‹ Les fourmis de la SuisseChapitre 145 sur 181 · DE MŒURS · texte numérisé non relu

DE MŒURS

Introduction.

J’ai essayé de classer les résultats de mes expériences et leur description sous des chefs, dans des chapitres particuliers; mais j’ai vu que je n’aboutirais ainsi qu’à allonger, à me répéter, et surtout que je risquerais de rendre les faits moins fidèlement en les parquant dans des catégories qui n’existent pas dans la nature. Je vais donc les décrire bruts, tels que je les ai observés, sans suivre d’ordre bien marqué. Ce système n’est ni littéraire, ni élégant, mais je le crois préférable pour tout lecteur qui cherche des faits réels, et non des opinions et des théories. Une seule expérience se trouvera souvent avoir rapport à des faits de nature très diverse, à des fourmis d’espèces complètement différentes; je ne la couperai pas en deux pour cela. Il y a plus de douze ans que j’observe les mœurs des fourmis, notant à mesure chaque observation intéressante, mais mes études principales sur ce sujet datent de 1867. Il est clair que je ne puis décrire ici qu’une partie des faits observés pendant cette période de temps ; je choisirai les plus intéressants. J’ai pu confirmer presque toutes les observations d’Huber; sur quelques points cependant je suis arrivé à des résultats différents. J’ai confirmé aussi plusieurs de celles d’Ebrard, mais je suis en désaccord avec lui à plus d’un égard. De plus, j’ai spécialement étudié certains points négligés par ces auteurs et encore fort obscurs. La question qui m’a toujours le plus intéressé et qui m’a donné les résultats les plus inattendus est celle des rapports amicaux ou hostiles des fourmis de fourmilières différentes, suivant les circonstances où on les place, et suivant qu’elles sont de même espèce ou non. J’ai été amené ainsi à la découverte de nouvelles fourmilières mixtes naturelles, dans des cas exceptionnels, après en avoir souvent obtenu d’artificielles pendant plusieurs années. A côté de cela j’ai cherché à étudier les mœurs encore peu ou pas connues de certaines espèces, ainsi des Tapinoma erraticum, Bothriomyrmex meridionalis, Formica pressilabris et exsecta, Myrmecina Latreillei, Str. testaceus et Huberi, etc. Mes espèces favorites ont cependant toujours été: d’abord le Polyergus rufescens, vu son singulier instinct esclavagiste et ses expéditions si variées ; en second lieu la F. sanguinea, vu son intelligence vraiment supérieure, autant que j’ai pu' en juger, et son aptitude à varier ses procédés suivant les circonstances.

Enfin, avant de commencer, je suis tenu de donner un certain nombre d’explications

et de définitions qui se prouveront ensuite d’elles-mêmes par les expériences, mais qui sont indispensables à la clarté de ce qui suivra. Disons tout d’abord en thèse générale que les fourmis d’une même fourmilière sont amies, et que celles de fourmilières différentes sont ennemies. Ce fait fondamental est toujours vrai.

1. A quoi reconnaît-on que deux fourmis sont amies ou ennemies? Il se présente ici deux cas ; ou bien chacune se sent soutenue par de nombreuses compagnes, ou bien l’une ou l’autre ou toutes deux sont isolées. Cela ne changera en rien les rapports des fourmis amies, mais bien ceux des fourmis ennemies.

a) Deux fourmis ennemies isolées se rencontrent. Elles chercheront toujours alors à s’éviter; elles se fuiront mutuellement, à moins que l’une ne soit beaucoup plus grande

Iet plus forte que l’autre, auquel cas la petite seule fuira. Si une seule des fourmis est isolée et que l’autre se sente soutenue, la fourmi isolée fuira seule; l’autre attaquera

I souvent.

b) Deux fourmis amies se rencontrent. Il peut se présenter une foule de cas. Ou bien elles se coudoieront sans faire semblant de se voir, mais sans manifester d’effroi, sans faire d’écart, ou bien elles s’arrêteront. On les verra alors souvent toutes deux imprimer à leur corps quelques secousses fort vives d’avant en arrière, et se frapper vivement le front ou une autre partie du corps, puis se quitter; d’autres fois une seule des deux fera ce manège vis-à-vis de l’autre qui la palpera pendant ce temps avec ses antennes. D’autres fois toutes deux resteront immobiles de corps en se frappant mutuellement de leurs antennes. Ce dernier acte est un signe moins sûr d’amitié et nous le verrons souvent chez des fourmis qui sont dans le doute, ne sachant si elles ont affaire à une amie ou à

Iune ennemie. On ne verra presque jamais deux amies se menacer de leurs pinces et surtout pas recourber leur abdomen l’une contre l’autre. Deux cas particuliers sont très caractéristiques pour deux fourmis amies : le dégorgement, et le transport de consentement mutuel. Si l’une des deux fourmis qui se rencontrent a faim ou soif, et surtout si elle s’aperçoit que le jabot de l’autre est rempli, ce qu’elle reconnaît en lui tâtant l’abdomen avec ses antennes, elle lui demande à manger. A cet effet, elle vient caresser sa tête, en la léchant et en lui frappant le chaperon de ses antennes à coups répétés. Si la fourmi ainsi requise accède au désir de la demandeuse, elle ouvre ses deux mandibules au maximum, retire ses antennes en arrière, avance tout son appareil buccal, comme lorsqu’elle veut manger, et, restant ainsi dans une immobilité extérieure complète, elle fait bientôt sortir de sa bouche une goutte d’un liquide transparent. Pendant ce temps la demandeuse ne reste pas inactive; elle fait converger les bouts de ses deux antennes sur le chaperon de celle qui dégorge, et le frappe alternativement de l’une et de l’autre très rapidement ; ce mouvement ne peut être mieux comparé qu’à celui des doigts dans un trille sur le piano (Huber). En même temps elle brosse aussi très rapidement les côtés de la tête de celle qui dégorge avec ses deux pattes antérieures, l’une après l’autre. Tout en faisant cette gymnastique, elle lèche la bouche immobile et emmiellée qui est devant elle exactement comme elle

lécherait une goutte de miel sur un morceau de papier, sans jamais ouvrir ses mandibules comme semble le dire Huber (p. 178) (les fourmis mangent toujours avec les mandibules fermées, en léchant ou lapant avec leur langue). La fourmi qui dégorge a l’air de jouir; elle fait sortir quelquefois deux ou trois gouttes l’une après l’autre; d’autres fois, lorsqu’elle a mangé un liquide visqueux (miel épais), on ne voit pas sortir de goutte, car la demandeuse lèche à mesure la substance gluante qui ne sort que lentement. Cet acte du dégorgement joue un rôle très important dans l’économie d’une fourmilière ; c’est un signe parfaitement certain que les deux fourmis sont amies. Vient ensuite le transport mutuel. Nous avons vu dans le tableau descriptif des espèces comment les diverses sortes de fourmis se transportent. Le but de la porteuse est soit de montrer à l’autre un chemin qu’elle ne connaît pas, soit de la mener à un endroit où elle veut des aides pour exécuter un travail. Lors d’un déménagement, les $ qui savent le chemin du nouveau nid y portent celles qui ne le savent pas. Ebrard assure que les Ç portent quelquefois leurs compagnes fatiguées revenant d’une longue course. J’ai vu des faits qui viennent à l’appui de cette opinion. Huber a déjà montré que le transport mutuel était un signe d’amitié et non d’inimitié. C’est même un signe très sûr pour reconnaître des fourmis amies, mais on peut tomber dans une grave erreur si l’on n’y fait attention. En elfet, lorsque deux fourmis ennemies se sont battues sans employer le venin, il arrive très souvent que l’une, se sentant faiblir et ne pouvant plus résister, cesse tout-à-coup de se défendre, replie ses antennes et ses pattes comme une fourmi portée par une amie, et laisse faire son ennemie. Celle-ci sait ce que cela signifie, et l’emporte paisiblement, soit dans son nid, soit dans son camp où la prisounière est ensuite lentement déchirée et tuée. Ordinairement, dans ce cas, les ennemies se tenaient par les jambes ou par le thorax, bref par un membre qui n’est pas celui que saisit une porteuse amie, lequel est dans la règle une mandibule; le vainqueur, se gardant de lâcher prise une seule fois, continue à porter le vaincu par ce membre quel qu’il soit. Mais il arrive souvent aussi que les adversaires se battaient en se tenant par les mandibules, et alors l’analogie avec une fourmi qui porte une amie est vraiment frappante. Il y a cependant un moyen certain de distinguer les deux cas: prenez un objet délié, une feuille de graminée p. ex., et placez le entre les têtes des deux fourmis, de manière à forcer la portée à lâcher prise ou seulement à se dérouler, puis observez. Si ce sont deux amies, elles se lâcheront aussitôt; la fourmi portée ne s’enfuira pas, mais, après s’être cachée un instant, elle se mettra à chercher de tout côté la porteuse qui en fera autant de sa part. Elles finiront le plus souvent par se retrouver; vous verrez alors la porteuse saisir l’autre par une mandibule, et celle-ci se laisser prendre sans résistance et se replier aussitôt; souvent elles se frapperont un instant auparavant de leurs antennes. Si ce sont deux ennemies, vous aurez le plus souvent beaucoup de peine à les séparer; la fourmi portée se déroulera immédiatement, il est vrai, mais l’autre ne la lâchera pas de si tôt. Si vous arrivez à les séparer, vous remarquerez souvent que la £ portée est malade ou écloppée, ce qui n’a presque

jamais lieu quand ce sont deux amies; si ce n’est pas le cas, elle s’enfuira prestement, ou bien, ce qui n’est pas rare, vous les verrez recommencer à se battre. Souvent vous verrez la porteuse rattraper l’autre, la mordre à diverses places et l’entraîner finalement par une jambe ou par le thorax; l’autre après avoir résisté plus ou moins longtemps se rendra de nouveau. Du reste nous aurons occasion de voir une forme intermédiaire entre le portage de fourmis amies et celui de fourmis ennemies, à propos des alliances entre fourmis adultes ennemies (YI. 6). En somme cependant, on peut considérer les cas de fourmis ennemies qui se portent comme de rares anomalies, tandis que chez les fourmis amies (de certaines espèces) c’est un acte des plus fréquents. Aussi lorsqu’on rencontre des files de fourmis où beaucoup de $ en portent d’autres roulées autour de leur tête, on peut être certain que ce sont des compagnes (amies) de la même fourmilière.

c) Si vous mettez ensemble des fourmis amies dans une boîte ou dans un bocal, elles se réuniront au bout d’un moment et se coucheront les unes à côté des autres ou sur les autres. Si elles sont ennemies, elles se battront ou se fuiront, mais jamais elles ne resteront tranquilles, se touchant l’une l’autre sans se mordre. Ces mêmes fourmis amies se lécheront les unes les autres avec leur langue en avançant la bouche, se dégorgeront de la nourriture, se frapperont de leurs antennes ou de leur tête en imprimant une secousse au corps, se porteront les unes les autres, mais ne se mordront jamais, 11e recourberont jamais leur abdomen l’une contre l’autre.

d) Deux fourmis ennemies se rencontrent, se sentant toutes deux soutenues par de nombreux camarades. Supposons les de même taille. Si elles se rencontrent à l’ improviste, se trouvant l’une sur l’autre avant d’avoir pu se reconnaître, elles saisiront aussitôt chacune le premier membre venu de son adversaire avec les mandibules. Suivant les espèces et suivant l’animosité plus ou moins grande, il y aura ensuite tous les degrés du combat. Le plus violent s’observe lorsqu’employant d’un seul coup toute leur force et toutes leurs armes, elles s’étreignent avec fureur, se roulant toutes deux sans chercher à se terrasser, mais en recourbant leur abdomen autant que possible et en s’inondant mutuellement de venin (ou en cherchant à se percer de leur aiguillon quand elles en ont un). Si ce ne sont pas deux fourmis d’espèce très robuste, il suffit souvent de quelques minutes pour que l’une ou toutes deux soient tuées, suivant que l’une arrive à piquer ou à inonder l’autre la première ou que toutes deux y arrivent à la fois. Cela ne se voit qu’au fort d’une bataille violente. Le plus souvent, les deux adversaires s’étant saisis, commencent après s’être palpés un instant avec leurs antennes, ou sans l’avoir fait, par chercher à s’entraîner ou à se terrasser réciproquement. A cet effet ils se tirent chacun en sens inverse par le membre qu’ils ont saisi, ou bien se roulent sans s’inonder d’abord de venin, sans se piquer. C’est une lutte à outrance. Cette lutte finit soit lorsque, le venin ou l’aiguillon s’en mêlant, un des ennemis tue l’autre, soit lorsque l’un des deux, plus faible, se rend et se laisse entraîner par l’autre, auquel cas il est bientôt tué par les $ du camp ennemi. Souvent il replie ses pattes et ses antennes, et se laisse emporter ainsi (ce dernier cas n’a lieu que dans les combats faibles).

Mais si les deux ennemis ont eu le temps de se reconnaître avant d’être l’un sur l’autre, chacun cherche ordinairement à saisir son adversaire sur le dos du thorax. A cet effet ils se menacent l’un l’autre, les mandibules ouvertes, les antennes retirées en arrière, et souvent l’abdomen à demi recourbé en avant. Ils s’élancent plusieurs fois l’un contre l’autre, mais rarement l’un des deux arrive à son but; le plus souvent ils se prennent tous deux à la fois par les mandibules, et se battent ainsi, ou bien se lâchent et recommencent (ce qui arrive souvent aussi dans le cas précédent où ils se sont pris à l’improviste). D’autres fois l’un d’eux arrive à saisir son adversaire par une antenne ou par une patte, et peut l’entraîner ou être entraîné; dans ce dernier cas il lâche souvent prise. Quand un des ennemis a été assez heureux pour saisir l’autre sur le thorax, c’en est souvent fait de ce dernier, car le premier glisse ses mandibules jusqu’au cou de sa victime, et fait des efforts inouïs pour la décapiter en mouvant ses pinces comme deux scies par une impulsion de la tête de droite à gauche et de gauche à droite. Il est rare qu’il sépare complètement la tête du thorax, la destruction de la chaîne nerveuse suffisant à son but. C’est le plus souvent par surprise, lorsqu’un des ennemis a vu l’autre le premier, qu’il réussit à le saisir ainsi sur le dos. On voit aussi quelquefois une fourmi se jeter sur une ouvrière ennemie, l’inonder de venin, puis s’enfuir.

Quand l’une des fourmis ennemies est plus grosse que l’autre, le genre de combat ne diffère guère qu’en apparence ; la grosse cherche avant tout à éviter d’être prise par les pattes et tâche de saisir la petite sur le dos ou sur la tête. Il lui suffit alors le plus souvent de serrer une fois fortement ses mandibules, pour tuer la petite, à laquelle elle coupe le corps ou le comprime si fortement qu’elle disloque d’un coup tous les organes internes. La petite, de son côté, cherche à éviter cela, et tâche de saisir la grosse de manière à ne pouvoir être mordue par elle, en la prenant par une antenne, par la base d’une patte, par le pédicule etc. Lorsqu’un des combattants est très petit et l’autre gros ou très gros, ce dernier ne distingue souvent pas ou presque pas son ennemi, ce qui donne au combat un caractère très comique (S. fugax ou P. pygmœa avec une grosse fourmi; voy. ma note sur les mœurs du S. fugax).

Chez les fourmis à mauvaise vue, les combats sont toujours plus lents; elles ne se reconnaissent que lorsqu’elles se touchent. Chez les espèces à corps très dur, les combats sont aussi moins vifs, mais beaucoup plus acharnés. On ne peut pas toujours dire comme le prétend Huber qu’à grandeur égale une fourmi à aiguillon l’emporte sur celle qui n’en a pas; cela dépend avant tout de la dureté de la carapace cliitineuse, puis de la force de l’aiguillon. On peut plutôt dire qu’à taille égale la fourmi la plus dure l’emportera presque toujours sur la plus molle ou la plus délicate. Ainsi la F. rufibarbis l’emporte sur VA. struetor.

e) Un genre de combats doit surtout attirer notre attention; c’est ce que je nommerai combats à froid ou combats chroniques. Nous verrons plus bas les causes qui les déterminent. Ces combats commencent presque toujours par ce que j’appellerai des tiraït-

lements: les fourmis se prennent par les pattes ou par les antennes, et se tirent sans violence, sans grands efforts, mais avec une ténacité étrange, se palpant d’une manière continue avec leurs antennes. Là les deux adversaires ne s’inondent jamais de venin, ne recourbent jamais leur abdomen. Presque toujours l’un des deux est patient et l’autre actif ; le premier se laisse faire sans se défendre, avec une résignation stoïque. L’autre

fait à peu près ce que font les Indiens à leurs prisonniers; il prend uue antenne de sa

victime et travaille avec une tranquillité vraiment infernale à la couper ou plutôt à la scier avec ses mandibules; cela fait, il coupe une patte ou l’autre antenne, et ainsi de suite, jusqu’à ce que sa victime, affreusement mutilée mais parfaitement en vie, soit dans l’impuissance la plus complète de se défendre ou même de se guider seule. Alors il l’achève quelquefois en lui coupant le cou ou le thorax, mais plus souvent il l’emporte et

va la déposer en un lieu écarté où elle doit nécessairement péi’ir. Ce n’est pas une fois,

mais plus de cent fois que j’ai fait cette triste observation. Une modification plus douce de cet acte a lieu lorsque la plus forte, voulant simplement se débarrasser de l’autre, sans lui faire de mal, l’emporte aussi loin que possible, l’abandonne, et se hâte de revenir. Ce fait est aussi assez fréquent.

f) Nous n’avons parlé que des combats singuliers. Lorsqu’une fourmi est saisie par

deux ou plusieurs ennemis, elle est ordinairement perdue, à moins qu’ils ne soient beaucoup plus petits qu’elle. Elle se défend vivement, lors des combats violents, mais, couverte de venin, tirée dans tous les sens, elle succombe bientôt. Ordinairement une de ses assaillantes profite de ce que les autres la tiennent pour arriver à son cou et la décapiter ou chercher à le faire. Il ne faut du reste pas non plus vouloir trop généraliser; les procédés varient suivant les genres et les espèces de fourmis (XX, XXI). Lorsque le combat n’est pas vif, la fourmi surprise par plusieurs ennemies est faite prisonnière, comme on est convenu de le dire. Ces prisonnières, emmenées dans le nid ennemi, ne sont jamais mangées ni réduites en esclavage, ainsi qu’on l’a souvent prétendu, mais elles sont exécutées à froid comme je viens de le décrire ci-dessus. Ceci m’amène à dire que le plus souvent la victime de ces exécutions à froid a non pas un seul, mais plusieurs bourreaux qui travaillent chacun à un de ses membres. L’exécutiou achevée, ou à demi achevée, la victime est emportée au loin et abandonnée morte ou vivante. Lorsque plusieurs ennemis s’attaquent simultanément, il se forme souvent des chaînes de combattants comme les décrit Huber. Deux fourmis s’étant saisies, d’autres des deux camps s’attachent à leurs pattes ou les prennent sur le thorax, jusqu’à ce qu’un des partis, le plus fort, emporte

la chaîne, et la rompe en faisant prisonniers tous ses ennemis.

g) Si l’on observe des fourmis ennemies, ensemble dans un bocal ou dans une boite,

on les voit se séparer bientôt en deux camps aussi éloignés l’un de l’autre que possible.

Quand deux $ ennemies se rencontrent, elles s’évitent, se menacent ou se battent. On y voit en tout ou en partie les scènes que je viens de décrire.

h) Une fourmi qui a le dessous saisit souvent un membre de son adversaire, y cram-

ponne ses mandibules de toutes les forces qui lui restent, et périt en y demeurant attachée. Ce n’est pas chose facile pour l’autre que de s’en débarrasser, car le corps mort de ces petits insectes, placé à l’air, se dessèche avant qu’un relâchement putride des muscles ait pu commencer. Aussi doit-elle le plus souvent traîner ce corps après elle

jusqu’à ce qu’une de ses amies l’allège en séparant le tronc de la tête; quant à la

tête, elle la conserve longtemps, plusieurs jours souvent, jusqu’à ce que le frottement ou les efforts de ses compagnes finissent par la détacher. Le P. rufescens sait éviter cet inconvénient. Il a une singulière manière de combattre qui n’appartient qu’à lui et aux Strongylognatlms. Toutes les fois qu’un ennemi le prend par la patte, il lui saisit la tête avec ses mandibules arquées et pointues, de manière à ce que l’une soit fixée sur le front et l’autre sur la face inférieure de la tête. Cette menace suffit ordinairement pour faire lâcher prise à l’ennemi. S’il ne le fait pas, le Polyergus enfonce ses deux mandibules

comme deux poignards, se servant pour cela du même mouvement de tête de droite à

gauche et de gauche à droite qui sert aux antres fourmis à scier, et il laboure ainsi la tête de son ennemi. Chose incroyable, il a toujours l’instinct de choisir la place où se trouve le cerveau (les ganglions de la tête), et arrive ainsi en un instant à le détruire. On voit alors l’ennemi, pris tout-à-coup de convulsions, lâcher le membre qu’il avait saisi, les nerfs mandibulaires étant nécessairement mis hors de fonction par la destruction de leur centre. Si le Polyergus a mal planté ses mandibules la première fois, on ne tarde pas à le voir ressortir l’une d’elles ou toutes les deux, et les enfoncer à une autre place pour atteindre son but. Ce fait est d’une constance si remarquable que je ne comprends pas comment Huber n’en fait aucune mention. C’est grâce à ce seul expédient que les Polyergus réussissent à s’échapper tous ou presque tous sains et saufs des fourmilières de F. rufibarbis qu’ils ont pillées.

Nous voyons donc que les symptômes ne manquent pas pour distinguer les fourmis amies et ennemies. Cependant une foule de ces faits ont été pris par les auteurs pour tout autre chose que pour ce qu’ils sont en réalité, et c’est pour cela que j’y ai tant insisté. Huber est à peu près le seul qui ait vraiment compris leur signification. Ebrard lui-même, à la suite d’une ou deux expériences (p. 25 et 26 de ses Eludes de mœurs),

a cru que jamais des fourmis de même espèce ne se tuaient. Il faut donc observer avec

beaucoup de persévérance, et expérimenter d’une manière aussi variée que possible, pour arriver à son but. Gardons-nous en particulier de confondre une certaine brusquerie, même une certaine brutalité qu’ont entre elles des fourmis amies lorsqu’elles sont pressées, ainsi lorsqu’une recruteuse cherche une compagne à emporter lors d’une migration, avec de

véritables symptômes hostiles, lesquels ne sont souvent rien moins que brusques (com-

bats à froid).

2. Une précaution à prendre chaque fois qu’on observe les fourmis est de mettre la main gauche devant la bouche et le nez, en l’appuyant sur ce dernier, afin d’éviter que la plus légère haleine ne vienne atteindre les fourmis, car je ne connais rien qui les effraie

autant. Un souffle suffit souvent pour faire avorter l’expérience qui marchait le mieux. Il est inutile d’ajouter qu’il ne faut intervenir activement que le plus rarement possible, une fois qu’une expérience marche bien. Mieux vaut tout brouiller une bonne fois que de chicaner légèrement des fourmis à cinq ou six reprises; cela les dérange beaucoup

moins.

3. Nous verrons dans le cours de ces expériences comment les fourmis traitent les ç, cf, larves , nymphes et œufs amis et ennemis. Tous jouent un rôle passif, sauf quelquefois les Ç qui se défendent lorsqu’un ennemi les attaque et savent fort bien distinguer un ami d’un ennemi.

4. Le courage de toute fourmi augmente chez la même forme en raison directe de la quantité de compagnes ou amies qu’elle sait avoir, et diminue en raison directe de l’isolement plus grand où elle se trouve de ces compagnes. Chaque habitant d’une fourmilière très peuplée est beaucoup plus hardi qu’une $ exactement semblable d’une très petite peuplade. La même Ç qui se fera tuer dix fois lorsqu’elle est entourée de ses compagnes, se montrera extrêmement timide, évitant le moindre danger, même une fourmi beaucoup plus faible qu’elle, lorsqu’elle sera isolée, à vingt mètres de son nid. Formez une fourmilière en miniature de 8 à 10 Ç, avec des larves, une Ç féconde etc., et vous verrez qu’elles chercheront à peine à se défendre, et fuiront au moindre danger. C’est une vérité des plus générales, applicable à toutes les espèces, aussi les Ç> des fourmilières très grandes sont-elles toujours les plus hardies. Cela n’exclut pas les degrés de courage suivant les espèces, hâtons-nous de le dire; ainsi un P. rufescens sera toujours infiniment plus courageux qu’un C. marginatus. Ce n’est pas du tout la crainte de la mort qui est la cause de cette différence. Si vous prenez deux fourmis ennemies acharnées, choisies au milieu d’un combat, et que vous les mettiez délicatement dans une boîte assez petite, vous les verrez s’éviter, se menacer lorsqu’elles se rencontrent, se tirailler peut-être un instant, mais jamais se faire du mal. Mettez cent fourmis de chaque camp dans une boîte deux cents fois plus grande, et vous êtes presque sûr que beaucoup se tueront. Rien n’est plus approprié que ce principe à la conservation de l’espèce ; il est évidemment plus avantageux pour une petite société de fuir sans chercher à résister, car chacun de ses membres lui est précieux, tandis qu’une grande peuplade aura avantage à sacrifier un certain nombre de ses ouvrières pour conserver ses domaines, ses nids etc.

5. Je ne donne pas ici de détails sur les fourmilières mixtes, en ayant déjà dit un mot dans le tableau systématique des espèces à propos des P. rufescens , S. testaceus et Huberi, genre Formica etc. Je renvoie du reste pour cela à Huber, Ebrard, et v. Hagens. Je dirai simplement qu’une fourmilière mixte est une fourmilière composée de deux ou plusieurs espèces différentes vivant comme des sœurs , en parfaite intelligence. Nous les diviserons en deux classes : 1 °) Celles où une des espèces est entièrement fainéante. Ici rentrent celles des P. rufescens avec les F. fusca ; celles des Str. testaceus, Str. Huberi et A. atraiulus avec les T. cœspitum. 2°) Celles où toutes les espèces travaillent. Ici nous avons les

fourmilières des F. sanguinea, puis, exceptionnellement, des F. pratensis, truncicola, exsecta et T. erraticum (?) avec les F. fusca, rufibarbis et B. méridionales (?). On sait que les P. rufescens et F. sanguinea pillent les cocons des nids de F. fusca et rufibarbis, et que telle est l’origine de leurs fourmilières mixtes; de là le nom d 'esclaves donné aux deux dernières espèces. Ce nom rend mal les faits ; j’aime mieux celui d’ auxiliaires employé aussi par Huber. On ne sait pas l’origine des autres fourmilières mixtes. Celles des S. Huberi, F. pratensis, truncicola et exsecta, ainsi que celles du T. erraticum avec le B. meridionalis dont je ne suis pas parfaitement sûr, ne sont encore décrites nulle part; je les ai découvertes depuis peu de temps seulement.

6. Les fourmis ont un besoin absolu d’humidité, comme nous l’avons vu dans le chapitre de l’architecture à propos des dômes et des pierres. Mettez des fourmis quelconques dans un bocal en verre dont l’ouverture n’est fermée que par de la mousseline, et il suffira souvent de quelques heures pour qu’elles périssent toutes si vous ne leur donnez pas d’eau. Si le bocal est bouché, elles vivront beaucoup plus longtemps, l’évaporation étant plus faible. On se fait ordinairement une idée entièrement fausse des soins à donner aux fourmis et aux insectes en général qu’on veut élever. Ils ont presque toujours assez d’air, même dans les boîtes qui ferment le mieux. Si l’on emploie des bocaux, on ne risque rien en les bouchant, pas trop solidement il est vrai, avec un bouchon de liège. C’est toujours l’eau qu’on néglige. Mais il ne faut pas de lacs risquant de noyer les prisonniers. J’ai trois systèmes : 1°) Une éponge qu’on imbibe d’eau, et qu’on met dans la boîte ou dans le bocal; cela a l’inconvénient d’être trop vite sec. 2°) Lorsqu’on a beaucoup de terre dans le lieu de l’expérience, il suffit de l’humecter directement. 3°) On a de l’eau dans un verre ou autre récipient, et au moyen d’une bande de papier à filtrer on la met en communication avec la terre ou le bois des fourmis. La capillarité l’y fait aller petit à petit. Ce système est excellent pour les arènes de gypse que nous verrous bientôt. En général il vaut mieux tenir les fourmis dans des appareils assez bien fermés où l’humidité de la terre ne s’évapore que peu.

7. Les fourmis aiment la chaleur quand elle est humide. Mais il ne la leur faut pas trop forte. Je n’ai pas fait de mesures thermométriques sur la température des endroits où elles tiennent leurs larves en été, mais lorsque le soleil est au zénith, et que le nid se trouve exposé à ses rayons, elles sont toujours cachées au fond de leurs souterrains avec leur famille, à moins que la température de l’air ne soit pas trop élevée. Lorsqu’il fait froid, elles recherchent au contraire de tout leur pouvoir les rayons solaires. Elles peuvent, du reste, supporter beaucoup de froid; je le montrerai plus bas (XXXVI).

8. Je renvoie aux notices anatomiques et physiologiques pour d’autres faits que nous y avons vus.

9. Lorsqu’une de leurs compagnes est légèrement blessée ou un peu malade, les fourmis la soignent. Si elle est mourante ou languissante, ce qui se voit à un dessèchement ou à une flétrissure des tarses et des bouts des antennes, elles la considèrent comme perdue,

et l’emportent loin du nid pour l’y laisser mourir. Ebrard l’a déjà démontré (1. c. p. 31 et 32).

10. Les fourmis ne mangent presque jamais un ennemi de leur taille; je ne déciderai pas si c’est parce qu’elles le trouvent trop coriace ou pour une autre raison. Il semblerait qu’en déchirant son abdomen elles y trouveraient une bonne nourriture facile à lécher. Par contre les petites fourmis savent fort bien dépecer les grosses, et certaines grosses (F. sanguinea) savent aussi sucer des espèces petites et molles, après les avoir écrasées entre leurs mandibules. Cela varie du reste suivant les espèces dont quelques-unes sont plus carnassières que d’autres (T. erraticum, T. cœspitum). Par contre les fourmis sont très avides des larves, des nymphes, et souvent des Ç et des çf d’autres espèces; elles mangent même parfois leurs propres larves comme je le montrerai. Jamais des fourmis amies ne s’attaquent les unes les autres; elles se laissent plutôt mourir toutes de faim.

11. La plupart des fourmis cultivent des pucerons et des gallinsectes, les unes dans leur nid, les autres sur des plantes. Elles les protègent contre leurs ennemis et, en retour, les pucerons leur donnent leurs excréments qui sont un liquide sucré; ils savent même hâter l’excrétion de ce liquide et en augmenter la fréquence lorsque les fourmis les sollicitent beaucoup avec leurs antennes. Je renvoie à Huber pour plus de détails sur ce sujet qu’il a étudié très à fond (voy. du reste XXXIV). Les pucerons sont privilégiés : ceux d’une branche p. ex. peuvent passer successivement à cinq ou six fourmilières différentes; ils seront toujours traités en amis, et seront aussi généreux pour la dernière que pour la première.

12. La question de l’accouplement, celle des Ç fécondes après l’accouplement, puis l’origine des fourmilières, les œufs, larves et nymphes, ainsi que beaucoup d’autres questions seront traitées à part à la fin de ces expériences (XXX, XXXI, XXXIII); il est inutile d’en parler ici. D’autres se comprendront et s’expliqueront par les expériences elles-mêmes.

13. Appareils. Je veux décrire en quelques mots les principaux procédés dont je me suis servi. A. Pour creuser dans les nids, en enlever des parties etc., je me sers d’un ciseau de menuisier ou d’une truelle de botaniste. B. Pour transporter des fourmilières avec une partie de leur nid je me sers de sacs de toile. J’ai soin d’y mettre une petite branche d’arbre, pour éviter que la terre se tasse trop, lorsque le transport doit être long, et j’y ajoute de l’eau. C. Pour établir les grandes fourmilières de grosses fourmis, je me sers d’un appareil analogue à celui d’Huber (pl. I. fig. 2). C’est une grande boîte plate dont les deux grandes faces sont vitrées et distantes l’une de l’autre de moins de trois centimètres. Une grande feuille de fer blanc criblée de trous sépare encore cet espace en deux parties, larges de moins de l1/2cm chacune. Deux volets extérieurs peuvent s’ouvrir et se fermer en s’appliquant contre les grandes faces de verre. Un des côtés étroits de cette boîte (qui doit reposer verticalement sur un de ses autres côtés étroits) peut s’ouvrir sur toute sa longueur. Là j’ai modifié le système d’ouverture d’Huber qui est incommode. Un trou traverse le côté qu’on peut ouvrir. Un conduit de fer blanc s’engage depuis l’extérieur dans ce trou. Une mangeoire ou cage bien fermée en toile métallique un peu fine, munie

d’un tube de caoutchouc gros et court, peut s’adapter au conduit de fer blanc. On peut faire à la mangeoire une autre ouverture qu’on bouche avec du caoutchouc. Cet appareil est ainsi très portatif et peu gênant. On perce un trou dans sa face étroite supérieure pour y verser de l’eau de temps en temps. Une modification avantageuse serait de remplacer la feuille de fer blanc par une feuille en bois (moins bon conducteur de la chaleur) percée de peu de trous, et de donner à cet appareil une très grande surface et une épaisseur encore un peu moindre. On peut observer ainsi les mœurs des fourmis à travers le verre, dans leur intimité, car l’étroitesse de leur boîte les force à se servir du verre comme paroi de toutes leurs cases. En mettant l’appareil au soleil, on leur permet d’y trouver deux températures différentes grâce à la feuille médiane. On n’ouvre les volets que pour les observer. On les nourrit par la mangeoire. D. Une modification très simple de cet appareil est une boîte en fer blanc de même forme ayant ses deux grandes faces vitrées et distantes d’un centimètre au plus, sans feuille médiane, sans côté ouvrable. Un trou fait dans un des côtés sert à adapter une mangeoire. Cela convient à des fourmilières de petites espèces ; il faut être très prudent et éviter une trop forte chaleur, surtout le soleil. Deux feuilles de carton servent à couvrir le verre. L’humidité s’y conserve seulement trop bien et la moisissure s’y met facilement. E. Arènes de gypse. C’est le meilleur procédé que j’aie trouvé pour l’éducation des fourmis de taille petite ou moyenne. Le gypse en poudre très fine ne nuit aucunement aux fourmis, mais si l’on en fait rn mur un peu élevé et vertical en le comprimant et en le modelant avec les doigts (ce qui est facile, car cette poudre est très cohérente), il leur est impossible de l’escalader, car chaque fois qu’elles tentent de le faire, le gypse s’éboule et elles tombent à la renverse toutes blanchies ; cet insuccès les dégoûte bientôt et elles renoncent à leur essai. Seuls des T. cœspitum ont réussi à faire des tunnels dans mes murs de gypse (voy. architecture hors des nids). Je dispose un mur pareil en arène sur une planche; je dépose au milieu de cette arène un peu de terre recouverte ou non d’un morceau de verre; celui-ci est alors recouvert à son tour d’une feuille de bois ou de carton. Je mets ensuite mes fourmis dans l’arène formée par le mur de gypse, et je les laisse s’y établir à leur guise. Je puis agrandir, rapetisser, ouvrir mon arène à volonté ; je puis aussi la mettre en communication avec un appareil comme ceux décrits sous les rubriques C et D; c’est même le moyen le plus simple de faire entrer les fourmis d’elles-mêmes dans ces derniers. On peut faire aller les fourmis là où l’on veut ; il suffit d’entretenir de l’eau, de la terre humide, dans l’endroit où l’on désire qu’elles se rendent (dans l’appareil p. ex.) tandis qu’on laisse le reste se dessécher; on est sûr que les fourmis iront toutes là où sera l’humidité. Une arène de gypse remplace souvent avec avantage la mangeoire en treillis de fer d’un appareil. Une seule précaution à prendre est d’éviter avec soin que le gypse se mouille, car alors il devient compacte et les fourmis peuvent passer dessus. C’est pour cela que ces appareils ne peuvent rester dehors en permanence à cause de la pluie. F. De petites boîtes en carton fermant bien, où l’on met une éponge dans une auge en ciment et un petit nid

artificiel en liège ou en bois recouvert de verre, vont très bien pour élever les fourmilières des Leplothorax et autres petites fourmis lignicoles. Je préfère cependant encore une arène de gypse. G. Des bocaux en verre à large embouchure fermée par de la mousseline ou par un bouchon en liège vont très bien pour des expériences qui ne doivent pas durer trop longtemps, qui demandent une surveillance attentive et qui ne comprennent qu’un petit nombre de fourmis. Je les ai surtout trouvés commodes pour les espèces du genre Camponotus. Il faut avoir soin d’y mettre quelques objets sur lesquels les fourmis puissent facilement grimper, car l’eau qu’on y met s’amasse au fond et peut les noyer. H. Tous les appareils où un canal plein d’eau doit servir de barrière aux fourmis ne valent absolument rien d’après mes expériences ; ils se dérangent constamment et les fourmis les traversent ou s’y noient. I. Pour saisir et transporter des fourmis individuellement sans leur faire de mal, je me sers de pinces très fines et je prends l’insecte par une patte. On peut fort bien saisir aussi les grosses espèces avec les doigts sans leur faire aucun mal, quand on en a l’habitude. K. Je nourris mes fourmis captives avec du miel et des insectes que je tne ou leur donne vivants. J’y ai ajouté parfois des pucerons, du sucre, des confitures etc. Je ne répéterai pas ces détails à propos de chaque expérience; ils seront sous-entendus. Je dois renouveler fréquemment la nourriture de mes fourmis pour éviter qu’elle se moisisse.

