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LES FOURMIS SONT-ELLES NUISIBLES OU UTILES

Si les fourmis ne présentent qu’un assez petit nombre de formes, surtout dans nos climats, elles rachètent amplement cette infériorité par le nombre des individus et par la vie en société. Tous les auteurs qui ont étudié ces insectes s’accordent à leur donner une place considérable dans l’économie de la nature. Cette place, ils la doivent à leur union, à leur courage et à leur intelligence. Le développement considérable de leur cerveau (ganglions sus-œsophagien et sous-œsophagien des auteurs) qui surpasse celui de tous les autres insectes, tant par son volume (proportionnel) que surtout par la complication de sa structure (Leydig) est une confirmation éclatante de ce que nous révèle l’observation de leurs mœurs. Les fourmis sont un peu si l’on veut aux autres insectes ce que l’homme est aux autres mammifères. Elles se trouvent presque partout, et partout où elles sont elles font la terreur des autres petits animaux, du moins de ceux qui ne sont pas protégés contre elles par la nature au moyen de poils (larves de cétoines), d’une carapace très dure et très lisse (Hister), d’une odeur particulière (certaines larves de Coléoptères), de toiles filées (araignées, diverses chenilles) etc. etc. Rien n’est amusant comme de verser un sac de F. pratensis dans une prairie fauchée et d’observer la manière dont ces fourmis prennent possession du territoire qui les entoure. Tous les grillons doivent fuir en abandonnant leurs trous; les sauterelles, les Cercopis, les Hcütica se sauvent de tout côté en sautant; les araignées, les staphylins, les carabes doivent souvent abandonner leur proie pour éviter de succomber eux-mêmes. Les plus maladroits, ceux qui ont perdu des jambes, et surtout ceux qui viennent de muer ou d’éclore sont occis puis déchirés par les fourmis. J’ai vu des F. pralensis qui avaient prolongé un de leurs chemins, vu l’agrandissement de leur fourmilière, rencontrer ainsi un nid de guêpes (Vespa germanica) bâti dans la terre, en bloquer l’ouverture, et finir par en chasser les nombreux habitants, non sans avoir perdu beaucoup de combattants. Lorsque les hannetons (Met. vulgans) se préparent à sortir de terre au printemps, on voit souvent des F. pratensis les surprendre et les

tuer alors qu’ils commencent à percer la croûte supérieure du terrain, pendant que le passage est encore trop petit pour laisser sortir le hanneton, mais assez grand pour laisser entrer les fourmis. Les chenilles, les lombrics, les cercopis, les larves de toute espèce deviennent ainsi la proie des diverses formes des genres Formica et Myrmica , des Lasius fuliginosus et niger , des Tetramorium, des Tapinoma etc. Bien plus, les insectes ailés tels que les Diptères et les Lépidoptères ne sont point à leur abri ; j’ai vu souvent des Phalaena, Larentia, Satyrus , Bibio, Tipula etc. qui s’étaient embarrassés dans le gazon attrapés et tués par des fourmis. Je n’en finirais pas si je continuais ainsi, à la manière de la plupart des auteurs qui ont écrit sur ce sujet. Quelques faits généraux nous éclaireront beaucoup mieux. Nous verrons ailleurs assez de détails.

1 °) Il J a fourmis et fourmis. Il y a plus de différence entre une Plagiolepis pygmæa Ç> et un C. ligniperdus $ qu’entre une souris et un tigre. Une fourmilière de L. fuliginosus est à une fourmilière de Leptothorax tuberum ce que Paris est à un hameau. Si l’on ajoute à cela la rareté de beaucoup de formes, on verra que le nombre de celles qui jouent un rôle vraiment important est assez restreint. Des fourmis comme les Myrmecina, les Temnothorax, les Leptothorax , les Ponera ne s’élèvent que peu au dessus des insectes vivant solitaires.

