‹ Les fossiles; pièce en quatre actesChapitre 51 sur 77 · CTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CTE TROISIÈME

Il soupire, la quitte, et va s'asseoir près du vitrage, regardant la mer. Hélène le suit des yeux, humble et décontenancée. Puis, se dominant, elle va prendre un plaid et lui enveloppe les genoux.

HÉLÈNE

C'est cela, emballez-vous bien et regardez la mer...

ROBERT

Avec plaisir... Elle est parente des grands bois de Ghantemelle que j'aime tant... Les forêts et la mer m'ont toujours attiré d'une étrange façon... J'ai été passionné pour la chasse et ce n'était pas uniquement la rage de tuer des animaux : non, il y avait autre chose... l'épaisseur ad fourré, un sentiment d'inconnu... J'écoutais avec délices les coups de vent arriver dans la futaie, s'annoncer au loin par un bruit de flots, s'approcher, grandir lentement, mystérieusement, et tout à coup, la crinière des bouleaux et la toison des hêtres s'agitaient sur ma tête: j'étais dans 1« tourbillon... Et puis les sangliers qui accourent en brisant les perches, en pliant le taillis... On espère une apparition faunesque : Virgile ne perd jamais ses droits sur lésâmes bien élevées... Et quand le sanglier saute dans l'éclaircie, noir, hérissé, la queue en vrille, on n'est presque pas déçu... Et le trot léger des loups sur les feuilles mortes î . . . Leur tête fausse et oreillarde qui s'encadre dans les ronces, regarde et s'évanouit sans qu'on puisse dire par où... Et la silhouette falote des renards sur la neige!... Je m'exalte en pensant à tout cela!...

HÉLÈNE

Au fond, vous préférez vos forêts à la mer ?

ROBERT

Oui et non. J'aime les deux, mais pas avec le même cœur... Il y a là quelque chose de difficile à définir... En moi l'aristocrate adore ces futaies, aussi anciennes que nous, dont les rameaux protègent tout un peuple d'arbustes. Ne sommes-nous pas frères des chênes et des hêtres géants? Impossible de me promener parmi eux sans partager leur arrogance. Je plane sur les basses tiges, je prends pour moi toute la lumière, et sème dédaigneusement des faînes ou des glands pour les affamés de la lande. Ici, devant la mer, un autre homme s'éveille. Des vagues, toujours pareilles, viennent par troupeaux s'ébattre sur la plage, toutes également parées d'un rayon de soleil, toutes également petites par le calme, toutes également hautes par la tempête. Je me dis alors qu'il y a là une image de l'humanité très différente de celle que donnent les bois. L'uniformité de ces flots qui portent indistinctement le fardeau des navires, et parmi lesquels les mouettes n'ont pas de choix à faire pour se poser, tout cela trouble un peu mes instincts forestiers. Je me demande si les hommes ne pourraient pas cheminer parallèlement comme les vagues qui, sans se heurter, courent toutes ensemble jusqu'à la grève. Mais aussitôt il me vient une crainte. Je doute que l'humanité, si on en réalise le nivellement parfait, continue à monter vers ses mystérieuses destinées, comme la légion des vagues qui se soulève en bloc sous l'attraction d'en haut. Mes préférences hésitent ctu souvenir des arbres monstrueux qui sont des merveilles, à condition d'étouffer ce qui grandit aux environs ; et il faut me plaindre, écartelé que je

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