En lisant les observations et les expériences qui vont suivre, on trouvera que beaucoup manquent d’un but quelconque, et que d’autres sont incomplètes ou inachevées. J’ose cependant les présenter telles quelles, n’étant pas de ceux qui croient devoir absolument chercher un but et trouver une borne à tout dans la nature.

Femelles fécondes isolées.

Huber croit que les femelles des fourmis après avoir été fécondées dans les airs et s’être arraché les ailes elles-mêmes (j’ai confirmé ce dernier fait bien souvent) en leur faisant faire des mouvements extrêmes dans tous les sens, savent se faire un petit nid dans la terre, y pondre des œufs, soigner ceux-ci, et nourrir les larves qui en éclosent jusqu’à ce qu’elles soient devenues ouvrières parfaites. Il les croit, en un mot, capables de fonder seules une nouvelle fourmilière. Il cite plusieurs faits très concluants à l’appui du commencement de leur histoire ; il vit> dit-il, des Ç seules dans une case avec leurs œufs, et même avec de petites larves qu’elles élevèrent un certain temps. Il vit aussi des fourmilières composées de quelques § avec une Ç féconde et des nymphes. Il donna des nymphes $ à des Ç fécondes, et elles surent les faire éclore en ouvrant leurs cocons; elles leur aidèrent même à se défaire de leur peau de nymphe, comme le font les Ç, mais il ne trouva jamais une Ç féconde seule avec de grosses larves ou avec des nymphes. Il ne cite pour cela qu’une observation rapportée par un de ses amis (M. Perrot) qui aurait trouvé une Ç seule soignant des nymphes. Mais il faut être bien habitué aux

mœurs des fourmis pour assurer un fait pareil, car souvent des $ sont cachées tout à côté. Comment Huber n’a-t-il pu le voir lui-même? Ebrard a fait des expériences à ce sujet. Il avait souvent trouvé des Ç seules dans une case dans la terre, avec ou sans œufs, mais jamais travaillant à chercher des pucerons, jamais avec de grosses larves ou des nymphes. Il lui parut impossible qu’une Ç seule pût élever ses larves (elle devrait dans ce cas les laisser souvent seules pour aller chercher de la nourriture). Pour le prouver, il prit 20 Ç fécondes de F. Jusca et les mit dans des vases séparés avec de la terre. Le lendemain elles avaient déjà creusé des galeries. Il les nourrit de miel, d’un jaune d’œuf et de sauterelles tuées. Au bout d’une semaine elles avaient pondu des œufs et en avaient fait de petits tas; les petites larves étaient, dit-il, déjà écloses. Dans trois des vases il mit deux Ç de la même espèce, mais pas dans les autres. Au bout de huit nouveaux jours, il y avait dans ces trois vases de nombreuses larves assez grosses, tandis que dans les autres vases la plupart d’entre elles avaient disparu; deux ou trois seulement avaient survécu et un peu grossi « aux dépens de celles qui avaient disparu », dit Ebrard. Enfin, cinquante jours après le commencement de l’expérience, toutes les femelles et les larves avaient péri dans les vases sans ouvrières, tandis que les trois autres contenaient beaucoup de cocons. Mayr (Dcis Leben und Wirken der einheimischen Ameisen) a aussi trouvé des 9 seules dans une case avec leurs œufs, mais pas avec des larves ni avec des nymphes. Il ne dit pas qu’il ait cherché à les élever. Comme j’ai fait plusieurs de mes expériences avant d’avoir connu celle d’Ebrard, il sera intéressant de les comparer:

1. Le 18 avril 1868 je trouvai une femelle féconde de C. ligniperdus soignant seule de petites larves dans une case, dans la terre.

2. Le 21 juin de la même année je trouvai une seconde 9 féconde de C. ligniperdus

dans le même cas, mais sans œufs ni larves. Je la pris et la mis dans une boîte avec un peu de tourbe, du miel et des insectes morts que je renouvelai fréquemment. Le 22

juin elle avait pondu un œuf. Le 25 elle l’avait abandonné et avait creusé une grosse

case dans sa tourbe. Le 27 elle avait fait deux œufs qu’elle se mit à lécher et à soigner. Le 28 elle en avait 4 ou 5 qu’elle soignait. Ayant trouvé des L. fuliginosus avec leur famille, je lui donnai une $ de cette espèce ainsi qu’une larve et un cocon. Elle tua la Ç d’un coup de dent, mais le lendemain ses propres œufs avaient disparu tandis qu’elle avait l’air de prendre soin de la larve et du cocon de L. fuliginosus. Le 2 juillet elle soignait toujours ces deux êtres, mais de plus elle avait pondu 5 nouveaux œufs qu’elle soignait aussi. Je lui donnai deux cocons de F. rufa qu’elle mordit avec colère, rejeta

hors de sa case et couvrit de sciure. Le 9 juillet elle tua de même des cocons de F. ci-

nerea et des mouches, puis les rejeta sans les manger; elle ne touchait qu’au miel. Elle avait agrandi sa case en agglomérant la sciure de sa tourbe, et pondu de nouveaux œufs, qu’elle soignait ainsi que les anciens, la larve et le cocon de L. fidiginosus. Le 15 elle avait laissé périr sa larve de L. fidiginosus et la rejeta hors de sa case; ses œufs avaient pris une teinte jaunâtre. Elle prenait peu à peu des allures de bête féroce dans sa cage;

chaque fois que je mettais devant sa case un nouvel objet quelconque, un cocon de fourmi, une parcelle de bois, peu importe, elle le mordait avec fureur à plusieurs reprises, puis le portait à l’autre bout de la boîte et l’enfouissait dans de la sciure de tourbe. Le 29 un de ses œufs était éclos et avait donné une petite larve bien maigre. Le 5 août je remarquai que le cocon de L. fuliginosus qu’elle portait toujours et mettait avec ses œufs et ses larves, car presque tous les œufs étaient éclos, avait un aspect noirâtre et racorni. Je le lui arrachai et l’ouvris; il renfermait une nymphe morte, mais si formée qu’elle devait avoir passé le temps de l’éclosion; évidemment la Ç avait négligé de l’ouvrir à temps. Je lui rendis cette nymphe morte sans coque; d’abord elle ne la reconnut pas et lùi donna quelques coups de dents; puis l’ayant palpée avec ses antennes, elle la prit tout-à-coup, l’emporta dans sa case et se remit à la lécher comme si elle eût été vivante. Elle continua ainsi à la soigner pendant un certain temps. Le lendemain seulement elle se décida à la jeter hors de sa case. 11 est évident que cette nymphe était morte depuis plusieurs jours, et elle ne s’en était pas aperçue. Le 16 août, après qu’elle eut laissé péricliter puis périr ses larves l’une après l’autre, il ne lui en resta plus que deux qu’elle soignait. Je lui donnai alors 7 à 8 larves assez grosses prises dans une fourmilière de son espèce (C. ligniperdus). Elle les accueillit bien, les porta çà et là dans sa

case, mais les laissa péricliter ne les nourrissant qu’insuffisamment ou pas du tout ; une de ces larves mangea sous mes yeux un peu de miel que je mis sur sa bouche ; une autre se refusa à ce mode anormal d’alimentation. Puis ma Ç ligniperdus laissa périr ses deux petites larves encore vivantes. Le 12 septembre les larves que je lui avais données

[vivaient encore en partie, mais dans un état pitoyable; la Ç elle-même avait l’air malade. Dès lors elle s’affaiblit toujours plus et périt le 19 septembre après trois mois d’existence dans sa boîte.

3. Le 14 décembre 1868, M. Kubli me rapporta une Ç féconde de Leptothorax tuberum prise seule avec trois petites larves dans une galle vide qui se trouvait dans une

tige de Rubus fruticosus. Je la mis dans une petite boîte de carton (voy. appareils: F)

où elle resta deux jours sans soigner sa progéniture qui périclita. Le 16, elle était accroupie sur ses petites larves qui avaient pris meilleure apparence; elles étaient plus grasses et plus luisantes. Le 25 janvier 1869, il faisait — 14° centigrades dehors; ma Ç soignait toujours ses larves et les léchait souvent. Celles-ci avaient, semblait-il, légèrement grossi et se portaient fort bien; je pouvais tout observer dans une petite case artificielle vitrée que j’avais faite et où ma Ç s’était établie. La larve la plus grosse était comme la moitié de la tête de la Ç. Mais de là au 14 avril les larves ne grossirent plus et perdirent peu à peu leur bonne apparence; la Ç ne pondit pas; le 15 elle abandonna les deux plus petites larves qui moururent. Quelques jours après la dernière périt aussi abandonnée par sa mère. La Ç elle-même se portait cependant à merveille, mais ne pondait toujours pas. Elle ne pondit jamais, du moins je ne m’en aperçus pas; la petitesse extrême des œufs de cette espèce en est peut-être cause. Le 20 juillet 1869, elle se portait

encore à merveille, vivant toujours seule dans sa boîte. Le 4 août elle devint languissante, et elle mourut le 6, après avoir passé près de huit mois dans la prison où je l’observais.

4. Le 31 mars 1868 je pris une Ç féconde de C. œthiops, seule dans une case à deux ou trois centimètres au dessous du niveau du sol ; elle n’avait pas de larves. Je l’établis dans une boîte avec deux $ d’une autre fourmilière de son espèce. Ces $ périrent bientôt, la vie en boîte ne leur convenant pas; j’eusse dû leur donner de la terre humide. J’en mis à plusieurs reprises de nouvelles, prises dans des fourmilières différentes, et elles eurent toujours le même sort au bout de cinq à six jours. La Ç mourut le 15 avril sans avoir pondu. Le fait intéressant de cette expérience est que chaque fois les $ provenant de fourmilières très diverses ne firent aucun mal à la Ç, s’allièrent avec elle et la soignèrent. Elles s’allièrent aussi les unes aux autres, après s’ètre évitées pendant un temps très court seulement.

5. Le 13 août 1869 je trouve une Ç de P. rufescens ayant perdu ses ailes et rôdant

sur la route. Or l’ouvrière de cette espèce ne sait ni maçonner la terre ni même manger seule ? Que fera la Ç ? Je la prends et la mets dans une assez grande boîte en carton avec case artificielle. Je la vois bientôt boire avidement de l’eau, ce que ne fait jamais une Ç rufescens. Je lui donne alors 10 $ de F. fusca prises dans un nid quelconque. La première Ç fusca qui rencontre la Ç la saisit par une patte et la menace de son abdomen, mais elle la relâche aussitôt. Dès lors elles s’approchèrent toutes de la femelle et ne lui firent plus de mal; elles s’allièrent à elle complètement, la frappant amicalement de leurs antennes et la léchant ; la Ç se laissait faire. J’observai cette intimité pendant deux jours; elle ne cessa pas. Je mis alors la Ç rufescens et ses fusca dans un appareil de fer blanc (système D) où j’eus le tort de les négliger complètement, et où toutes périrent du 18 au 20 août. Je ne trouvai aucun signe de combats à leurs cadavres. En 1872, en observant une expédition de P. rufescens, je vis tout-à-coup un violent combat dans l’herbe; l’armée avait rencontré une Ç féconde isolée de son espèce, mais évidemment d’une autre fourmilière (voy. VIII. 13), et déjà plusieurs Ç s’étaient jetées sur elle et la mordaient avec fureur. Je me hâtai de la délivrer, et je la mis dans un bocal avec de la terre et une douzaine de F. rufibarbis d’une fourmilière non mixte. Ces rufi-

barbis s’allièrent dès l’abord à la Ç et vécurent pendant une semaine en parfaite intelligence avec elle. Mais au bout de ce temps la 9 rufescens périt.

En 1866, j’avais aussi trouvé une 9 féconde isolée de P. rufescens, et l’avais mise dans une grande boîte avec de la terre humide, toute seule. Elle avait su manger un peu, et avait cherché à se glisser dans les fentes de la terre, mais elle n’avait jamais cherché à maçonner une case, et avait fini par périr sans avoir pondu.

6. Le 31 août 1869 je trouvai dans les Vosges une fourmilière de Leptothorax acervoruvn au milieu desquels se trouvait une 9 aptère de Strongylognathus testaceus. Je ne pus malheureusement pas les garder vivants. Ce fait est intéressant à deux points de vue :

: d’abord parce qu’on n’avait encore jamais trouvé le S. testaceus ailleurs que chez le T.

I cœspiturn, et ensuite parce qu’il jette une certaine lumière sur l’origine des fourmilières

des espèces fainéantes; il n’y avait pas de S. testaceus $ dans cette fourmilière.

7. Le 9 mai 1871 je trouvai une Ç féconde, aptère, isolée, de S.fugax, cachée dans

une des cloisons de terre d’un nid de P. rufescens. Ce fait mérite mention pour être

! comparé à ceux que j’ai relatés sur les mœurs de cette espèce (Bulletin de la soc. suisse

1 d’entom. Vol. III n° 3).

8. Le 27 juin 1871, je trouvai au bord de la route du Simplon, non loin du somi met du col, en soulevant une pierre, plus d’une cinquantaine de F. rufa Ç, toutes les

unes sur les autres ou à côté des autres, et toutes ayant perdu leurs ailes (donc presque sûrement fécondes). Ce qu’elles faisaient là, je l’ignore ; je relate le fait tel que je l’ai vu; il n’y avait pas une seule Ç parmi elles, ni œufs, ni larves, ni nymphes. Sous une autre pierre, à peu de distance, je trouvai 10 Ç rufa semblablement établies. Six jours plus tard, je trouvai en Tessin, à Loco, sous une pierre, une fourmilière de F. fusca dont une moitié environ se composait de Ç aptères, et l’autre moitié seulement d’ouvrières. Des faits analogues ne sont décrits nulle part, que je sache.

9. Je trouvai une autre fois sous une pierre au Salève une jolie case habitée par deux Ç fécondes de Las. flavus qui s’y trouvaient seules, sans œufs. Le 3 août 1873 mon frère m’apporta dans un morceau de marne une 9 féconde de L. niger qui vivait seule avec un paquet d’œufs dans une case fermée. Le 4 juin 1873, je découvris sous une pierre une 9 féconde isolée de Myrmica scabrinodis dans une jolie petite case sphérique en terre, très proprement arrangée, et contenant des œufs avec de tout-à-fait petites larves. Je ne parle pas d’une foule d’autres 9 fécondes de C. ligniperdus, piibescens , herculeanus etc. que je trouvai ainsi établies seules dans des cases avec ou sans œufs, et

; qui ne me présentèrent rien de particulier. Le 9 juillet 1872, je découvris encore sous l’écorce d’un tronc de mélèze abattu, entre Martigny et la Forclaz, un grand nombre de 9 fécondes isolées de C. herculeanus, établies chacune dans un de ces petits nids que se font les larves de capricornes pour y passer leur état de nymphe, et que l’insecte parfait abandonne. Aucune de ces 9 fécondes n’avait d’œufs ni de larves. Jamais je n’ai trouvé une 9 féconde seule avec des larves un peu avancées, ni avec des cocons ou des nymphes.

Il est évident que les observations qui précèdent font pencher la balance en faveur d’Ebrard et rendent l’opinion d’Huber au moins très improbable. Je me garde pourtant bien de décider d’une manière absolue. Chacun pourra se faire son idée en lisant les faits à l’appui des deux manières de voir. Lepeletier de St-Fargeau (Hist. natur. des Hymen., t. 1 p. 144) avait déjà émis la même opinion qu’Ebrard; il cite un fait qui semble venir à son appui.

Fourmilières mixtes artificielles , obtenues librement clans les champs.

Déjà en 1861, pendant l’été, je me préparai sans le savoir une surprise pour l’année suivante. Dans le but d’observer leurs combats, je portai à diverses reprises des sacs remplis de F. pratensis avec leurs cocons auprès de quelcpies fourmilières de F. sanguinea. Je remarquai que les sanguinea, ayant vaincu chaque fois, pillèrent avec une rapacité peu commune tous les cocons des F. pratensis et les emportèrent dans leur nid. J’étais persuadé qu’elles les mangeraient, ayant déjà souvent remarqué que lorsqu’on donnait à une espèce des cocons d’une autre espèce, c’était l’usage qu’elle en faisait. Cependant je fus fort étonné l’année suivante en allant voir ces fourmilières sanguinea de trouver le dôme de leur nid couvert de F. pratensis à sa surface. Je n’en crus pas mes yeux quand je vis ces deux espèces, ennemies si acharnées à l’ordinaire, courant côte à côte sur le même nid, s’aidant à réparer la brèche que je venais d’y faire, et emportant en commun les cocons dans leur souterrain. Mais à côté de cela il y avait encore dans ces fourmilières les auxiliaires ordinaires des F. sanguinea, savoir des F. rufibarbis dans les unes et des F. fusca dans les autres. Ce fait méritait d’être suivi et je résolus de sacrifier une de mes peuplades mixtes à une expérience. J’allai prendre un gros sac de F. pratensis étrangères et le versai devant celle des fourmilières où les pratensis étaient le moins abondantes. Un violent combat s’engagea; les pratensis alliées des sanguinea combattirent avec celles-ci contre les nouvelles venues, en montrant autant de fureur que les sanguinea elles-mêmes. Les pratensis que j’avais apportées étaient si nombreuses qu’elles eurent le dessus et vinrent assiéger les alliées sur leur dôme. Ces dernières se sentant perdues se mirent à fuir en emportant leurs larves, leurs nymphes et les jeunes fourmis fraîches écloses. Je vis les pratensis de la fourmilière mixte s’enfuir avec les sanguinea, leur aidant à portez la couvée. Toutes ensemble allèrent s’établir à quelque distance de là et fiz-ent en commun un nouveau nid. Je refis dès lors plus de vingt fois ces expériences, et voici les faits que j’en recueillis :

1°) Il est rare que les F. sanguinea élèvent tous les cocons de F. pratensis qu’on leur donne. Elles en mangent souvent une grande partie. J’ai même observé une fourmilière sanguinea à laquelle je donnai une quantité fabuleuse de cocons de F. pratensis ; dans le courant d’un été et qui n’en éleva pas un seul; il en fut de même pour plusieurs autres fourmilières auxquelles j’en donnai moins. Je ne sais à quoi tiennent ces différences.

2°) Dans toutes ces fourmilières mixtes je trouvai un certain nombre de F. fusca ou rufibarbis, tout autant que dans une fourmilière normale de F. sanguinea. La présence des F. pratensis n’empêche donc pas les F. sanguinea de faire leurs expéditions ordinaires et de piller des fourmilières de F. fusca et rufibarbis. Je n’ai malheureusement jamais

pu assister à une expédition d’une de ces fourmilières mixtes, m’étant presque toujours trouvé hors de chez moi à l’époque voulue; il aurait été intéressant de voir si des F. pratensis s’y mêlaient.

3°) L 'architecture des nids de ces fourmilières offre un grand intérêt en ce qu’elle est exactement intermédiaire entre celle des F. sanguinea et celle des .F. prcitensis ; dès J que ces dernières sont un peu nombreuses, c’est leur manière de bâtir qui l’emporte, car elles sont très actives dans ce genre de travail. L'aspect d’un de ces nids est des plus j curieux quand on observe ses habitants. Le dôme est à l’ordinaire couvert de F. pratensis, ' et on ne se douterait souvent pas qu’il y a des F. sanguinea à l’intérieur; les pratensis

I vont et viennent en tout sens, apportent des matériaux sur le dôme, se chauffent au

f soleil etc. Mais si vous les effrayez ou si vous apportez des fourmis ennemies vers le nid, la scène change comme par enchantement en un clin d’œil. Tandis que la plupart des F. pratensis s’enfuient au fond du souterrain pour chercher du secours, vous voyez le dôme se rougir à vue d’œil de F. sanguinea qui se jettent avec fureur sur l’ennemi. Bientôt les ouvrières des deux sortes concertent leurs efforts, tout en combattant chaque espèce à sa manière. Les F. sanguinea étant plus agiles et plus courageuses (les F. pratensis ne savent bien combattre qu’en rangs serrés), sont toujours les premières à la charge.

4°) Dans une de ces fourmilières mixtes, les pratensis surpassaient en nombre les sanguinea. J’observai un jour que les F. sanguinea étaient occupées à établir un nouveau nid à trois ou quatre mètres de distance; elles venaient sur le dôme de l’ancien, y saisissaient des F. pratensis et des F. sanguinea, indistinctement, et les portaient dans le nou-

veau domicile. Mais, chose curieuse, les F. pratensis ne prenaient aucune part active à ce déménagement; elles se laissaient porter, mais ne portaient jamais. Il me parut même qu’une partie de celles qui étaient portées par les sanguinea dans le nouveau nid retournaient à l’ancien, car dans ce dernier il ne restait que peu de sanguinea, tandis que dans le nouveau il n’y avait par contre que peu de pratensis. Je dus malheureusement m’absenter et ne pus voir la fin du déménagement.

5°) Une fourmilière sanguinea se trouvait au bord d’une haie à dix pas d’une fourmilière pratensis, et était constamment en lutte avec elle. Ces deux fourmilières restèrent cependant plusieurs années en présence sans que l’une d’elles se décidât à s’éloigner. Je pris un jour en 1866 un gros sac de ces prateïisis, rempli surtout de cocons, et le mis devant les F. sanguinea. Les pratensis furent vaincues et leurs cocons pillés. En 1867 la fourmilière sanguinea était mixte ; un grand nombre de F. pratensis travaillaient avec elles dans la plus parfaite harmonie. Or ces F. pratensis n’étaient qu’à dix pas de leurs sœurs, soit des pratensis du nid voisin, écloses aussi des cocons de l’année précédente. Le fait était piquant. Je pris une poignée de pratensis de la fourmilière naturelle et les plaçai devant la fourmilière mixte. Leurs sœurs, alliées des sanguinea, se trouvaient à ce moment en assez grand nombre sur le dôme et se jetèrent sur elles avec fureur, les couvrant de venin, les mordant, et les tuant en un temps fort court ; le combat

fut des plus violents ; jamais je ne vis les pratensis de ces nids mixtes y mettre autant d’ardeur que cette fois. Les sanguinea accourues en grand nombre à leur aide montrèrent plus de modération dans la lutte; je vis plusieurs couples de pratensis où les deux champions restèrent morts sur le carreau après s’être réciproquement inondés de venin. Ce fait n’a pas besoin de commentaires; il est trop clair. Il explique suffisamment pourquoi les F. pratensis de la fourmilière mixte n’étaient pas retournées à la fourmilière qui leur avait donné le jour et au sein de laquelle elles avaient passé leur état de larves et une partie de celui de nymphes. Le 15 avril 1868 la fourmilière des sanguinea était encore mixte; je refis la même expérience avec un résultat identique. Les pratensis naturelles étaient toujours dans leur ancien nid, et la fourmilière mixte dans le sien.

6°) Quelle est la durée et le sort de ces fourmilières mixtes obtenues artificiellement? Celles que je pus suivre et auxquelles je ne redonnai pas de cocons de F. pratensis ne durèrent que deux ou trois ans au plus ; cependant, tandis que les unes finirent par redevenir entièrement sanguinea , les autres devinrent entièrement pratensis. Je ne sais pas d’une manière positive comment cela arriva, mais comme je donnai souvent aussi des cocons Ç et cf pratensis aux sanguinea , la chose n’a rien d’étonnant. La seconde année on voyait déjà, le plus souvent, ou bien une fourmilière de pratensis au milieu de laquelle couraient encore quelques rares sanguinea , ou bien le contraire. Lorsque j’essayai de donner pendant plusieurs années de suite des cocons de pratensis à une même fourmilière de sanguinea devenue mixte et où les sanguinea avaient repris le dessus numériquement, elles renoncèrent la plupart du temps à les élever de nouveau; elles les mangèrent, et la fourmilière redevint entièrement sanguinea (ainsi en fut-il dans le cas cité précédemment sous la rubrique 5). Une fois, une fourmilière sanguinea qui avait été mixte-pratensis cessa de l’être pendant un an; je lui redonnai des cocons pratensis et elle redevint mixte l’année 4 suivante. Un jour je retrouvai une de ces fourmilières mixtes ayant à peu près autant de | sanguinea que de pratensis. Je repassai 15 jours après à cet endroit et fus surpris au plus I haut degré de ne trouver absolument plus que des pratensis dans le nid. Où avaient disparu les sanguinea? Avaient-elles organisé une émigration à part? Je me le demande encore.

7°) Mais voici des faits encore plus curieux. Depuis trois ou quatre ans je n’ai presque plus fait de ces expériences-là, et celles que j’ai faites l’ont été sur d’autres fourmilières habitant ailleurs. Or voici que cette année (1871) je retrouve trois fourmilières mixtes sanguinea-pratensis aux places où j’en connaissais il y a trois ou quatre ans, places que j’avais négligé de visiter dès lors. L’une de ces fourmilières, entre autres, habite l’endroit même où se trouvait dans le temps celle dont les sanguinea avaient disparu dans l’espace de 15 jours. La seconde est remarquablement grande; son nid a plusieurs dômes, et contient des F. rufibarbis en nombre plus grand encore que les pratensis et les sanguinea (je puis m’expliquer à la rigueur la présence de cette fourmilière-ci par un combat que j’ai provoqué l’année passée entre des F. sanguinea et des F. rufibarbis , combat dans

lequel je mêlai quelques pratensis, mais presque sans cocons). La troisième est à peu près entièrement composée de pratensis ; elle est justement occupée à s’établir dans un nouveau nid ; les sanguinea, quoique rares, aident activement au déménagement. Il faut nécessairement qu’au moins deux de ces fourmilières aient pu rester mixtes pendant quelques années, ce qui se comprendrait à la rigueur si chacune des deux sortes avait pu entretenir suffisamment de Ç, de cf et de larves de son espèce pour empêcher l’autre de prendre le dessus. Jamais je n’ai observé la moindre rixe entre les sanguinea, les pratensis et les fusca ou rufibarbis de ces fourmilières.

Expédition naturelle de F. sanguinea sur une fourmilière de F. pratensis.

Je rapporterai ici un fait dont je n’ai été témoin qu’une fois, mais qui montre qu’une fourmilière mixte sanguinea-pratensis pourrait fort bien se trouver accidentellement à l’état de nature :

A trente pas d’une grande fourmilière sanguinea que je connaissais de longue date, il s’était établi depuis peu une très petite fourmilière de F. pratensis, au bord d’une vigne. Un beau jour je m’arrêtai près des sanguinea et je vis qu’une épaisse colonne de leurs Ç se dirigeait du côté du nid des pratensis: je la suivis et j’aperçus bientôt des $ sanguinea revenant chargées d’énormes cocons Ç ou qui ne pouvaient être de fusca ni de rufibarbis. Je courus au nid des pratensis ; il en était temps. Le dôme était couvert de sanguinea et la fourmilière entière des pratensis fuyait dans une déroute complète au milieu de la vigne, avec ses Ç fécondes et quelques cocons 9 ou d" sauvés du pillage. Les F. sanguinea les y poursuivirent encore sous mes yeux, et les dispersèrent complètement après leur avoir enlevé leurs derniers cocons. Elles mangèrent ensuite tous ces cocons, probablement parce qu’ils étaient de 9 ou de Si les pratensis eussent eu à ce moment des cocons Ç, les sanguinea les auraient, je crois, fait éclore et la fourmilière serait devenue mixte. Or on sait que le moment où les F. pratensis ont telle ou telle sorte de cocons dans leur nid varie énormément suivant les fourmilières.

Alliance entre jeunes fourmis d’espèces différentes.

Les fourmilières mixtes naturelles de P. rufescens et de F. sanguinea montrent déjà que des fourmis d’une autre fourmilière et d’une autre espèce, prises à l’état de nymphes par ces deux sortes de fourmis, et écloses au sein de leurs ravisseurs, deviennent alliées et amies de ceux-ci. L’expérience citée plus haut (IL 5) montre qu’on peut obtenir artificiellement, mais en pleine liberté dans les champs des fourmilières mixtes d’autres

espèces qui ne vivent jamais ensemble à l’état de nature; on voit même alors l’espèce pillée devenir ennemie de la fourmilière qui lui a donné le jour *). Or Huber a déjà dit, et j’ai confirmé le fait, que les P. rufescens et les F. sanguinea enlèvent souvent aussi dans leurs expéditions des fourmis encore toutes blanches, fraîchement sorties de leur nymphe, et que ces jeunes £ se laissent faire et s’habituent à la société de la fourmilière ennemie comme les écloses seulement après avoir été ravies à l’état de nymphes. D’un autre côté, lorsqu’une fourmilière assiégée par une autre prend la fuite, on remarque que ses jeunes fourmis ne se mêlent jamais aucombat; elles ne savent que s’enfuir en suivant les autres et en emportant des nymphes , mais elles savent faire cela. De tous ces faits j’avais conclu ce qui suit : Les fourmis fraîchement écloses de leur nymphe apprennent d’abord les travaux domestiques et le soin des larves; plus tard seulement, elles arrivent à distinguer un ami d’un ennemi, à savoir qu’elles sont membres d’une fourmilière plutôt que d’une autre, et à combattre en conséquence. Pour m’en assurer je fis l’expérience suivante qui, je crois, ne manque pas d’intérêt.

Je me décidai à établir dans une boîte vitrée de jeunes fourmis de trois espèces différentes en leur donnant des nymphes nues et des cocons de six espèces à soigner. Il fallait les choisir très jeunes et les mettre toutes ensemble, car chez certaines espèces il suffit de trois ou quatre jours de vie pour qu’une nouvelle éclose sache déjà plus ou moins reconnaître un ennemi. Je mis dans ma boîte vitrée des nymphes avancées de F. pratensis, exsecta, fnsea, rnfibarbis, sanguinea et de C. œtldops, sous la garde de quelques jeunes $ exsecta, sanguinea et rufibarbis prises dans diverses fourmilières. Dans un coin de la boîte je mis de la terre humide et un morceau de verre par dessus. Bientôt les jeunes fourmis des trois espèces, travaillant de concert, et sans essayer de se disputer, portèrent presque toutes les nymphes sous ce morceau de verre et s’y établirent en commun. Une seule Ç rufibarbis, un peu moins jeune (plus foncée) que les autres, fit bande à part et alla s’établir à l’autre bout de la boîte avec un cocon. Je cherchai plusieurs fois en vain à la faire aller vers les autres; elle les évitait toujours et retournait dans son coin avec son cocon; à la fin pourtant elle se décida (le lendemain seulement) à s’unir à ces ennemis qu’elle ne pouvait éviter. Dès les premiers jours de l’expérience, j’eus le plaisir de voir de nouvelles jeunes fourmis écloses dans ma boîte, et, en observant attentivement, je vis des F. exsecta et rufibarbis occupées à déchirer quelques cocons, à en extraire la nymphe, et à aider délicatement celle-ci au moyen de leurs mandibules à se défaire de sa vieille peau. Ce furent d’abord des F. exsecta qui reçurent ainsi le jour. Mais bientôt je vis des F. rufibarbis ouvrir quelques cocons de F. fusca et de F. pratensis ; je vis aussi quelques F.

*) Je n'ai réussi il est vrai à obtenir en liberté que des fourmilières mixtes sanguinea- pratensis (plus les esclaves fusca ou rufibarbis), et encore toujours en donnant les cocons pratensis aux sanguinea-, les autres essais ont toujours manqué, les cocons donnés ayant été mangés. Mais on verra que j’ai obtenu bien d’autres fourmilières mixtes dans mes appareils tenus en chambre.

exsecta rendre le même service à des nymphes de F. pratensis. Je remarquai cependant en général que chaque sorte de fourmi préférait faire éclore les nymphes de son espèce. Les cocons de C. œthiops furent seuls négligés; les jeunes Ç en ouvrirent bien un ou deux, mais les nymphes qui y étaient contenues périrent. J’eus ainsi le plaisir de voir naître sous mes yeux une petite fourmilière on ne peut plus artificielle, composée de cinq espèces différentes vivant toutes dans la meilleure intelligence. Cette expérience me donna l’occasion de remarquer que parmi les nymphes de F. pratensis que les Ç> tiraient de leur cocon, les unes étaient encore presque blanches et les autres déjà extrêmement foncées, noires et jaunes; il y en avait aussi de couleur intermédiaire et toutes réussissaient également bien; mais les plus foncées devenaient presque aussitôt des fourmis robustes et actives, tandis que les autres restaient plusieurs jours faibles et paresseuses. Ce fait que j’ai déjà confirmé très souvent depuis lors, aussi pour d’autres espèces, semble prouver que les nymphes de fourmis sont capables d’éclore à des degrés de maturité différents, qu’il n’y a pas un instant fixe pour leur éclosion, laquelle serait impossible avant ou après, mais que les ouvrières les font éclore à volonté, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, suivant leur convenance. Cependant une nymphe de P. rufescens Ç que j’avais sortie trop tôt de sa coque, ne se décida à éclore que plus de 30 heures après, et son éclosion fut parfaitement normale (XXX, 4). Ce temps a naturellement une limite, et j’ai vu de vieilles nymphes, tirées sans doute trop tard de leur cocon, essayer de marcher avec leur vieille peau dont elles n’avaient pu se délivrer. Elles périssaient au bout de peu de temps dans cet état.

