C. Moyens de détruire les fourmis
Le fait fondamental qui se présente ici est peu encourageant. D’après ce que j’ai vu je suis arrivé à la conviction que les seules fourmis que nous soyons facilement en état de détruire sans détruire en même temps nos récoltes sont précisément celles qui nous sont utiles, savoir les F. raja, pratensis, truncicola, sanguinea, exsecta et pressïlabyis , en d’autres termes les fourmis à matériaux. Il suffit pour cela d’enlever rapidement au printemps le dôme et le labyrinthe du nid, lesquels contiennent le gros de la fourmilière, et de les mettre dans l’eau bouillante ou de tuer les fourmis d’une autre manière quelconque; or rien n’est plus facile. Les $ restantes rebâtissent le dôme, mais, si l’on répète deux ou trois fois de suite ce procédé, elles émigrent et vont fonder un nouveau nid ailleurs. Alors on peut achever complètement leur ruine, car le nouveau nid est toujours très superficiel pendant les premiers temps, et il suffit d’une fois pour enlever tout ce qui reste. Mais à quoi bon indiquer le moyen de détruire des insectes que nous devrions protéger. Nous ferions mieux d’imiter la Prusse, en interdisant de faire du mal aux fourmis des bois, et de surveiller spécialement les éleveurs d’oiseaux et les pharmaciens à cet égard.
Les autres fourmis, surtout les Lasius, ont des nids si cachés dans la terre qu’en voulant les détruire on n’arrive ordinairement qu’à faire tort aux plantes qu’on voulait préserver. 11 en est de même des nids des maisons et de ceux des arbres. Ces derniers sont cependant peut-être plus faciles à atteindre. Je suis bien persuadé qu’on peut dans certains cas avec de la patience venir à bout d’une fourmilière de Lasius, mais on ne
peut pas en purger une localité comme des F. rufa. Je crois que le seul moyen efficace
est d’introduire dans le nid, là où cela est possible, une substance vénéneuse non volatile telle que du phosphore *), du sublimé corrosif, du mercure métallique, de l’onguent gris, du sulfate de cuivre, et de boucher' ensuite autant que possible les diverses ouvertures. Ce moyen doit surtout être efficace pour les nids sculptés dans les arbres, car là les Ç> ne
peuvent pas boucher leurs galeries. Si les fourmis ne périssent qu’en partie, ce qui est
*) Je me suis assuré que l’odeur concentrée du phosphore ordinaire tue les fourmis au bout d’uu certain temps (deux ou trois jours d’après mes expériences). Mais l’inflammabilité de cette substance la rend dangereuse. On peut cependant diminuer considérablement ce danger en pilant le phosphore dans un corps visqueux et hygrométrique (mélasse p. ex.; on emploie ce mélange pour la Mort-aux-rats). Pour plus de prudence, il faudrait, s’il s’agit d’uu nid dans le bois, mettre le mélange de phosphore et de mélasse dans un petit récipient en verre ouvert à une extrémité, afiu de pouvoir enlever le tout â volonté. Ce récipient devrait être introduit avec son contenu dans le nid par quelque issue de telle façon que son ouverture communique avec l’intérieur du nid. Il faudrait ensuite boucher avec du ciment ou de la terre glaise toutes les issues du nid qu’on pourrait découvrir et pas seulement celle par laquelle on aurait introduit le récipient à phosphore. Les fourmis ne craignent pas de manger cette mélasse au phosphore, et je ne crois pas qu’elles en meurent si elles vont ensuite dans une athmosphère pure.
probable, celles qui restent seront du moins forcées de se retirer ailleurs. Les substances volatiles (camplire, benzine, chloroforme) ou décomposables à l’air (cyanure de potassium etc.) ne tuent que quelques Ç ! les autres se réfugient un peu plus loin ou se protègent à l’aide de murs mitoyens, et reviennent dès que le danger est passé. Ratzeburg recommande de boucher les ouvertures des nids avec de la chaux rendue amère au moyen d’une décoction de coloquinte, et d’entourer de goudron le pied des arbres qu’on veut protéger contre les fourmis. La poudre persane peut servir à éloigner pour un certain temps des L. emcirginatus d’une armoire à confitures, mais elle ne les détruit pas. Je préviens surtout les personnes qui s’imaginent emprisonner les fourmis dans les murs d’une maison et les réduire à mourir de faim en bouchant tous leurs trous avec du mastic qu’elles entreprennent un travail parfaitement inutile. Puisque nous n’arrivons pas même à enfermer les souris de cette manière, nous arriverons bien moins à enfermer les fourmis auxquelles suffit une ouverture grosse comme une tête d’épingle. L’eau bouillante ne sert qu’à tuer quelques £ qui sont à la surface, parce qu’elle se refroidit aussitôt qu’elle pénètre dans le nid; l’huile serait peut-être plus efficace, car elle adhère au corps des insectes et bouche ainsi leurs stigmates. Je démontrerai ailleurs l’inutilité de l’enlèvement des dômes des L. flavus en automne avec la pelle. Le remède le plus rationnel qui ait été essayé pour détruire les L. flavus qui infestent les prairies, est de piler leurs nids avec une poutre courte et pesante, de manière à les enfoncer jusqu’au dessous du niveau du sol. Pour que cela soit utile, il faut que les fourmis soient bien sous leur dôme et non dans les canaux souterrains des environs. Je pense donc que le mieux est de choisir le moment où le nid est plein de cocons des trois sexes ou de Ç et cf éclos, c’est-à-dire les mois de juin et de juillet (le moment qui suit la fenaison). On doit alors écraser la majeure partie de la fourmilière et de sa descendance. Je n’ai pas de données sur les résultats qu’on obtient par ce moyen.
