitifs, comme des vieilles pierres à fusil du premier empire?

En présence de si misérables arguments, de si pauvres objections, dégagés d'erreurs si grossières pour nier des faits incontestables, n'est-on pas conduit à dire avec Franklin, que la vérité, tant elle est difficile à faire pénétrer dans la cervelle humaine, peut se comparer à un clou qu'il faut enfoncer, non pas par la pointe, mais par la tête î

Georges Cuvier fondateur de la géologie et de la paléontologie. — Les ossements fossiles et Tanatomie comparée. ^ Les époques géologiques. — Les espèces éteintes. — Les révolutions du globe. — Les adversaires de Guvier : Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Ch. Lyell, Darwin.

On voit que, malgré les Palissy et les BufFon, la paléontologie n'est pas encore créée; il n'est guère question jusqu'ici que de coquilles et quelquefois de poissons, mais on ne parle pas des ossements fossiles, on ne soupçonne pas l'existence antérieure d'une foule d'êtres différents de la création actuelle et que le puissant génie de Cuvier va faire revivre. Ce grand naturaliste, dont l'esprit brillera toujours par cette découverte de ce qui fut jadis, admirable divination du passé, nous dit lui-même le moment précis où il eut l'idée de ses travaux. En regardant attentivement le crâne d'un éléphant que Messerchmidt avait rapporté de ses voyages, le hardi novateur s'aperçut que les éléphants fossiles étaient d'une espèce différente des éléphants modernes. « Cette idée, dit Cuvier, que j'annonçai à l'histitut dès 1796, m'ouvrit des vues toutes nouvelles

sur h théorie de la terre ; un coup d'œîl rapide, jeté sur d'autres os fossiles, me fit présumer tout ce que j'ai découvert depuis, et me détermina à me consacrer aux longues recherches et aux travaux assidus ' . »

Dans ce premier mémoire, Cuvier allait ouvrir l'ère des plus étonnantes découvertes que les sciences naturelles aient jamais faites^ Il allait d'abord faire apparaître aux yeux du monde savant stupéfait les gigantesques mammouths, qui n'ont plus actuellement de représentants sur la terre, el dont les ossements se sont rencontrés dès lors en si grande abonnance (fig. 9). Le travail de Cuvier produisit une grande sensation; on y remarque surtout aujourd'hui cette phrase, pour ainsi dire prophétique : « Qu'on se demande, dit-il, pourquoi Ton trouve tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis qjaon n'en trouve aucune dont on puisse diie qu'elle appartient aux espèces que nous connaissons, et l'on verra combien il est probable qu'elles ont toutes aj partenu à des êtres d'un monde antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quelques révolutions du globe, n des êtres dont ceux qui existent aujourd'hui ont rempli la place. »

Toute la sûreté de la méthode que Cuvier inaugure avec une telle puissance d'intuition réside dans l'anatomie comparée. En mettant en parallèle les ossements fossiles avec les ossements des animaux vivants, l'illustre savant français reconnaît d'abord que ces premiers n'appartiennent pas à des espèces actuelles :

^ Recherches sur les ossements fossiles.

l'idée de créations d'animaux, antérieures à la création actuelle, lui apparaît dans son ensemble imposant. Le voile qui a caché pendant tant de siècles les phénomènes du passé, vient d'être soulevé pour la première fois. En soumettant les ossements fossiles à un examen scrupuleux, à une investigation minutieuse, Cuvier arrive à retrouver le genre de vie, le genre d'alimentation, la forme des animaux auxquels ces os ont appartenu; il peut les définir, les reconstituer et les classer dans les cadres zoologiques que Linnée n'avait édifiés que pour y grouper les espèces vivantes. Une dent, un sabot du pied, suffisent quelquefois à Cuvier pour être conduit, par le raisonnement qui suit de près l'observation, à deviner l'espèce d'où proviennent ces infimes débris. N'est-il pas certain que la dent, faite pour déchirer une proie, que les ongles acérés, destinés à saisir, appartiennent à un carnassier? N'est-il pas manifeste qu'un pied k sabot a dû appartenir à un herbivore ? Mais^si Ton sait que l'être disparu était Carnivore ou herbivore, on sera conduit à définir quelques autres particularités de son organisme, et il ne sera pas impossible d'en faire la reconstitution complète.