Environ dix jours après le commencement de l’expérience, plusieurs des premières $ de ma boîte étaient déjà devenues plus foncées. Je dus alors m’absenter, et avant de partir je déposai ma fourmilière devant une fente de mur où elle ne tarda pas à s’installer. Puis j’allai chercher de nouveau de jeunes ouvrières de F. fusca et pratensis dans l’espoir de renforcer mes élèves. Mais celles-ci n’en voulurent rien ; elles prirent les nouvelles arrivées qui cherchaient à entrer dans leur nid, après les avoir menacées de leurs mandibules, les emportèrent à une certaine distance et les y abandonnèrent. Je replaçai en vain plusieurs fois ces nouvelles fourmis devant le nid; les anciennes les rejetèrent avec toujours plus de colère. Elles avaient donc bien décidément formé une fourmilière indépendante. Quand je revins quatre semaines plus tard, la fourmilière avait disparu, détruite probablement par les peuplades voisines.

Rapports entre fourmis adultes de même race, mais de fourmilières différentes.

Ebrard, d’après quelques expériences analogues à une ou deux de celles qui vont suivre (1. c. p. 25 et 26), a cru, comme nous l’avons déjà dit plus haut, que les fourmis de même espèce ne se tuaient jamais. C’est une grave erreur; à ce compte-là toutes les fourmilières

d’une même espèce ne tarderaient pas à former une confédération, ce qui n’a pas lieu. Huber croit au contraire, ou du moins à l’air de croire, qu’elles se battent toujours et ne s’allient jamais. C’est également erroné, quoique plus près de la vérité. Frappé de cette contradiction j’ai fait mie foule d’expériences sur ce sujet ; je vais en décrire quelquesunes. Leur résultat général est des plus curieux; le voici en gros : les fourmis de même espèce et de fourmilières différentes se battent à outrance quand les deux partis sont séparés l’un de l’autre, placés dans des circonstances commodes, qu’ils sont bien établis, point inquiétés, et libres; le combat devient froid ou chronique quand l’un des deux partis au moins est placé dans une situation très gênante, mais surtout quand tous deux sont enfermés ensemble ou placés dans des circonstances difficiles, et il se termine alors le plus souvent par une alliance définitive; quand les circonstances sont des plus mauvaises, et surtout quand il n’y a qu’un très petit nombre d’ouvrières de chaque fourmilière, il n’y a pas même de combat; l’alliance est immédiate ou peu s’en faut. Une fois qu’une alliance s’est faite, elle ne peut plus se défaire. U y a du reste des exceptions à tout ce qui précède. Nous retrouverons des faits analogues dans des expériences plus complexes qui seront décrites ailleurs :

1. Un soir d’été, en 1858 ou 59 (mes notes ne renferment pas la date) je remplis un sac de F. pratensis (les F. rufa et truncicola ne se trouvent pas aux environs immédiats de Vaux, de sorte qu’une erreur de race est impossible) prises dans 7 ou 8 fourmilières fort éloignées les unes des autres, et je versai le tout à mon retour au pied d’un lilas. Le lendemain elles travaillaient toutes en bonne harmonie et fondaient un nid commun. A quelques jours de là, j’allai remplir un nouveau sac dans une autre fourmilière de F. pratensis et le déposai près du lilas, à côté des précédentes. Presque aussitôt un combat acharné s’engagea; une partie des nouvelles venues furent tuées; les autres s’enfuirent en emportant leurs cocons et allèrent s’établir ailleurs.

2. Le 8 mars 1868 je trouvai deux fourmilières de Leptolhorac acervorum ; je pus

enlever en un seul morceau l’écorce qui contenait le nid de la première que je nommerai A, tandis que je ne m’emparai de la seconde que j’appellerai B qu’en recueillant les $>, les Ç fécondes et les larves dans un mouchoir. Cependant B était plus grande que A. Arrivé chez moi, je couvris ma table d’une nappe, je posai le morceau d’écorce renfermant les Leptothorax A au milieu de la table, sur la nappe, et je versai les autres à côté.

Les Leptothorax sont assez craintifs et chérissent l’écorce; aussi les B, se trouvant sur

eette nappe unie, se hâtèrent-ils d’envahir le morceau d’écorce où ils découvrirent bientôt les petites ouvertures conduisant dans le nid des A. Ils s’y introduisirent aussitôt et y transportèrent leurs larves, sans qu’on vît sortir d’abord un seul A pour se défendre.

Mais bientôt la scène changea et je vis sortir des trous de l’écorce plusieurs Leptothorax

occupés à en tirer d’autres par les pattes. L’un des partis, je m’assurai à divers signes que c’étaient les B, avait le dessus, car plusieurs de ses $ étaient presque toujours occupées à en tirailler une seule des autres, et les B continuaient à introduire leurs larves

dans le nid. Ces combats n’étaient pas vifs ; l’aiguillon ne s’en mêlait point, et de plus cette espèce étant extrêmement robuste et coriace, les champions n’arrivaient presque absolument pas à se faire de mal. Cependant je vis bientôt de plus en plus clairement que les B étaient occupés à tirer un à un tous les A hors du nid, y compris leurs femelles, dans le but évident de s’y établir à leur place. Mais les A, ne sachant où aller, ne s’enfuyaient pas et cherchaient au contraire à rentrer dans leur nid. Ce fait donna lieu aux ■ scènes les plus comiques. Les B exaspérés de voir que les A se hâtaient de rentrer dans le nid aussitôt qu’ils les lâchaient se mirent à les saisir un à un par le thorax ou par une patte, et à les transporter à distance, soit à trois ou quatre centimètres du morceau d’écorce; puis ils les déposaient là, croyant peut-être que les A n’oseraient pas revenir, j Ces derniers se sentant plus faibles repliaient pattes et antennes et se laissaient porter;

mais aussitôt qu’ils étaient libres, ils retournaient en ligne droite au nid où ils arrivaient : souvent aussi tôt que ceux qui les avaient emportés. Ebrard (1. c. p. 27) raconte un fait ) analogue qu’il a observé chez le Camponotus hercideanus. Je m’amusai à suivre assez long-

: temps ce manège et je vis que les B transportaient les A à des distances toujours plus

grandes. Enfin un B arriva avec son fardeau au bord de la table ; il y avait évidemment là un précipice à pic, aussi s’arrêta-t-il net; je le vis avancer la tête du côté du vide en soulevant l’ouvrière A qu’il portait et qui était toujours repliée, puis ouvrir les mandibules et laisser choir son ennemi sur le plancher. Il attendit encore un instant, puis revint sur ses pas. Je pris alors délicatement la fourmi A qui courait déjà sur le plancher et la remis sur la table devant l’ouvrière B qui revenait au nid. Celle-ci l’ayant aperçue la saisit aussitôt, la porta derechef jusqu’au bord de la table, tendit le cou encore plus avant que la première fois et la jeta de nouveau, ou plutôt la fit tomber par terre. Je répétai deux fois l’expérience et obtins le même résultat; le Leptothorax B recommença chaque fois son œuvre sans se rebuter.

Je mis alors le morceau d’écorce et toutes les fourmis éparses dans un bocal en verre. Chose curieuse, la lutte continua pendant plusieurs jours dans le bocal exactement comme

je viens de la décrire. Les A sorties du nid par les B y rentraient toujours. Deux ou

trois $ A furent même assez gravement maltraitées et eurent des pattes et des antennes coupées. Cependant peu à peu les B finirent par renoncer à leur haine inutile et admirent la plupart des A dans leur fourmilière (ils ne les tuèrent pas dans le nid, car j’aurais vu les cadavres que les fourmis rejettent toujours en cas pareil). Mais leur colère se concentra sur deux Ç fécondes A, l’une claire et l’autre foncée, et sur trois ou quatre $ qu’ils ne cessèrent de tirailler et de chicaner. Je vis un Leptothorax B porter une de ces Ç pendant plusieurs heures en tournant au fond du bocal, sans la déposer. Ces quelques pauvres rebutées erraient tristement au fond de leur prison ; la Ç foncée et une ou deux Ç périrent bientôt. Au bout de huit ou dix jours, la Ç claire fut laissée tranquille, et même admise dans le nid; je la vis dès lors y entrer et en sortir sans être incommodée. Depuis ce fait, il n’y eut plus aucune rixe. Près de deux mois plus tard, le 30 avril, ayant mis

le bocal au soleil, je vis un Leptothorax $ en serrer tout-à-coup un autre contre le verre. Après un vif échange de mouvements d’antennes, il le retourna d’un seul coup sens dessus dessous en lui prenant une mandibule par dessous, et l’emporta ainsi dans le nid, taudis que l’autre se renversait par dessus la tête du porteur en repliant pattes et antennes : c’est leur manière amicale de se porter; je l’ai observée fort souvent. Cette fourmilière ne me montra dès lors rien de particulier. Les L. acervonim sont très craintifs ; ils ne touchèrent jamais aux insectes que je leur donnai, mais seulement au miel.

3. Le 23 mai 1868 à trois heures de l’après-midi, à Zurich, par un beau soleil, je déposai le contenu d’un sac puisé dans un nid de F. rufa vers une fourmilière éloignée de la même race. Il y eut un combat assez vif, beaucoup de $ furent saisies sur le dos et écrasées, mais le venin fut peu employé. Une heure après, le temps s’était couvert. Je pris de nouveau un sac de rufa et le portai vers une petite fourmilière de F. pratensis composée d’individus extrêmement petits. 11 n’y eut presque pas de combat; quelques $ des deux partis luttèrent un moment, puis se relâchèrent. Les pratensis fermèrent leur nid et n’eu sortirent pas ; les rufa se retirèrent.

4. Je me décidai un jour à faire une expérience en grand, et je la suivis avec soin dans tous ses détails. Elle est un peu longue, mais ne manque pas d’intérêt. La voici :

Le 7 avril 1869, à 7 1/2 heures du matin, je pris dans une grande fourmilière de grosses F. pratensis (B) autant de fourmis que je pus (il est facile au printemps d’en

prendre d’un coup une masse énorme, car elles sont en tas sur leur nid). Je les mis dans

un sac que j’allai aussitôt verser à un mètre environ d’une assez forte fourmilière de F. pratensis un peu plus petites (A) dont le nid se trouvait sur la lisière de gazon d’un massif d’arhustes. Les B étaient placées dans le massif, à côté de la lisière de gazon. En même temps j’avais été chercher un sac encore plus considérable dans un autre grand nid de grosses F. pratensis (C) et l’avais placé de l’autre côté du nid A, dans le massif lui-même, à 3 mètres de distance de ce nid (donc à 4 mètres des B). Il était encore de bonne heure, et il faisait assez frais. Les $ des tas B et C commencèrent à mettre de l’ordre dans leurs matériaux, sans s’éloigner beaucoup; je fais remarquer en passant qu’il n’y a pas de cocons, ni même d’œufs à cette époque, du moins ordinairement, chez les F. pratensis. Cependant bientôt quelques $ de la fourmilière A commencèrent à sortir et à suivre tranquillement leur chemin situé lé long de la lisière de gazon. Elles vinrent tomber au milieu des B qui les saisirent aussitôt, les couvrirent de venin et les tuèrent. Ces scènes restèrent isolées pendant près de trois quarts d’heure; les A étant toutes

prises par les B, aucune d’elles ne put donner l’alarme, d‘autant plus qu’une épaisse

touffe d’herbe située sur le talus de leur nid, du côté des B, leur rendait le retour difficile. Pourtant à 81/* heures le nid A commençait à être tout couvert de $ qui se chauffaient au soleil, et un plus grand nombre d’entre elles le quittaient pour aller sur leur route du côté des B. Les B commencèrent à s’émouvoir de ces ennemis arrivant, un à un il est vrai, mais continuellement, du même côté, et un assez grand nombre d’entre

elles se répandirent dans cette direction pour y faire une reconnaissance; elles arrivèrent ainsi jusqu’à deux décimètres du nid A. Quelques $ A parvinrent alors à leur échapper, et répandirent un peu d’alarme sur le dôme de leur nid. Un certain nombre de A allèrent bientôt occuper la touffe d’herbe dont j’ai parlé, ainsi qu’une partie de la lisière de gazon; les combats commencèrent à devenir fréquents. La nouvelle en fût aussitôt répandue sur le tas des B, et je vis une colonne serrée de ces fourmis se diriger assez rapidement vers le lieu de la lutte, enlevant partout les couples qui combattaient individuellement, délivrant les B et entraînant les A prisonnières sur leur tas où elles étaient tuées. Pendant I ce temps une alarme de plus en plus vive se répandait sur le nid des A, et un grand nombre de $, se dévalant à travers la touffe d’herbe, commencèrent à déboucher en rangs | serrés dans le massif. A 8 lfo heures un champ de bataille dans toutes les règles s’était ! formé sur la terre du massif, à deux décimètres de la touffe d’herbe; il ne changea pas 1 de place d’un centimètre pendant une heure; les deux colonnes d’arrivants grossissaient | à vue d’œil, et le combat atteignait un degré d’acharnement peu commun. Ce combat j frappait par sa régularité qui contrastait avec l’irrégularité des combats de F. sanguinea contre d’autres fourmis. Aucun des partis ne cherchait, comme le font les F. sanguinea , j à venir prendre l’autre de flanc par une manœuvre hardie et rapide. Tout leur art se bornait à arriver en masses toujours plus compactes sur un point ou plutôt sur un front d’un décimètre de largeur environ. Là se reproduisaient dans toute leur variété les scènes qu’Huber décrit (1. c. p. 162 — 164) à propos d’un combat entre F. rufa de deux fourmilières et dont j’ai donné les détails dans l’introduction à ces expériences. Des chaînes de quatre à dix fourmis cramponnées les unes aux autres et se couvrant de venin n’étaient pas rares. Je vis souvent, comme Huber, des $ du même parti se tromper, s’attaquer et se mordre même assez vivement, mais jamais cela n’en venait au point de se lancer du venin avant qu’elles se fussent reconnues et lâchées. Par contre, lorsque deux fourmis luttaient, et qu’une troisième venait s’en mêler, il arrivait quelquefois que l’une des trois combattantes couvrait de venin son alliée, par pure maladresse. Celle-ci, étourdie, lui rendait souvent la décharge, et la troisième, profitant de cette méprise, entraînait les deux autres à demi mortes dans son camp où elles étaient achevées sous mes yeux. C’est le cas de remarquer ici que les pratensis s’acharnent sur leurs ennemis aux trois quarts morts pendant longtemps encore, lors même qu’ils ne remuent plus que le bout des tarses; les sanguinea ne font jamais cela. Cependant il devenait de plus en plus évident que les B avaient le dessus, car c’étaient elles qui rompaient toutes les chaînes, tandis que les A ne faisaient presque pas de prisonnières. Et malgré cela le dôme du nid A était tranquille; les y travaillaient presque comme s’il ne se fût rien passé d’anormal (Huber fit la même remarque, mais le combat n’était pas aux portes du nid comme ici) ; seulement une foule de $ partaient à travers la touffe d’herbe pour le combat. A 9 heures et demie, les B parvinrent enfin par un violent effort à rompre le front des A qui se replièrent rapidement de 1 x/g décimètre, soit jusqu’à 5 centimètres de la touffe d’herbe. Là se trou-

vait une ligne de défense naturelle formée par un rameau sec, une feuille sèche et une petite plante de graminée ; ces objets, si futiles qu’ils fussent en apparence, servirent de rempart aux A qui s’y arrêtèrent et purent grâce à eux résister à l’ennemi. En même temps une panique effroyable se répandit en peu d’instants sur le dôme du nid A; les $ se croisaient en tout sens les pinces entre-ouvertes, et se frappaient vivement de deux ou trois coups saccadés chaque fois qu’elles se rencontraient, si bien qu’un instant j’eus l’idée qu’elles pensaient à fuir. Mais il n’en était rien; leurs ressources étaient plus grandes que je ne le croyais. A la suite de ce signal d’alarme générale, toutes les ouvertures du nid vomirent des flots de combattants qui coururent rejoindre les autres en toute hâte. Une partie d’entre eux suivirent la lisière de gazon, tandis que d’autres passaient de l’autre côté de la touffe d’herbe, de sorte qu’ils arrivèrent en formant un front beaucoup plus large qu’avant et débordèrent le front des B. Pendant ce temps les B avaient concentré toutes leurs forces disponibles sur le champ de bataille et faisaient des centaines de prisonnières qui étaient entraînées sur leur tas; mais elles n’avaient pas encore pu rompre la ligne de défense des A. Lorsque les renforts arrivèrent aux A, les rôles commencèrent à changer; mais les B firent des efforts inouïs pour se maintenir, et ce moment fut le plus chaud de la bataille. Le terrain était couvert de chaînes de combattants serrées les unes à côté des autres sur plus d’un pied carré de surface; vers le milieu, mais plutôt du côté des A, on pouvait toujours distinguer la ligne de bataille autour de la feuille et du rameau secs. Vers 10 */a heures cette ligne devint intenable pour les B débordées de toute part; après un dernier effort elles furent culbutées et se retirèrent rapidement jusqu’à la première ligne de bataille du matin. Mais elles ne purent s’y tenir qu’un instant; dès lors les A avancèrent régulièrement, sans s’arrêter; les B résistèrent toujours vivement jusqu’à 11 heures; alors le champ de bataille se trouva transporté jusqu’à deux décimètres de leur tas. A midi seulement les A étaient au pied du tas, car un autre danger les avait appelées ailleurs ; cependant tout était fini de ce côté. Une panique générale s’empara des B qui se mirent à fuir en désordre dans un pré situé de l’autre côté du massif. Les A parvenues sur le tas des B cessèrent de les poursuivre, et pour cause.

Nous n’avons en effet rien dit des C qui, se trouvant fort éloignées, n’avaient pas cherché à attaquer, d’autant plus que les A tout occupées de l’autre côté n’envoyaient presque pas une $ dans cette direction. J’aidai la discorde en rapprochant le tas des C et en en semant quelques parcelles dans la direction des A, de sorte que quelques combats eurent lieu. Cela augmenta peu à peu; vers 11 heures, au moment de la déroute des B, les C se trouvaient à deux décimètres du nid A, mais de l’autre côté, et en nombre assez restreint; quoique en somme plus nombreuses que les B, elles avaient l’air peu soucieuses de se battre, et n’envoyaient que peu de $ au combat. Les A en ayant fini avec les B tournèrent toutes leurs forces contre ce nouvel ennemi et le combat fut d’abord fiussi violent qu’avec les B, quoique plus restreint. Les C se défendirent vaillamment,

mais, à 1 2 ,/2 heures, ne recevant point de renforts, elles durent commencer à reculer. Les A de leur côté, lasses de combattre, n’avançaient que mollement, de sorte que vers trois heures de l’après-midi les deux partis s’évitaient plus qu’ils ne se battaient ; bientôt chacun rentra chez soi, et l’on en resta là. Mais les deux champs de bataille, surtout celui des B, étaient couverts de plusieurs centaines et peut-être de milliers de morts; une foule de ces cadavres étaient ceux de deux ennemis encore enlacés et se tenant par les mandibules.

Le lendemain il n’y eut pas de combat; seulement des rixes individuelles. Le surlendemain, jour très chaud, je mis à plusieurs reprises de fortes poignées de A près du tas des C. Chaque fois il y eut un combat extrêmement vif où je ne vis plus jamais de Ç> se tromper et mordre un allié; les C, plus grosses en général, l’emportèrent chaque fois en faisant un affreux carnage des A qui s’enfuirent en déroute dans leur nid sans faire une seule prisonnière. Je vis mainte fois des C écraser d’un seul coup de dent la tête ou le thorax de petites A. Mais jamais les C ne les poursuivirent bien loin, et les A ne reçurent pas de renforts notables. Enfin, deux jours plus tard, le 11 avril, je mis une énorme poignée de A devant les C. Ces dernières devaient avoir souffert quoique elles se fussent miné des galeries dans la terre à la place même où je les avais mises, car cette fois leurs trous furent bientôt assiégés par les A qui avaient pris le dessus et les tirèrent presque toutes hors de leur nid provisoire pour les tuer au grand jour. Les débris des C qui purent s’enfuir allèrent fonder un petit nid de l’autre côté du massif; (les B en avaient fait autant de leur côté).

Pendant tout ce temps j’avais fait la contre-partie de l’expérience; la voici :

Je pris pendant le combat quatre Ç> des A, dans la partie de leur colonne située près du nid, afin d’être sûr de ce que je faisais, et trois $ C choisies avec le même soin. Je mis ces 7 fourmis ensemble dans un bocal eu verre. Il n’y eut pas le plus petit combat, mais elles se séparèrent d’abord en deux groupes, les 3 C d’un côté; les A de l’autre (je les reconnaissais à leur taille que j’avais choisie dans ce but). Je secouai alors le bocal pour les mêler; elles se croisèrent les unes les autres, sans manifester de colère ni de frayeur, et se séparèrent ensuite en deux nouveaux groupes, l’un de 3 A et l’autre des 3 C plus une A. Ces deux groupes restèrent séparés pendant deux jours, une des A constamment à côté des C, dans les meilleurs rapports avec elles. Je les mis ensuite toutes dans un vase plus petit où elles s’unirent en un seul groupe, dont les membres ne cessèrent de vivre dans l’intelligence la plus parfaite. Je mis ensuite dans un autre bocal une A, une B et une C qui vécurent en bonne intelligence, et ne se disputèrent pas même au premier instant.

Les pratensis A, B et C étaient toutes de véritables pratensis ; je les ai soigneusement examinées, seulement la fourmilière A renfermait un plus grand nombre d’individus petits et moyens que les deux autres.

lies fourmilières de F. sanguinea ne sont pas très considérables. Comme j’avais

souvent besoin d’un grand nombre de ces fourmis, il m’est arrivé plus de cent fois de remplir un sac avec cinq ou six fourmilières différentes, sac que j’allais vider quelque part dans un pré, le plus souvent vers le nid d’une autre espèce. J’observai ensuite souvent des tiraillements, et même des combats individuels assez vifs entre les sanguinea des diverses fourmilières, mais presque toujours cela se termina par une alliance complète. Lorsque je portai par contre les sanguinea d’une fourmilière auprès du nid d’une autre fourmilière, des combats eurent lieu entre elles, comme entre les pratensis A et B ; après une vive lutte et quelques morts les nouvelles arrivées durent chaque fois s’enfuir.

6. Chez le Tetramorium cœspitum, de pareils combats entre fourmilières différentes sont extrêmement communs, sans qu’on ait besoin de les provoquer en rapprochant l<îg ennemis les uns des autres. Us offrent presque toujours un caractère de lenteur et de chronicité tout particulier. Mayr (Ungarn’s Ameisen) décrit ces combats très exactement; il les prend bien pour ce qu’ils sont, et ajoute fort à propos que leur longue durée est due à la dureté du corps des Tetramorium. Mais il ne dit pas qu’ils aient lieu entre fourmilières différentes, et laisse ainsi leur cause incertaine. On dirait parfois que ce n’est qu’une dispute ou un curieux exercice, car on ne peut arriver à voir des morts ni des blessés. D’autres fois ces luttes sont assez meurtrières. Un jour j’aperçus de loin sur une allée un objet noirâtre que je pris pour un morceau d’étoffe. Arrivé à cette place, je vis un espace de deux centimètres carrés tout noir de T. cœspitum qui se tiraient tous par les pattes et par les antennes. Aucun d’eux ne recourbait son abdomen ; aucun ne faisait d’effort violent; tous étaient dans une immobilité presque complète, car chacun tirait en sens inverse des autres, ce qui donnait un singulier aspect à cette scène. On remarquait seulement chez la plupart de ces fourmis des mouvements d’antennes, et un léger va et vient de l’abdomen d’avant en arrière. Un seul geste que je fis afin de les effrayer suffit pour faire lâcher prise à tous les combattants à la fois, et chacun s’enfuit chez soi, sans que je pusse voir un seul mort; à peine quelques Ç> un peu écloppées s’en retournaient-elles en boitant légèrement. Elles rentraient toutes dans des galeries qui s’ouvraient sur l’allée; je ne pus distinguer les nids des deux fourmilières (ce n’est pas étonnant, car cette espèce est si commune qu’on en trouve des nids dans chaque mètre carré de nos prairies, et, comme la plupart sont minés et souterrains, il est extrêmement difficile de distinguer les différentes fourmilières, la plupart d’entre elles comprenant plusieurs nids). Du commencement d’avril à la fin de mai 1872, j’observai dans tous les faubourgs, les jardins, et même dans quelques rues de Vienne des centaines de combats entre T. cœspitum ; tous étaient assez meurtriers et se voyaient surtout entre les pavés.

Le 24 avril 1870, j’observai le long du talus de gazon qui se trouve à l’entrée de l’université de Zurich, sur une longueur de plus de 30 mètres, un immense combat entre T. cœspitum. Sur toute cette longueur le combat était également violent ou peu s’en faut; il me fut de nouveau impossible de distinguer d’où sortait chaque parti. Les ennemis étaient identiques de couleur, de taille etc. (on sait que cette espèce varie beaucoup). Ici

le combat était des plus sérieux. Des milliers de morts jonchaient le terrain sur toute sa longueur. On voyait les combattants recourber leur abdomen pour se piquer l’un l’autre, et faire de violents efforts pour l’emporter. En général trois ou quatre fourmis en entouraient une autre, et, si on les séparait, on trouvait cette dernière à demi-morte, ayant une partie de ses membres coupés. Ces combats durèrent pendant plus d’un mois avec une intensité et une extension variables; le 20 mai ils étaient d’une vivacité étonnante, car il faisait très chaud, et ils avaient lieu sur une étendue aussi grande que le 24 avril, mais il n’y avait guère de morts; la fureur était devenue moins grande, semblait-il, de part et d’autre.

Dans deux autres cas observés à Vaux, je pus distinguer assez nettement les nids de chaque parti, l’un des deux étant composé de c.espitum de grande taille et l’autre de très petits. Les vainqueurs arrivaient en toute hâte et en colonne, sans s’écarter les uns des autres, et venaient assiéger les vaincus autour des ouvertures de leur nid souterrain.

Une fois enfin, je pus voir nettement la cause d’un de ces combats. Un petit nid de F. sanguinea, fondé depuis quelques jours par les $ d’un sac de cette espèce que j’avais déposé à quelques pas d’une fourmilière de P. rufescens fut envahi tout-à-coup par l’armée de ces derniers qui le pillèrent à fond, si bien que toutes les scmguinea s’enfuirent en abandonnant leurs nymphes dans le nid et sur le dôme. Avant que les amazones fussent toutes parties, je vis des T. cœspitum sortir de la terre des environs pour dépecer les nymphes qui gisaient sur le dôme et les emporter dans leurs souterrains. Mais il paraît qu’ils appartenaient à deux fourmilières, car ils commencèrent bientôt à se livrer entre eux un combat acharné.

7. J’observai un combat analogue entre deux fourmilières de M. lœvinodis ; l’aiguillon y jouait un grand rôle, et je ne pouvais les séparer, tant leur acharnement était grand.

8. Le 7 juillet 1872 je fus témoin, sur la route qui va de la Forclaz au glacier du Trient, d’un combat naturel entre deux fourmilières de C. liercideanus. Une de ces fourmilières (M) habitait un énorme tronc de melèze situé au bord de la route, entièrement dépouillé de son écorce, coupé à plus de deux mètres du sol, et dont le bois était très dur. Les fourmis sortaient par centaines d’une fouie de galeries qui s’ouvraient sur le pourtour et même au sommet du tronc, couraient en tout sens d’un air agité, frappant le bois avec leur abdomen (XX. 3), et se frappant les unes les autres avec le front; le tout produisait un bruit très sensible. Le danger les appelait au pied du tronc, et c’était aussi dans ce sens que se faisait le mouvement général. L’autre parti (F) avait évidemment le dessous et paraissait déjà dispersé, du moins en grande partie; il me sembla qu’il venait d’un bois situé de l’autre côté de la route, car une file de fourmis, très clairsemées il est vrai, traversait cette dernière; bref, l’origine du combat me resta obscure. Le plus grand nombre des luttes avaient lieu au pied même du melèze ; on voyait une fourmi (M) se jeter violemment sur une autre (F); parfois les deux champions se lâchaient après avoir essayé de se mordre ; le plus fréquemment ils se saisissaient mutuellement par quelque

partie du corps (très rarement par les jambes), et se roulaient par terre. Souvent l’un des deux sortait au bout de quelques secondes mutilé ou à moitié coupé en deux de cette lutte. A l’ordinaire la fourmi M recevait aussitôt du secours et la fourmi F était mise en pièces en peu d’instants. Dans les combats des Camponotus la mutilation au moyen des mandibules joue un rôle beaucoup plus important que le venin ; c’est le contraire chez les Formica et les Lasius. Je renvoie du reste pour plus de détails à l’expérience VI. 8.

9. J’imaginai un jour une expérience qui, favorisée par les circonstances, eut un curieux résultat. Une allée de gravier était bordée d’un côté par un bosquet et de l’autre par un verger. J’avais établi depuis quelque temps sur la lisière du bosquet une fourmilière sanguinea qui avait prospéré : appelons-la « S. du bosquet » pour abréger. En face d’elle, au bord de l’allée, sur le verger, se trouvait une fourmilière rufibarbis que les sanguinea avaient, contre leur habitude, négligé jusqu’alors d’attaquer. Enfin, en continuant dans le verger une ligne idéale tirée entre les nids de ces deux fourmilières, on trouvait à 1 7 pas des rufibarbis (19 pas environ des S. du bosquet) une autre fourmilière sanguinea , grande et établie là depuis longtemps : appelons la « S. du verger ». Le 3 juillet après-midi, j’allai puiser des fourmis dans une grande fourmilière sanguinea éloignée de plus d’un demi kilomètre des précédentes, et j’en remplis un sac. Puis je vins verser le contenu de mon sac devant les rufibarbis qui furent battues et durent s’enfuir au bout de quelques minutes. Les sanguinea s’établirent aussitôt dans leur nid ; nous les appellerons dès à présent « nouv. sanguinea » pour les distinguer des deux autres fourmilières sanguinea susmentionnées.

Tout en allant chercher le sac des nouv. sanguinea, j’avais rempli un autre sac beaucoup plus grand d’une grande quantité de cocons de F. pratensis , pris dans cinq ou six nids différents, avec le moins de fourmis possible. Dès que les nouv. sanguinea eurent chassé de leur nid les rufibarbis, je semai une traînée de ces cocons de pratensis, à partir du nid des S. du verger, dans la direction des nouv. sanguinea (ancien nid rufibarbis). Aussitôt les S. du verger se jetèrent dessus ; elles se mirent à les piller en suivant la traînée, et en les emportant à mesure dans leur nid. Arrivées à mi-chemin, elles cessèrent presque d’avancer; je renforçai alors la traînée de cocons, et j’en établis une autre à partir du nid des nouv. sanguinea , laquelle venait à la rencontre de la première. Les nouv. sanguinea qui avaient déjà introduit leurs propres nymphes dans le nid se jetèrent sur ce butin avec une ardeur inespérée; de leur côté les S. du verger recommencèrent à avancer, si bien que vers six heures du soir les deux colonnes se rencontrèrent; elles étaient presque de même force, les S. du verger étant beaucoup plus éloignées de leur nid que les nouv. sanguinea du leur. J’avais versé beaucoup de cocons au devant d’elles au dernier moment. Les sanguinea des deux fourmilières arrivaient en foule, sans se lasser de prendre ces cocons et de les emporter chez elles ; tous les cocons des deux traînées étaient déjà pillés, sauf ceux du point où les deux partis allaient se rencontrer. Je semai une masse de cocons en cet endroit, sur une longueur de 4 décimètres environ. Je m’attendais à un

combat. Mais à mon grand étonnement, c’est à peine si les sanguinea des deux fourmilières firent attention les unes aux autres. Des $ de chaque parti dépassaient le point de rencontre; elles entraient dans le camp de l’autre parti, jusqu’à la limite des cocons, et n’en choisissaient un qu’en cet endroit. On eut dit qu’elles recherchaient avec prédilection les cocons les plus avancés comme risquant de leur échapper plus facilement que les autres. Les deux partis faisant la même manœuvre, il en résultait un croisement perpétuel d’allants et de venants de chaque parti qui aurait été absolument incompréhensible pour qui n’aurait pas connu sa cause. Les S. du verger allaient surtout chercher les cocons situés le plus en avant du côté des nouv. sanguinea , et vice versa. Toutes cès fourmis se croisaient sans jamais se tromper; celles de chaque parti emportaient les cocons dans leur nid respectif. A partir du champ de cocons de 4 décimètres, on voyait deux courants d’égale force et diamétralement opposés de fourmis chargées de cocons. Au milieu, c’était une confusion indescriptible. Çà et là il y avait de petites rixes. Ici deux $ de partis opposés se disputaient un cocon ; mais les sanguinea ne sont pas tenaces, et l’une d’elles cédait bientôt. Ailleurs, c’était une nouv. sanguinea qui entraînait une S.' du verger dans son camp, ou vice versa; ici encore il n’y avait qu’un faible tiraillement, et la prisonnière parvenait ordinairement bientôt à s’échapper. A peine quelques-unes de ces prisonnières furent-elles entraînées de part et d’autre jusqu’au nid ennemi où je ne sais le sort qu’elles subirent. Bref, j’eus beau ajouter des cocons pendant une heure, la scène demeura toujours la même : « chacun pour soi, mais sans combat ». Lorsque presque tous les cocons furent

pillés, les deux colonnes diminuèrent de force, et peu à peu les sanguinea de chaque four-

milière rentrèrent dans leur nid respectif. Les S. du verger ne revinrent même plus dès lors en cet endroit. Voilà donc un cas d’indifférence aussi caractérisé que possible : il n’y a ni combat ni alliance, malgré un contact considérable et assez long.

Pendant ce temps, j’avais cherché à rapprocher par le même moyen les nouv. sanguinea des S. du bosquet qui n’étaient éloignées d’elles que de deux pas. Mais ces dernières étaient mal disposées, et l’expérience réussit moins bien que dans le cas précédent : le résultat fut d’abord analogue, quoique les $ faites prisonnières de part et d’autre fussent un peu plus nombreuses. Mais les jours suivants, les rapports continuèrent. Les S. du bosquet entraînèrent plusieurs nouv. sanguinea dans leur nid ; peu à peu ces tiraillements furent remplacés par des transports amicaux, et je vis des $ porter des nymphes ou d’autres $ du nid des nouv. sanguinea dans celui des 8. du bosquet. L’alliance était presque consommée au bout de deux jours, et dès lors je ne pus plus distinguer les partis

l’un de l’autre. Mais je vis s’établir un déménagement de plus en plus actif, et bientôt

toutes les nouv. sanguinea furent transportées avec leurs esclaves, leurs nymphes, et les cocons pratensis qu’elles avaient pillés dans le nid des S. du bosquet. Inutile de dire que les communications avec les S. du verger, dès lors encore plus éloignées, ne furent plus jamais, renouvelées. Je considère cette alliance entre les nouv. sanguinea et les S. du bosquet comme le simple résultat de la proximité à laquelle se trouvaient (grâce à moi) ces deux

fourmilières. Etant nécessairement en contact continuel, elles se sont décidées peu à peu à s’allier, au bout d’environ deux jours.

10. Le Polyergus rufescens fait ici une curieuse exception à tout ce que j’ai observé chez les autres fourmis. Je n’ai jamais pu encore obtenir d’alliance entre $ de fourmilières différentes chez cette espèce. Il suffit de mettre dans un même bocal deux $ de fourmilières différentes pour qu’elles se jettent avec fureur l’une sur l’autre et se mordent de toutes leurs forces, si bien qu’à l’ordinaire elles périssent toutes deux sans s’être même lâchées. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce même P. rufescens s’allie fort bien avec des F. fusca ou rufîbarbis adultes d’autres fourmilières que la sienne (VI, 7 ; VIII, 34 fin).