2°) Nous avons vu combien l’habitat des fourmis est varié. Certains lieux sont cependant plus ou moins complètement à leur abri. Ce sont d’abord les champs cultivés qu’on laboure toutes les années ou au bout d’un cycle de peu d’années (champs de céréales, de colza, de pommes de terre etc.; prairies artificielles). Ce fait était déjà connu de Latreille. Il n’a guère besoin d’explication; le labour détruit les nids, ce qui, joint à une trop grande infériorité de végétation, engage les fourmis à émigrer. Les F. rujibarbis, sanguinea et fusca bravent souvent ces inconvénients. Les marais proprement dits sont inhabitables pour les fourmis. On est cependant étonné de trouver encore des fourmilières florissantes de L. flavus et de M. laevinodis dans des prairies marécageuses qui sont submergées pendant une partie de l’année; il semble qu’elles devraient être noyées. Les parties centrales, touffues des forêts, où aucun rayon de soleil ne peut pénétrer, sont le plus souvent sans fourmis; à peine la F. rufa i. sp., le C. herculeanus i. sp. et le L. fuliginosus s’y aventurent-ils quelquefois. Il en est de même du centre des villes, des rues étroites et fréquentées en général. J’ai vu encore des fourmilières de T. caespitum à Vienne dans la Laudongasse, rue large et peu animée.

3°) Domaine des fourmilières. Chaque fourmilière un peu considérable a son domaine, son territoire qu’elle semble considérer comme une propriété. Cela résulte directement du fait que toutes les fourmilières sont ennemies les unes des autres. Une grande fourmilière pratensis peut ainsi posséder tout un pré, plusieurs arbres, une haie; de ce domaine sera exclue toute autre fourmilière pratensis, rufa, sanguinea, truncicola, fuliginosus ; des P. rufescens ne sauraient pas y vivre sans peine. Les autres formes plus petites et à vie plus souterraine pourront cependant y exister. Nous avons vu plus d’un exemple de ce genre ;

je rappellerai la grande colonie de F. exsecta du Mont-Tendre et les colonies de L.fuliginosus. Huber l’a fort bien dit : les fourmis n’ont pas d’ennemis plus terribles que leurs semblables. Les disputes de territoire à la froutière de deux grandes fourmilières sont la cause ordinaire des guerres les plus acharnées, mais ces guerres elles-mêmes finissent par fixer une limite où s’arrêtent les Ç de chaque parti ; les arbres à pucerons sont la pomme de discorde la plus fréquente (XXL F. exsecta 3). Les Lasius flavus, T. cæspitum etc. ont des domaines souterrains qui se composent de canaux minés et de racines de plantes ; ils ne sont pas moins disputés que la surface du sol. Les fourmis n’ont guère d’ennemis dangereux (à part les autres fourmis). Certains oiseaux, surtout le pivert, qui pénètre en hiver dans les nids des F. rufa et pratensis pour manger*) les $ engourdies, divers parasites dont nous parlerons ailleurs, l’homme, et peut-être encore les araignées et les larves de fourmilions sont les seuls qui méritent d’être mentionnés, pour la Suisse du moins.

Les fourmis sont en général rangées parmi les animaux nuisibles à l’homme. Latreille ( Hist . nat. des fourmis) les a,ccuse d’une foule de méfaits qui ne leur incombent qu’en partie, et il indique divers moyens pour les détruire. D’autres auteurs, ceux qui ont observé avec soin, savoir Huber, Ebrard et Mayr, les regardent comme étant à la fois utiles et nuisibles. Enfin les forestiers, en particulier Ratzebourg, se sont accordés depuis nombre d’années pour leur attribuer une bonne influence dans les bois où elles préservent les arbres de l’invasion d’autres insectes nuisibles. Aussi le gouvernement prussien prit-il il y a peu d’années la décision (à jamais mémorable dans les fastes de la myrmécologie!) de promulguer un édit défendant la destruction des fourmis. Cette mesure est parfaitement justifiable, comme j’espère le montrer bientôt. Mais toutes ces appréciations pèchent par un point capital : on y juge toujours les fourmis en général, et l’on oublie qu’il ne faut pas attribuer aux unes ce que font les autres. Je crois pouvoir affirmer que certaines formes sont essentiellement nuisibles, tandis que d’autres sont essentiellement utiles, et d’autres encore tout-à-fait indifférentes en ce qui regarde l’homme. Nous allons passer en revue les divers attributs qui rendent les fourmis suisses intéressantes au point de vue utilitaire, en indiquant chaque fois les formes que cela concerne.