Le fait que les champs qu’on laboure toutes les années n’ont presque pas de fourmilières montre que le labour répété est un remède efficace, mais il faut avouer qu’il est un peu trop radical.
Latreille indique les moyens suivants dont je n’ai éprouvé que le dernier: 1°) Entourer le pied des arbres de poix ou de suie. 2°) De l’eau chargée d’une forte décoction de feuilles de noyers est sensée tuer les fourmis. 3°) La rue (en décoction) et le tabac sont sensés les faire fuir; je n’ai jamais vu le tabac produire cet effet. 4°) Apporter des F. rufa en quantité considérable dans les jardins qu’on veut purger d’autres fourmis. J’avais mis ce dernier système en pratique longtemps avant de savoir que Latreille l’avait déjà inventé, et je vais raconter une de mes expériences à ce sujet :
J'avais promis au propriétaire d’un jardin situé dans un faubourg de Zurich et infesté de F. cinerea, jardin dont j’ai déjà parlé, de faire mon possible pour le débarrasser de ces insectes. Je le prévins que j’apporterais dans ce but d’autres fourmis, ennemies des premières, et qui n’auraient aucun des inconvénients de celles-ci. Malheureusement les
F. rufa et pratensis sont peu abondantes autour de Zurich et n’y sont qu’en petites fourmilières. Un premier essai que je fis avec une fourmilière rufa et une fourmilière pratensis apportées dans des sacs manqua complètement. Les deux fourmilières furent exterminées par les F. cinerea jusqu’à la dernière Ç. Je m’armai donc de grands sacs, je pris un porteur avec moi, et j’allai le 11 mai 1870 par le bateau à vapeur à Zollikon, village aux environs duquel il y a d’assez grands bois. Là je trouvai deux ou trois belles fourmilières ruja dont je remplis un sac, puis deux grandes fourmilières pratensis dont je remplis un second sac, et enfin une dizaine de fourmilières sanguinea qui occupèrent le troisième sac. Mon porteur s’en chargea non sans peine, et, arrivé au jardin, je déposai chacun des sacs à une place différente, les rufa au pied d’un grand sapin, les autres vers des massifs d’arbustes. Les Ç de fourmilières différentes mêlées dans un même sac ne tardèrent pas à s’allier, vu la gravité des circonstances (voy. Exp. de mœurs Y). En effet, les nouvelles venues s’étendirent à la ronde autour de leurs tas respectifs, mais elles durent bientôt se limiter à un cercle de deux ou trois pieds de rayon autour de chaque tas, car des millions de cinerea vinrent les assiéger. Rien n’était curieux à voir comme l’énorme tas des F. rufa qui paraissait aussi peuplé qu’un grand nid des bois, et qui pourtant était bloqué par cette nuée de petites fourmis grises lesquelles sortaient de tous les coins du jardin. Cependant les nouvelles venues étaient trop fortes pour rester dans cet état. Chacune des trois sortes prit l’offensive et repoussa peu à peu les cinerea à la ronde, nou sans des combats acharnés. Les rufa conquirent un second sapin et s’étendirent sur une pelouse; les sanguinea s’emparèrent d’assaut de deux ou trois nids de cinerea, et lesj;mtensis en firent autant. Ces faits se passèrent pendant les deux ou trois premiers jours. Dès lors les combats devinrent moins acharnés; les cinerea se contentèrent de faire un blocus moins resserré, et les autres ne cherchèrent plus à rompre pour l’ordinaire les limites qui leur étaient ainsi assignées, de sorte que le jardin continua à être surtout le domaine des cinerea, mais renfermant les trois autres domaines comme trois enclaves. Cependant les rufa et les pratensis firent de temps à autres de nouvelles attaques, et finirent par augmenter leurs domaines respectifs, tandis que les sanguinea ne surent que s’emparer d’un petit prunier. Le 8 juin, les rufa occupaient une pelouse sur un rayon de plus de six mètres ; les pratensis avaient conquis de nouveau trois ou quatre nids très peuplés de F. cinerea et tout un massif d’arbustes. Les cadavres de fourmis des quatre sortes jonchaient le terrain à certains endroits. Mais, chose