A propos d’autres expériences, je citerai encore par la suite des combats et des alliances entre fourmis de mêmes races et de fourmilières différentes (X. XL).

YI

Rapports entre fourmis adultes de variétés, races, espèces et genres différents, lorsqu’elles

sont aussi de fourmilières différentes.

Ici la règle générale est la guerre, avec plus ou moins de violence suivant les cas. Si ce sont des individus isolés et de même force qui se rencontrent, ils s’évitent en général ; parfois ils se querellent; presque jamais ils ne combattent sérieusement. Tandis que chez les fourmis de même race les combats commencent le plus souvent par des tiraillements, avec une certaine hésitation, que le venin n’est souvent pas employé, ou seulement après que la querelle s’est augmentée et que les partis ennemis se sont bien reconnus, nous avons toujours affaire ici à des luttes violentes et décidées dès l’abord. Il n’y a jamais la moindre hésitation; les tiraillements mous sont exceptionnels; chaque parti met tout en oeuvre pour annihiler l’autre le plus promptement et avec le moins de danger qu’il peut. Mais comme la tactique de chaque adversaire est différente, elle se trouve gagner beaucoup en importance, et donne fort souvent à elle seule la victoire à l’un ou à l’autre suivant les cas. De ce dernier fait résulte, chose qui paraît improbable au premier abord, que ces combats sont ordinairement moins meurtriers que les luttes entre fourmis de même race, et d’autant moins que les adversaires sont plus différents. Une alliance est un fait extrêmement rare et ne peut s’obtenir que par des procédés tout-à-fait contre nature. Je ne veux point m’amuser ici à raconter toutes les guerres de fourmis que j’ai observées; nous en avons vu et en verrons assez. Je décrirai seulement un certain nombre d’observations faisant transition à celles du numéro précédent (V). J’ajouterai que je crois toute alliance entre fourmis adultes de genres éloignés impossible; du moins je n’ai pu y arriver jusqu’ici, ainsi entre Mgrmicides et Formicides, même entre Camponotus et Formica, entre Formica et Lasius etc.

1. Le 17 avril 1870, je pris une forte poignée d’ouvrières dans une fourmilière de F. pratensis d’une variété presque toute noire, et je les posai sur le milieu d’un nid con-

vert de F. pratensis d’une variété plus claire. Ce fut une boucherie atroce sur laquelle je ne veux pas m’étendre. A peine quatre ou cinq des noires purent-elles s’échapper. Toutes les autres furent tuées en moins d’une heure. Des expériences faites de la même manière entre pratensis de même variété, expériences que je n’ai pas rapportées, ne produisirent souvent qu’un faible combat, surtout lorsque je les fis vers la fin de l’été; une fois ou deux même je fus tenté de croire qu’il y eut alliance, ce qui n’est pas toujours facile à vérifier en pareil cas.

2. Le 12 mai 1871, je vois quelques £ de M. scabrinodis-lobicornoïdes, grandes, d’un brun uniforme et luisant (à aire frontale un peu striée), sortir de leur nid miné au bord d’un massif, et aller à six décimètres de distance. Là elles se trouvent assaillies et capj turées par de petites M. scabrinodis d’un jaune brunâtre clair et plus mat. Les petites, beaucoup plus nombreuses, ont le dessus; elles sont surtout plus basses sur jambes, et j courent moins vite que les lobicornoïdes. Elles attrapent ces dernières par les pattes, et J les amarrent au terrain, mais elles ne font aucun mouvement prononcé du côté du nid des grandes. Quelques-unes des grandes essaient de délivrer les autres, mais elles sont | aussi prises. Alors de nouvelles arrivées retournent à la hâte au nid et y répandent j l’alarme, puis vont de nouveau au combat suivies de quelques auxiliaires. La lutte s’envenime beaucoup; des chaînes de fourmis se forment et sont vivement disputées par les deux partis. Je vois une fois deux ennemies arrivant l’une contre l’autre avec les mandibules ouvertes; la petite essaie de mordre une patte de la grande, mais celle-ci la pré- 1 vient, la saisit par les arêtes frontales (qui sont très élevées et rapprochées dans le genre ; Myrmica ), et l’entraîne ainsi dans son camp. Ailleurs je vois une des petites jouer exactement le même tour à une grande. Celle-ci se pelotonne et se laisse emporter. Mais la petite se trompe de chemin et vient tomber au milieu des ennemis où elle est prise et I la grande délivrée. Alors je vois tout-à-coup sortir un flot de lobicornoïdes des trous de ! leur nid et arriver en colonne serrée sur le lieu du combat. Il leur suffit de quelques secondes pour rompre toutes les chaînes, délivrer toutes les prisonnières de leur parti, et mettre en fuite toutes les petites qui ne sont pas prises. Mais, chose curieuse, les petites au lieu de fuir au loin s’éclipsent sur place en se cachant dans les anfractuosités du terrain. Evidemment elles se trouvaient sur leur nid même qui était souterrain. Ce qui me le prouva le mieux, c’est qu’une des grandes, retenue par trois petites au moment de l’ arrivée de la colonne, fut subitement entraînée par l’une d’elles dans un petit trou situé entre deux grains de terre, trou où toutes deux disparurent, les deux autres ayant aussitôt lâché prise. Toutes les petites faites prisonnières furent tuées ou entraînées à demimortes dans le nid des grandes qui jouaient de leur aiguillon et de leurs mandibules avec tant de force que j’entendis distinctement le craquement de ces dernières sur le thorax dur et rugueux des petites. L’armée des grandes séjourna un moment encore sur le lieu de sa victoire, cherchant entre les inégalités du terrain à pénétrer dans le nid des petites; mais celles-ci avaient bouché leurs portes avec de la terre, et, après un moment d’essais

infructueux, les scabrinodis-lobicornoïdes rentrèrent dans leur nid. Toute cette petite bataille n’avait pas duré plus d’un quart d’heure.

3. Je mis ensemble dans un bocal, le 11 avril 1869 : 1°) 2 $ pratensis d’une même fourmilière (Z). 2°) 1 $ sanguinea d’une seconde fourmilière. 3°) 2 $ fusca esclaves dans deux fourmilières sanguinea différentes et autres que celle de la sanguinea que je viens de , nommer 4°) 1 $ pressilabris et 5°) 1 $ pratensis d’une fourmilière mixte artificielle pratensis-sanguinea (X), fourmilière d’où venait aussi une des deux fusca. Je distinguais facilement cette pratensis des deux autres à sa petite taille.

Au premier moment les £> de fourmilières différentes s’évitèrent sans se battre, et celles de même fourmilière s’unirent. Bientôt les deux $ pratensis Z. se sentant fortes s’établirent au fond du bocal, tandis que les autres grimpaient le long du verre. La $ pressilabris fuyait toutes les autres avec terreur, et j’eus la maladresse de l’écraser en fermant une fois le bocal. Mais ensuite les deux fusca se rapprochèrent de la F. sanguinea , quoique avec méfiance et avec quelques menaces de mandibules. La petite $ pratensis X fraya d’abord avec sa fusca (de la même fourmilière), se tenant tapie à côté d’elle; mais celle-ci la quitta à plusieurs reprises pour aller vers la sanguinea. Cette dernière montra bientôt une aversion toujours plus marquée pour les deux pratensis Z. ; chaque fois qu’elle les rencontrait elle leur montrait les dents. C’était très réciproque, et je vis une fois une des pratensis prendre une patte de la sanguinea ; aussitôt les deux abdomens se recourbèrent l’un contre l’autre, mais les deux ennemies se relâchèrent au même instant. Le lendemain il y avait deux groupes distincts : 1 °) Les trois pratensis, la petite s’étant alliée aux Z. 2°) La sanguinea et les deux fusca complètement alliées et blotties ensemble. Ici l’instinct spécifique, si l’on peut parler ainsi, l’avait emporté chez la pratensis X sur l’instinct de la fourmilière ; c’est la seule fois que je vis ce fait. Mais comment appeler l’instinct qui poussa les deux F. fusca à s’allier à une sanguinea d’une autre fourmilière, surtout celle qui avait une ancienne alliée dans la personne de la petite pratensis ? L’expérience suivante me donna du reste un résultat bien différent qui montre une fois de plus combien l’on doit se garder de tirer des conclusions trop générales de quelques expériences.

4. Le 26 mai 1871, je mis dans un bocal, avec de la terre, du bois et du miel, 10 $ sanguinea d’une fourmilière et 10 $ pratensis d’une autre. Il y eut d’abord deux ou trois combats singuliers très vifs ; puis cela s’apaisa; les sanguinea s’établirent ensemble dans un coin du bocal, les pratensis dans un autre. Cependant une ou deux $ de chaque parti périrent à la suite de ce combat. Le 28 mai, voyant que ces deux groupes ne voulaient ni s’unir ni se battre, et se contentaient de s’éviter ou de se menacer de leurs mandibules, j’enlevai le bois et une partie de la terre ; les groupes s’agitèrent aussitôt et une vive mêlée eut lieu; les sanguinea se roulaient par terre avec les pratensis; puis les combattants se relâchaient pour recommencer bientôt après. Même une sanguinea tiraillée par quatre pratensis fut tuée, et ailleurs une pratensis eut l’abdomen coupé. La

tranquillité se rétablit pourtant bientôt et les deux groupes se reformèrent, chacun sur un morceau de terre. Mais les pratensis avaient été fort maltraitées, paraît-il, car il n’en restait le lendemain que quatre vivantes, tandis que 8 sanguinea subsistaient encore. Les deux groupes restèrent pourtant tranquilles; une petite Ç sanguinea seule allait constamment taquiner les pratensis. J’avais trouvé quelques jours auparavant une Ç pratensis isolée sur la route, et probablement vierge, car elle possédait toujours la base de ses ailes aux trois quarts déchirées, et je l’avais oubliée dans une boîte sans lui donner à manger. Je la retrouvai ce jour là (29 mai), et je la mis dans le bocal. Elle était affamée, et au lieu de fuir les fourmis du bocal, elle s’approcha d’elles successivement, frappant leur tête de ses antennes pour leur demander à manger. Or je fus stupéfait de voir les pratensis lui montrer les dents et la repousser, taudis que les sanguinea la laissèrent faire. Elle quitta donc les pratensis et commença à solliciter vivement quelques sanguinea en cherchant leur tête, léchant leur bouche, et frappant rapidement leur chaperon de ses antennes, si bien que deux de celles-ci se laissèrent aller l’une après l’autre à écarter leurs mandibules, à avancer leur bouche et à lui dégorger de la miellée. Je ne pouvais en croire mes yeux : une fourmi se trouve placée entre des individus de son espèce et d’autres d’une autre espèce; ces individus sont bien de fourmilières différentes, non mixtes, et la fourmi en question s’allie à ceux de l’autre espèce contre ceux de la sienne ! Le fait est que dès ce jour là ce fut une alliance offensive et défensive de cette Ç pratensis avec les sanguinea , contre les $ pratensis. Je ne pus pas voir la plus petite dispute entre la Ç et ses alliées au milieu desquelles elle ne cessait de se blottir que pour se promener dans le bocal et se rouler à tout moment par terre avec une des quatre Ç pratensis \ qui montraient encore plus d’animosité contre elle que contre les sanguinea. Cependant, ayant trouvé dans l’après-midi du même jour une autre Ç pratensis rôdant aussi sur la route, mais complètement aptère et probablement féconde, je la pris et la mis aussi dans le bocal. Son apparition produisit contre mon attente une bataille générale, fort violente vu que j’avais rajouté deux nouvelles $ pratensis de la même fourmilière que les autres. Une sanguinea fut inondée de venin et mourut en quelques secondes; la pratensis qui avait fait le coup était à peine moins malade et périt quelques minutes après. Deux autres pratensis furent encore très maltraitées sans avoir pu faire de mal aux sanguinea et ne tardèrent pas à périr aussi. Pendant ce temps la Ç vierge prateyisis (la première), prenait ouvertement parti pour les sanguinea, et menaçait de ses mandibules la Ç féconde qui avait aussitôt pris parti pour les pratensis, comme il semblait qu’eût dû faire l’autre. Le calme s’étant rétabli, le fond du bocal resta au pouvoir des sanguinea et de leur alliée, tandis que les trois $ pratensis restantes (dont une, malade aussi, ne tarda pas à périr comme les autres) grimpaient contre le verre avec la Ç féconde qui leur restait fidèle, et cherchaient à s’enfuir. Le lendemain, 30 mai, une $> pratensis succomba de nouveau aux sanguinea qui, se sentant fortes, prenaient toujours plus l’offensive, La bonne intelligence entre elles et la Ç vierge allait croissant; elles se lé-

ckaient constamment et se blotissaient ensemble, tandis que la 9 féconde et la $ pratensis qui restait 11e savaient où s’enfuir et se serraient l’une contre l’autre. Le 2 juin la dernière $> pratensis fut tuée et la 9 féconde cruellement mutilée par les sanguinea qui lui coupèrent trois pattes à l’articulation tibio-fémorale, et une antenne au milieu du scape. La 9 vierge, vive et alerte, se promenait au milieu des sanguinea comme cliez elle; je la vis même un moment ayant la 9 féconde accrochée à une de ses pattes, mais elle s’en débarrassa bientôt. Je conservai ces fourmis en parfait état (sauf la 9 féconde) jusqu’au 17 juin; la 9 vierge ne cessa pas un instant de vivre dans la plus complète harmonie avec les sanguinea. La 9 féconde vécut jusqu’au 9 juin après qu’on lui eut encore coupé l’antenne et les trois pattes qui lui restaient. Une petite de C. ligniperdus que je mis dans le bocal fut vivement menacée par la 9 vierge, mais ce furent les $ sanguinea qui la tuèrent. Ayant vu ce que je voulais voir, et 11’espérant rien de plus, je donnai la liberté à ma 9 vierge pratensis et à ses sanguinea le 17 juin, trois semaines après le commencement de l’expérience.

J’ai cru devoir entrer dans les détails minutieux de cette curieuse observation afin qu’on voie clairement que ce n’est point un conte, comme on pourrait être tenté de le croire. Chacun des épisodes relatés ici a été observé avec soin et noté jour par jour, comme je le fais du reste pour toutes mes observations.

5. Je mis un jour successivement devant une forte fourmilière de F. rufibarbis deux poignées de F. pratensis , l’une de la variété foncée, presque noire, déjà citée, l’autre de la forme ordinaire. Toutes deux attaquées avec grande vigueur par les rufibarbis furent mises en déroute l’une après l’autre. Mais elles s’enfuyaient du même côté, et à peine avaient-elles à moitié échappé aux rufibarbis qu’elles se mirent à se battre entre elles avec un acharnement incompréhensible en pareille circonstance.

6. Le 29 mai 1871, je résolus de faire en grand une expérience projetée depuis longtemps. Je m’armai d’un gros sac, et j’en remplis d’abord un tiers avec une grande fourmilière sanguinea, puis un autre tiers avec une fourmilière pratensis. A peine eus-je introduit ces dernières dans le sac que je secouai vivement celui-ci en remuant son contenu, afin de mêler complètement les deux espèces. Je les laissai environ une heure ainsi. Puis je mis le sac en communication directe avec un nid artificiel eu fer blanc et en verre (système D) où se trouvaient encore les galeries en terre d’une fourmilière qui y avait été l’année précédente, et où je 11’eus qu’à verser de l’eau. A peine cette issue leur fut-elle ouverte que je vis à travers le verre une foule de $ des deux espèces déboucher dans l’appareil avec une agitation des plus marquées et dans un désarroi complet : plusieurs se battaient à outrance ; d’autres avaient déjà des ennemies mortes accrochées à leurs pattes; la plupart cependant étaient libres, mais, rencontrant amies et ennemies en nombre égal de tous les côtés, elles montraient les dents à toutes, faisant des écarts continuels, et visiblement en proie à la terreur. Cependant les sanguinea recouvrèrent les premières un certain calme, et établirent un prompt déménagement des cocons dans l’appareil où elles

surpassèrent bientôt en nombre les p ratensis. Elles portaient indistinctement les cocons des deux espèces. Un certain nombre de grosses pratensis eurent l’air de suivre machinalement ce mouvement, car elles apportèrent bientôt aussi des cocons qu’elles déposèrent dans les cases de l’appareil. Mais elles faisaient constamment des écarts, lorsqu’une sanguinea les menaçait. Cependant les combats perdirent bientôt de leur violence, et ils dégénérèrent en tiraillements et en menaces, tandis que les fourmis qui s’étaient déjà saisies auparavant périssaient les unes après les autres. Telle était la situation le soir du premier jour. Le lendemain matin, l’appareil trop petit pour le nombre des fourmis était bourré de cocons. Beaucoup de pratensis et un certain nombre de sanguinea étaient mortes ; les autres avaient l’air de travailler de concert, car elles portaient les cocons aux mêmes places et ne se menaçaient presque plus de leurs mandibules lorsqu’elles se rencontraient. Cependant un certain nombre de pratensis étaient encore tiraillées chacune par une, deux ou trois sanguinea qui jouaient toujours le rôle actif, la pratensis se laissant faire. Je mis alors le sac qui renfermait encore beaucoup de fourmis, surtout des pratensis, ainsi que l’appareil, en communication avec mon grand appareil en bois et en verre (système d’Huber; G.) lequel renfermait aussi les galeries en terre d’une fourmilière qui y avait été l’année précédente. Je dus ensuite m’absenter un jour, et, quand je revins, le 2 juin, je trouvai une alliance complète. Les sanguinea et les pratensis avaient déménagé tous les cocons dans le grand appareil et s’y étaient établies en nombre à peu près égal d’un commun accord. On ne voyait plus un seul tiraillement. Je vis bientôt une $ pratensis dégorger de la nourriture à une Ç sanguinea. Les cadavres des combats du premier jour avaient été abandonnés dans le sac et dans le petit appareil que j’enlevai tous deux; je fus même étonné d’en trouver moins que je ne l’eusse cru. On distinguait les cocons des sanguinea de ceux des pratensis à leur couleur plus foncée, et je voyais les $ de chaque espèce s’occuper aussi bien des cocons de l’autre que des leurs. J’adaptai à l’appareil une mangeoire en toile métallique avec du miel. Cependant au milieu de cette tranquillité succédant au tumulte, je vis bientôt recommencer quelques tiraillements entre pratensis et sanguinea, mais sans acharnement, sans pattes coupées. Le lendemain, 3 juin, l’accord était de nouveau parfait et ne fut dès lors plus troublé un instant. Ces fourmis adultes, d’espèces fort différentes s’étaient complètement unies et ne formaient plus qu’une fourmilière. Le 7 juin je portai l’appareil sur le gazon et je l’ouvris, l’ayant placé près d’un petit nid de F. rufibarbis. Il faisait froid, et mes fourmis ne firent qu’une attaque fort molle, dirigée par les sanguinea, et que les pratensis ne suivaient qu’avec hésitation. Bientôt ces dernières découvrirent un trou de grillon et un petit nid de fourmis abandonné à trois décimètres du nid des rufibarbis ■ elles se mirent aussitôt à y déménager activement toute la fourmilière, et bientôt les sanguinea leur vinrent amicalement en aide. Rien n’était plus intéressant que de voir ces ennemies d’il y avait quelques jours se portant les unes les autres dans un nid commun. Je remarquai la gradation suivante quant au nombre des porteuses par rapport à celui des portées : 1°) Le plus souvent on voyait des pratensis

portant des sanguinea, puis 2°) des prcitensis portant d’autres pratensis, 3°) des sanguinea

portant d’autres sanguinea , et le plus rarement 4°) des sanguinea portant des pratensis.

Je ne vis qu’un ou deux de ces derniers couples. Il était aussi curieux de voir encore aux pattes de plusieurs de ces fourmis des têtes de celles de l’autre espèce qui y étaient restées accrochées depuis le combat du premier jour. Un épisode assez curieux est le suivant : un tas de cocons avait été formé provisoirement dans une touffe d’herbe, au bord de l’appareil, et des pratensis les déménageaient activement dans le nouveau nid. Une petite sanguinea, postée sur ces cocons était dans un état d’agitation incroyable. Elle cherchait à s’opposer à ce transport, se jetait à la tête de toutes les pratensis l’une après l’autre, leur arrachait les cocons qu’elles venaient de prendre pour les relâcher aussitôt et recommencer avec d’autres. Les pratensis se laissaient faire avec une patience admirable, et finissaient

toujours par emporter leurs cocons malgré la rage de cette petite bête. Je vis quelques

autres disputes analogues où une pratensis et une sanguinea se roulèrent un instant sur le terrain, mais pour se relâcher aussitôt sans avoir employé de venin. Une seule fois je vis une petite sanguinea s’accrocher à la patte d’une pratensis et y périr. On eût dit que la liberté redonnait une légère animosité aux nouvelles alliées. Mais cela ne dura que pendant le déménagement, et resta le fait de quelques individus isolés de chaque espèce; le soir même tout était fini, et les alliées se trouvaient ensemble dans le nouveau nid. Le déménagement n’avait duré qu’un jour. Un incident de nature fort différente mérite cependant d’être rapporté : un assez grand coléoptère (Hister quadrimaculatus L.) arriva tout-à-coup au milieu de mes fourmis et, sans se gêner, enfonça sa tête dans un gros cocon Ç pratensis. Les fourmis se jetèrent en vain sur lui avec fureur, le mordant, l’inondant de venin et cherchant à lui arracher sa proie. L 'Hister avait replié ses quatre pattes postérieures sous son ventre d’où il les sortait de temps eu temps pour pousser sa proie contre une touffe d’herbe, tandis que ses deux pattes antérieures, enfoncées avec sa tête dans la substance de la nymphe, s’y accrochaient en s’écartant, et opposaient un obstacle invincible à tous les efforts de plus de douze grosses fourmis. La carapace chitineuse de Y Hister était trop dure, lisse et arrondie pour que les fourmis pussent y accrocher leurs mandibules, et tous leurs efforts furent inutiles. J’aidai de diverses manières aux fourmis en remettant toujours Y Hister au milieu d’elles ; peine inutile, il sortit toujours vainqueur avec le cocon qui était aussi gros que lui à peu près.

Le 12 juin, les pratensis et sanguinea s’étaient bâti un petit dôme; elles n’avaient pas cherché à se séparer. Le 14 juin, je trouvai le nid des rufibarbis occupé par ma fourmilière mixte; j’avais manqué le moment de l’attaque; peut-être aussi les rufibarbis avaient-elles émigré d’elles-mêmes. Le 17 juin, la fourmilière était florissante, l’intelligence parfaite; le dôme, couvert surtout de pratensis, devenait rouge de sanguinea dès qu’un danger se moutrait. Du reste ces fourmis occupaient les deux nids, celui des rufibarbis qui s’étaient enfuies, et le premier où elles s’étaient établies. Je partis alors pour un voyage.

Le 31 juillet, je retrouvai mes fourmis toujours dans le même état. Je fis alors un essai nouveau. J’allai chercher une poignée de F. pratensis à la fourmilière d’où j’avais tiré deux mois auparavant à l’état adulte celles de ma peuplade mixte, et je les posai devant un des nids de cette dernière. J’observai avec grand soin ce qui se passa. Une lutte très vive s’engagea presque aussitôt entre les nouvelles arrivées et les sanguinea qui leur dérobèrenl leurs cocons; mais cette lutte n’avait rien de violent; le venin ne fut pas employé; les sanguinea se jetaient sur les pratensis , les roulaient par terre, puis les relâchaient aussitôt. Les pratensis avaient l’air de n’y rien comprendre ; elles se sentaient évidemment battues, mais elles ne s’enfuyaient pas. Ce qu’il y eut de singulier, ce fut la conduite des pratensis de la fourmilière mixte. Elles n’arrivèrent que peu à peu, et, évitant autant que possible leurs anciennes sœurs, sans les combattre, elles s’occupèrent presque uniquement à déménager les cocons dans le nid. Mais les nouvelles arrivées se montrèrent beaucoup plus violentes à leur égard ; en voici un exemple : une grosse pratensis du nid arrive vers le tas des nouvelles et veut prendre un cocon Ç ; aussitôt une petite $ des nouvelles lui saute à la tête et l’en empêche, la tire par une patte, puis par une antenne, puis cherche à séparer ses mandibules du cocon. La pratensis du nid se défend à peine, cherche à prendre le cocon par un autre bout, puis finit par céder à la persistance de l’autre et par s’en aller quoique sa taille beaucoup plus forte lui eût permis de l’emporter facilement si elle l’eût voulu. Mais bientôt les pratensis du nid s’enhardirent, se mêlèrent à celles du tas, et, comme il était impossible de les distinguer autrement qu’à des signes hostiles qui devenaient de plus en plus rares et faibles, je fus fort embarrassé. Je vis, il est vrai, plusieurs pratensis en entraîner d’autres bon gré mal gré dans le nid ; ici il était facile de deviner l’origine de chacune. Mais j’en vis aussi se rouler volontairement, en repliant pattes et antennes, à la mandibule d’autres pratensis qui les portaient également dans le nid. Dans ce dernier cas quelle était la portée? Une pratensis du nid égarée, ou une des nouvelles qui s’était décidée à reconnaître son ancienne sœur et à se laisser porter par elle? La suite des faits me fait pencher pour cette dernière opinion. En effet, je mis successivement cinq ou six poignées de pratensis de la fourmilière naturelle vers le même nid de ma fourmilière mixte, et chaque fois les mêmes faits se reproduisirent. Leurs combats étaient toujours beaucoup plus vifs avec les sanguinea qu’avec leurs anciennes sœurs, et cependant jamais le venin ne fut employé; je ne pus observer en tout qu’une $ sanguinea et deux ou trois petites £ pratensis qui furent tuées. D’un autre côté, un petit nombre seulement des nouvelles arrivées fuyaient éparses dans l’herbe et revenaient du reste souvent au tas, tandis que plusieurs étaient portées ou entraînées dans le nid par leurs sœurs comme par les sanguinea. Je ne pus démêler aucune tentative des pratensis du nid pour s’allier aux autres contre les sanguinea, fait qui aurait semblé bien naturel puisqu’elles n’étaient séparées des premières et alliées aux secondes que depuis deux mois; leurs bons rapports avec les sanguinea ne se troublèrent pas un instant. Mais le fait le plus curieux était la douceur relative des sanguinea vis-à-vis de ces nouvelles pratensis qu’elles n’avaient jamais connues. Ce fait va

bientôt s’éclaircir. Le lendemain la proportion des pratensis sur le nid avait sensiblement augmenté et dépassait notablement celle des sanguinea. Plus de doute; une bonne partie, au moins, des nouvelles venues avaient été admises dans le nid, mais sur quel pied ? là était la question. Voici alors ce que je vis en observant attentivement : toutes les pratensis se frappaient amicalement entre elles de leurs antennes, et la plupart faisaient de même avec les sanguinea ; mais des scènes particulières offraient un tout autre aspect. Ici était une grosse pratensis qui avait les deux antennes et une patte déjà coupées ; deux sanguinea étaient occupées à la torturer sans qu’elle fît la moindre résistance; elle cherchait seulement à s’échapper, mais la perte de ses antennes l’empêchait de trouver son chemin. Tandis que l’une des sanguinea cherchait à lui couper une cuisse, l’autre s’acharnait à son prothorax qu’elle voulait entamer ou séparer de la tête, mais elle ne pouvait y parvenir, la pratensis étant beaucoup plus grosse et plus dure qu’elle ; aucune des deux n’employait le venin ; c’était une exécution à froid. La pratensis eut même deux ou trois fois l’innocence de lécher les sanguinea. Ailleurs une autre £ pratensis était également tiraillée par deux sanguinea ; elle n’avait encore qu’une patte coupée, et essayait quelquefois de menacer un peu les autres de ses mandibules, mais elle aussi était d’une résignation incroyable. Pendant que les sanguinea la mordaient, elle les frappait continuellement de ses antennes, et les léchait même amicalement avec sa langue. Mais tout-à-coup elle parvint à s’échapper par un mouvement brusque, et, au lieu de s’enfuir loin du nid, elle se précipita, en courant de toutes ses forces et en bousculant les ouvrières diverses rassemblées sur le dôme, vers la plus grande avenue du nid où elle s’enfila sans que les sanguinea eussent pu la reprendre. Un instant après je vis une sanguinea sortir de cette même avenue en entraînant hors du nid une petite pratensis-, une seconde sanguinea vint se joindre à elle; mais ici la pratensis se défendit assez vivement pour donner beaucoup d’embarras aux deux sanguinea qui n’employèrent cependant pas de venin. Je délivrai la pratensis qui fit exactement comme la précédente, s’enfuit à toute vitesse dans le nid. Je vis encore plusieurs pratensis tirées ainsi hors du nid par des sanguinea qui les tiraillèrent ensuite sur le dôme et leur coupèrent des membres. Une de ces pratensis qu’une sanguinea avait prise par une mandibule eut l’esprit de s’accrocher à une de celles de la sanguinea et de se rouler sur elle-même en se laissant porter. La sanguinea essaya de la dérouler en la frottant contre le terrain, mais en vain; la pratensis ne lâchait pas prise et ne bougeait pas. D’autres sanguinea essayèrent de la mordre, mais son immobilité parut les déconcerter; la porteuse involontaire, fatiguée, lâcha prise, et la pratensis s’enfuit au plus vite dans le nid. Je vis enfin une sanguinea sortir du nid le cadavre d’une pratensis toute jeune et molle encore qu’elle alla déposer à quelques centimètx-es de là. Ces tiraillements continuèrent pendant plusieurs jours, toujours actifs de la part des sanguinea et passifs de la part des pratensis. Le 6 août ils avaient cessé, mais quelques cadavres de pratensis, et une ou deux de ces fourmis mutilées encore vivantes se trouvaient autour du nid. Le dôme, vu l’augmentation des pratensis, avait pris le cachet de l’architecture de cette espèce

et était couvert de poutres qui servaient à ouvrir et à fermer les portes. Dès lors je ne remarquai plus de querelles, et ma fourmilière mixte existe encore au moment où j’écris (22 septembre 1871).

Cette longue expérience donne mainte preuve de l’intelligence des fourmis et de différences individuelles prononcées cliez elles (de caractère si l’on veut).

7. Le 29 mai 1871 je mis dans un bocal avec de la terre et du papier à filtrer 10 $ de P. rufescens avec 15 $ de F. fusca d’une fourmilière non mixte. Dans le premier moment d’effervescence, un P. rufescens saisit la tête d’une P. fusca , et lui transperça le cerveau d’un seul coup; la F. fusca resta immobile, son corps n’étant plus mu que par les centres nerveux réflexes. Mais dès lors il n’y eut plus de violences. Les fusca évitaient les rufescens, .tandis que ces derniers les recherchaient au contraire plutôt. Le lendemain, 30 mai, il y avait une alliance évidente. Tous les rufescens et tontes les fusca ne formaient qu’un seul tas et se léchaient les uns les autres. Je les conservai jusqu’au 2 juin et leur donnai alors la liberté ; l’intimité n’avait jamais été troublée.

8. Depuis assez longtemps j’avais dans un bocal des C. ligniperdus établis dans un morceau de bois qu’ils avaient sculpté. Ayant trouvé le 12 juin 1871 une fourmilière de C. pubescens , je mis un certain nombre d’ouvrières de cette espèce dans le bocal. Une mêlée violente s’en suivit aussitôt; mais ce fut un combat à la mode des Camponotus qui n’est pas celle des autres fourmis. Ils cherchent avant tout à intimider leur ennemi en exécutant un violent mouvement en avant de tout le corps, sans changer leurs jambes de place. Tout en exécutant ce mouvement, ils ont les antennes rabattues en arrière et

Iles mandibules ouvertes. Ils s’élèvent de plus aussi haut que possible sur leurs pattes de devant pour éviter d’être pris sur le dos. S’ils arrivent au contraire à saisir leur ennemi sur le dos ou quelque part à la racine des pattes, ou encore par les deux antennes à la fois, ils serrent leurs deux mandibules peu dentées avec une force prodigieuse, et ne tardent ordinairement pas, après quelques efforts, à couper ou à briser la partie mordue ; il est rare que l’ennemi résiste à cette atteinte, d’autant plus qu’en même temps le Camponotus recourbe son abdomen et inonde de venin la plaie qu’il vient de faire. Si les deux champions s’attrapent par les mandibules ou par une patte, ils se lâchent le plus souvent aussitôt et recommencent; dans le premier cas cependant ils s’inondent quelquefois réciproquement de venin. Ces combats sont surtout le fait des grosses £ ; les petites, très délicates et très craintives, essaient bien quelquefois d’imiter les grosses, mais ne réussissent alors guère qu’à s’accrocher à une patte de l’ennemi et à y périr. Toutes ces scènes se passaient dans mon bocal, mais les ligniperdus ayant pour eux le nombre et, semblait-il, la force, les pubescens eurent de la peine à se maintenir. Cependant ces derniers montraient un calme et une adresse remarquables dans le combat, et ils étaient plus robustes que les ligniperdus. Aussi m’aperçus-je bientôt qu’ils en tuaient beaucoup. Je vis par exemple un gros pubescens saisir un gros ligniperdus par le cou et faire des efforts inouïs pour le décapiter. Le ligniperdus se sentant pris ne bougeait pas. Tout-à-

coup il fut saisi de violentes convulsions, et sa tête alla rouler à quelques centimètres de son corps. Peu à peu cependant les pubescens s’organisaient et les ligniperdus faiblissaient, mais des têtes, des pattes, des abdomens coupés, et de nombreux cadavres encore entiers jonchaient le fond du bocal. Sur ces entrefaites la nuit vint. Le lendemain matin, les pubescens avaient conquis une portion des galeries sculptées dans le bois et s’y étaient établis. Au moment où j’ouvris le bocal pour mieux voir, la secousse provoqua une collision nouvelle, et les ligniperdus (qui probablement se sentaient déjà vaincus depuis un certain temps) furent tout-à-coup saisis d’une panique générale. Prenant leurs larves et leurs cocons, ils se mirent tous à grimper en une bande serrée contre le verre, cherchant vainement à s’échapper. Ils retombaient tous les uns après les autres au fond du bocal. Les imbescens ne perdirent pas leur temps, et s’établirent aussitôt avec leurs larves daus tout le morceau de bois; une grosse $ se mit en sentinelle à chaque ouverture. Pendant ce temps d’autres se jetaient au milieu des ligniperdus , mordant à droite et à gauche sans se gêner, car la terreur de ces derniers était telle qu’ils ne se défendaient plus. Une petite pubescens se distinguait par son audace et se jetait sur les plus gros ligniperdus les uns après les autres. Plusieurs ligniperdus furent encore tués. Un gros pubescens ayant saisi un ennemi plus gros que lui par le cou, celui-ci fut bien pris de convulsions, mais sa tête ne tomba pas. Le pubescens lâcha cependant prise. Le ligniperdus resta d’abord comme pétrifié, mais peu à peu il se remit légèrement, la tête recommença petit à petit à entrer en relation avec le corps; il marcha, ouvrit les mandibules, et reconnut ses ennemis d’avec ses amis, quoique sa lésion eût produit sur lui l’effet si commun de la marche en cercle. Mais tandis que ses compagnons étaient tous en fuite et dans une terreur folle, il n’eut pas l’air de le comprendre ou de s’en apercevoir, et se mit à mordre tous les pubescens qui s’approchaient de lui; il saisit même presque l’un d’eux sur le cou; l’adresse ne lui faisait point défaut. Cependant, deux pubescens l’ayant pris l’un par une patte, l’aiitre par une mandibule, et tirant en sens inverse, cela acheva de séparer ses commissures nerveuses et il fut perdu. La panique des ligniperdus dura un quart d’heure après lequel ils se calmèrent et se blottirent ensemble dans un coin, leur nid étant pris. Dès lors, chaque fois que je rouvris le bocal, ce fut le signal d’une nouvelle tentative de fuite générale. Dès lors aussi, il y eut une sorte de trêve, et l’on se contenta de se menacer de part et d’autre. Le soir du même jour, je mis dans le bocal une dizaine de grosses Ç ligniperdus d’une autre fourmilière que les précédentes, et un peu plus foncées, lesquelles pouvaient changer entièrement la face des choses. Mais à peine furent-elles dans le bocal que les pubescens et les anciens ligniperdus tombèrent sur elles d’un commun accord. Les nouvelles arrivées se défendirent vaillamment et tuèrent plusieurs $ des deux autres partis; les anciens ligniperdus firent alors une nouvelle tentative de fuite, et les pubescens restèrent les maîtres. Or le lendemain matin je ne fus pas médiocrement étonné de trouver tous les pubescens mis en pièces, jusqu’au dernier, et les nouveaux ligniperdus complètement alliés aux anciens avec lesquels ils occupaient

le nid (je reconnus facilement cette alliance à la taille et à la couleur des fourmis restantes qui étaient toutes amies); mais leur nombre avait diminué de moitié. Je les conservai ainsi jusqu’au 17 juin, et leur rendis alors la liberté.