A. Cas où les fourmis sont nuisibles :

1. Pucerons et' g allinsectes. Chacun sait combien ces animaux sont nuisibles à cer-

*) Au mois de février 1868, je trouvai près de Zurich, dans un bois, les excréments desséchés d’un oiseau qui ne devait pas être des plus petits à en juger par leur calibre égal à celui d’un manche de plume. Ces excréments étaient entièrement composés de débris de fourmis très reconnaissables (têtes, thorax, pattes, antennes, abdomens), si bien que je pus diagnostiquer a coup sûr la race qui était la Myrmica lœvinodis. Il faut que cet oiseau (probablement un pic) ait trouvé dans quelque vieux tronc une fourmilière engourdie de M. lœvinodis dont il se soit régalé.

taines plantes. Ce sont surtout les pucerons des racines et les gallinsectes ou Coccinae qui méritent notre attention. Ces derniers (Chermes, Coccus) font surtout tort cliez nous aux pêchers, et dans le midi aux orangers. Or tous les jardiniers accusent les fourmis du mal que font ces insectes, et ils assurent qu’en les éloignant on guérit la plante. Les jardiniers n’ont probablement pas si tort. En effet, les fourmis protègent les gallinsectes et les pucerons contre tous leurs ennemis naturels qui sont nombreux (larves des coccinelles ainsi que l’insecte parfait, ichneumons, Hemerobius , larves de Syrphus) ; de plus, elles provoquent probablement chez eux une succion plus active, ce qui cause un plus grand épuisement de la plante. Nous n’avons donc pas lieu de nous étonner si, là où les pucerons et les gallinsectes sont soignés par les fourmis, ils prospèrent mieux que lorsqu’ils sont seuls, et si les plantes en souffrent d’autant plus. Or l’expérience, nous apprend que ce sont surtout les plantes cultivées qui périclitent sous l’influence des pucerons et des gallinsectes, principalement dans les jardins. Les fourmis des jardins seront donc celles que nous devrons surtout accuser, et en réalité les Lasius niger i. sp., alienus et emarginatus, ainsi que quelquefois les F. cinerea et fusca i. sp. sont les formes les plus nuisibles à ce point de vue, le L. niger i. sp. avant tout. Les Camponotus vivant presque exclusivement de pucerons peuvent être aussi considérés comme nuisibles. Les pucerons des racines, devenus trop célèbres depuis qu’on a découvert que l’un d’eux (Phylloxéra vastatrix) était cause de la terrible maladie qui ravage actuellement les vignes du midi de la France, sont beaucoup plus répandus qu’on ne le croit en général. Il en existe plusieurs espèces sur les racines des diverses plantes de nos prairies. Or nous verrons qu’une des fourmis les plus communes, le L. flavus, s’entretient uniquement en cultivant ces insectes. Les monticules des L. flavus sont fort connus des agriculteurs qui les accusent non seulement de gâter les faux lors de la fenaison, mais encore de nuire à la croissance de l’herbe. Je ne me charge pas d’élucider la question; il faudrait en faire une étude spéciale, mais j’ai fait cent fois la remarque suivante : les nids de la plupart des fourmis dans les prairies, surtout ceux des F. pratensis et sanguinea, mais aussi jusqu’à un certain point ceux des F. fusca, rufibarbis, P. rufescens etc., sont entourés d’une zone d’herbe plus épaisse, plus verte que celle des environs, ce qui les fait souvent reconnaître de loin. Or cela n’est point du tout le cas des nids de L. flavus autour desquels l’herbe paraît être plutôt maigre. Je crois du reste que cette zone de gazon épais est due aux débris organiques que les fourmis rejettent autour de leur nid après les avoir sucés, et qui font l’office de fumier. Le L. flavus est la seule fourmi qui puisse être considérée comme sérieusement nuisible en élevant des pucerons de racines.

2. On a beaucoup accusé les fourmis de s’attaquer directement aux fruits, aux fleurs et aux graines. Huber, et plus tard Mayr les ont justifiées en assurant qu’elles ne rongeaient jamais un fruit non entamé, mais qu’elles venaient seulement lécher le suc des plaies faites aux fruits par d’autres animaux. Je ne puis que confirmer cette assertion; on sait du reste que les fourmis ne peuvent ni ronger ni mâcher, mais seulement scier,

déchirer, puis lécher les substances liquides ou visqueuses. Aucune fourmi suisse ne s’at- 1 taque aux graines, à part V Apliaenog. structor qui ne se trouve qu’au sud du Tessin et rarement sur le Salève. Mais dans le midi de l’Europe cette espèce, et surtout VA. barbara, causent dit-on parfois un grand tort aux récoltes de blé, de riz etc. en emportant des millions de grains dans leurs souterrains. Diverses fourmis, surtout les F. fusca et rufibarbis, vont souvent lécher le liquide sucré qui se trouve dans la corolle des fleurs : sans leur causer aucun dommage, comme le font les abeilles, les bourdons, les guêpes etc.; ce fait s’observe le plus souvent sur les Ombellifères. Donc en somme, les fourmis j ne sont directement nuisibles ni aux fruits, ni aux fleurs, ni aux graines (en Suisse du , moins).