« Cette méthode précise, rigoureuse, de démêler, de distinguer les os confondus ensemble; de rapporter chaque os à son espèce ; de reconstruire enfin l'animal entier d'après quelques-unes de ses parties, cette méthode une fois conçue, ce ne fut plus par espèces isolées, ce fut par groupes, par masses, que reparurent toutes ces populations éteintes, monuments antiques des révolutions du globe. On put dès lors se faire une

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idée non-seulement de leurs formes extraordinaires, mais de la multitude prodigieuse de leurs espèces. On yit qu'elles embrassaient des êtres de toutes les classes; des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles, des poissons, jusqu'à des crustacés, des mollusques, des zoophytes et des végétaux'. »

Éclairés par l'éclat d'une si vive lumière, les faits prennent un relief inattendu, et les conséquences se succèdent par un enchaînement logique jusqu'à conduire à des révélations inattendues. Une fois, par eiemple, qu^il a été bien établi que les ossements d'éléphants fossiles appartiennent à des espèces disparues, et que ces débris d'êtres qui ne sont plus, se trouvent répandues avec une extraordinaire profusion sur une grande partie de la surface du globe, on est conduit a admettre qu'une cause physique, qu'une révolution brusque et soudaine a dû effacer tout à coup cette population animale dont on ne rencontre plus les descendants. Le mot de la grande énigme des révolutions du globe vient d'être dit ! Une mer étendue a bercé ses vagues au-dessus des continents que nous habitons aujourd'hui, et les fonds des océans actuels ont peut-être été l'asile de mammifères disparus : tout sur ce globe a été soumis à travers les âges à des changements perpétuels : c'est la loi de notre planète.

Non-seulement l'anatomie comparée ressuscite les créations de l'antiquité du sphéroïde terrestre, nonseulement elle révèle une histoire tout à fait inconnue,

' Éloge historique de Georges Cuvier, par Flourens.

et apporte à la zoologie des. richesses inattendues, mais elle va plus loin encore, et contribue à édifier tout d'une pièce l'imposant édifice de la géologie. Avec cette nouvelle faculté de discerner les espèces, l'observateur distingue sûrement leur vie aquatique ou terrestre ; il va saisir dans les couches terrestres des différences qui avaient jusque-là échappé aux esprits les plus clairvoyants, et définir les terrains qui en renferment les vestiges. L'ordre de succession de ces terrains va apparaître et remplacer la confusion et le chaos qui étaient le caractère des idées scientifiques précédentes. Cuvier ne tarde pas à voir que des règnes d'animaux divers se trouvent superposés dans l'écorce terrestre à des profondeurs différentes et dans des terrains particuliers dont les caractères y sont empreints. D'une main prophétique, il relève successivement ces feuillets, que Ton a comparés aux pages du grand livre de la nature, et il y déchiffre ces hiéroglyphes qui s'y trouvent imprimés par les vestiges des fossiles. Sous la couche terrestre qui tient emprisonnés les restes des éléphants, des rhinocéros ou d'autres espèces fossiles, voisines de celles qui vivent de nos jours, apparaissent d'autres couches plus profondes, d'un âge plus ancien, où se rencontrent d'autres débris d'animaux, tout à fait différents de ceux qui sont nos contemporains actuels ; au-dessous, dans des terrains plus anciens encore, le savant contemple l'imposant spectacle d'une flore et d'une faune encore nouvelles. II aperçoit les argiles et les gisements qui précèdent la craie, avec leurs mammifères marins ; plus loin, les mammifères

disparaissent à ses yeux et d'étranges reptiles, des crocodiles gigantesques, des lézards volants se dressent tout à coup comme des apparitions fantastiques. S'il continue à s'enfoncer plus profondément dans le sol, à descendre encore quelques-uns de ces gradins géologiques, il voit les grès avec leurs empreintes végétales de palmiers et de bambous, il traverse le calcaire alpin, avec ses ossements de tortues, les schistes bitumineux avec leurs poissons, et rencontre les vestiges des derniers quadrupèdes. Dans les bancs inférieurs, voilà les immenses amas de houille avec leurs empreintes de fougères et de palmiers; au-dessous de ceux-ci, voilà des mollusques, des zoophytes et des crustacés; plus loin encore il arrive enfin aux terrains primitifs, où disparaît toute trace d'organisme ; il a touché les plus antiques formations de la couche terrestre ; il a mis la main sur les fondements de l'enveloppe du globe. H conclut que l'écorce de notre planète est formée de couches superposées, à la surface de chacune desquelles ont vécu des êtres distincts, des créations successives à travers des âges différents, dont il a su établir une chronologie relative. L'échelle du renouvellement des populations animales apparaît; des lois immuables se laissent entrevoir : « lois immenses qui ont déplacé les mers, noyé ou découvert les continents, éteint les races vivantes, et posé d'époque en époque les assises portant aujourd'hui les cités des hommes*. »