9. On sait que les Solenopsis fugax vivent le plus souvent en nids doubles avec d’autres fourmis qui sont leurs ennemies (Bulletin de la société suisse d’entomol. Vol. III n° 3). On sait de plus que leurs Ç et leurs <f ne quittent le nid pour s’accoupler qu’en septembre ou même en octobre, par des jours chauds et humides, alors que les autres fourmis sont pour la plupart cachées dans leurs souterrains. Le 1er octobre 1872, par un temps humide (commencement de pluie), je vis à Lausanne, dans un pré, sur un dôme de terre déjà aplati, un combat violent entre des T. cœspitum $ et des S. fugax Ç>. Ces derniers, en nombre supérieur, me paraissaient l’emporter, et en même temps je voyais sortir du nid un certain nombre de leurs Ç ailées et de leurs dans le but évident de prendre leur essor, ou tout au moins de s’y préparer. Ici donc le départ des Ç et des cf avait suffi pour allumer une petite guerre. La démolition du dôme me montra que j’avais bien affaire à un nid double de Tetramorium et de Solenopsis.

10. Les fourmis de genres très différents, et surtout de taille ou de mœurs très différentes présentent une variété infinie dans leur manière d’agir les unes envers les autres. Je ne puis entreprendre ici de détailler toutes ces nuances. On verra du reste des faits qui s’y rapportent dans d’autres expériences (XI, XVIII, XXIII). Les espèces très pacifiques (Myrmecina) et celles qui vivent en fourmilières très petites (Leptotkorax, Stenamma) ne combattent pour ainsi dire jamais; elles se contentent de fuir et de rendre leurs nids inaccessibles en les faisant petits, étroits et cachés. Celles qui sont très agiles (Tapinoma, F. rufibarbis) ou très coriaces (M. scabrinodis) vont souvent commettre des vols jusque sur les dômes, et même parfois jusque dans les nids des autres espèces (XI, XXI, XXIV).

Scission d'une colonie en deux fourmilières. Jusqu’à quel point les fourmis séparées

longtemps se reconnaissent ensuite.

1. Une fourmilière pratensis avait son nid (A) depuis 'longtemps au bord d’un jardin potager. Elle avait plusieurs chemins très fréquentés. L’un d’eux entre autres traversait la route, puis entrait dans un pré, passait le long d’un étang et allait se terminer de l’autre côté, vers un massif d’arbres. Il était fort long et peu commode. En 1865, au printemps, le^ fourmis commencèrent à fonder un second nid (B) à l’extrémité de ce chemin, vers le massif d’arbres. Ce nid grandit très vite, et une forte partie de la population de l’autre s’y porta ; le chemin devint de plus en plus fréquenté. Presque en même temps, la même fourmilière fondait un troisième nid (C) au bout d’un autre chemin. Mais les habitants du second nid ne tardèrent pas, à ce qu’il paraît, à lui trouver des inconvénients, seulement, au lieu de retourner à leur ancienne demeure, ils commencèrent

une nouvelle émigration qui continuait exactement la direction de la première. Ils fondèrent un nouveau nid D dans le gazon, à une grande distance du nid B, et par conséquent à une distance à peu près double du nid A. Cette émigration alla assez vite, et bientôt le nid B fut complètement abandonné. Les relations continuèrent tout l’été entre les nids A et D, malgré la grande distance qui les séparait, mais eu automne le froid les interrompit. Le printemps suivant (1866), les habitants du nid D ayant trouvé divers massifs d’arbres à leur portée ne retournèrent plus qu’à une courte distance dans la direction de l’ancien nid B. Les habitants du nid A, de leur part, n’arrivèrent plus jusqu’au nid B, leurs intérêts s’étant portés d’un autre côté, vers leur colonie C. Ainsi P et A se séparèrent complètement. Les £> de D émigrèrent encore plus loin et allèrept fonder vers un massif un nid qu’elles conservèrent dès lors longtemps; leur fourmilière prospéra et devint très grande. La colonie A C existe encore telle quelle aujourd’hui et a aussi beaucoup prospéré. Le 8 août 1869, je pris une poignée de fourmis dans le nid A et je les portai vers la fourmilière D. Un combat s’engagea aussitôt, d’abord peu vif, puis bientôt le venin s’en mêla et les A vaincues durent s’enfuir. Voilà donc maintenant deux fourmilières distinctes, dont l’origine unique et la scission en deux par colonisation est indubitablement prouvée. Or c’est un des deux modes de fondation de nouvelles fourmilières admis par Ebrard, mais sans preuve positive (1. c. p. 39). Il se contente de parler des colonies, sans citer de cas où les relations aient été brisées entre les habitants d’un nid et ceux des autres.

2. Le nid des D avait pris des proportions telles qu’on résolut de le détruire en mon absence, vu qu’il était gênant sur 1a. terrasse où il se trouvait, et à cet effet on en enleva une grande partie qu’on transporta pendant les premiers jours d’avril 1871 à une distance respectable. Je dus ensuite admettre le fait accompli, et j’enlevai même encore une partie des Ç> du nid D pour renforcer celles qu’on avait emportées, lesquelles ne tardèrent pas à fonder un nid. Un mois plus tard, je pris une poignée d’ouvrières du nid D, et je les plaçai sur un chemin qu’avaient déjà fondé leurs anciennes compagnes. Il s’en suivit une explication très vive: les $ que j’avais apportées et celles du chemin sautaient quatre ou cinq fois de suite l’une contre l’autre en ouvrant les pinces, puis se frappaient longtemps de leurs antennes. Je ne vis aucun tiraillement ni aucun combat, mais une certaine défiance mutuelle qui ne dura du reste qu’un moment, car peu à peu elles se mêlèrent complètement, et les £>, arrivant en masse de leur chemin, transportèrent les nouvelles arrivées dans leur nid le plus paisiblement du monde, après leur avoir aidé à déblayer leur tas *) où se trouvaient ensevelis quelques cocons et quelques ouvrières. Une autre expérience m’offrit un spectacle plus curieux : je pris une $ du nid 1), et je la mis sur le dôme

*) Chaque fois qu’on transporte des fourmis dans un sac, on prend avec elles des débris de leur nid qui forment un tas à l’endroit où on les dépose.

même de ses compagnes d’il y avait un mois. Elle fut instantanément environnée par plus de cinquante fourmis qui se mirent à la palper de leurs antennes toutes à la fois, ou à peu près, avec une attention et un soin tels que la nouvelle venue serrée de tous les côtés ne savait où se tourner. Elle se mit alors à donner d’un air fort inquiet des secousses vives et répétées de tout son corps (ses mandibules étant entr’ouvertes) à celles qui l’entouraient immédiatement. Celles-ci la quittaient alors, paraissant satisfaites ; mais celles qui étaient derrière arrivaient à leur tour, et les forces de cette pauvre Ç ne suffisaient que tout juste à répondre à cette foule qui l’obsédait et augmentait toujours. Tout-à-coup une autre fourmi lui offrit sa mandibule que notre ouvrière saisit aussitôt avec empressement, et autour de laquelle elle se pelotonna. Mais ses tribulations n’étaient pas finies. Une foule de $, bousculant la porteuse, l’empêchaient d’avancer et palpaient son fardeau toujours avec la même attention. L’une d’elles se mit à palper incisivement une patte de la portée, la saisit tout-à-coup avec ses mandibules et se mit à la tirer dans le sens inverse de celui où marchait la porteuse. Cet exemple malveillant ne fut heureusement suivi par aucune des autres, et cette fourmi méfiante, se sentant isolée, lâcha bientôt prise. La porteuse arriva alors près d’une ouverture par laquelle elle se hâta d’emporter l’autre dans l’intérieur du nid.

Ces faits montrent que des fourmis séparées depuis un certain temps se reconnaissent, comme Huber l’a déjà montré (1. c. p. 150). Mais les gestes qu’il prit pour des caresses extraordinairement amicales, venant du bonheur de se retrouver, ne sont certainement pas autre chose que des signes de doute et de méfiance, lesquels se dissipent du reste bientôt, surtout quand les $ retrouvées sont nombreuses. Cette reconnaissance a une limite ; l’avant-dernière expérience (VIL 1.) le prouve de la manière la plus évidente. Huber a vu des fourmis se reconnaître après quatre mois de séparation. J’en ai vu exactement autant (IX, 1). Avec ces données, je crois qu’on ne risque pas de se tromper en admettant que les fourmis d’une même fourmilière, séparées les unes des autres, puis remises ensemble dans le courant d’un même été, peut-être d’une même année, se reconnaîtront et s’uniront, mais que si la séparation a été plus longue, elles se battront. La chose est du reste d’autant plus raisonnable et probable que la vie d’une fourmi ne devant que rarement dépasser un an, les Ç qu’on remettrait en présence au bout de ce temps ne seraient plus du tout les mêmes (comparer avec l’expérience IV).

YIII

P ’olyergus rufescens. Expéditions et observations diverses.

Ce sujet est si connu, rapporté dans tant d’ouvrages, qu’il semble inutile d’y revenir ici. Cependant tout ce qui a été écrit sur cette fourmi n’est guère qu’une répétition des observations d’Huber, si j’en excepte les relations d’Ebrard, une courte notice de v. Hagens qui n’apprend presque rien de nouveau, une expédition racontée sans détails par Mayr

(Ungarris Ameisen), et une sortie très drôle, mais dénuée de tout fondement, faite par le comte d’Esterno ( Revue et mag. zool. 1868 p. 435) qui s’imagine réfuter toutes les observations d’Huber. Or Ebrard contredit Huber en quelques endroits, et ce dernier n’a pas décrit toutes les singulières variations qui se montrent dans les expéditions du P rufescens. Quelques points encore négligés doivent aussi être relevés. Les expéditions de cette fourmi sont si curieuses, si variées, et présentent tant d’anomalies, que je crois intéressant d’en décrire un bon nombre.

1. Deux erreurs circulent dans la plupart des ouvrages allemands, à savoir que les nids de cette espèce n’ont qu’une ouverture, et que l’ouvrière et la femelle sont pourvues d’un aiguillon. Je les ai déjà réfutées ailleurs (Biillet. de la soc. suisse cVentom. Vol. III. n°,.5 et 6).

2. Huber aussi croit que leur aiguillon et leur impétuosité donnent seuls la victoire à ces fourmis. Il y a beaucoup de vrai pour la seconde de ces qualités, mais ce que je ne puis comprendre c’est qu’il n’ait pas remarqué, ni Ebrard non plus, l’usage presque exclusif qu’elles font de leurs mandibules pointues pour poignarder le cerveau de leurs ennemies et leur faire lâcher prise, ainsi que la terreur qu’inspire à ces dernières la simple menace de cet acte. Ce fait (voy. plus haut dans les généralités sur les combats des fourmis) est si constant, qu’il ne peut échapper à quiconque observe p. ex. une expédition de P. rufescens contre des F. rufibarbis. De plus il est impossible aux P. rufescens de couper un membre à un ennemi, vu la conformation de leurs mandibules, et les cas rapportés par Ebrard (1. c. p. 17) de têtes de F. rufibarbis attachées aux pattes de P. rufescens sont inadmissibles; je n’ai jamais rien vu de pareil; un P. rufescens ne peut pas couper la tête au cadavre d’un ennemi. Par la même raison le P. rufescens ne s’attache jamais à la patte d’un ennemi, à moins que ce dernier ne soit beaucoup plus gros que lui (C. pubescens), mais il l’attaque toujours par le corps. Enfin cette espèce se distingue de toutes les autres par un courage individuel aveugle qui la porte aux actes d’audace les plus inouïs. Une seule Ç de P. rufescens mise au milieu d’une fourmilière ennemie ne cherche point à s’enfuir comme le fait toute autre fourmi, mais, sautant à droite et à gauche, elle transperce à elle seule la tête de dix ou quinze adversaires, jusqu’à ce que, saisie elle-même par le thorax, elle finisse par succomber. Chose curieuse, une armée de ces mêmes fourmis marchant en rangs serrés montre un courage de toute autre nature, beaucoup plus raisonné, et sait fort bien se retirer, se détourner, lorsqu’un danger la menace; une £>, lorsqu’elle fait partie d’une pareille armée, s’écarte le moins possible des autres, et s’enfuit dès qu’elle se trouve entourée de trop d’ennemis. J’ai fait plus de mille fois ces remarques dont une seule expédition bien observée fournit déjà une quantité.

3. Les haltes durant une expédition sont considérées par Huber comme servant à attendre la queue de l’armée, et par Ebrard comme des arrêts au dessus de fourmilières fusca si cachées que les P. rufescens ne peuvent découvrir l’entrée de leur nid. Or ces deux cas se présentent, le premier plus souvent que le second, et nous avons en outre

une troisième sorte de haltes que je regarde comme la plus fréquente, et qui vient d’une hésitation dans le chemin à suivre. Cette hésitation peut provenir soit de ce qu’une partie des amazones voudraient aller dans une direction et les autres dans une autre (de ce que les unes ont en vue une certaine fourmilière et les autres une autre; parfois même cela provoque une séparation de l’armée en deux), soit de ce que les lieux où elles arrivent leur deviennent inconnus. J’ai même vu plusieurs fois des P. rufescens s’égarer complètement, ce qu’Huber n’a vu qu’une fois. Les observations suivantes gagneront, du reste, beaucoup en intérêt si on les compare à celles d’Huber et d’Ebrard dont elles confirment la plus grande partie.

4. Heure du départ. Organisation de l’armée. Comme le dit Huber, c’est presque toujours entre 2 et 5 heures de l’après-midi que les P. rufescens partent de leur nid. Von Hagens en vit partir à 6 heures; j’ai observé deux départs à une heure et demie; ce sont les deux cas extrêmes, à ma connaissance ; on n’a jamais observé d’expéditions le matin. Ebrard dit que dans les premières expéditions (mois de juin) ils partent très tard, et que dès lors ils partent tous les jours un peu plus tôt. Je n’ai jamais rien vu de semblable. J’ai vu le même jour les amazones (nom donné par Huber à cette espèce, et que nous emploierons aussi) de deux fourmilières différentes partir les unes à deux heures et un quart, les autres à quatre heures et un quart. Par contre j’ai remarqué que les amazones de la même fourmilière partent souvent pendant quelques jours de suite toujours à la même heure. L’heure du départ dépend dans la règle de la température; plus il fait chaud, plus les amazones partent tard, et vice-versa. Les amazones de la même fourmilière partirent la même année, le 1 VII à S1^ heures, le 23 VII à 5 heures, le 10

IVIII à 3 heures, le 12 VIII à 1 1/2 heure, le 14 VIII à 43/4 heures etc. Les départs du 10 et surtout du 12 VIII correspondirent à un fort et subit abaissement de la température; celui du 14 VIII à un fort retour de chaleur. Suivant les fourmilières, les expéditions commencent du milieu de juin au commencement de juillet (peut-être plus tôt dans les lieux très chauds), et finissent du milieu d’août au commencement de septembre. Les P. rufescens se promènent à l’ordinaire assez longtemps sur leur dôme avant de partir. Tout-à-coup quelques-uns rentrent précipitamment dans le nid, et des flots d’ouvrières de cette espèce en ressortent, se frappant de leur front les unes les autres, puis partent dans une direction, en armée plus ou moins longue et plus ou moins large, mais toujours compacte. Leurs esclaves n’y font presque pas attention. Les observations d’Huber sur la marche de ces armées sont très justes. Une tête formée de quelques fourmis avance en se renouvelant continuellement, les premières retournant en arrière jusqu’à la queue de

i l’armée à laquelle elles donnent la direction en frappant de leur front toutes les fourmis qu’elles rencontrent. Il n’y a aucun chef. Il y aurait trop de généralités à dire encore, et je renvoie aux cas particuliers. Huber dit que ces fourmis ne sortent que lorsque la température de l’air est au moins de 16 degrés Réaumur (20 centigrades); je n’ai jamais fait d’observations thermométriques, mais je ne doute pas que cela ne soit vrai, à l’ordinaire du moins. 37

5. Dénombrement de V armée. Sa vitesse. ■ Aucune donnée exacte n’existe à ce sujet. Cependant il n’est pas difficile de compter une armée d’amazones à son retour, alors que les fourmis sont plus espacées. Je comptai ainsi une armée des plus petites qui se trouva exactement de 375 $ (comptées sur le gravier où elles passaient). Une autre, plus grande, mais encore assez faible, se composait d’environ 560 fourmis. L’armée de cette dernière fourmilière, repartie le lendemain par une journée plus chaude, comptait de 1200 à 1400 fourmis; je ne pus la dénombrer plus exactement, mais cela suffit pour prouver que les amazones d’une fourmilière sont loin de partir toujours toutes ensemble le même jour. Je puis même affirmer qu’elles ne partent jamais toutes à la fois ; on en trouve toujours un certain nombre dans le nid pendant l’absence de l’armée. J’ai compté encore plusieurs armées d’amazones d’une façon plus ou moins exacte; j’en ai trouvé de 830, 900, 1095, 1200 fourmis. Ce dénombrement ne peut se faire qu’au retour de l’armée, et encore fautil qu’elle soit très espacée, si elle est considérable, pour qu’il soit possible. A cet elfet, il suffit de fermer les ouvertures du nid envahi avec de petites pierres, lorsque l’armée y est entrée; on peut arriver ainsi à ne laisser sortir les amazones presque qu’une à une. On fait alors une trace sur le terrain, à un endroit découvert où l’armée doit passer, et on compte les $ à mesure qu’elles dépassent cette trace. 11 n’y a pas longtemps que j’ai fait de ces dénombrements, mais les données que j’en ai obtenues jointes au souvenir que j’ai de la grandeur des nombreuses armées d’amazones que j’ai vues me permettent de dire que le chiffre d’un de ces corps d’expédition peut varier de moins de 100 fourmis à plus de 2000. Ces chiffres sont fort petits relativement à la grandeur de la plupart des fourmilières, mais les auxiliaires forment peut-être les sept huitièmes de la peuplade.

Vitesse de V armée en marche. Elle est très remarquable. Elle varie: 1°) Suivant la température; la chaleur l’augmente, le froid la diminue. 2°) Suivant le terrain. Plus le terrain est uni, plus les amazones courent vite; c’est dans le gazon que leur marche est le plus gênée, les tiges et les feuilles enchevêtrées formant autant d’obstacles que chaque fourmi doit contourner ou franchir. La vitesse est surtout grande à la descente, plus petite sur un terrain plat, encore plus à la montée. 3°) Suivant que les fourmis sont chargées ou non. L’armée au retour, lorsqu’elle est chargée de nymphes, marche environ d’un tiers plus lentement qu’à l’allée. 4°) Suivant les fourmilières, suivant la disposition des <5, bref suivant des circonstances qui échappent souvent à l’observation. Dans l’expérience IX nous verrons une armée marcher lentement en phalange serrée parce qu’elle va attaquer un ennemi redoutable.

De plus la vitesse moyenne calculée sur la durée de toute une expédition dépend du temps employé au pillage de la fourmilière ennemie, et surtout du plus ou moins grand nombre d’arrêts (ceux-ci sont souvent, comme nous le verrons, à peine marqués, et l’hésitation se manifeste seulement par un ralentissement de la marche).

Cela dit, voici quelques chiffres :

1°) Une armée qui alla piller une fourmilière fusca située à 20 mètres de chez elle, en passant moitié sur du gravier, moitié sur du gazon, employa 35 minutes pour toute son expédition, soit pour parcourir 40 mètres (les arrêts et le pillage compris). Donc un mètre fut parcouru, moyenne totale, en 52 */2 secondes dans cette expédition. 2°) Une armée alla piller une fourmilière située à 30 mètres de chez elle et employa une heure pour toute l’expédition. Ici la vitesse moyenne totale est d’un mètre par minute. 3°) Une armée était en marche dans un gazon serré; je mesurai sept fois de suite sa vitesse, autant que possible dans les moments où la marche était en ligne droite et sans arrêts appréciables. Un mètre fut parcouru en 48, 37, 48, 37, 37, 45, 42 secondes; donc en moyenne en 42 secondes. Une autre fois la même armée en marche dans le même gazon commença une expédition par le soleil, mais, un orage menaçant, le ciel s’assombrit rapidement et la vitesse de l’armée diminua à vue d’œil; il lui fallut d’abord 48 secondes, puis 53, puis 64 pour parcourir un mètre. Les amazones d’une expédition décrite plus loin arrivèrent à parcourir dans le gazon un mètre en 33 x/3 secondes. 4°) Une armée à son allée, marchant sur le gravier, parcourut un mètre eu 26^2 secondes. 5o) Une armée à son retour, chargée de cocons, et marchant dans le gazon, parcourut un mètre une fois en 58 et une fois en 59 secondes.

On peut donc admettre qu’une armée marchant à toute vitesse sur un terrain découvert (une route p. ex.) arrive à parcourir un mètre en 25 secondes, soit 4 centimètres par seconde. C’est une vitesse énorme si l’on pense qu’on a affaire à des insectes de 5,5 à 7,2 millimètres de longueur *), et que ce n’est point la vitesse de chacun d’eux (qui doit être encore plus grande), mais celle de leur horde dans son ensemble, horde composée souvent de 1000 à 2000 individus. La vitesse moyenne de toute l’expédition, arrêts et pillage compris, peut être considérée, sans qu’on risque de s’écarter souvent beaucoup de 1a, vérité, comme étant d’un mètre par minute. Ceci permet de calculer avec facilité la durée probable d’une expédition, quand on sait la distance du nid sur lequel elle est dirigée.

6. Un jour, à 4 heures de l’après-midi, l’armée d’une fourmilière amazone-fusca (soit à esclaves fusca) située sur un pré en pente rapide part en descendant cette pente et arrive bientôt au coin d’une vigne dont elle suit le bord. Elle s’arrête une première fois; les fourmis se rassemblent et se répandent de tout côté ; puis elles repartent dans la même direction. Arrivées au bout de la vigne, à quarante pas de leur nid, elles s’arrêtent de

*) Si nous supposons la vitesse exactement proportionnelle à la taille, si nous admettons 6, 5",n’comme taille moyenne du P. rufescens, et si nous prenons un homme de 1, 60 mètre de hauteur (l’homme mesuré des pieds à la tête est plutôt plus massif que le P. rufescens mesuré de la bouche au bout de l’abdomen), cet homme devrait faire plus de 35 kilomètres à l’heure pour marcher aussi vite en proportion qu'une armée d’amazones lancée à toute vitesse. 11 lui faudrait pour cela courir aussi vite que le chemin-de-fer.

nouveau et s’éparpillent. Cette fois l’arrêt dure longtemps. A chaque instant l’on voit un mouvement se produire dans le centre de l’armée, et un peloton partir dans une direction, puis un autre dans une autre; mais au bout d’un instant les fourmis de ces pelotons s’écartent, cherchent à droite et à gauche, puis reviennent au centre en décrivant des courbes. Cet arrêt dure un quart d’heure au bout duquel l’armée entière s’ébranle pour reprendre le chemin de son nid, sans avoir rien trouvé. Notons ici en passant le fait que les amazones suivent presque toujours à leur retour exactement le chemin qu’elles ont pris pour aller, même lorsqu’elles ont fait un grand détour et qu’elles pourraient semble-t-il revenir en ligne droite. Elles ne font d’exceptions à cette règle que pour les lieux situés près de chez elles et qu’elles connaissent à fond. Tel est du moins le résultat de mes observations. Revenons à notre expédition. Pendant le retour de l’armée, je pose 7 ou 8 cocons de F. rufîbarbis sur son passage. Deux amazones, des premières, en prennent chacune un ; les autres passent dessus sans y faire attention ou du moins sans les prendre. L’armée entière revenue à son nid passe sur le dôme sans s’y arrêter un instant, à mon grand étonnement, et se dirige en sens inverse de la première fois, en remontant le pré. Les deux chargées de cocons rentrent seules dans le nid. L’armée avance péniblement, car la pente est très raide; une fatigue marquée devient sensible lorsqu’elle est arrivée à 70 pas de son nid. Elle ne s’est arrêtée que deux ou trois fois en tout, et pendant peu de temps, continuant toujours en ligne presque droite. Sa marche devient alors très lente. Cependant en cherchant je vois un beau nid de F. fasca situé droit devant elle, à quelques pas ; je ne doute pas qu’elle ne l’attaque. Mais l’armée étant arrivée à trois pas de ce nid, soit à 80 pas du sien, il se passe un singulier phénomène : sans que la moindre hésitation dans la direction à suivre se fasse remarquer, sans qu’une seule ouvrière s’écarte des autres, je vois le nombre de celles qui retournent en arrière pour donner aux autres la direction prendre une proportion de plus en plus forte, si bien qu’au bout d’un instant la tête cesse d’avancer, et que, toutes les ouvrières faisant peu à peu volteface, l’armée entière se remet lentement en marche pour son nid, de nouveau à vide. Elle n’y arrive qu’à 7 heures du soir, donnant les signes les plus visibles d’une grande fatigue (les <5 se traînent maladroitement), après avoir parcouru en trois heures un espace long de 240 de mes pas, ce qui fait approximativement un mètre par minute en moyenne. Et tout cela en manquant deux fois de suite son but, la première pour s’être trompée de chemin, la seconde probablement par fatigue (l’heure tardive y était certainement aussi poure baucoup).

7. L’armée d’une autre fourmilière mixte amctzone-fusca partit un soir à 5 heures. Arrivée à (30 pas de son nid, elle entra dans l’ombre d’un noyer, et dut traverser un sentier, puis une petite coulisse au fond de laquelle coulait un filet d’eau. Pour passer cette coulisse, les amazones furent forcées de grimper sur les brins d’herbe qui s’entrecroisaient au dessus de l’eau, ce qui leur donna beaucoup de peine, car elles employèrent un quart d’heure à ce seul trajet. Arrivée de l’autre côté, l’armée se remit en marche, par-

courut encore l’espace de deux ou trois pas, puis fit brusquement volte-face, sans avoir cherché ni hésité un seul instant (exactement comme celle du cas précédent la seconde fois), et revint sur ses pas. Or ici de nouveau elle ne se trouvait plus qu’à un mètre d’une fourmilière de F. jusca lorsque le découragement la prit. J’enlevai alors promptement une partie du nid des F. fnsea avec des cocons et des fourmis, et je mis le tout à côté des amazones. Celles-ci s’en aperçurent aussitôt, se jetèrent sur le tas que je venais de déposer et pillèrent tous les cocons; les fnsea bousculées n’eurent pas l’idée de se défendre. Près d’un tiers de l’armée put se charger, et le reste revint à vide. Mais le passage de la coulisse donna beaucoup de peine aux fourmis qui portaient des cocons, et plusieurs d’entre elles étant tombées dans l’eau durent y abandonner leur fardeau pour sauver leur vie. Elles arrivèrent ensuite sans encombre chez elles.

8. Un jour, à 3 3/4 heures, des amazones- fnsea se mirent en marche, et, arrivées à 15 pas de leur nid, elles se trouvèrent au bord d’un champ de blé. Là, la tête de l’armée s’arrêta; la queue l’ayant rejointe, les fourmis se mirent à se ci’oiser dans tous les sens eu se parlant avec leurs antennes, puis elles s’éparpillèrent dans toutes les directions. Bientôt elles se réunirent de nouveau et s’engagèrent non sans hésiter dans le champ de blé. Mais elles ne s’y étaient pas avancées de six décimètres qu’elles s’arrêtèrent encoure, revinrent jusqu’au bord du champ, à la place de leur premier arrêt, et y firent halte de nouveau. Cette fois ce ne fut plus seulement l’armée dans son ensemble qui n’avança pas pendant un moment, mais toutes les fourmis, qui restèrent chacune pendant une ou deux minutes dans une immobilité si complète qu’on les eût dit paralysées. Cet aspect était singulier. Cependant un cinquième environ de l’armée se remit en mouvement, et entra de nouveau en colonne dans le champ de blé, tandis que le reste des amazones conservaient leur immobilité. Cette colonne s’avança de quatre mètres environ, en hésitant et en cherchant à droite et à gauche sans rien trouver. Puis elle revint sur ses pas et trouva le gros de l’armée toujours dans une immobilité à peu près complète. Ce fut le signal du retour général. Toute l’armée s’ébranla et rentra au nid sans rien rapporter.

Le lendemain à quatre heures, les mêmes amazones repartirent dans la même direction. Arrivées au champ de blé, elles s’y engagèrent sans hésiter, mais en obliquant à droite, de sorte qu’elles en ressortirent bientôt par l’autre bord pour tomber à l’endroit même sur un gros nid de F. fnsea. *) Elles l’envahirent par une galerie ouverte sur le dôme

*) J’ai vu très souvent des cas analogues où les amazones d’une fourmilière, après être allées un jour dans une direction en hésitant, en faisant des zigzags, en s’arrêtant à chaque instant pour s’éparpiller et chercher, puis en revenant finalement à vide, partirent le lendemain dans la même direction, mais cette fois sans hésiter et en allant droit au but. La manière dont les armées de P. rufescens se dirigent et découvrent des fourmilières fusea ou rufibartis n’est à mon avis pas si simple que le pensent Huber et Ebrard. Je la crois au contraire fort complexe, quoique je ne puisse encore m’eu rendre un compte exact malgré mes nombreuses observations a ce sujet. Mais il y a une chose dont je suis

et y disparurent toutes en un instant. Bientôt je vis sortir quelques Jusca qui grimpèrent sur les brins d’herbe avec des nymphes qu’elles portaient. Puis les amazones ressortirent en assez bon ordre, chargées chacune d’une nymphe. Les dernières d’entre elles furent chassées par les fusca. L’armée arriva à son nid à 4 3/i heures, mais au lieu d’y entrer, les amazones déposèrent leurs nymphes en tas devant une de leurs portes, et repartirent aussitôt pour le nid pillé. Les amazones qui repartirent les premières passèrent à côté de la bande de celles qui revenaient encore chargées de cocons, et non au milieu d’elles, afin de ne pas les troubler dans leur marche; il y eut donc deux courants parallèles, mais en sens contraire. J’ai fait cette observation presque chaque fois que j’ai vu la tête d’une armée amazone revenir sur ses pas à vide en croisant la queue qui arrivait chargée de nymphes. Pendant ce temps les F. fusca avaient barricadé les entrées de leur nid avec des grains de terre. La tête de l’armée amazone arrivée derechef vers ce nid attendit un moment

persuadé, c’est qu’une ouvrière qui a découvert une fourmilière ne peut y conduire toute l'armée à elle seule. En effet, une $ isolée peut bien retrouver son chemin; mais seulement en cherchant a droite et à gauche et en faisant des détours; jamais sans hésiter, à moins qu’elle ne soit tout près de son but ou dans un lieu qui lui est entièrement familier. Elle peut aussi à un moment donné, si elle fait partie de l’armée, former une tête, c’est-à-dire donner a un certain nombre de ses compagnes une impulsion dans telle ou telle direction, mais son action s’arrête la, car elle est aussitôt dépassée par le flot qu’elle a mis en mouvement et qui la déborde ; elle doit suivre alors à son tour sans avoir le temps de reconnaître le chemin qu’elle avait pris autrefois, et, lorsqu’ ensuite un nouvel arrêt a lieu, c’est probablement une autre $ qui donne la nouvelle impulsion. Bref, l’armée entière se dirige mieux et surtout plus rapidement qu’une 9 seiile, ce qui vient, je crois, de ce que chaque fourmi peut à un moment donné reconnaître le chemin à tel ou tel indice qui échappe aux autres. Sans avoir une statistique suffisante, je crois cependant avoir remarqué que lorsqu'une armée amazone part dans une direction qu’elle n’a pas suivie depuis longtemps, elle hésite, louvoie et s’arrête beaucoup plus que dans le cas contraire; chaque 9 étudie le terrain; l’expédition manque ordinairement. Mais le lendemain l’expérience de la veille a profité a toutes; la première partie du trajet se fait sans hésitation, et dans la seconde on arrive au but.

Je mis un jour sur le nid d’une petite fourmilière rufibarbis, située à 5 mètres au plus d’une fourmilière amazone, une poignée de ces dernières prises dans l’année qui allait ailleurs. Ces rufibarbis avaient été pillées l’année précédente, mais pas encore cette année là. Les amazones envahirent le nid, et les rufibarbis, vu leur petit nombre, prirent la fuite avec leurs nymphes et leur Ç féconde. Les envahisseuses se chargèrent de cocons, mais quand elles voulurent revenir chez elles, elles ne surent de quel côté aller; la plupart cherchaient bien dans la bonne direction, mais beaucoup aussi dans la mauvaise. Leurs fardeaux les empêchaient de se concerter. Quelques-unes qui n’avaient pas de cocon avaient l’air aussi embarrassées que celles qui en portaient un. Je voyais telle $ chercher pendant plus d’un quart d’heure dans une direction, puis revenir au nid rufibarbis pour aller ensuite chercher dans une autre. Cependant un grand nombre de ces amazones après de longues recherches finirent par reconnaître à peu près la bonne direction, par s’approcher de leur nid qui était très peu éloigné, par trouver tout-à-coup un endroit connu, et par s’élancer alors sans hésitation vers leur but. Je ne pus m’empêcher de penser que si ces 9 avaient été plus nombreuses, sans charge, et qu’elles se fussent concertées, elles auraient trouvé beaucoup plus tôt leur route, et qu’aucune ne se serait perdue.

le gros de la bande, puis envahit en un instant le dôme des F. fusca, déblaya les grains de terre amoncelés devant les galeries et y pénétra en bousculant sans effort les défenseurs. Un certain nombre de ceux-ci s’enfuirent alors de leur nid en emportant des nymphes, ce qui n’empêcha pas les amazones de rentrer chez elles en rapportant un riche butin qu’elles introduisirent elles-mêmes dans leur souterrain. Elles ne ressortirent plus ce jour-là. Les .fusca pillées rentrèrent bientôt chez elles avec le reste de leurs nymphes. La résistance des F. fusca est presque toujours nulle, ou à peu près, du moins sur le dôme. Dans le nid elle doit être assez faible, car je n’ai trouvé que rarement uu P. rufescens mort ou à demi-mort.