3. Forêts, bois en général. Aucune fourmi ne fait directement tort à la végétation ' des arbres; nous avons vu dans Y architecture ce qui en est des nids des fourmis lignicoles, et j’y renvoie. Les L. fuliginosus(?), C. herculeanus, C. ligniperdus, C. pubescens peu- ] vent cependant causer certains dommages en minant le bois, et en lui ôtant ainsi sa so- | lidité ; mais ces dommages se réduisent en somme à peu de chose dans notre pays : ici c’est la chute prématurée d’un arbre, là celle d’une poutre ou d’un plancher. Les fourmis ne cachant pas leurs travaux comme les termites, on peut toujours prévoir ces accidents j à l’avance. Exemples : chute d’un grand bouleau où des L. fuliginosus avaient établi leur nid central; plancher d’une maison entièrement miné par des L. fuliginosus (Lausanne); i ponts de bois (Vaud) et poutres des maisons (Valais) minés par les C. pubescens. Le tort que certaines formes (F. ru fa, F. pratensis, L. fuliginosus) semblent pouvoir faire aux arbres en y cultivant des pucerons est plus que compensé par le fait qu’elles les préservent d’autres ennemis beaucoup plus dangereux; Ratzeburg l’affirme, et toutes mes observations viennent à son appui.

4. Maisons. Il est connu de tout le monde que dans les faubourgs, dans les villages, dans les campagnes isolées, les maisons sont souvent infestées de fourmis qui deviennent une véritable plaie. Elles pénètrent partout, s’attaquant surtout au sucre, aux confitures ! et au miel, mais aussi à tous les autres aliments, aux insectes vivants qu’on élève (XXIII.

L. emarginatus), bref, à tout ce qui peut leur convenir d’une manière ou d’une autre. Lors de l’accouplement, les Ç et les volent de nuit dans les chambres, viennent s’abattre lourdement sur la figure des personnes qui dorment, sur la table où l’on travaille,

'ce qui ne laisse pas que d’être fort désagréable; j’en parle par expérience. La seule fourmi qui mérite dans toute la Suisse le titre de fourmi des maisons est le Lasius emarginatus. C’est à cette forme que se rapporte tout spécialement, ce que je viens de dire. Son odeur nauséabonde la rend encore plus détestable. Nous devons aussi mentionner la Pheidole , pallidula qui commet les mêmes dégâts, mais vit seulement en Tessin. Quelques autres formes se trouvent parfois dans les maisons, mais elles y sont beaucoup moins désagréables (sauf le L. fuliginosus dans quelques rares cas); ce sont les L. brunneus, fidiginosus et niger i. sp., les C. ligniperdus, herculeanus i. sp. et pubescens. Certaines fourmis viennent

aussi paraît-il manger le miel dans les ruches d’abeilles peu peuplées (Christ). Le Doct. Keruer y a trouvé par exemple le Camp, sylvaücus (Mayr Ung. Am.).

Dans les jardins, les L. niger i. sp. et emarginatus se rendent aussi fort incommodes, les premiers par leurs constructions qui grimpent sur toutes les plantes, ainsi que par le sans gêne avec lequel ils montent sur les jambes et les vêtements des personnes, les seconds par la mauvaise odeur qu’ils donnent aux fruits (pêches, fraises, framboises) sur lesquels ils se promènent. La F. cinerea mérite une mention spéciale. Elle ne pénètre pas dans l’intérieur des habitations, mais elle peut devenir un véritable fléau dans les jardins. Elle y épuise les plantes par la culture des pucerons, et elle en rend parfois le séjour intolérable par la manière dont elle grimpe sur les personnes, s’introduisant avec une agilité inouïe dans tous les replis des vêtements, et venant vous mordre avec fureur jusqu’à la figure, sans qu’on puisse s’en débarrasser. Je conuais un jardin à Zurich où l’on ne peut pas entrer et faire quatre pas au milieu des allées sans être couvert de F. cinerea des pieds à la tête. A ce propos je ferai remarquer que toutes les fourmis ne s’attaquent point à l’homme de cette manière, pas même quand on détruit leur nid. Celles qui se montrent les plus hardies après la F. cinerea sont la F. rufibarbis , puis les F. exsectci , pressilabris et sanguinea, les L isius fidiginosus et niger, les Myrmica rubida, ruginodis et lævinodis, le T. cœspitum, le C. scutellaris et la P. pallidula.

