Li * il le frappa
— « Ton burnous a été déchiré ; comment se fait-il que tu ne pleures pas ? »
— « Je ne pleure pas, répondit-il, parce que si J'avais été revêtu de mon burnous, il m'aurait tué. Maintenant que je suis sauvé, je ris et je danse. »
Si Djeh”’a et sa corde
Un jour, un étudiant vint chez Djeh'a et lui dit : « Si Djeh’a, prête-moi ta corde pour étendre un peu de viande salée. » |
— « J'en possède une sur laquelle ma femme a étendu du couscous, » répondit Djeh'a.
— « Est-ce qu'on étend du couscous sur une corde ? » fit l'étudiant.
— « Hé! répliqua Djeh’a, celui qui ne tient pas à donner ce qui lui appartient, comment doit-il parler ? 11 doit parler ainsi pour que celui qui a demandé la chose s’en aille »
Vue perçante de Si Djeh’a ; son adresse au tir
Quand Djeh’a devint vieux, sa vue faiblit. Il ne voyait plus aussi loin que dans son Jeune âge. Jadis il découvrait une perdrix ou un lièvre à
16 CONTES KABYLÉS
cinq cents pas, et, quand il tirait une flèche, il abattait toujours ce qu'il visait. Mais à présent ses mains tremblaient et il ne voyait plus très bien. Ses voisins, s'étant aperçus de ces signes de vieillesse, se moquaient tous les jours de lui. Pour leur clore la bouche, il imagina la ruse que nous allons raconter.
Il acheta un jeune chien qu'il appela Apporte toujours et le dressa à la chasse. Il lui apprit à rapporter tout ce qu'il lui indiquait. Souvent, le matin, 1l cachait dans la montagne un lièvre mort. Il montrait au chien l'endroit où il le mettait et revenait avec lui à la maison. Vers le milieu de la Journée, il disait au chien: « Cherche ». Apporte toujours se précipitait vers la montagne et, au bout d’un moment, revenait avec le lièvre dans la gueule. Le chien étant enfin bien dressé, Djeh’a attendit le jour de la Grande-Fête pour étonner tous les gens du village.
Ce jour-là, dans la matinée, il avait placé un lièvre mort à côté d'un arbre, à plus de cinq cents pas du village et l'avait montré à son chien. Au milieu de la journée, il invita ses voisins à venir prendre le café devant sa porte. Des gens vinrent de tous côtés, et 1l y avait là une grande foule lorsque Djeh’a se levant tout à coup s'écria : « Hé quoi! mes amis, ne voyez-vous pas un lièvre là-bas près de cet arbre ? » Tous se mirent à ouvrir
de grands yeux et à regarder attentivent. Ne voyant rien, ils dirent à Si Djeh’a: « Tu es fou. Comment peux-tu voir un lièvre à cette distance”. »
— « Je comprends, répondit Djeh’a, qu'avec votre faible vue vous ne puissiez pas l’apercevoir ; mais moi Je le vois. » Puis s'adressant à sa femme : « Apporte-moi mon arc et mes flèches. Je vais montrer à ces jeunes gens que ni mes yeux, ni mon bras n'ont encore faibli. » Il prit une flèche et la lança à perte de vue. « Je l'ai tué! » cria-t-il. Et s'adressant à son chien: « Cours, Apporte toujours, et rapporte-moi ce lièvre que nous mangerons ce soir. » Le chien bondit et partit en courant. Un moment après, il revint tenant dans sa gueule un lièvre tout dégouttant de sang.
Tout le monde était dans la stupéfaction. Depuis lors, on ne se moqua plus de Si Djeh’a qui renouvela encore ce tour trois ou quatre fois. Tous, sans exception, étaient convaincus que l'adresse de Djeh’a au tir et sa vue étaient vraiment stupéfiantes. À partir de ce jour, le peuple l’honora encore plus que par le passé.