9. Une autre fois les amazones de la fourmilière dont je viens de parler assaillirent une fourmilière de F.fuica qui avait des cocons f (Huber prétend quelles ne le font jamais). Tandis que le gros de l’armée se remettait en marche chargé de cocons Ç, je vis quelques amazones sortir à reculon des galeries des F. fusca en traînant ceux de <f. Or ces derniers étaient très gros, et les amazones qui les tenaient, arrivées sur le dôme des fusca, se mirent à les retourner dans tous les sens en cherchant à les emporter, mais elles n’y parvinrent pas. Cependant les F. fusca qui sont plus petites peuvent bien les porter. D’où vient cette différence? Cela me fit regarder de près et me rendit attentif à un fait dont ne parlent ni Huber ni Ebrard. Les amazones ne portent point les cocons comme les autres fourmis; elles ouvrent autant que possible leurs mandibules étroites et très arquées, de manière à ce que le cocon soit compris en partie dans cet arc, au point que les bouts des mandibules arrivent à peu près à son milieu ou même le dépassent un peu; ainsi le cocon ne peut tomber, et elles n’ont besoin ni de pincer la coque, ni de serrer fortement. Leur fardeau ainsi pris, elles font avancer un peu leurs mandibules vers celle de ses extrémités qui est en avant, de manière que la plus grande partie du cocon vienne à se trouver entre leurs jambes, sous leur tête et leur prothorax. En faisant ainsi, elles peuvent courir très vite malgré leur charge, celle-ci ne s'accrochant pas continuellement aux herbes entrecroisées. Les autres fourmis portent les cocons et même les nymphes nues en en pinçant une petite partie entre leurs mandibules dentelées qui s’y accrochent facilement sans la blesser. Quand les amazones veulent en faire autant, elles enfoncent leurs deux poignards dans la nymphe qui est tuée; j’ai vu faire parfois cet acte stupide à des $ de cette espèce qu’un combat trop violent avait surexcitées. Mais lorsqu’un P. rufescens veut prendre un cocon (on une nymphe) trop gros pour qu’il puisse l’entourer de ses mandibules, et surtout pour qu’il puisse marcher en le tenant entre ses jambes, il se trouve dans un embarras insurmontable, d’autant plus qu’il ne sait pas le traîner à reculon. Dans notre cas, ces quelques amazones étaient arrivées grâce aux points d’appui à tirer ces cocons <f hors du nid, mais, une fois là, elles firent de vains efforts pour les faire avancer ; quand elles étaient à cheval sur eux, leurs pattes ne touchaient pas terre assez pour qu’elles pussent marcher, et leurs mandibules glissaient sur le cocon. Elles se consumèrent pendant un quart d’heure en efforts inutiles, et, après avoir culbuté plus de

vingt fois avec leur fardeau, elles finirent par l’abandonner et par rentrer à vide chez elles longtemps après le reste de l’armée.

10. Le lendemain de l’expédition précédente, les mêmes amazones se mettent en marche le long de la coulisse à sec et du sentier au bord duquel était leur nid. Mais leur mouvement s’arrête bientôt; on voit autant de fourmis revenir en arrière qu’il y en a qui avancent; les unes suivent la coulisse, les autres le pré; enfin toutes reviennent peu à peu sur le dôme du nid sans que la queue de l’armée l’ait jamais entièrement quitté. Ces fourmis se répandent alors de tout côté; ou voit un mouvement se produire dans une partie de l’armée ; le Teste suit peu à peu, mais le flot qui s’était élancé dans une direction faiblit après avoir parcouru quelques décimètres de chemin, et l’indécision générale recommence encore plus forte. Pendant une heure cet état d’effervescence dura parmi l’armée amazone qui du dôme de son nid partait tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, quelquefois se séparait en deux bandes dont l’une allait à droite et l’autre à gauche, mais toujours pour revenir au bout d’un moment. Enfin toutes les $ revinrent sur leur dôme, puis partirent avec assez d’ensemble dans une direction, mais au bout d’un instant elles retournèrent de nouveau en arrière et rentrèrent toutes définitivement dans leur nid.

J’ai revu depuis lors plusieurs fois des scènes analogues, mais deux ou trois fois, entre autres chez des amazones-rufibarhis, l’armée finit par se décider, et par aller piller une fourmilière. A cette occasion je puis affirmer que la manière dont une armée amazone se dirige est beaucoup plus complexe qu’Huber et Ebrard ne le croient. Ce qu’il y a de certain, c’est que chaque départ dans une direction quelconque, soit lorsque les fourmis sortent de leur nid, soit lorsqu’elles sont arrêtées et indécises au milieu de leur course, vient toujours à la suite de l’impulsion donnée par un petit noyau d’ouvrières, tantôt de celles de la tête, tantôt de celles de la queue, tantôt de celles du gros de l’armée. Tandis que l’armée entière indécise cherche de tout côté, on voit tout-à-coup à une place quelconque un mouvement très restreint, de quelques fourmis qui précipitent leur allure, se frappent de leur front, et s’élancent dans une direction, serrées les unes contre les autres en fendant la foule des indécises. Celles-ci ne les suivent point toutes à la fois, mais, parmi celles qui ont donné le signal, il y en a qui retournent continuellement eu arrière, et qui se jettent au milieu des indécises, les frappant l’une après l’autre de leur front; dès qu’une fourmi a x-eçu cet avertissement, elle suit le mouvement. Les amazones veulent être suivies. Si une tête d’année s’est formée comme je viens de l’indiquer (peutêtre est-ce une seule fourmi qui commence le mouvement), et si, malgré les émissaires qu’elle envoie en arrière, elle n’est pas suivie par le gros de l’armée ou au moins par un certain nombre de fourmis, on la voit hésiter, faiblir, puis retourner en arrière. C’est ainsi que lorsque deux têtes se forment à la fois dans deux directions différentes, la plus faible cède le plus souvent et revient sur ses pas. Nous verrons que ce n’est pourtant pas toujours le cas. C’est surtout afin de s’assurer qu’elles sont suivies, que les £> marchant en tête, retournent constamment en arrière, laissant leur place à celles qui les suivaient immédiatement, comme l’a observé Huber.

11. Des amazones-fusca partent un jour, et, arrivées à 20 pas de leur nid, elles s’arrêtent. Mais au lieu de s’éparpiller dans toutes les directions, elles se mettent à chercher à l’endroit même en tâtant partout le terrain de leurs antennes avec une attention singulière, furetant dans les touffes d’herbe, et ne s’écartant pas les unes des autres. Cet arrêt a un tout autre caractère que ceux que nous avons vus jusqu’ici. Enfin je vois un mouvement subit se produire vers un petit trou rond où une graine de chanvre ne serait pas entrée, et les amazones arrivées dessus se mettent à y pénétrer une à une. Mais cela va trop lentement; le reste de l’armée cherche toujours; un violent mouvement se produit tout-à-coup dans un autre sens, et le reste des amazones se précipite dans une touffe d’herbe serrée, située à trois décimètres du petit trou. L’armée y disparaît graduellement, et bientôt on ne voit plus rien; à peine aperçois-je une ou deux fusca rôdant dans l’herbe à cet endroit. Quelqu’un arrivé en ce moment ne pourrait se douter de ce qui vient de se passer. Enfin, au bout de cinq minutes seulement, je vois sortir de la touffe d’herbe une amazone avec un cocon, puis une seconde, et bientôt toute une file, mais jamais deux de front. Une seconde file sort bientôt du trou dont nous avons parlé d’abord. Un peu plus loin ces deux files se rejoignent, et reprennent en commun le chemin du nid des rufescens. Toute l’armée sortit ainsi graduellement, si bien que les premières amazones étaient déjà arrivées sur leur dôme, alors que les dernières n’étaient pas encore hors du nid pillé. Aucune amazone ne revint à vide, du moins pas sous mes yeux.

12. Les amazones-rufibarbis prennent un peu le caractère de leurs esclaves. Elles sortent bien plus de leur nid que les amazones-fusca, plus tard le soir et plus tôt le matin; on en voit presque toujours quelques-unes sur le dôme. Leurs armées marchent en rangs très serrés, et en général plus rapidement que celles des amazones-fusca, quoique ce soit exactement la même espèce. Voici un cas d’expédition normale sur une forte fourmilière rufibarbis :

Un après-midi à 3x/2 heures, les amazones d’une grande fourmilière située dans un pré, à dix pas d’une route, partent dans une direction perpendiculaire à la route; après avoir obliqué un peu, elles reprennent la ligne droite. Enfin je découvre à deux pas de l’armée un nid, couvert de F. rufibarbis, et éloigné de 50 pas du nid des amazones. La tête de l’armée parvenue à un décimètre des rufibarbis reconnaît qu’elle est arrivée, car elle s’arrête brusquement, et envoie une foule d’émissaires qui se précipitent avec uue rapidité incroyable dans le gros et la queue de l’armée. En moins de trente secondes toute l’armée est réunie en un mas devant le nid des rufibarbis sur le dôme duquel un second mouvement d’une impétuosité sans égale la précipite toute entière. Ce n’était point inutile, car les rufibarbis s’étant aperçues de l’arrivée de l’ennemi au moment où la tête de l’armée s’arrêtait, il leur avait aussi suffi de quelques secondes pour couvrir leur dôme de défenseurs (ce dôme était, comme presque toujours, percé de plusieurs gros trous). Une mêlée indescriptible s’en suit, mais le gros de l’armée des rufescens pénètre pourtant aussitôt par toutes les ouvertures. Au même instant un torrent de rufibarbis sortent par

ces mêmes orifices emportant des centaines de cocons, de larves et de nymphes, fuyant de tout côté et grimpant sur les brins d’herbe (surtout les jeunes $), tout en bousculant les dernières amazones qui ne peuvent parvenir à entrer. Ce spectacle si différent de celui de l’invasion d’un nid de fusca est une des scènes les plus curieuses qu’on puisse voir. Ici les amazones ne restent pas plus d’une minute dans le nid et ressortent en armée par tous les trous à la fois, tenant chacune un cocon, une larve ou une nymphe. Mais à peine la tête de l’armée est-elle en marche pour le retour que la scène change de nouveau. Les rufibarbis voyant que l’ennemi s’enfuit se précipitent avec fureur à sa poursuite. Elles saisissent les amazones par les pattes, et cherchent à leur arracher leurs nymphes. Si une rufibarbis s’est accrochée au cocon que tient une amazone, celle-ci fait glisser peu à peu ses mandibules sur le cocon jusque vers la tête de la rufibarbis. Cette dernière lâche alors le plus souvent prise. Si elle ne cède pas, l’amazone lui saisit la tête entre ses mandibules, et, si cette injonction ne suffit pas, la tête est transpercée. J’ai vu un ou deux cas où, malgré cette dernière exécution, les mandibules de la rufibarbis n’ayant pas lâché la coque, l’amazone emporta le cocon avec le cadavre de son ennemie qui y pendait. D’autres fois la rufibarbis profite d’un instant où l’amazone lâche prise pour s’enfuir avec le cocon; elle y parvient surtout lorsqu’une autre rufibarbis retient l’amazone par une patte, et que celle-ci lâche le cocon pour se délivrer. J’ai encore observé dans ces luttes une foule de faits de détail que je ne puis rapporter ici. Quelquefois une amazone emporte une jeune rufibarbis vivante au lieu de nymphe, mais j’en ai vu aussi se charger de cadavres de rufibarbis adultes, fraîchement tuées, et les emporter jusque dans leur nid. J’ai même vu des amazones prendre des coques déchirées et vides (dont la nymphe avait été tirée), et les rapporter chez elles comme si c’eussent été des cocons contenant une nymphe. Cependant elles reconnaissent souvent leur méprise et abandonnent en chemin ce butin inutile. Mais revenons à l’ensemble de notre armée. Tandis que la tête et le gros de l’armée reviennent en rangs serrés, chargés de butin, mais harcelés par les rufibarbis , la queue se trouve dans un grand embarras. Les amazones, succombant au nombre des rufibarbis, doivent abandonner leurs cocons, et sont bien heureuses d’échapper saines et sauves, ce qu’elles ne peuvent faire sans tuer plusieurs ennemies. Quelques-unes même, mais en très petit nombre, saisies à la fois par cinq ou six rufibarbis qui les couvrent de venin, finissent par périr. Malgré cela, lorsque le gros de l’armée a déjà quitté le nid pillé, on voit encore quelques amazones se jeter en désespérées au milieu des rufibarbis, rentrer même dans le nid, et arriver quelquefois encore par un prodige d’adresse à emporter quelques cocons. Beaucoup d’autres, renonçant au butin, s’occupent à délivrer celles de leurs compagnes qui sont prises par les rufibarbis. Mais au bout de dix minutes à partir du départ de la tête de l’armée, toutes les amazones ont abandonné le nid pillé. Les rufibarbis poursuivent par centaines l’armée amazone jusqu’à mi-chemin des deux nids; si elles ne peuvent aller plus loin, c’est parce que leurs ennemies courant plus vite qu’elles les devancent peu à peu. Les amazones rentrées chez elles y introduisent leur butin et ne ressortent plus. Les

rufibarbis rentrent aussi dans leur nid avec les cocons sauvés du pillage. Un assez grand nombre d’entre elles ont péri, mais c’est fort loin d’être un carnage comme celui dont parle Ebrard (1. c. p. 17). Le lendemain à la même heure, les mêmes amazones pillèrent de nouveau cette fourmilière rufibarbis.

13. Une autre fois les rufescens de la fourmilière dont nous venons de parler partirent dans la direction de la route et traversèrent celle-ci. Je vis à mon grand étonnement quelques femelles de leur espèce parmi elles, les unes ailées, les auti-es n’ ayant qu’une aile, ou entièrement aptères. Ces Ç couraient au milieu des $, en suivant tous les mouvements de l’armée, mais elles s’arrêtaient souvent et marchaient un peu moins vite que les Ç>, ce qui fit que peu à peu elles se trouvèrent à la queue. Elles se brossaient souvent les antennes et les pattes de derrière avec leurs éperons, comme les $. A ce propos, je ferai remarquer que les $ amazones se brossent constamment pendant leur marche. Elles s’arrêtent un instant, en se suspendant souvent par deux pattes du même côté à un brin d’herbe, et brossent avec une rapidité fiévreuse leurs deux pattes postérieures du côté opposé ainsi que leur abdomen avec l’éperon de la patte antérieure correspondante. Cela ne dure que cinq ou six secondes ; puis elles se remettent en marche pour recommencer bientôt après de l’autre côté. Elles brossent aussi de temps en temps leurs antennes. Si l’on suit une seule Ç pendant un moment, on sera étonné de la fréquence de cet acte et de la rapidité avec laquelle il s’exécute. Les autres espèces de fourmis font la même opération plus lentement, moins souvent, et brossent surtout leurs antennes. De l’autre côté de la route que traversait notre armée était une haie très épaisse où elle s’engagea. Arrivée audelà de cette haie, elle entra dans un pré, s’arrêta un instant sur le dôme d’un nid de L. niger qu’elle examina, puis continua son chemin en faisant des détours, des zigzags et des arrêts nombreux. Après avoir cherché en vain, les amazones revinrent à vide -et en désordre chez elles, les unes s’étant découragées avant les autres qui ne retournaient que peu à peu. Cela dérouta complètement les Ç qui restèrent éparses sur le trajet de l’armée et ne surent pas rentrer au nid, où j’en rapportai quelques-unes qui erraient à l’aventure sur la route longtemps après le retour des

Le lendemain l’armée repartit dans la même direction accompagnée encore de 7 à 8 femelles. Arrivée sur le nid des L. niger , elle s’arrêta un instant, puis partit dans un sens formant un angle avec le trajet qu’elle venait de parcourir, ne fit qu’une ou deux courtes haltes, avançant toujours en ligne droite, et vint tomber sur une très grande fourmilière de rufibarbis à 50 pas de son nid. La mêlée fut encore beaucoup plus violente que dans le cas précédent, mais le nid des rufibarbis percé de plus de huit grosses ouvertures fut entièrement envahi. Au moment où l’armée était dans le nid et où le dôme couvert de milliers de rufibarbis ne voyait plus arriver que quelques retardataires amazones, trois ou quatre Ç qui avaient pu suivre l’armée jusque là y arrivèrent aussi. Je ne sais si elles s’attendaient à cette surprise, mais le fait est qu’elles n’essayèrent pas d’entrer dans le nid, et se mirent à se battre avec fureur contre les rufibarbis ; leur

forte taille leur donnait un grand avantage et elles tuaient beaucoup d’ennemis, mais aucune d’elles ne chercha à prendre un cocon, pas même de ceux que je leur présentai au bout d’un fétu. L’armée ressortit chargée de butin presque aussitôt après être entrée, mais les rufibarbis étaient si nombreuses qu’elles se jetèrent déjà sur les premières amazones qui repartirent. Celles-ci ne purent s’enfuir qu’avec peine, poursuivies par une armée de rufibarbis au moins double de la leur. Beaucoup durent abandonner leurs cocons et protéger leurs compagnes chargées. Quelques-unes eurent la hardiesse de rentrer dans le nid et purent encore enlever quelques nymphes. Mais une foule d’entre elles restèrent occupées à guerroyer avec les rufibarbis en protégeant la queue de l’armée. Les femelles n’eurent pas l’idée de revenir avec les $ et restèrent sur le dôme, luttant chacune contre une nuée d’ennemis; je finis par les délivrer et les rapporter chez elles. Beaucoup de rufibarbis , et un nombre assez notable d’amazones périrent. Le lendemain, une seconde expédition se dirigea sur cette même fourmilière, et présenta les mêmes incidents.

14. Une autre grande fourmilière amazone-rufibarbis avait son nid entièrement miné dans le gazon, au bord d’un sentier, et s’ouvrant à la surface par plus de vingt trous. Son armée, de force moyenne, partit un après-midi en descendant le sentier. Elle parcourut ainsi l’espace de 15 de mes pas et arriva à un endroit où le sentier faisait un contour et était bordé d’une lisière de gazon très épais : Elle s’engagea alors dans ce gazon, et s’y arrêta un instant. Une tête se forma bientôt et s’avança en suivant cette lisière. Mais presque aussitôt une seconde tête plus forte se forma au centre de l’armée qu’elle entraîna dans le pré à droite du sentier. Grâce probablement à l’épaisseur du gazon, la première tète ne s’en aperçut pas et continua son chemin, forte seulement d’une soixantaine de fourmis. Je suivis les deux troupes ainsi formées en allant de l’une à l’autre et en posant un objet par terre pour retrouver celle que je quittais. La grosse troupe ne tarda pas à trouver une forte fourmilière rufibarbis qu’elle pilla comme à l’ordinaire, non sans une vive résistance et non sans être poursuivie à son retour. Pendant ce temps la petite troupe continuait sa marche avec une rapidité folle, sans paraître s’apercevoir de sa défectuosité. Une ou deux fois la tête envoya des émissaires en arrière en assez grand nombre, lesquels ne trouvèrent que quelques fourmis à avertir; malgré cela elle continua à marcher après s’être engagée dans le même pré que le gros de l’armée, mais deux mètres plus loin. Enfin je vis au-devant de cette petite troupe un énorme nid de rufibarbis sur lequel elle marchait en droite ligne. Arrivées aux portes de leurs ennemies, les amazones s’arrêtèrent hésitantes et se rassemblèrent. Les rufibarbis s’en étant aussitôt aperçues sortirent par centaines. Mais l’hésitation ne fut que de quelques secondes et je vis cette poignée de moins de cent fourmis s’élancer au milieu d’ennemis presque aussi gros qu’elles et au nombre de plusieurs milliers. Je ne fus pas souvent témoin d’un spectacle plus étonnant, malgré sa petitesse. Les amazones disparurent littéralement sous le nombre de celles qu’elles attaquaient avec cette audace sans exemple. J’en vis pourtant plusieurs entrer dans le nid ennemi au milieu des colonnes noirâtres cjui en sortaient. Les rufibarbis

n’emportèrent que quelques nymphes hors de leur demeure et les y réintégrèrent presque aussitôt, voyant la faiblesse de leur ennemi. Au bout d’un instant, je vis pourtant ressortir çà et là une amazone emportant un cocon et fuyant à toute vitesse au milieu des rufibarbis. La retraite de cette petite troupe de pillards ne montra que les scènes qui se passent à l’ordinaire lorsque les dernières amazones d’une armée quittent un nid pillé. Les P. rufescens ressortirent tous un à un, mais un tiers d’entre eux à peine purent emporter quelque chose. Ils n’auraient rien emporté du tout si les rufibarbis eussent su où les poursuivre, mais comme ils sortaient égrenés, à un décimètre l’un de l’autre, les habitants du nid couraient furieux de tous les côtés sans savoir où aller. Les amazones ne furent pas poursuivies par les rufibarbis à plus de deux ou trois décimètres. Chose curieuse, les rufibarbis ne firent que deux ou trois amazones prisonnières ; peut-être y en eut-il un plus grand nombre de tuées à l’intérieur du nid. Je dois dire qu’au premier moment j’avais cru que pas une ne ressortirait. Cependant les premières amazones de cette petite bande rejoignirent à leur retour la queue de la grosse troupe qui revenait chargée de butin, et toutes ensemble rentrèrent chez elles pour n’en plus ressortir. Le lendemain, l’armée partit dans la même direction, mais cette fois, arrivée à la lisière de gazon, elle ne se , divisa pas, et alla toute entière piller la fourmilière assaillie la veille par la grande troupe. Le surlendemain elle fit de même. Je ne la vis jamais retourner à l’autre fourmilière.

15. Dans une autre expédition, les mêmes amazones arrivées à 40 pas de leur nid s’arrêtèrent dans une indécision complète, et après avoir cherché dans toutes les directions elles se mirent à revenir sur leurs pas. A ce moment je découvris à deux mètres d’elles, mais dans une direction autre que celle qu’elles suivaient, un nid de F. rufibarbis , probablement celui qu’elles cherchaient. J’en enlevai une partie et je semai la terre et les cocons vers les amazones. Celles qui s’en aperçurent se jetèrent parmi les autres, et le signal fut donné eu quelques secondes à tout le gros de l’armée qui retournait déjà sur ses pas, et qui fit alors de nouveau volte-face pour piller ce qui se trouvait là. Mais il n’y eut pas de quoi charger la sixième partie des amazones. Les autres cherchaient en tâtant le terrain le nid qu’elles supposaient être sous terre à l’endroit même. Quelquesunes d’entre elles s’étant aventurées plus loin découvrirent le véritable nid à demi démoli par moi. Aussitôt un nouveau signal fut donné et toutes les amazones non chargées s’élancèrent dans cette direction, tandis que les autres retournaient chez elles. Le nid fut envahi malgré la résistance des habitants. Je croyais en avoir enlevé la plus grande partie, et je fus fort étonné de voir revenir toutes les amazones chargées de cocons. Les deux troupes rentrèrent l’une après l’autre chez elles.

16. Une autre fois des amazones firent un long arrêt pendant une expédition. Enfin l’armée revint sur ses pas. Elle était déjà occupée à retourner en longue ligne, lorsque les dernières restées retrouvèrent le bon chemin et donnèrent le signal. Mais les trois quarts de l’armée seulement firent volte-face; l’autre quart, déjà trop loin, revint à vide dans le nid. *

17. Des amazones-rufibarbis partent à 3 ’/a heures de leur nid. Arrivées à dix pas de distance, elles s’arrêtent; une partie de l’armée revient au nid, tandis que l’autre reprend sa marche. Cette dernière ne va pas bien loin, s’arrête de nouveau, cherche son chemin, puis revient à son tour. An'ivée sur le dôme du nid, elle trouve la moitié qui était revenue d’abord partant dans une autre direction, et se met à sa suite. Après plusieurs arrêts, l’armée avance encore jusqu’à quinze pas de chez elle, puis décrivant sans s’arrêter de nouveau une gracieuse courbe, elle rentre au nid par un autre chemin sans avoir cherché de fourmilière rufibarbis. On eût dit une promenade. C’est un cas où probablement une partie des amazones avaient en vue une certaine fourmilière, d’autres une autre, et où d’autres encore avaient envie de rester chez elles. Je crois ces cas plus fréquents qu’on ne le pense.

18. Je vis une petite fourmilière amazone qui avait l’air d’être naissante. Elle avait une armée très peu nombreuse (de 150 fourmis peut-être) et n’attaquait que de très petites fourmilières rufibarbis situées à peu de distance de chez elle. Dans son nid se trouvait un nombre proportionnel d’esclaves. L’année d’après elle avait beaucoup augmenté.

19. J’assistai à la fin de trois fourmilières amazones- fusca. Je vis leur armée diminuer d’année en année, puis enfin cesser d’être. Je ne trouvai alors plus dans le nid que des \ fusca avec quelques <f rufescens. La distance énorme à laquelle les amazones devaient aller pour trouver des fusca me parut être dans un des cas la cause de cette fin, mais je ne m’explique pas les deux autres.

20. Les amazones-rufibarbis attaquent aussi les habitants de petits nids à peu près souterrains, ou du moins qu’on n’aperçoit que lorsque l’assaut a commencé, ce qui n’empêche pas les rufibarbis de sortir aussitôt en masse avec leurs nymphes, et de poursuivre ensuite l’armée à son retour. Quoi qu’il en soit, un fait positif est que ces fourmilières à nids souterrains, soit fusca, soit rufibarbis, sont les seules qui persistent à subsister à de petites distances d’une fourmilière amazone (5 à 15 pas). Mais il s’en trouve aussi à de grandes distances, et même dans des contrées où il n’y a pas d’amazones (v. p. 170).

21. C’est aux bains de Lavey, près du Rhône, que je vis la plus grande et la plus audacieuse fourmilière amazone. Elle se trouvait séparée de la route par une petite fontaine entourée d’arbres et dont le bassin était enfoncé en terre. Un paysan s’amusa un jour à inonder la tête de l’armée qui partait en bouchant le conduit de sortie de la fontaine, ce qui fit couler l’eau du bassin sur le gazon ras. Cela n’arrêta pas les amazones qui passèrent toutes lentement, en se cramponnant aux herbes et au bord du bassin de la fontaine avec leurs pattes ; celles qui furent entraînées par l’eau se raccrochèrent plus loin et recommencèrent. Toute l’armée arriva ensuite, sauf une quarantaine de $ qui s’étaient noyées, à la route où un vent violent soulevait des flots de poussière, et où les baigneurs allaient et venaient. Les amazones se mirent à la traverser sans hésiter, mais elles n’avançaient qu’une patte après l’autre, pour ne pas être emportées par le vent. Malgré cela, elles n’étaient pas au milieu de la route, que déjà la moitié d’entre elles,

entraînées en dépit de tous leurs efforts, se trouvaient à dix ou quinze pas des autres, et remontaient péniblement contre le vent, toutes couvertes de poussière. Cependant une petite partie de l’armée arriva de l’autre côté de la route pour tomber sur une grosse fourmilière nfibarbis qui se trouvait précisément là. Elle l’envahit sans attendre les autres qui n’arrivèrent que peu à peu ou pas du tout, puis revint, sans être poursuivie cette fois, et chargée de butin. Le vent entraîna de nouveau les fourmis qui portaient des cocons à de grandes distances sur la route, mais elles ne lâchèrent pas prise pour cela et arrivèrent la plupart à la dérive de l’autre côté, puis remontèrent dans le gazon pour rejoindre le bon chemin. Elles étaient toutes grises de poussière, mais le bain qu’elles prirent en traversant de nouveau l’eau (qui coulait toujours, car je n’avais pu l’arrêter complètement) se chargea de les nettoyer. J’en voyais qui étaient tombées dans le bassin de la fontaine, lequel se trouvait à ras terre et débordait; elles ne lâchaient pas leurs cocons et se débattaient avec leurs pattes. Si l’eau les poussait au bord, elles se hâtaient de s’y accrocher et de reprendre leur marche avec leur fardeau. Elles arrivèrent ainsi chez elles non sans peine. Mais le plus fort est qu’elles repartirent aussitôt dans la même direction et retournèrent piller la même fourmilière avec les mêmes péripéties. 11 en mourut certainement une foule, mais cette armée ne formait qu’une petite partie des amazones de la fourmilière. En effet, le lendemain je versai à côté de leur nid un gros sac de F. pratensis. Ces nouvelles venues furent aussitôt culbutées, et leur tas fut couvert en un instant d’amazones beaucoup plus nombreuses que la veille.

22. Des amazones-nfibarbis couvraient leur nid le 18 août 1867 à 41;? heures, sans pouvoir se décider à partir dans une direction déterminée. Enfin toup-à-coup il se forme en même temps deux têtes de même force qui partent chacune dans une direction différente. L’armée se divise ainsi en deux corps égaux. Le premier, arrivé à 24 pas du nid, attaque une petite fourmilière rvfibarbis, revient bien chargé et repart aussitôt pour le nid pillé. Les premières amazones de ce corps, de retour chez elles, étant reparties sans attendre l’arrivée des autres, l’armée marche cette fois à la débandade. Une tête très faible arrive vers les nfibarbis qui, n’étant pas encore revenues de leur poursuite de la première incursion, font aussitôt volte-face, et s’emparent des premières amazones avant l’arrivée des autres. Les amazones qui suivaient, voyant cela, s’arrêtent et attendent le reste de l’armée qui une fois en force délivre les prisonnières, bouscule les nfibarbis et se charge de nouveau de cocons. A ce moment, l’autre corps d’armée arrivé à 70 pas du nid n’avait pas encore trouvé de fourmilière nfibarbis ; il s’arrêta alors et se mit à chercher; il commençait déjà à rebrousser chemin, lorsque les amazones découvrirent un nid souterrain renfermant une fourmilière nfibarbis assez forte qui leur fournit un ample butin après un vif combat.

23. Des amazones-fusca quittent leur nid et traversent à l’ombre un taillis large de 20 pas. Arrivées dans un pré de l’autre côté, elles passent à six décimètres d’un nid de F. rvfa, s’arrêtent un moment à cette place et cherchent, puis continuent, puis s’arrêtent

de nouveau, cette fois plus longtemps, en tâtant le terrain; puis elles cherchent à entrer dans une touffe de mousse. Cependant un autre beau nid de fnsea est à 5 décimètres audevant d’elles. Il paraît que quelques-unes peuvent entrer dans un petit nid souterrain situé dans cette touffe de mousse, car quatre ou cinq ressortent avec des nymphes ; mais pendant ce temps quelques-unes découvrent le nid situé en avant, et viennent appeler le gros de l’armée qui va aussitôt le piller.

24. Quelques jours après les amazones de la même fourmilière étaient perchées en masse sur les brins d’herbe qui couvraient leur dôme, immobiles, se chauffant au soleil ; c’était le 12 août. Bientôt, à un signal donné, toutes se mirent en marche. Quelques-unes, perchées trop haut, ne reçurent pas le signal et restèrent un moment encore immobiles, mais bientôt elles parurent voir le mouvement, car elles descendirent. L’armée suivit le même chemin que la dernière fois. Je m’étais muni d’un sac rempli de F. sanguinea et

\ d’un autre rempli de F. pratensis. Arrivées de l’autre côté du taillis, les amazones prirent la direction du nid qu’elles avaient évité la première fois. Je fis une brèche à celui-ci et je posai mes sanguinea à côté. Celles-ci se répandirent aussitôt de toute part et entrèrent dans le nid des fusca qui sortirent pour se défendre. A ce moment arrivent les premières amazones. Voyant des sanguinea, elles reculent et attendent le gros de l’armée qui a l’air agitée ; mais une fois réunies en un mas, les amazones fondent sur les sanguinea avec un élan remarquable. Celles-ci retranchées derrière deux touffes d’herbe repoussent un premier assaut par leur force et leur adresse, mais les amazones serrent leurs rangs et en font un second plus violent qui les amène sur le dôme au milieu des sanguinea. Ce combat fut d’une vivacité remarquable, mais les sanguinea ne tinrent pas plus de deux minutes. Les pratensis de mon sac, vidées à ce moment, furent aussitôt culbutées par les amazones. Après ce double exploit l’armée rufescens resta un instant sur le dôme des fusca et sur les deux tas ennemis, puis elle envahit le nid des premières, et retourna chez elle avec un butin peu considérable, pendant que les pratensis et les sanguinea fuyaient de tout côté avec leurs cocons. Pas une amazone n'avait péri, mais en revanche beaucoup de fusca, sanguinea et pratensis, car un certain nombre d’amazones, folles de colère, ne retournèrent pas avec l’armée, mais s’acharnèrent à tuer des fourmis de ces trois espèces. Cet état de rage folle est très fréquent chez les amazones qui ont combattu un peu longtemps. Elles mordent alors tout ce qu’elles voient, des cocons, des morceaux de bois même; je les ai vu tuer des fusca leurs esclaves qui cherchaient à les calmer; je les ai aussi vu se mordre entre elles. Leurs esclaves, lorsqu’elles sont là, arrivent cependant le plus souvent à les calmer. Les amazones ainsi furieuses ne savent plus retrouver leur chemin. Cependant elles se tranquillisent d’elles-mêmes peu à peu, et après être parties, puis revenues maintes fois sur le lieu du combat, elles finissent par reprendre le chemin du logis qu’elles reconnaissent alors.

25. Le 5 septembre 1867, année froide, les amazones de la fourmilière précédente étaient de nouveau perchées en masse sur les brins d’herbe et immobiles. L’après-midi

était fraîche, la bise soufflait, et je ne croyais pas à la possibilité d’une expédition. Cependant tout-à-coup peu avant 5 heures, quelques amazones descendirent de leurs herbes et se mirent à donner l’impulsion du départ. Mais le mouvement fut d’une mollesse extrême, et je fus étonné de voir une tête d’armée quitter le nid. Un cinquième à peine des amazones réunies sur le dôme se décidèrent à suivre cette tentative hardie; beaucoup n’allèrent que lentement et quelques-unes revinrent sur leurs pas. Cette troupe s’avança jusqu’à 20 pas du nid et vint tomber dans l’ombre d’un cerisier; le manque de soleil ralentit aussitôt la marche des amazones; cela augmenta graduellement, et l’armée finit par s’arrêter toute entière, comme engourdie. La queue avait rejoint la tête, et cette troupe de fourmis resta pendant cinq minutes dans l’immobilité la plus complète, comme dans un cas cité plus haut (VIII. 8). Alors seulement quelques amazones se mirent lentement

en mouvement, et toute l’armée rentra chez elle non sans peine, car le soleil était pres-

que couché, et il taisait froid quand elle arriva.