5. Piqûre. Tout le monde craint la piqûre des fourmis, et cependant sur soixantesix formes existant en Suisse, il en est tout au plus quatre ou cinq qui soient réellement capables de traverser notre épiderme avec leur aiguillon, et de nous causer ainsi une légère inflammation circonscrite qui se traduit par une démangeaison ou par une douleur plus ou moins aiguë, ainsi que par un léger erythème avec ou sans enflure. Ces formes sont les suivantes: 1°) M. rubida. La piqûre de cette fourmi est vraiment très douloureuse; la douleur qu’elle produit est à mon avis au moins aussi forte et surtout plus aiguë que celle d’une piqûre de guêpe ordinaire ( Vespa vulgaris ou Vespa ger'manica). Mais la M. rubida n’est pas très commune, et ses nids sont sur des lieux découverts où on les voit aussitôt, de sorte qu’on n’en est pas souvent atteint. 2°) M. lævinodis et ruginodis. Ces formes connues sous le nom de fourmi rouge, rousset, rousselet etc. sont les seules dont le public ait souvent à souffrir. Lorsqu’on s’assied dans les bois, sur la mousse ou sur un tronc d’arbi'e, au bord des ruisseaux et des rivières, il est rare qu’on n’entre pas en collision avec elles. Elles envahissent promptement les vêtements, et l’on sent bientôt à divers endroits comme autant de piqûres d’épingles cuisantes. La douleur est beaucoup moins forte que celle produite par la M. rubida, et elle disparaît le plus souvent au bout de quelques minutes. Les races scabrinodis et lobicornis ne piquent presque jamais, car leur humeur n’est point agressive comme celle des précédentes, et leur aiguillon est plus faible. 4°) Le T. cœspitum mord avec fureur, mais son aiguillon est trop court pour traverser l’épiderme, à moins que celui-ci ne soit très fin (enfants, visage etc.). Dans ce dernier cas il provoque une légère douleur; sinon (et c’est l’ordinaire) une simple

démangeaison. Les autres Myrmicides et Ponérides suisses sont incapables de nous piquer, leur aiguillon étant trop faible ou trop court (chez les Leptothorax, c’est surtout le manque de courage qui en est la cause).

Les Formicides peuvent être fort désagréables malgré leur manque d’aiguillon, et cela de trois manières : 1 °) simplement en s’introduisant sous les vêtements et en grimpant sur les bras, sur les jambes, sur tout le corps, en entrant dans les oreilles etc. (Las. niqer et fuliginosus, P. pallidula, C. scutellaris, la morsure de ces espèces étant trop faible pour qu’on la sente); 2°) en pinçant douloureusement la peau avec leurs mandibules et en versant dessus du venin qui produit en outre une démangeaison (formes des genres Camponotus, Formica et Polyergus); les F. cinerea, rufibarbis, exsecta et sanguinea joignent ce désagrément au précédent; 3°) en éjaculant à distance du venin qui peut atteindre les yeux et faire assez mal (F. rufa, pratensis et truncicola).

6. Enfin nous avons vu à propos du L. flavus (pucerons) qu’il se rend fort désagréable aux faucheurs par ses dômes maçonnés qui parsèmeut les prairies. Les dômes en matériaux des F. pratensis et autres peuvent être désagréables à l’œil, mais n’ont aucun inconvénient sérieux.