singulière, la plus grande partie d’entre eux avait été amoncelés par les fourmis (probablement par les cinerea) sur le gravier, exactement au milieu des allées, où ils formaient une traînée longue de dix mètres et large de trois centimètres, traînée qu’on apercevait à distance comme une bande grisâtre ; les cadavres y étaient serrés, entassés les uns sur les autres. J’ignore le motif qui a pu engager les fourmis à disposer ces cadavres dans un ordre, on peut dire dans une symétrie aussi frappante. Curieux de savoir de combien les fourmis que j’avais apportées l’emportaient dans la lutte sur les cinerea, à nombre égal, je pris plusieurs pincées de
ces cadavres à divers endroits, je comptai dans chacune ie nombre des cinerea et celui de leurs ennemies, et je pris à la fin la moyenne totale (basée sur plusieurs centaines de cadavres. Je trouvai qu’en moyenne il y avait à peu près trois cadavres de cinerea (2,9) pour un des autres (je 11e pris pas la peine de distinguer les rufa des pratensis et des sanguinea, ce qui eût souvent nécessité la loupe et n’eût servi de rien, vu que ces trois sortes n’avaient pu combattre les unes contre les autres, leurs cercles respectifs ne s’étant jamais rejoints). Le 3 juillet, rien n’avait changé; les fourmis de Zollikon avaient cessé d’avancer; les combats n’avaient plus lieu; on 11e voyait plus guère de cadavres; il y avait évidemment trêve. Cependant les cinerea avaient sensiblement diminué dans la plus grande partie du jardin, mais elles s’étaient concentrées à l’une des extrémités où elles couvraient d’autant plus le terrain et les arbres restés en leur pouvoir. Le 4 août je trouvai le tas des rufa détruit, et le reste des $ dont l’immense majorité avait disparu établies à quelque distance. Le propriétaire m’assura que cela s’était passé subitement, pendant une nuit. Il est certain que les cinerea n’en étaient pas cause, car elles n’avaient pas encore osé remettre les pieds dans l’ancien domaine des rufa. Les sanguinea avaient entièrement disparu de la même manière. Les pratensis seules étaient encore assez florissantes, mais elles finirent aussi par disparaître plus tard. L’année suivante les cinerea envahirent de nouveau tout le jardin.
Cette expérience dont le résultat n’est guère encourageant au premier abord montre que le moyen n’est cependant pas entièrement inefficace. Je suis persuadé que si mon temps me l’avait permis, et si j’avais eu plus de F. rufa et pratensis à ma portée, je serais arrivé à faire disparaître les cinerea jusqu’à la dernière. Une fois ce résultat atteint, il aurait suffi d’entretenir chaque année une ou deux faibles fourmilières rufa ou pratensis dans le jardin pour éviter une nouvelle invasion. Or les F. rufa et pratensis ne causent aucun désagrément dans les jardins et leur sont plutôt utiles.
On voit donc en résumé que nous disposons de bien faibles moyens pour détruire les fourmis nuisibles. En défendant la destruction des fourmilières, le gouvernement prussien empêche donc de fait seulement la destruction des espèces utiles (laquelle se fait sur une grande échelle pour nourrir divers oiseaux en cage), et il atteint parfaitement son but. De plus je suis sûr que la propagation des F. rufa , pratensis et exsecta empêche jusqu’à un certain point celle de diverses formes nuisibles telles que les Camponotus , les L. fuliginosus et niger qui sont en concurrence directe avec elles.
Le rôle que les fourmis jouent dans la nature en Suisse, dans les pays tempérés en général, est des plus modestes lorsqu’on le compare à celui qu’elles jouent dans les pays tropicaux. La puissance que leur union et leur intelligence donne à ces petits insectes se montre dans ces derniers d’une manière surprenante, et les récits des voyageurs sur ce sujet touchent souvent au tragique. Les Brésiliens disent des fourmis qu’elles sont les véritables reines du Brésil vu que ce sont elles qui y exercent la plus grande puissance ( Heer , Haus-Ameise Madeiras).