26. Le 13 août 1871, les amazones-rufibarbis d’une fourmilière située au milieu d’un pré partirent à 3 heures de l’après-midi après avoir beaucoup couru sur leur dôme et aux alentours. Elles s’avancèrent dans un champ de luzerne, s’arrêtant et changeant de direction à chaque instant, ce qui fit qu’en somme elles conservèrent la première. Je re-

marquai que les arrêts avaient lieu lorsque les Ç de la tête, indécises, retournaient eu arrière ou s’éparpillaient. Mais souvent ce fait n’avait pas pour suite un arrêt proprement dit parce que le gros de l’armée (quelquefois seulement la queue de l’année), arrivé en cet endroit, continuait en avant sans s’arrêter, devenant ainsi tête à son tour. Quelquefois cette nouvelle tête s’éparpillait bientôt derechef, et le nouveau gros de l’armée prenait à son tour la direction, de sorte que l’ensemble de ce curieux manège produisait un ralentissement général et donnait à l’armée un aspect hésitant et l’air de se replier continuellement sur elle-même. Lorsqu’elle eut traversé le champ de luzerne, la horde jusqu’alors hésitante s’élança en ligne droite avec une rapidité surprenante dans un pré naturel. Je mesurai la vitesse de cette marche de l’armée dans son ensemble en mettant un bâton long de 1,8 mètre dans la direction qu’elle allait suivre, à côté d’elle, un de ses bouts situé au niveau de la tête de la troupe; en même temps je regardais à ma montre. Je répétai trois fois le calcul et trouvai cet espace parcouru deux fois en 60 secondes (ce qui fait un mètre en 33 x/s secondes) et une fois en 70 secondes. Cela fait trois centimètres par seconde. Il y eut encore deux grands arrêts d’indécision dans ce pré; chaque fois il se forma en même temps deux têtes, l’une dans la direction sud-ouest, l’autre dans la direction nord-ouest ; chaque fois cette dernière, plus puissante, l’emporta, et l’autre dut revenir sur ses pas, quoique une fois il eût presque eu scission de l’armée en deux. Arrivées à 56 pas de leur nid, les amazones tombèrent sur une fourmilière rvfibarbis de moyenne grandeur. A son retour, l’armée fut poursuivie par les rufibarbis jusqu’à 16 pas du nid pillé. Elle arriva à 4 x/2 heures chez elle; elle avait donc parcouru en moyenne un mètre par minute, à peine; la différence entre ce résultat et celui du calcul précédent

vient des nombreux arrêts et du combat avec les rufibarbis, puis du fait que le retour est plus lent à cause de la charge. La tête de l’armée repartit dans la même direction, peu après son retour, lorsqu’elle eut emmagasiné elle-même les cocons pillés ; mais les amazones répandues sur le dôme ne voulurent pas la suivre en nombre suffisant malgré les émissaires qu’elle envoyait en masse en arrière, de sorte qu’arrivée à deux mètres du nid seulement elle dut rebrousser chemin.

27. Quelques jours après je vis les mêmes amazones rentrer chez elles chargées de cocons à 5 O2 heures, arrosées par une pluie d’orage qui durait depuis cinq minutes (Ebrard prétend que les fourmis prévoient toujours la pluie).

28. Le 9 septembre 1871, jour très chaud, les mêmes amazones partent à 21/* heures, marchent en faisant beaucoup d’arrêts, et finissent par faire presque un angle droit avec leur première direction ; dès lors elles courent vite et en ligne droite. A 37 pas de leur nid elles pillent une petite fourmilière rufibarbis cachée dans un nid souterrain. C’est l’expédition la plus tardive que j’aie vue.

29. J’avais mis un jour quelques § amazones vers une fourmilière d ' Aphaenogaster structor. Les grosses Ç de cette espèce étaient seules à se défendre, et les rufescens cherchaient en vain à percer leurs têtes qui étaient trop dures. Je vis cependant une amazone qui avait enfoncé l’une de ses mandibules dans la bouche même d’une énorme Aphaenogaster et qui l’y plongeait et replongeait dans tous les sens en s’appuyant sur l’autre. Elle finit par lâcher prise. L 'Aphaenogaster continua à courir avec les mandibules ouvertes ; mais en l’observant je remarquai qu’elle ne les refermait jamais. Je la pris alors et vis qu’elle ne pouvait plus mordre ; ses mandibules ballotaient, et se laissaient mouvoir sans faire la moindre résistance. Il fallait que les nerfs mandibulaires eussent été lésés par l’amazone; je ne puis me l’expliquer autrement.

30. Je mis souvent des pratensis et des sanguinea non loin de fourmilières amazones; Si les esclaves étaient des rufibarbis, c’étaient elles qui attaquaient d’abord ; si c’étaient des fusca, quelques-unes d’entre elles allaient avertir les amazones qui sortaient seules. Ces dernières arrivaient d’abord nue à une et se jetaient aussitôt individuellement au milieu de l’ennemi; puis il en venait toujours plus, et il suffisait le plus souvent d’une vingtaine pour mettre en déroute un nombre d’ennemis cinquante fois plus grand, car ceux-ci étaient effrayés par cette audacieuse attaque. Cependant les pratensis saisissaient souvent les rufescens par le thorax, les inondaient de venin et les tuaient. Les amazones combattaient toujours en perçant ou en cherchant à percer la tête de leur ennemi, ce qui leur était très difficile pour les grosses $ pratensis. Elles tuaient aussi beaucoup de nymphes en les transperçant, mais je leur en vis quelquefois porter avec soin un certain nombre dans leur nid. Les esclaves rufibarbis prenaient toujours une part active au combat, les fiusca presque jamais. Une fois, comme une armée rentrait d’une expédition chargée de cocons et les déposait pour repartir, je mis un gros sac de pratensis avec beaucoup de cocons à plus d’un mètre du nid, dans la direction d’où venait l’armée. Cette fois il

suffit de trois minutes pour rassembler toute l’armée qui culbuta les pratensis en un instant, envahit leur tas et se chargea de cocons qu’elle rapporta dans le nid; seulement un petit nombre d’amazones se mirent à en mordre quelques-uns. Vu la courte distance, il se forma une chaîne d’amazones allant chercher des cocons et revenant chargées. Peu à peu, cependant, les esclaves rufibarbis s’en mêlèrent, et les amazones leur laissèrent piller le reste du tas. Un fait remarquable s’observe chaque fois que l’on verse un sac de fourmis (fusca, rufibarbis , sanguinea, pratensis, peu importe) avec leurs cocons devant des P. rufescens. Ceux-ci, après s’être élancés sur les matériaux entassés parmi lesquels gisent pêle-mêle cocons, larves et fourmis, s’imaginent probablement que c’est le dôme d’un nid, car ils cherchent partout une ouverture qui leur permette d’entrer sous terre. A cet effet, les uns déblaient la terre du tas, tandis que les autres fouillent le terrain et les touffes d’herbe avoisinantes, cherchant en vain une entrée. La persévérance qu’ils mettent à ce travail est parfois inouïe, et telle qu’ils négligent souvent presque complètement de prendre les cocons qui gisent épars à la surface, qui sont tout à leur portée, et qui suffiraient à les charger tous. Ceux qui sont enfin découragés finissent le plus souvent par rentrer à vide ; parfois ils savent prendre les cocons qui gisent à côté d’eux ; mais la plupart de ceux-ci restent ordinairement abandonnés. Je n’ai trouvé chez aucune autre fourmi un instinct aussi aveugle et un pareil manque de perspicacité. Les sanguinea pillent tout de fond en comble en pareil cas. J’ai donné très souvent de cette manière des cocons de F. pratensis et de F. sanguinea à des fourmilières amazones, mais jamais il ne furent élevés; les rufibarbis ou les fusca les mangèrent toujours. Je n’ai vu que deux fourmilières amazones avoir à la fois des esclaves fusca et rufibarbis. L’une était artificielle (ancien appareil) et l’autre naturelle. Cette dernière attaquait à l’ordinaire des fourmilières rufibarbis, mais je constatai aussi une expédition qu’elle fit sur une fourmilière fusca.

31. Je fis une fois l’essai de prendre une armée amazone en marche et de l’enfermer dans un appareil avec des fusca d’une fourmilière ordinaire. J’avais pris pour cela un sac de fusca, et je le plaçai ouvert, sans le verser, devant une armée de rufescens en marche. Celle-ci n’y entra qu’en partie, mais je pris ce qui y entra en fermant le sac que je mis ensuite en communication avec une arène de gypse, et celle-ci avec un appareil vitré. Après avoir tué un certain nombre de fusca, les amazones finirent par s’allier à elles. Le reste n’eut pas d’intérêt, sinon que ces amazones remises quelques jours plus tard vers leur fourmilière ne furent pas reconnues tout d’abord par leurs anciennes sœurs qui se jetèrent sur deux d’entre elles et les tuèrent; mais leurs anciennes esclaves les reconnurent par contre bientôt, et les portèrent de l’appareil dans le nid.

L’armée dont j’avais enlevé une partie par surprise pour l’enfermer dans mon sac ne continua pas sa marche et resta obstinément en place en tâtant le terrain. Un quart d’heure après elle voulut retourner chez elle; je mis alors un sac plein de pratensis avec leurs cocons à côté d’elle. Les amazones se jetèrent dessus, mais ne pillèrent rien et se mirent à tuer les cocons et les pratensis. Pendant ce temps une partie de l’armée se remit

à tâter le terrain à côté. Cependant le temps s’assombrissait; deux ou trois violentes averses se succédèrent; l’armée rufescens resta en place, tuant les pratensis et tâtant le terrain. Au bout d’une heure seulement je remarquai un mouvement particulier parmi les amazones qui se jetèrent sur un point où elles tâtaient le sol depuis longtemps, y creusèrent, et pénétrèrent dans une galerie. Toute l’armée s’y enfila petit à petit et les amazones en ressortirent ensuite une à une chargées de cocons de fusca. Il leur avait fallu une heure pour trouver le moyen d’entrer dans ce nid souterrain éloigné seulement de cinq mètres du leur, et elles ne l’auraient certainement pas trouvé sans les circonstances anormales amenées par moi.

32. Je vis souvent des amazones $ courant seules à de grandes distances de leuxnid à diverses heures de la journée, et cherchant de côté et d’autre. On les voit ordinairement partir tard dans la matinée, éparses, mais parfois en assez grand nombre; elles marchent par saccades, et non point d’une manière continue comme dans les expéditions ; elles vont dans toutes les directions. J’en vis souvent à 30 pas et plus de distance de chez elles. Je pense comme Huber qu’elles cherchent ainsi des fourmilières de fusca dont elles savent ensuite le chemin quand elles font partie de l’armée.

33. Les fourmilières amazones sont toujours éloignées les unes des autres de 80 à 100 pas au moins d’après ce que j’ai vu. Je doute du reste qu’elles puissent subsister à une plus grande proximité, car leurs armées respectives se rencontreraient inévitablement une fois ou l’autre, et s’anéantiraient réciproquement.

34. Les P. rufescens sont, comme Huber l’a montré, dans uxxe dépendance absolue de leurs auxiliaires ou esclaves. Ils ne savent ni maçonner, ni soigner les larves, ni même manger eux-mêmes. Ce fait démontré par une expérience d’Huber où 30 amazones enfermées dans une boîte se laissèrent ^mourir de faim en deux jour su, du moins en partie, et où une seule esclave rétablit l’ordre et rendit la vie à celles qui n’étaient pas mortes, en leur dégorgeant le miel qui était devant elles et qu’ elles n’avaient pas su prendre, ce fait, dis-je, est parfaitement exact. Il n’y a qu’une erreur d’interprétation, c’est que les fourmis ne périssent pas de faim en deux jours, mais seulement de soif; on peut en conserver vivantes pendant un mois sans leur donner à manger si l’air qui les entoure est humide. M. Lespès a confirmé du reste par des expériences nouvelles le fait que les P. rufescens ne peuvent pas manger seuls (Revue des cours scientifiques 1866, p. 257). Mais M. d’Esterno prétend que tout cela est faux, que parler d’un animal ne sachant pas manger seul est dire une absurdité et que d’après ses expériences des amazones enfermées seules dans des boîtes „ dévorèrent de la viande u. Elles sont carnassières, dit-il, et le miel d’Huber ne leur plut pas à cause de cela. Si elles mangent celui que leur dégorgent leurs esclaves, c’est, dit-il encore, parce qu’il s’est animalisé (textuel!). Il finit par les comparer aux chiens et aux loups qui flairent le gibier, et par dire qu’elles mangent les cocons qu’elles pillent, et qu’elles s’établissent dans les nids de fusca dont elles forcent les habitants adultes à devenir leurs esclaves. Il prétend à l’appui de cette dernière assertion avoir vu des Ç fusca ( „noiresu ) dans une fourmilière rufescens. Or, de même

qu’Huber et Ebrard, je n’ai jamais vu dans les fourmilières amazones autre chose que des Ç et des nymphes (ou de grosses larves) $ de l’espèce esclave; par contre des Ç>, çj et $ rufescens. Les assertions du comte d’Esterno reposent, j’ose l’assurer, sur une suite ininterrompue d’erreurs; tout y est faux d’un bout à l’autre. Mais comme elles pourraient paraître justes à quelqu’un qui ne connaît pas les mœurs des fourmis, j’ai cru devoir faire l’expérience qui suit pour la rapporter ici :

Dans un bocal avec de la terre humide, je mis le 5 juin 1871 douze Ç rufescens d’une fourmilière amazone-rufibarbis. Je leur donnai un cocon Ç, 7 cocons $ et 5 larves tous de F. rufibarbis, et tous pris dans une fourmilière ordinaire (non mixte). J’y mis de plus une araignée tuée, une larve de capside (hémiptères mous dont les fourmis prennent

Iet tuent beaucoup) vivante, un petit morceau de viande de bœuf et une goutte de miel sur un morceau de verre. Les rufescens portèrent d’abord les cocons çà et là, puis finirent par les abandonner sans les mettre en ordre, et par s’entasser les uns sur les autres, sans toucher à rien de ce qui était dans le bocal. Ils ne bougeaient plus de leur coin. Le lendemain absolument rien n’avait changé. Je soufflai légèrement sur les amazones pour les mettre en mouvement. L’une d’elles arrivée vers la goutte de miel toujours intacte (qui eût complètement disparu pendant la nuit si une seule rufibarbis avait été là), la tâta de ses antennes et appliqua sa bouche dessus, maladroitement et sans l’avancer; je lui vis faire un ou deux mouvements de la bouche, ce qui me prouva qu’elle en avait goûté, mais cela ne dura pas dix secondes, et, voulant se retirer, elle s’embourba dans le miel, le mordit, y englua ses antennes et se sauva dans un coin. Toute la manière dont elle accomplit cet acte fut si peu naturelle, si contraire à ce que j’ai vu faire à toutes les autres fourmis qui avancent délicatement leur bouche en retirant leurs antennes quand elles veulent manger, que c’est à mon avis une preuve de l’ineptie de cette espèce à manger seule. Du reste toutes les autres $ hasard amena vers le miel l’évitèrent au lieu

d’y toucher, et je ne pus dès lors être témoin d’une seconde scène analogue. Par contre j’observai ensuite à plusieurs reprises un fait bien plus curieux. Nous savons que quand une amazone a faim, elle sait fort bien solliciter une de ses esclaves en lui frappant le chaperon de ses antennes, puis lécher la goutte que celle-ci lui dégorge. Or une de mes prisonnières s’approcha d’une des autres et se mit à la solliciter ainsi. Il paraît que cela donna à l’autre la même idée, car elle se mit à solliciter la première à son tour. Toutes deux se dressèrent, l’une contre l’autre, ouvrant à demi les mandibules, se frappant mutuellement le chaperon de leurs antennes, et se léchant la bouche l’une l’autre. Mais comme toutes deux demandaient, et qu’aucune ne dégorgeait, je ne vis passer aucune goutte entre les deux bouches. Le fait que chacune frappait le chaperon de l’autre suffisait du reste pour montrer qu’aucune ne dégorgeait. Je revis plus de dix fois ce fait, toujours la même chose; aucune ne dégorgea du liquide à une autre. Je pus les observer en eflet pendant plusieurs jours, sans qu’aucun changement survînt. Le Capside resta vivant; la viande, l’araignée, le miel ne diminuèrent pas d’un atome; mais les amazones demeu-

rèrent en bonne santé grâce à l'humidité, sauf deux d’entre elles qui étaient déjà infirmes le premier jour et qui périrent bientôt. Les cocons restèrent sans soins. Les larves, ne recevant aucune nourriture, devinrent très maigres. Lorsqu’une amazone s’approchait de l’une d’elles, la larve se démenait vivement pour demander à manger, mais la fourmi se contentait de la frapper une fois ou deux de ses antennes, puis l’abandonnait. Au bout de sept jours d’expérience (12 juin), tout était dans le même état. J’ôtai alors l’araignée et la viande qui s’étaient moisies, et je mis dans le bocal une Ç rufibarbis prise à la fourmilière des amazones (une de leurs esclaves). La nouvelle arrivée fut à l’instant même assiégée par les amazones qui l’implorèrent toutes ensemble pour recevoir de la nourriture. Mais elle refusa d’abord, puis, ayant trouvé le miel, elle s’en remplit le jabot en moins de dix minutes. Cela fait, elle se mit à le dégorger aux amazones, les unes après les autres. Ici le dégorgement était tout-à-fait normal ; la rufibarbis, les mandibules ouvertes et les antennes immobiles comme tout le corps, faisait sortir de sa bouche une goutte claire, grosse comme la tête de l’amazone, tandis que celle-ci jouait des antennes et des pattes antérieures sur sa bienfaitrice, tout en lapant la goutte. La rufibarbis mangea ainsi tout le miel, et le distribua aux rufescens. Il est inutile de dire que les amazones n’ayant pas touché aux huit cocons ni aux cinq larves, aucun d’eux n’avait été „dêvorêu, et que la rufibarbis prit soin des premiers ; les secondes avaient péri d’inanition (on sait que les larves ont plus besoin de nourriture que les insectes parfaits). Le lendemain, comme la rufibarbis ne maçonnait pas la terre, je lui donnai une compagne, et, à elles deux, elles bâtirent plusieurs cases où elles portèrent les cocons et les amazones. Je gardai mes fourmis jusqu’au 17 juin, jour où les rufibarbis avaient tiré une ou deux nymphes de leurs coques et les soignaient. Je les remis alors toutes, sauf 3 amazones, sur leur nid où elles furent reconnues et bien accueillies. Je donnai aux trois amazones restantes trois rufibarbis d’une autre fourmilière. Celles-ci ne voulurent d’abord pas s’allier à elles malgré les sollicitations des amazones, et n’y consentirent que le lendemain.

Je pense que cette expérience confirme suffisamment le fait que les amazones ne sont pas carnassières, ne mangent pas les nymphes de rufibarbis, et ont besoin de leurs esclaves pour être nourries. Je n’ai jamais vu non plus une amazone manger seule à l’état de liberté. Il est du reste assez improbable que M. d’Esterno ait eu vraiment le P. rufescens sous les yeux, car cela supposerait trop d’imagination dans sa manière d’observer. Mais j’avoue que je ne saurais à quel genre, ni même à quelle sous-famille rapporter sa fourmi « rousse-noire dite rousse à esclaves noires ».

35. Les rapports sociaux des Polyergus avec leurs esclaves ont été si bien décrits par Huber que je ne m’y étends pas; on en verra du reste plusieurs traits dans l’expérience suivante. Je signale ici seulement deux observations :

Le 20 juin 1872 les expéditions d’une de mes fourmilières amazone-fusca n’avaient pas encore commencé (elles ne commencèrent que le 4 juillet). De deux à quatre heures de l’après-midi, les amazones sortirent en assez grand nombre du nid, s’éloignant même

de plusieurs centimètres du dôme. Mais leurs esclaves avaient Vair de ne rien comprendre à cela, car elles étaient activement occupées à courir après les amazones, à les prendre par une mandibule et à les rapporter dans le nid. Ces dernières qui n’avaient pas l’air d’être encore disposées à partir, quoique il fît très chaud, se laissaient faire le plus souvent, et s’enroulaient autour de la tête des fusca. Mais une fois dans le nid elles ressortaient fréquemment. Je n’ai jamais observé ce fait d’une manière aussi générale, et cela semble montrer que chaque année les esclaves doivent s’habituer aux expéditions des amazones pour arriver à les considérer comme quelque chose de naturel et à ne plus s’y opposer. Huber (1. c. p. 257) a aussi été témoin de faits analogues, mais il leur donne une autre signification. Tl croit que cela doit empêcher les amazones d’aller trop tôt en expéditions, car elles pilleraient alors des nymphes et Ç de leurs esclaves ce qui épuiserait les fourmilières de celles-ci. Nous avons vu (VIII. 9) qu’il y a d’autres empêchements de nature mécanique à ce fait, et d’ailleurs un accident pareil compromettrait bien plutôt l’existence des fourmilières amazones, car les esclaves préféreraient certainement conserver des femelles de leur espèce pour entretenir la fourmilière mixte, dès que cela leur serait possible.

Le 23 août 1872 des amazones qui avaient fait un ample butin l’avaient emmagasiné en entier dans la partie sud de leur nid. Leurs esclaves commencèrent aussitôt après à déménager ce trop plein dans la partie nord qui était plus spacieuse. Je ne sais pourquoi tout ce transport eut lieu à l’extérieur, sur le dôme, et non à l’intérieur. Les fusca transportaient non-seulement des cocons, mais aussi des $ rufescens, car l’armée s’était entassée elle-même à l’endroit où elle avait déposé le produit de son pillage.

Polyergus rufescens.

Histoire d’une fourmilière élevée en appareil, et mise plus tard en liberté.

1. Le 11 avril 1869 j’enlevai à l’aide d’une pelle le nid d’une fourmilière amazonefusca à peu près en entier avec ses habitants, y compris une Ç féconde. Il n’y avait pas d’œufs. Je le déposai dans une grande arène de gypse en communication avec mon appareil vitré à côtés en bois (système d’Huber, C), dans lequel j’avais mis de la terre humide. Un déménagement actif de l’arène dans l’appareil commença bientôt; il avançait surtout pendant la nuit. Les fusca seules portèrent tout, y compris les rufescens, et bâtirent des galeries et des cases en étages superposés dans la terre de l’appareil. Le 13 avril je pus déjà supprimer l’arène de gypse qui était presque vide, et mettre une mangeoire en toile métallique. Ma fourmilière prospéra; les Ç fusca venaient lécher du miel et prendre des insectes que je mettais dans la mangeoire; d’un autre côté elles y jetaient tous les débris qui les gênaient : cadavres de fourmis, surplus de terre, insectes desséchés dont elles avaient léché les sucs après les avoir déchirés etc. On eût dit qu’elles avaient compris mon

but. Je voyais tous leurs faits et gestes dans leurs appartements à travers le verre. De temps en temps je vidais la mangeoire, la nettoyais et la remettais en place.

Le 2 mai je vis un petit paquet d’œufs frais pondus dans une case. Le 10 mai je mis des L. niger avec leurs larves dans la mangeoire. Je donnai dès lors souvent à mes amazones des larves et des cocons de L. niger et fiavus comme nourriture; les fusca les mangèrent le plus souvent, quelquefois les rejetèrent, mais jamais elles n’en élevèrent. Elles ne les tuaient pas tous à la fois, mais les ménageaient comme provision ; j’en vis qu’elles ne tuèrent qu’au bout d’une ou deux semaines. Le 13 mai je revis la Ç ; les œufs avaient augmenté en nombre. Le 31 mai de petites larves étaient écloses et se trouvaient dans les étages supérieurs. Le 10 juin les larves étaient grosses, et le 19 il y avait des cocons. Le 26 juin, les rufescens étaient en masse sous le toit de leur prison; il y avait beaucoup de cocons et des larves de toute taille. Cela continua les jours suivants où l’allure des amazones me parut devenir belliqueuse. Mais elles avaient fait le 18 avril le voyage de Vaux à Zurich, et je n’avais là guère que des F. cinerea ou cinereo-rufibarbis à ma portée, à moins d’aller assez loin. Je me décidai pourtant à tenter l’expérience.

Le 10 juillet à 2 3/4 heures, je portai mon appareil dans le jardin de l’hôpital et j’ôtai la mangeoire, laissant mes fourmis libres de sortir. Je l’avais plaçé sur une allée, à trois décimètres d’un nid miné de F. cinereo-rufibarbis dont les trous s’ouvraient parmi le gravier, et j’avais adapté au tube de sortie un tube en caoutchouc qui allait jusqu’à terre. Les fusca de l’appareil sortirent bientôt en quantité, et se battirent avec les cinereo-rufibarbis. Contre mon attente, elles eurent le dessus, entraînèrent une foule de cinereo-rufibarbis prisonnières dans l’appareil, et allèrent assiéger leurs trous. Il est vrai que c’était une petite fourmilière dont les habitants étaient aussi très petits; c’était le cas du reste de toutes celles de cet endroit. Bientôt cependant, quelques amazones sortirent une à une de l’appareil et s’éloignèrent dans divers sens. Mais mes fusca commençaient à envahir le nid des cinereo-rufibarbis ; afin de les en empêcher j’allai chercher une poignée de F. rufibarbis (cinereoïdes) que je mis devant elles. Ces nouvelles venues furent bientôt vaincues par les fusca, lesquelles montrèrent une audace que je ne leur ai jamais vue lorsqu’elles sont en liberté. Vers quatre heures les amazones commencèrent à sortir par le tube, d’abord un petit peloton seulement, puis un second plus grand et ainsi de suite. Enfin une troupe assez forte pénétra dans le nid des cinereo-rufibarbis ; bientôt toute l’armée sortit et l’y suivit. L’étroitesse des ouvertures rendit nécessairement l’invasion fort lente; au bout d’un certain temps cependant, les amazones ressortirent avec des nymphes qu’elles allèrent poser devant l’entrée du tube de caoutchouc pour retourner au pillage. Ce petit nid fut bientôt vidé, et l’armée indécise se disposait à rentrei’, quand une tête se forma, et après quelques hésitations partit en droite ligne; l’armée suivit et serra ses rangs. J’étais fier de voir la belle armée que contenait mon appareil et l’assurance avec laquelle elle marchait, sans que je pusse comprendre comment elle trouvait son chemin. Cependant elle vint tomber en droite ligne et sans s’être arrêtée sur un autre nid plus considérable

de cinereo-rufibarbis, situé à environ cinq mètres de l’appareil, mais toujours au bord de l’allée que mes amazones n’avaient pas quittée. Le nid fut envahi presque sans résistance; les cinereo-rufibarbis ne sortirent pas même ; ce fut exactement comme une attaque suides fusca. Les amazones revinrent chargées de cocons $ qu’elles déposèrent devant le tube pour retourner aussitôt au pillage. Cette fois elles sortirent du nid des cocons çf et une nymphe nue <$ qu’elles purent porter et portèrent jusqu’à l’appareil grâce à la petitesse de cette variété (voy. VIII. 9). Pendant ce temps les fusca s’occupaient activement à porter les cocons pillés dans l’appareil. Les cinereo-rufibarbis du premier nid profitèrent de cela pour s’enfuir avec leur Ç féconde, des Q ailées etc. Mais en même temps les fusca emportaient hors de l’appareil une foule de débris et de cadavres, puis faisaient dans les environs une chasse active à des Ç fécondes de L. niger et à divers insectes, les entraînant vivants dans l’appareil. Elles essayèrent il est vrai une ou deux fois de déménager dans le premier nid des F. cinereo-rufibarbis, mais je les en empêchai en bouchant les trous. Elles emportèrent de l’appareil les cadavres de plus de cent cinereo-rufibarbis qu’elles y avaient tuées. Les amazones ne retournèrent pas une troisième fois au pillage; à 61/* heures presque toutes les fourmis étaient rentrées d’elles-mêmes dans l’appareil que je fermai et rapportai chez moi. Comment l’armée découvrit-elle ce nid éloigné, et surtout comment fit-elle pour y aller en ligne droite et sans hésiter? En supposant qu’une des amazones qui s’étaient éloignées plus tôt l’eût découvert et fût ensuite revenue le dire aux autres, comment fit-elle pour donner à elle seule la direction à toute l’armée?

Le lendemain tout allait bien dans l’appareil ; une masse énorme de cocons encombraient les cases. Le 23 juillet une dizaine de cf rufescens étaient éclos.

Le 24 juillet à 4 heures je posai mon appareil vers le mur de la maison que j’habitais. Trente à quarante amazones sortirent aussitôt, se dispersèrent en tout sens, et allèrent jusqu’à 10 ou 15 pas de distance en courant sur la route et le long des murs. Une petite troupe d’amazones sortit une heure plus tard et suivit le mur de la maison; elle découvrit un petit trou d’où sortaient quelques F. cinerea, et chercha en vain à y entrer; il était trop étroit. Il se passa ainsi une seconde heure. Vers six heures le temps s’assombrit, le vent se mit à souffler; un orage menaçait. A ce moment toute l’armée de mes amazones sortit de l’appareil et partit en suivant le mur de la maison après avoir hésité un moment. Elle marcha lentement, essayant à chaque instant de gravir ce mur; mais il était trop lisse, et les amazones retombaient une à une; elle avança cependant peu à peu ainsi devant la façade exposée au midi. Arrivée devant la porte d’entrée elle ne chercha pourtant pas à s’introduire dans la maison, mais passa outre et se mit à grimper un escalier extérieur qui longeait le mur. Parvenue en haut, elle se trouva à l’angle de la maison, et se retourna contre le mur qu’elle s’obstina à vouloir gravir. Mais les fourmis retombaient dès qu’elles étaient montées de quelques décimètres. Au même instant le vent redoublant de violence les fit voler et les porta à plus d’un mètre de distance sur le gravier en les éparpillant complètement. Elles se rassemblèrent de nou-

veau; une partie d’entre elles redescendaient déjà l’escalier, lorsqu’un noyau se forma en avant, courut en arrière au milieu de celles qui retournaient, et les rappela en un clin d’œil en haut où l’armée entière chercha encore à gravir le mur oriental de la maison. Le vent emportait de nouveau les amazones, mais elles recommençaient toujours; la pluie s’en mêlait. Enfin elles se décidèrent à revenir dans un désordre affreux. Toutes ces fourmis en débandade surent pourtant retrouver leur chemin et rentrer dans l’appareil. Mais les dernières ayant trouvé un second trou de cinerea, non loin de l’appareil, elles y entrèrent et en ressortirent des cocons. Cela suffit pour donner de nouveau l’éveil à toute l’armée qui repartit à 7 heures du soir pour le pillage, envahit ce nid en pratiquant irne nouvelle ouverture, et s’y chargea assez bien de nymphes, puis rentra peu à peu dans l’appareil non sans avoir encore couru un certain temps dans les environs. Tout ne fut rentré qu’à 8 heures du soir. Deux ou trois incidents méritent d’être notés : 1°) Je vis une amazone prendre une fusca par les mandibules, près de l’appareil; celleci se replia sous sa tête, et se laissa porter par le Polgergus jusque dans le tube de caoutchouc. Huber cite un cas (1. c. p. 254) où une armée amazone, ayant trouvé un nid de fmca abandonné, revint chez elle, puis où chaque rufescens prenant une fusca , toute la fourmilière fut ainsi déménagée dans ce nid. Je n’ai jamais revu ce singulier fait qui ne peut être mis en doute. 2°) Plusieurs fusca rapportèrent dans l’appareil des amazones qui s’étaient perdues. 3°) Quelques amazones erraient çà et là, portant un cocon de cinerea, et ne trouvaient pas l’entrée de l’appareil. Une fusca prit le cocon de l’une d’entre elles; mais l’amazone, au lieu de lâcher prise, s’enroula autour du cocon, et la fusca porta ce double fardeau dans l’appareil. Je fus deux fois témoin de ce fait.

Le 3 août, mon appareil refit le voyage de Zurich à Vaux. Le 4 août je le plaçai sur une allée, à deux pas d’une fourmilière sanguinea située sur le gazon, au bord de l’allée. Les fusca sortirent d’abord, et attirèrent l’attention des sanguinea, lesquelles se répandirent peu à peu sur l’allée en nombre toujours plus grand. Les sanguinea tuèrent ainsi un bon nombre des fusca de mes amazones. Bientôt l’allée fut rouge de sanguinea qui approchaient de la porte de mon appareil. Une dizaine d’amazones se décidèrent alors à sortir et se jetèrent au milieu des sanguinea. Cela suffit pour retarder la marche de ces dernières. Mais ces quelques fourmis eurent beau se multiplier, elles disparurent sous le nombre des ennemis qui les inondaient de venin et arrivaient en nombre toujours plus grand. Alors je vis les amazones sortir deux à deux du tube de caoutchouc et tomber sur les sanguinea qui formaient un front imposant. Chose curieuse, il n’en sortit pas plus d’une soixantaine, et cette petite troupe tenta seule le combat. Cela suffit pour arrêter net la marche des sanguinea. Les amazones n’attaquèrent pas en corps, mais se jetèrent toutes pêle-mêle au milieu des sanguinea, mordant à droite et à gauche, transperçant la tête de leurs ennemies et trouvant toujours moyen de se dégager lors même que dix ou vingt sanguinea étaient aux prises avec chacune d’entre elles. Je vis alors un mouvement de recul s’opérer dans toute la masse des sanguinea. Ce mouvement s’ac-

centua toujours plus, quoique les amazones n’opposassent aucun front cl’armée à leurs ennemies et ne reçussent absolument aucun renfort. Bientôt les sanguinea eurent reculé jusqu’au bord de l’allée, aux portes de leur nid. Les amazones, toujours au milieu d’elles, gravirent en même temps qu’elles les pentes du dôme, combattant toujours ‘avec la même ardeur, sans avoir l’idée de fuir quoique plusieurs d’entre elles eussent péri et que beaucoup d’autres eussent reçu du venin. Rien n’était curieux comme cette lutte ; les amazones s’arrêtaient pour se gratter l’abdomen et les pattes postérieures après chaque combat singulier contre ces ennemies plus grandes et beaucoup plus nombreuses qu’elles, lesquelles se voyaient pourtant battues. A ce moment les sanguinea avaient perdu courage. Quelques fusca, leurs esclaves, sortirent bientôt des nymphes du nid, et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’une panique incroyable s’empara de la fourmilière. Toutes les sanguinea , ainsi que leurs esclaves, sortirent à la fois du nid en emportant des nymphes dont elles abandonnèrent même une grande partie sur le dôme qui en fut couvert, et s’enfuirent dans toutes les directions sans faire plus aucune résistance. En dix minutes elles eurent totalement évacué le nid, y laissant presque toutes leurs nymphes. On apercevait à peine les quelques amazones qui avaient été cause de cette scène et qui rôdaient sur le dôme sans entrer dans leur conquête. Cependant quelques-unes prirent enfin des cocons et les portèrent dans l’appareil. Elles n’y étaient pas depuis deux minutes que toute l’armée qui n’avait pas donné signe de vie jusqu’alors sortit par le tube de caoutchouc et alla piller les nymphes du nid conquis. L’abondance était telle qu’une chaîne non interrompue d’amazones s’étant établie, il se forma bientôt un tas énorme de nymphes qui obstruaient complètement l’entrée du tube et que les fusca ne pouvaient suffire à introduire dans l’appareil. Le pillage dura jusqu’à 8 1/2 heures du soir; je dus couper quelques essais de déménagement commencés par les fusca dans le nid des sanguinea. Une trentaine d’amazones au plus avaient péri, sur les soixante environ qui avaient mis en fuite à elles seules toute la fourmilière sanguinea ; la plupart étaient mortes par suite du venin qu’elles avaient reçu. Une foule de cadavres de sanguinea couvraient l’allée. Le butin était trop considérable, et toutes les nymphes de sanguinea furent mangées ou jetées par les fusca qui ne conservèrent que celles de leur espèce dont beaucoup avaient été pillées (les sanguinea avaient auparavant pillé elles-mêmes des nids de fusca). Les sanguinea ne revinrent dans leur nid que plusieurs jours après. Elles s’étaient fait de petits nids provisoires dans l’herbe.

Le 8 août, à 4 heures, je portai mon appareil vers une fourmilière ennemie d 'amazones-fusca. L’armée de celle-ci n’osa pas partir, et un peloton qui sortit de mon appareil engagea un combat terrible avec elle. Ces amazones se battaient avec une fureur incroyable. Elles se saisissaient mutuellement le thorax, et il se formait ainsi des paquets de cinq ou six fourmis qui roulaient par terre en se mordant sans qu’on pût distinguer les amies des ennemies. Les miennes furent toutes tuées, mais le gros de l’armée ne sortit pas, et je rapportai mon appareil à la maison.