B. Cas où les fourmis sont utiles :

1. L’utilité des fourmis pour l’homme se réduit en quelque sorte à un seul fait : la destruction d’autres insectes nuisibles. Les fourmis qui se nourrissent exclusivement ou presque exclusivement de liqueur de pucerons ou de substances végétales ne peuvent donc être qu’inutiles ou nuisibles; tels sont la plupart des Lasius, les Camponotus, les Leptothorax, les Aplicenog aster , les Solenopsis etc. Celles qui au contraire s’attaquent aux insectes font en général un grand bien aux végétaux en les débarrassant des chenilles, des Cercopis, des sauterelles, des grillons etc., etc. qui se nourrissent à leurs dépens. En outre, la frayeur que les fourmis inspirent aux autres insectes empêche ces derniers d’approcher les végétaux qu’elles occupent. C’est probablement pour cela que dans les forêts les arbres occupés par les F. rufa ou exsecta sont si spécialement préservés des Bostryches et autres insectes nuisibles. Les formes qui font la chasse à d’autres petits animaux sont avant tout celles du genre Formica, puis celles des genres Myrmica, Tetramorium et Plieiclole, puis le T. erraticum, les L. fuliginosus, niger i. sp. et emarginatus. Mais seules les F. rufa, pratensis et exsecta mettent au jour leur utilité d’une manière évidente, grâce à leur taille et surtout à la grandeur de leurs fourmilières. Je ne crois pas qu’on doive pour cela mépriser les services moins visibles et plus disséminés des autres formes (ainsi des F. fusca et rufibarbis, des Tetramorium et des Myrmica). Je renvoie ici aux expériences de mœurs pour le dénombrement que j’ai fait des insectes tués par des F. pratensis et rapportés à leur nid par leurs chemins (XXL F. pratensis. 4.). On ne se fait pas du tout une idée suffisante de l’énorme quantité d’insectes nuisibles que détruisent les fourmis. Il ne faut pas oublier qu’elles ne profitent que d’une très petite partie de

leur proie, puisqu’elles ne peuvent que lécher les sucs de son corps, lesquels se dessèchent en grande partie avant qu’elles aient seulement pu déchirer le squelette chitineux.

2. On se servait autrefois des fourmis, c’est-à-dire des F. rufa et pratensis pour préparer l’acide formique. Aujourd’hui on le tire de diverses substances par des procédés chimiques, ce qui est infiniment plus simple et moins coûteux. Nos insectes sont donc devenus inutiles à cet égard, ce dont ils n’ont pas lieu de se plaindre. Le contenu de la vessie à venin des F. rufa et pratensis est de l’acide formique assez peu mêlé d’autres substances, mais il n’en est évidemment pas de même de toutes les autres espèces dont le venin a une odeur et une saveur variables. Puis on ravit les cocons des mêmes F. rufa et pratensis pour nourrir divers oiseaux qu’on tient en cage, sacrifiant ainsi des millions d’insectes utiles dans un but tout au moins inutile. Afin d’obtenir ces cocons, nommés vulgairement œufs de fourmis , l’homme se sert d’une ruse vraiment infernale. Tl profite de l’amour des fourmis envers leurs cocons pour les tromper; il verse le contenu d’un nid en un lieu quelconque, et dispose tout à côté un récipient soigneusement couvert de feuilles sèches où les $ se hâtent d’aller entasser leurs cocons, croyant les mettre ainsi en sûreté. Au bout de quelques heures, il se trouve naturellement que les fourmis ont travaillé pour l’amateur d’oiseaux qui n’a plus qu’à serrer dans une armoire le récipient rempli de cocons proprement arrangés. Les fourmis (F. ruja et pratensis) sont encore mentionnées comme remède dans divers livres de pharmacologie, et se trouvent même dans les pharmacies. Il est à peine besoin de dire qu’elles y jouent le même rôle que les neuf dixièmes de leurs confrères en fioles et en tiroirs, c’est-à-dire celui d’une drogue indigeste qui ne sert absolument qu’à remplir la bourse des pharmaciens, à vider celle des malades et à bourrer inutilement la cervelle des étudiants en médecine.

Enfin Lepeletier assure que d’après les observations de Thouin les fourmis sont utiles aux plantes en suçant la liqueur des pucerons, car lorsque ces derniers sont laissés à euxmêmes ils la rejettent sur les feuilles des plantes qui se trouvent ainsi bientôt enduites d’un vernis sucré, lequel nuit à leur respiration. Le fait est positif, et la déduction est ingénieuse, mais il est probable que les pucerons nuisent cent fois plus aux plantes en les épuisant et en arrêtant la végétation des branches qu’ils occupent qu’en vernissant quelques feuilles; dès lors le prétendu service que rendent les fourmis devient plus que problématique. Il est du reste probable que certaines espèces de pucerons ne peuvent guère se passer de fourmis, tandis que d’autres ne sont jamais cultivées par elles.

Si nous voulons résumer tout ce qui vient d’être dit d’une manière pratique, nous pouvons considérer en somme comme nuisibles les formes des genres Lasius et Camponotus , comme utiles par contre les formes du genre Formica (excepté la F. cinerea), surtout les F. rufa, pratensis et exsecta. Les autres formes sont de peu d’importance, ou bien elles ont des avantages et des désavantages qui se compensent plus ou moins.

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