Cuvier est ainsi conduit à diviser l'histoire géologi-

* E. Littré, Cuvier' et les ossements fossiles. 1834.

que en périodes distinctes, qu'il sépare l'une de l'autre par des révolutions, des cataclysmes et des bouleverse ments; il ne se contente plus de l'inspection des terrains antiques, et passe en revue les phénomènes qui se passent actuellement sous nos yeux et qui modifient chaque jour le relief des continents. Il voit la pluie qui lave le penchant abrupte des montagnes et entraîne en glissant sur ses flancs, le limon que le fleuve roulera jusqu'à la mer, où il forme ainsi des alluvions; il contemple la mer dont les flots se brisent sur le rivage, dont les vagues dégradent et rongent le pied des falaises escarpées, el en rassemble ailleurs les débris sur les plages ; il assiste au mouvement des dunes de sable que poussent les courants atmosphériques, il écoute le mugissem.ent des feux souterrains qui se manifestent dans les volcans, qui ébranlent parfois le sol, en redressent les couches, et rompent l'épiderme terrestre durci. Il reconnaît ainsi que la surface actuelle du globe est incessamment remaniée par la lente action de ces causes naturelles, et qu'elle a dû subir leur influence dans les âges antérieurs. Mais il affirme en même temps qu'elles ont été insuffisantes à la formation de l'écorce terrestre, et que des bouleversements inconnus, des soulèvements, des inondations, des déluges ont accompli les révolytions géologiques du passé, et contribué à anéantir les populations animales anciennes, qu'une nouvelle création devait remplacer.

Cuvier allait, au sujet de cette doctrine, rencontrer un redoutable adversaire dans l'illustre Lamarck. Ce dernier n'admettait pas le principe des révolutions,

mais il voulait que les animaux actuels ne fussent que des variétés des animaux fossiles ; il croyait fermement qu'à travers les âges et sous Faction des influences extérieures, les êtres vivants se transforment peu à peu par degrés, et que les animaux de notre époque dérivent par des changements successifs des espèces antérieures, d'où ils doivent tirer leur origine. Lamarck et son compatriote Geoffroy Saint-Ililaire combattirent ainsi les vues de Cuvier et donnèrent naissance à la théorie de l'évolution, qui trouva comme partisans Gœthe et Owen en Allemagne, et qui devait de nos jours donner naissance au darwinisme. Ces discussions philosophiques ont autrefois passionné les esprits, et le débat se continue de nos jours avec retentissement. Nous en indiquons ici l'origine, mais nous croyons qu*il est contraire à la logique d'en parler avec plus de détails avant d'avoir suffisamment exploré le domaine des faits.

Nous ajouterons cependant que Cuvier se faisait peutêtre une idée exagérée des cataclysmes, du passé. De savants géologues, parmi lesquels nous placerons au premier rang sir Ch. Lyell, ont expliqué les modifications terrestres par des évolutions lentes de la surface ; ils disent par exemple que le sol se soulève peu à peu de nos jours sur certaines côtes, et que ces mouvements insensibles dans la vie de l'humanité peuvent se traduire par des modifications profondes s'ils se continuent dans le même sens pendant des milliers d'années. Ne semble-t-il pas que, comme il arrive bien souvent, la vérité se trouve au milieu de ces doctrines, peut-être exagérées si elles sont absolues? Il est vrai que le globe

est modifié par des phénomènes constants et réguliers, que la pluie entraîne peu à peu la matière de la montagne et la précipite dans la vallée ; il est vrai que la mer s'éloigne insensiblement et lentement de certaines côtes qui s'élèvent, mais il n'en est pas moins vrai que des îles s'élèvent tout à coup, de nos jours encore, du sein des mers, que des tremblements de terre violents fissurent le sol de nos continents, et il est probable que les actions lentes et continues comme les révolutions brusques et soudaines ont agi les unes et les autres sur la inatière minérale et sur la nature organique. La divergence des opinions est sans doute nécessaire à la découverte de la vérité, Texagération même des inventeurs de doctrines est souvent féconde, mais il est certain que, bien souvent aussi, les plus importants résultais obtenus par la philosophie naturelle, sont le fruit d'un judicieux éclectisme.

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