ACTE PREMIER
LA DUCHESSE
N'espérons plus qu'en Dieu !.. (un silence.) Ton père, quel coup pour lui !...
CLAIRE, sèchement.
Oui, très rude... Mais il trouvera moyen de l'adoucir... N'a-t-il pas son gibier, sa meute, ses chevaux, que sais-je?
LA DUCHESSE, sévèrement.
Claire, jamais tu ne laisses passer une occasion de dire quelque chose de désagréable pour ton père... Pourquoi?... Cela ne date pas de loin... Je me souviens comme tu parlais de lui avec adoration... D'où vient ce changement si brusque?... D'où?
CLAIRE, avec embarras.
Mais non, aucun changement... J'ai peut-être une nature moins expansive que plus jeune, voilà tout... Soyez sûre que je n'en partage pas moins bien sincèrement la douleur qui attend papa.
LA DUCHESSE
Il aura un affreux chagrin, et tu as beau dire, ce n'est ni avec ses chiens, ni avec ses chevaux qu'il s'en distraira... D'abord, il aime beaucoup Robert, et puis... Peut-être pourrait-il se consoler, à la rigueur, et encore !,.. si Piobert n'était pas fils unique, s'il avait un frère, pour que le titre de duc, le nom ne s'éteignent pas... Tu comprends?...
CLAIRE
Si je comprends !... (s'exaltant à mesure qu'elle parle.) Les ducs de Chantemelle ! Ils sont à toutes les pages
de l'histoire de France !... C'est affreux que Robert soit si près delà fin, mais songer qu'après lui, toutes nos gloires, cette grandeur presque royale, ne seront idIus qu'un souvenir !,.. (En parlant, elle s'éloigne et achève sa phrase dans un coin très obscur, en détournant la tête.) J'ai beau n'être qu'une fille, j'étais si fière de m'appe- 1er Chantemelle !.... Autant que papa! Ah! tenez, oui, quand on y réfléchit, ce qu'il va souffrir tout à l'heure lorsqu'il rentrera et que nous lui dirons... Voyez-vous, maman, je puis bien l'avouer, je comptais rester fille pour laisser à Robert ma part de tout... parce qu'un duc de Chantemelle doit soutenir son rang...
Elle revient, très fière d'attitude, près du foyer. LA DUCHESSE.
Vous êtes ainsi, ton père et toi... et Robert luimême... Vous vivez dans le passé qui nous acclamait, sans comprendre à quel point le présent nous oublie... Les temps sont si changés ! . . . Ah ! le duc de Chantemelle peut s'éteindre, il ne laissera aucun vide, aucun, voistu, que... (Elle sanglote.) que dans mon cœur de mère !