Le 15 août ma fourmilière allait toujours bien. Beaucoup de <f rufescens étaient éclos. Je posai l’appareil sur le gazon, devant un nid de F. rufibarbis, et je l’ouvris entièrement. Le temps était froid ; un combat très mou eut lieu, surtout entre fuscci et rufibarbis. Beaucoup de ces dernières furent tuées. Le lendemain cependant elles s’étaient enfuies, et les fusca déménagèrent tout le contenu de l’appareil dans leur nid, y compris les cf. Je ne remarquai ni cinereo-rufibarbis, ni sanguinea parmi les esclaves de mes amazones. Evidemment les fusca avaient mangé ou jeté les nymphes de ces espèces.

Le 17 août le temps était chaud; mes amazones sortirent en une petite armée et allèrent piller les rufibarbis qui s’étaient établies à un mètre de là. J’allai chercher beaucoup d’amazones et de leurs esclaves dans l’ancien nid d’où j’avais tiré quatre mois auparavant les fourmis de mon appareil, et je les mis vers ces dernières. Elles se reconnurent presque aussitôt, et les nouvelles arrivées furent transférées dans le nid.

De nouvelles $ fraîches écloses se joignirent à l’armée qui se retrouva bientôt grande, mais très bigarrée, car beaucoup de ces nouvelles étaient très petites et foncées. Je mis encore plusieurs fois des fusca avec leurs cocons aux alentours du nid; elles furent toujours pillées.

En 1870 je ne pus passer que quelques jours à Vaux où je retrouvai le 17 avril mes amazones dans leur nid.

Au printemps 1871 je ne les retrouvai pas. Le 21 juillet 1871 je vis près de cet endroit une petite armée amazone en marche, qui s’arrêta bientôt, ne trouva rien, et revint sur ses pas. Elle alla rentrer dans un trou caché dans le gazon, exactement à la place de l’ancien nid (qui avait été pris le 15 août 1869 à des rufibarbis). La fourmilière existait donc toujours. Je lui vis dès lors refaire plusieurs expéditions bien réussies sur des fourmilières fusca ; deux autres méritent d’être mentionnées.

Le 31 juillet 1871 l’armée part et marche lentement. Elle arrive à cinq pas de sa demeure vers un nid que j’avais vu abandonner quelques jours auparavant par des rufibarbis qui l’habitaient. Elle s’y introduit, y reste pendant quelques minutes, puis revient à vide chez elle et ne repart pas. Croirait-on que le 2 août, trois jours après, ces mêmes amazones retournèrent à ce même nid vide, et y entrèrent une seconde fois pour revenir de nouveau chez elles à vide?

Cependant je remarquai que parmi les esclaves fusca de ces amazones il y avait quelques rufibarbis. J’observai de singuliers faits à leur égard : plusieurs fois je les vis tiraillées par les fusca. D’autres fois j’en vis qui se laissèrent faire en se repliant et que des fusca emportèrent et déposèrent à une certaine distance du nid. La plupart, lorsqu’elles revenaient vers l’entrée du nid, s’y précipitaient tout-à-coup en courant pour éviter d’être reprises par les fusca (comparer avec YI. 6. fin). Je vis aussi un ou deux cadavres de rufibarbis emportés par des fusca.

Le 13 août je trouvai l’armée de mes amazones aux prises à six pas de son nid avec une fourmilière rufibarbis assez forte et composée de grosses $. Le combat était très

violent. Le gros de l’armée revint chargé de cocons, mais les rufibarbis poursuivirent en désespérées les amazones jusqu’à leur nid où elles se trouvèrent avoir affaire aux fusca esclaves ; les $ rufescens durent déposer leurs cocons à la hâte pour défendre leur propre nid et délivrer beaucoup de leurs compagnes de petite taille faites prisonnières par les rufibarbis. Il y eut une masse énorme de rufibarbis tuées. On aurait dit qu’elles cherchaient la mort. Quelques-unes s’étaient attachées aux pattes d’amazones qui ne purent s’en débarrasser et qui ne revinrent pas chez elles, car elles s’obstinaient à mordre le cadavre qui les gênait, et à tâcher de l’arracher. Un petit nombre d’amazones périrent sous le venin de leurs nombreuses ennemies. Le lendemain les amazones retournèrent piller la même fourmilière en bataillon serré, formant presque un carré, et marchant très lentement. Le reste se passa comme la veille; elles revinrent chargées de nymphes. Les rufibarbis esclaves des amazones combattirent ardemment celles de la fourmilière pillée qui avaient de nouveau poursuivi l’armée jusque chez elle. Dès lors le nombre des esclaves rufibarbis augmenta dans la fourmilière amazone, et les fusca cessèrent de les tirailler. C’est la seule fois avec une autre que j’ai vu une fourmilière mixte amazone-fusca-rufibarbis. En 1872 elle prospérait toujours et avait toujours des esclaves des deux sortes.

2. Je place ici, à la suite de ce qui précède, les observations que j’ai faites sur le P. rufescens pendant l’été de l’année 1873, car elles ont presque toutes été faites sur la fourmilière dont nous venons de parler, soit sur mes anciennes élèves.

Au printemps 1873 les fusca élevèrent un grand dôme maçonné, preuve que la fourmilière avait prospéré. On ne voyait plus de rufibarbis parmi elles; il paraît qu’en 1872 les amazones n’avaient plus pillé de. fourmilières de cette race. Le 29 juin les amazones sortirent pour la première fois, et je fus étonné de la grandeur de leur armée qui devait certainement comprendre environ 1500 fourmis. Parties vers 5 heures seulement, elles n’allèrent pas loin, ne trouvèrent rien, et rentrèrent chez elles. Le 1 juillet elles allèrent à 3 1ji heures piller une fourmilière fusca, et rentrèrent avant 4 heures. Le 2 juillet, elles allèrent piller une autre fourmilière fusca assez grande, située près d’un sapin ; elles décrivirent une courbe en s’engageant dans le gazon, et passèrent à côté d’une fourmilière rufibarbis sans l’attaquer. Le butin fut considérable. L’armée retourna piller les fusca une seconde fois, mais elle ne rapporta que quelques larves, puis elle rentra chez elle. Cette même fourmilière fusca fut pillée une troisième fois par mes amazones le 10 juillet, c’està-dire 8 jours après; chose curieuse, elles passèrent alors par une allée, en suivant un tout autre chemin que les deux premières fois, c’est-à-dire en décrivant une courbe en sens inverse. Ces 8 jours avaient suffi aux fusca pour élever de nouvelles larves qui étaient déjà en cocons, car l’armée amazone revint chez elle amplement chargée de cocons. Elle n’alla plus ce jour-là au nid pillé; mais 15 jours plus tard, le 25 juillet, elle y retourna pour la 4mo fois, et cette fois de nouveau par le chemin qu’elle avait suivi le 2 juillet. Elle y fit encore une ample récolte de cocons, et eut même l’impudence de repartir aussitôt, quoique en hésitant, pour aller de nouveau le piller. Mais cette 5rao fois elle n’en rapporta

presque rien. Il est à remarquer que, lors de cette expédition dn 25 juillet, les amazones eurent de la peine à pénétrer dans le nid des fusca dont le dôme aplati était entièrement fermé, et qui ne s’ouvrait qu’à trois décimètres de là par un canal souterrain. Le 14 août mes amazones retournèrent piller pour la sixième fois la même fourmilière fusca. Elles prirent la ligne droite, entre les chemins qu’elles avaient suivis les 2 et 10 juillet. Elles eurent de la peine à entrer dans le nid, mais chacune en rapporta une nymphe ou une larve.

Les fourmilières rufibarbis abondent aux environs du nid de mes amazones. Dans une de leurs expéditions, celles-ci s’arrêtèrent non loin d’une de ces fourmilières rufibarbis et se mirent à chercher partout. Je pris de la terre, des fourmis et des nymphes dans le nid des rufibarbis, et jetai le tout dans la direction des amazones. Bientôt la partie de l’armée qui en était le plus rapprochée se mit à marcher dans cette direction et à rappeler les autres amazones. Mais en même temps une tête s’était formée dans une autre direction, et l’armée fut bientôt divisée en deux corps. Celui que j’avais attiré du côté des rufibarbis attaqua celles-ci; mais à mon grand étonnement il ne se trouva dans cette fourmilière presque rien d’autre que des cocons de Ç et des larves à six pattes (de Coléoptères?) dont je parlerai ailleurs (XXXV). Ces larves que les rufibarbis défendaient avec autant d’acharnement que leurs propres cocons furent ravies en assez grand nombre par les amazones. Mais ces dernières ne purent pas emporter un seul cocon 9 rufibarbis; ils étaient trop gros pour l’arc de leurs mandibules (VIII. 9). L’autre corps d’armée alla après de nombreux arrêts et zigzags piller une fourmilière fusca plus éloignée. Les F. rufibarbis dont nous venons de parler furent pillées de nouveau par mes amazones le 16 août; il n’y avait plus de larves à six pattes, mais le butin en cocons et larves $ rufibarbis fut en revanche tel que l’armée alla 4 fois de suite au pillage, et revint chaque fois entièrement chargée. Le 18 août, nouveau pillage, mais maigre butin.

Une autre fois mes amazones après avoir pillé des ftisca, repartirent aussitôt dans la même direction apparemment pour retourner au même nid, quoique la queue de l’armée n’eut pas trouvé de quoi se charger. Mais arrivées au tiers du chemin, elles s’arrêtèrent, s’éparpillèrent, et commencèrent à rebrousser chemin. Voilà un cas où leur retour n’était certainement pas dû au fait qu’elles ne savaient pas leur chemin, mais à l’idée qu’elles ne trouveraient plus rien dans le nid pillé, et ce furent probablement les amazones qui avaient été les dernières au pillage qui empêchèrent les autres de continuer leur chemin. Une belle fourmilière rufibarbis se trouvait tout près du lieu d’arrêt de l’armée; j’attirai les amazones vers elle, comme dans le cas précédent. Le combat fut très violent et très meurtrier ; les amazones n’arrivèrent que peu à peu, mais elles tuèrent presque la moitié des rufibarbis *). Elles s’emparèrent du nid; puis elles formèrent

*) Ebrard cite un cas analogue et dit (1. c. p. 16) que les amazones font un carnage horrible des mineuses (rufibarbis).

à la façon des sanguinea une chaîne non interrompue d’allantes et de venantes, car chaque $ chargée, à peine de retour chez elle (au nid des amazones), déposait son cocon et repartait aussitôt pour le pillage. Les amazones pillèrent ainsi de fond en comble le nid des rufibarbis. Cependant celles de ces dernières qui avaient survécu y rentrèrent aussitôt après le départ des pillardes et y demeurèrent, car 13 jours plus tard les amazones vinrent spontanément les piller de nouveau, et firent encore un ample butin dans leur nid.

Le 7 août, jour très chaud, mes amazones partent à 4 heures et 5 minutes ; elles vont, en décrivant une courbe, jusqu’à 27 pas de chez elles. Là elles s’arrêtent dans le gazon et cherchent longtemps; bientôt deux groupes se forment dans l’armée : l’un (A) cherche à une place, et l’autre (B) à une autre. Tout-à-coup les amazones du groupe B s’élancent vers une ouverture qu’elles ont trouvée dans la terre desséchée, et y pénètrent en masse. C’est un nid de F. fnsea. Le groupe A n’est pas averti, car il y a trop peu d’amazones éparses dans le gazon sur l’espace qui le sépare du groupe B; il continue à chercher; à peine quelques Ç sont-elles prévenues et viennent-elles une à une rejoindre les B. Déjà ces dernières ressortent chargées de cocons et reviennent chez elles. Les A qui cherchent toujours s’élancent subitement en avant dans le gazon, en suivant une toute autre direction que celle du nid pillé par les B; elles vont ainsi jusqu’à 13 pas du lieu de l’arrêt. Elles font alors halte de nouveau, cherchent encore longtemps, et finalement reviennent sans avoir rien trouvé. Pendant ce temps les B ont été déposer leur butin chez elles et retournent au pillage. Les A repassent sur le lieu de leur première halte, sans s’y arrêter cette fois, et prennent pour revenir chez elles le chemin que l’armée entière a pris pour aller. Elles ne tardent donc pas à rencontrer les B. Les deux corps d’armée doivent, semble-t-il, être fort étonnés de cette rencontre, car l’un revient à vide, découragé, tandis que l’autre retourne gaiement au pillage. J’observe de près. Les B marchent plus serrées et sont plus nombreuses. Lorsque les $ A ont rencontré la tête d’armée des B, elles continuent d’abord à marcher en sens inverse; mais bientôt elles s’arrêtent, l’une plus tôt, l’autre plus tard, font volte-face, chacune pour son compte, et se mettent à marcher avec les B comme si elles n’avaient fait que cela jusqu’ici, sans hésiter un seul instant. Le corps d’armée B recueille ainsi en avançant tout le corps A, à mesure que ce dernier revient ; il fait faire volte-face à toutes ses 5 l’une après l’autre. Ainsi toute l’armée retourne au pillage, et cette fois les A, éparses parmi les B, n’ont pas l’idée de s’arrêter de nouveau au lieu de la première halte. Le nid des fnsea ne fournit plus qu’un assez maigre butin. C’est la seule fois que j’aie observé une pareille rencontre imprévue de deux corps d’armée d’amazones.

Une fois encore, la moitié de mes amazones seulement avaient trouvé de quoi se charger chez une fourmilière rufibarbis ; les $ non chargées formèrent un corps séparé, et partirent du nid pillé pour aller dans une autre direction où elles trouvèrent une seconde fourmilière qui leur fournit des nymphes et des larves.

Un jour l’armée de mes amazones retournait pour la seconde fois au pillage d’un nid de fusca. Je me couchai sur le gravier où elle passait, et j’étendis mon bras sur le sol, devant elle. La tête hésita, fit en partie le tour de l’obstacle, jusqu’à ma main; mais bientôt un certain nombre d’amazones gravirent mon bras, et presque toute l’armée les suivit, franchissant ainsi directement l’obstacle. Cependant une partie des amazones s’étaient répandues le long de mon corps, et s’étaient glissées sous moi. Lorsque je me relevai, elles se trouvèrent subitement à l’air libre, mais séparées des autres et du bon chemin. Elles ne surent pas retrouver leur chemin (les autres étaient presque toutes en avant), s’avancèrent dans une direction complètement fausse, cherchèrent longtemps en vain, et finalement revinrent chez elles à vide ; elles venaient pourtant de faire cette route le même jour, mais elles s’écartèrent du gros de l’armée à cause d’un obstacle imprévu, ce qui les dérouta tout-à-fait lorsque l’obstacle fut tout-à-coup levé.

J’ai cherché cette année à faire une statistique des expéditions de ma fourmilière amazone pendant la saison où elles ont lieu. J’ai été malheureusement empêché d’en voir une partie, ce qui rend la statistique incomplète; les chiffres approximatifs que j’ai obtenus ont cependant leur intérêt, et permettent certaines conclusions. Les observations sont faites dès le 29 juin (jour de la première expédition de l’été) au 18 août. Les expéditions qui ont eu lieu à partir du 18 août font défaut. Dans cet espace de temps j’ai dû m’absenter plusieurs fois, et mes amazones ont pu sortir alors sans que je les aie vues; c’est cependant l’exception. J’observai en tout 30 après-midi pendant lesquels mes amazones firent des expéditions. Il y eut quelques autres jours d’orage et même de très beau temps pendant lesquels elles restèrent chez elles. Dans ces 30 après-midi, l’armée entière partit en tout 44 fois de son nid (un jour p. ex. 4 fois de suite). Sur ces 44 expéditions, il y en eut 4 où l’armée se divisa en deux corps, 6 où elle revint sans avoir trouvé de fourmilière (pour cause d’erreur de chemin, ou de fatigue), trois où elle ne découvrit que des fourmilières qui ne possédaient point de cocous ni de larves, 6 dont elle rapporta un maigre butin, 25 dont elle rapporta un ample butin. Sur les 8 corps formés par la division en deux de l’armée, laquelle eut lieu quatre fois, un ne trouva rien, 7 attaquèrent des fourmilières ; sur ces 7 derniers, 4 ne firent qu’un maigre butin, 3 firent une ample récolte. Donc il y eut en tout 41 attaques de fourmilières; sur ce nombre, 19 sur des fourmilières rufibarbis (dont 3 où les amazones revinrent absolument sans rien), 19 sur des fourmilières fusca, et 3 dont je ne vis que le retour. Mais au point de vue des fourmilières pillées, ces chiffres se répartissent autrement, la même fourmilière ayant été ordinairement pillée plusieurs fois. Sept fourmilières fusca différentes ont été pillées en tout : une 6 fois, une 4 fois, une 3 fois, deux 2 fois, deux 1 fois. Huit fourmilières rufibarbis différentes ont été pillées en tout : une 5 fois, deux 4 fois, une 2 fois, quatre 1 fois. Restent les trois expéditions dont je ne vis que le retour, mais où les amazones rapportaient des nymphes et des larves.

Les dénombrements que je fis dans les derniers temps de l’armée de mes amazones

m’ayant tous donné un nombre supérieur à 1000 fourmis*) (le plus souvent aux environs de 1100), je puis admettre que lorsqu’elle revenait amplement chargée d’une expédition, elle devait rapporter en moyenne 1000 cocons ou larves, ce qui ferait déjà 25,000 d’après le chiffre indiqué plus haut. Dans les cas de maigre butin, je puis compter qu’en moyenne un tiers de l’armée (et cela pour le moins) était chargé, ce qui fait en tout 2000 cocons ou larves de plus. Viennent encore les 7 corps séparés dont chacun représente la moitié de l’armée et dont trois rapportèrent un ample butin ; on peut donc compter pour eux en tout environ 2300 cocons ou larves. Nous avons donc en somme environ 29300 cocons ou larves pillés dont à peu près 13000 de rufibarbis, 14000 de fusca (d’après la répartition des cas de maigre butin et d’ample butin suivant ces formes) et 2300 de provenance inconnue (probablement de fusca). Si nous ajoutons à ce chiffre la quantité probable de butin rapporté des expéditions que je n’ai pas vues, et de celles qui auront eu lieu après le 18 août, nous devons arriver à un chiffre peu éloigné de 40000 cocons ou larves pillés cette année par mes amazones. Il est vrai que l’été a été exceptionnellement chaud et sec; jamais je n’ai vu les amazones faire autant d’expéditions. Cependant en admettant que le nombre indiqué se réduise à 20000 ou 25000 dans une année ordinaire, il n’en reste pas moins très grand, et semble devoir représenter le chiffre des esclaves dans une fourmilière amazone. C’est peut-être la vie souterraine des F. fusca qui nous fait croire à l’ordinaire leur nombre moins grand dans les fourmilières amazones, car il est bien peu probable qu’elles mangent des nymphes de leur propre espèce lorsqu’elles ne sont pas élevées en captivité dans un appareil. Hâtons-nous de faire observer ici qu’il y a une grande anomalie dans notre fourmilière, car elle est actuellement presque uuiquement amazone-/usca, et son armée a cependant pillé, avons-nous vu, 13,000 cocons de rufibarbis. Ces cocons de rufibarbis seront probablement mangés en grande partie par les fusca. J’ai pourtant remarqué un certain nombre de Ç rufibarbis écloses J*]ns la fourmilière ; elles ne sont pas tiraillées par les fusca.

J’ai vu constamment cette année des amazones de ma fourmilière partir individuellement et aller à de grandes distances (jusqu’à 50 pas de leur nid) en marchant par saccades. J’en ai vu qui inspectaient au nombre de 4 ou de 5 des nids de F. fusca situés à plus de 30 pas du leur; elles en cherchaient les ouvertures, et examinaient soigneusement les alentours. Ces faits me prouvent de plus en plus que les $ amazones vont étudier chacune pour son compte la situation des nids à esclaves aux environs du leur, et que c’est ce qui permet à l’armée de se diriger avec ensemble, et de prendre une décision à un moment donné.

J’observai pour la première fois cette année chez mes amazones un fait très curieux : les esclaves fusca se mirent à tirailler çà et là individuellement des $ amazones avant

‘) Certainement ce nombre a dû aller au commencement jusqu’à, 1500.

ou après leurs expéditions. Ainsi une fusca prenait une amazone par un membre, et l’entraînait loin du nid. L’amazone résistait peu, souvent même se repliait à moitié. Parfois la jusca devenait violente et mordait l’amazone en recourbant son abdomen. L’amazone patientait un certain temps. Deux issues se présentaient suivant les cas : 1 °) Parfois la fusca finissait par déposer l’amazone . à quelque distance du nid; aussitôt cette dernière cherchait son chemin pendant un instant, puis s’élançait vers le nid où elle arrivait avant la fusca. Cependant cette dernière la rattrapait quelquefois pendant qu’elle cherchait son chemin, et la portait encore plus loin, mais le résultat final était le même. 2°) D’autres fois la fusca se montrait trop tenace et trop violente. Alors l’amazone impatientée se recourbait brusquement et saisissait la tête de son esclave entre ses mandibules ; ordinairement la fusca lâchait aussitôt prise. Mais quelquefois elle résistait à cette injonction et s’obstinait à mordre, ce qui lui coûtait cher, car l’amazone lui perçait la tête avec ses mandibules, et se débarrassait ainsi d’elle comme d’une ennemie, en la tuant. Je vis une fois une amazone tiraillée par 6 ou 7 de ses esclaves dont elle finit par se débarrasser en en tuant une. Ces tiraillements devenaient donc de vrais combats à froid comme ceux dont nous avons parlé ailleurs (Y, 2 ; VI, 6 etc.). Il faut avouer que voilà de singuliers faits ; ils sont heureusement fort rares. Avec un peu d’imagination on en ferait des révoltes d’esclaves comprimées par la force, les menaces et les exécutions des maîtres. Mais ce serait une grande erreur. Ces phénomènes se passaient pendant un temps très chaud et très sec. Les fusca obsédées probablement par la horde paresseuse, altérée et trop nombreuse des amazones qui venaient constamment demander à boire, et ne pouvant lui suffire, furent prises d’impatiences individuelles qui les poussèrent à chercher un moyen de s’en débarrasser. Les tiraillements cessèrent en effet complètement après la pluie. Mais les amazones étaient trop coriaces pour pouvoir être mutilées à froid par les fusca , sinon elles l’auraient certainement été. Le fait le plus curieux est à mon avis la décision que prenait finalement l’amazone d’enfoncer ses mandibules dans la tête de l’esclave #i décidément ne voulait pas lâcher, et de revenir ensuite paisiblement à la fourmilière où les autres fusca ne la recevaient pas plus mal pour cela. Cet acte peut venir de ce qu’ici c’est le plus faible qui attaque le plus fort, mais je l’attribue surtout au fait que les amazones ne peuvent absolument pas supporter d’être prises par les jambes, et que leur instinct les pousse lorsqu’elles le sont à percer la tête de leur adversaire, ce qu’on peut observer dans presque toutes leurs expéditions. Peut-être Huber avait-il affaire à un cas analogue au précédent lorsqu’il raconte avoir vu des amazones revenant à vide d’une expédition manquée être mal reçues par leurs esclaves qui les tiraillèrent.

J’observai une fois ou deux après le retour des expéditions le même fait singulier que j’ai signalé dans l’expérience VIII, 34, c.-à-d. deux amazones se demandant mutuellement à manger, et se suçant la bouche l’une l’antre. Je crois être arrivé deux ou trois fois cette année à provoquer artificiellement le départ de mes amazones. Souvent, par de très beaux jours, l’heure de l’expédition passait, je ne sais pourquoi, sans qu’elles partissent; au lieu de se mettre à courir, elles se perchaient sur les brins d’herbe autour de

l’entrée de leur nid et ne bougeaient plus. Quand je vins alors répandre l’alarme parmi elles, en passant mon doigt sur elles, cette alarme fut prise par celles qui étaient dans le nid pour un signal de départ; toute l’armée sortit, se répandit sur le dôme et partit bientôt pour une expédition.

Enfin j’ajoute que la prospérité de ma fourmilière amazone s’est manifestée cette année par la production d’un grand nombre de Ç, et que j’y ai trouvé en outre un ' hermaphrodite et trois (femelle-aptère d’Huber).

Le 5 juillet, je visitai près de Genève, avec M. Frey-Gessner, une grande fourmilière amazon e-fusca. Une première armée était déjà en marche; il s’y forma bientôt dans le ; gazon deux têtes qui se séparèrent à angle très aigu, et divisèrent toute la bande en deux colonnes qui bientôt marchèrent à côté l’une de l’autre, à quelques centimètres de distance. Elles attaquèrent toutes deux la même fourmilière fnsea , et revinrent divisées i comme elles étaient allées, jusqu’au point où elles s’étaient séparées en allant. Avant que cette armée fut de retour, une seconde armée un peu moins forte partit de la même fourmilière amazone dans une direction opposée, et alla piller une autre fourmilière fusea. Les 5 de la première armée qui arrivait ne se joignirent pas à la queue de la seconde armée qui partait, et rentrèrent dans le nid pour n’en plus ressortir de la journée.

Le 8 août, l’armée d’une fourmilière amazon e-rufibarbis, après avoir été piller une petite fourmilière rufibarbis à une faible distance, partit de nouveau de son nid dans une J autre direction. Elle marchait à la débandade, de sorte que des $ quittaient encore le i nid alors que la tête était déjà à 30 pas de chez elle. A ce moment je remarquai à quelques décimètres eq avant des premières amazones de l’armée un certain nombre de F. rufibarbis perchées sur des brins d’herbe et tenant des larves dans leurs mandibules. Je m’approchai, et je découvris le dôme du nid des rufibarbis ; mais il était couvert de F. sanguinea qui s’étaient emparées du nid, en avaient chassé les habitants, et empor- ■ taient chez elles les larves et les nymphes, dans une direction opposée à celle d’où venait l’armée amazone. Celle-ci fut bientôt arrivée, culbuta les sanguinea sans le moindre effort, mais ne trouva plus rien dans le nid qui était, paraît-il, déjà entièrement dévalisé. Les amazones se mirent alors à poursuivre les sanguinea qui fuyaient de tout côté à leur approche. Mais ces dernières étaient très disséminées et se cachaient dans l’herbe ; aussi l’armée amazone n’alla-t-elle guère qu’à deux ou trois mètres au-delà du nid des rufibarbis, et revint-elle chez elle, découragée de ne rien trouver. Je suivis alors la file des sanguinea qui me conduisit, dans une direction opposée à celle du nid des amazones, jusqu’à 80 pas du nid des rufibarbis. Là se trouvait seulement le nid des sanguinea qui y rentraient à chaque instant avec des larves et des cocons pillés. Les amazones auraient eu de la peine à aller jusque-là pour arracher le butin à ces premiers voleurs arrivés avant elles.

Mon frère a été témoin avec moi de cette singulière expédition, la seule où j’aie vu les deux sortes de fourmis esclavagistes se rencontrer d’une façon fortuite, et dans une fourmilière de l’espèce esclave.

Formica sanguinea :

Fourmilière en appareil. Oeufs féconds pondus par des

1. Le 18 avril 1868 j’allai chercher près de Morges une fourmilière de F. sanguinea et je la fis entrer dans mon grand appareil (C) où j’avais mis de la terre. Elle me présenta une foule de faits curieux que je tâcherai d’énumérer le plus brièvement possible.

J’avais fait entrer dans l’appareil une fourmilière de Solenopsis fugax qui vécut quelque temps dans les parois des cases, mais les sanguinea amincirent énormément ces parois, et les Solenopsis finirent par disparaître (Bull, de la soc. d’entom. Yol. III, n° 3 p. 115).

Je ne pus remarquer de Ç féconde parmi mes sanguinea , et cependant le 2 mai il y avait une quantité d’œufs dans l’appareil. Mes prisonnières mangeaient beaucoup de miel, s’emparaient des insectes que je mettais dans leur mangeoire, et les emportaient dans l’appareil où elles les déchiraient; puis elles léchaient les sucs de leur corps qu’elles rejetaient ensuite dans la mangeoire. Le 21 mai beaucoup de petites larves étaient écloses. Je donnai ensuite à mes sanguinea des larves et des cocons de F. fusca, L. niger, L. flavus etc., de sorte que je ne pus plus faire dès lors d’observations très positives sur leurs propres larves. Bien plus, le soir du même jour je mis dans un sac des sanguinea prises dans deux fourmilières du Zurichberg avec leurs larves (car j’avais fait le 20 avril le voyage de Vaux à Zurich), et je plaçai ce sac en communication avec l’appareil. Il y eut d’abord de violents tiraillements, mais sans emploi du venin. Puis bientôt le contenu du sac fut déménagé dans l’appareil, et le lendemain il y avait alliance presque complète. Les esclaves des trois fourmilières étaient des fusca qui s’allièrent aussi entre elles et aux sanguinea. Le 23 mai j’ôtai le sac qui était presque vide; l’alliance était consommée, et ma fourmilière avait doublé. Dès lors les petites larves de mes premières sanguinea qui étaient en retard sur celles des nouvelles se mirent à grossir rapidement et je ne pus bientôt plus du tout distinguer les unes des autres. Le 3 juin beaucoup s’étaient mises en cocon. On voyait aussi beaucoup de cocons $ de sanguinea et de fusca , ainsi que de pratensis ; j’avais donné ces derniers la veille à mes sanguinea. Il y avait de plus une nymphe nue $ de l’une ou l’autre de ces espèces. La mangeoire était remplie d’ouvrières qui cherchaient en vain à sortir, et passaient leurs antennes par les trous du treillis. Le 6 juin, je mis encore dans la mangeoire beaucoup de cocons 5 9 cf fusca , cinerea, rufibarbis, rufa , niger et cœspitum. Tous furent pris avec une égale avidité par les sanguinea. Le 10 juin je vis qu’elles avaient mangé et mangeaient encore plusieurs de ces nymphes, après les avoir sorties de leurs cocons. Le 13 juin une ou deux $5 rufa étaient écloses. Le 14 juin je leur donnai un certain nombre de larves allongées, anne-

lées, et à six pattes écailleuses, prises dans une fourmilière rufa, et dont je parlerai dans les Myrmécophiles. (XXXV). Elles les prirent aussitôt et les soignèrent comme les leurs. Ces larves se montrèrent très vives, se glissant ou courant dans tous les coins ; les fourmis furent fort douces avec elles et les mirent avec leurs propres larves, dans les mêmes cases. Une 5 sanguinea dégorgea sous mes yeux de la miellée à une de ces larves à six pattes. Une seconde ponte d’œufs avait été faite par mes sanguinea ($ ?) dans l’appareil et, vers le 15 juin, autant que je pus les reconnaître, ces larves étaient devenues grosses et commençaient à filer leurs cocons. Elles étaient évidemment ou Ç>, vu leur taille. Le 19 juin, beaucoup de $ rufa, tirées de leurs cocons, étaient écloses et couraient en bonne intelligence avec les sanguinea. Quelques çf et Ç sanguinea (probablement sortis des cocons de celles du Zurichberg) étaient éclos; les $ avaient ouvert leurs cocons et aidé les nymphes à se débarrasser de leur peau aussitôt après. Il n’y avait pas de nymphes nues Ç ou <f, mais beaucoup de nymphes nues $. Par contre les cocons de L. niger et L. flavus Ç, Ç et çf, ainsi que ceux de F. rufa, fusca et cinerea Ç et <f étaient déchiré et la nymphe toujours impitoyablement tuée. Une Ç fusca qu’on avait laissé éclore après avoir déchiré sa coque fut tuée sous mes yeux par des $ sanguinea. Ces fourmis étaient donc assez intelligentes pour laisser éclore des £ d’autres espèces, tandis qu’elles tuaient les Ç et les <f (comparer avec VL 4). Comment font-elles la différence ? Saventelles pourquoi elles la font? Le 25 juin je vis deux nymphes nues de <f sanguinea; les <f et les Ç sanguinea ainsi que les $ rufa avaient augmenté en nombre. Les larves à six pattes se portaient toujours bien, mais je n’en vis pas de transformées en nymphes. Le 28 juin je donnai des larves et des cocons Ç, f et $> de L. fuliginosus à mes sanguinea. Le 29 juin les deux nymphes nues f sanguinea étaient devenues foncées; les $ n’avaient pas ouvert les cocons, sinon pour faire éclore la nymphe (ou la tuer) aussitôt après. Le 2 juillet les <f sanguinea étaient éclos en masse. Je crus aussi remarquer des $ cinerea. Le nombre des cocons avait sensiblement diminué. Le 9 juillet des centaines de <f encombraient l’appareil. Il était urgent de leur fournir une issue pour les laisser s’envoler. A cet effet je fis une île en toile métallique au milieu d’un bassin d’eau, et je la mis en communication avec l’appareil par un long tube de caoutchouc qui passait sous l’eau et s’ouvrait au milieu de l’île. Les Ç sanguinea arrivèrent bientôt en foule sur leur nouveau domaine, montrant un calme, une tranquillité qu’elles n’avaient point lorsque je les établis le 18 avril; elles se laissaient observer sans paraître effrayées, quoiqu’il fît beaucoup plus chaud qu’ alors. J’avais mis du miel sur l’île ; elles n’y touchèrent presque pas pendant la journée. Aucun <f ni aucune Ç ne sortirent. A la tombée de la nuit, la scène changea. Les Ç arrivèrent en quantité, mais cette fois elles se mirent en foule à manger du miel; des fusca $ arrivèrent aussi pour en faire autant. Par contre, le soir comme le jour, elles méprisèrent les mouches que je leur donnai. Il était curieux de voir combien la nuit, car à 11 heures du soir cela ne faisait qu’augmenter, l’activité de ces fourmis était plus grande, et surtout plus utile que le jour, pendant lequel elles avaient l’air de courir sans but.

J’ai refait dès lors souvent cette observation, soit sur des fourmilières élevées en appareil, soit aussi dehors, sur des fourmilières libres. Leur allure de nuit était toujours très particulière, lente et régulière, tandis que de jour elle était brusqüe et saccadée. Je crois que cette différence tient à ce que les yeux sont assez développés dans le genre Formica. Le lendemain matin, la scène avait de nouveau changé. Cette fois je trouvai une quantité de <$ et quelques Q, tous de sanguinea, qui couraient sur l’île; plusieurs étaient tombés dans l’eau. L’animation augmenta de plus en plus, et les Ç prirent d’abord leur vol après avoir battu un moment des ailes. Je coupai les ailes à quelques Ç et çf, puis je les remis sur l’île. Je ne vis aucun accouplement. Dès lors les <f et les Ç sortirent tous les matins dès le point du jour; les plus avancés prenaient leur essor, les autres rentraient tous avant midi dans l’appareil. Quelques sanguinea $ étrangères que je mis sur l’île furent en partie tuées, mais il me sembla qu’un certain nombre d’entre elles obtinrent grâce, après avoir été quelque peu tiraillées. Le 14 juillet je remarquai que beaucoup de nouveaux çÇ très petits étaient éclos dans l’appareil, mais ils ne sortaient pas encore. Les rufa $ vinrent aussi sur l’île. Le 15 juillet j’ôtai l’île, les çf n’y venant presque plus, et les Ç étant parties, sauf celles auxquelles j’avais coupé les ailes. Quelques cocons que je découvris daus le tube en l’enlevant se trouvaient être de sanguinea cf, cinerea Ç et rufa Ç, du moins très probablement. Je n’aperçus plus dans l’appareil de larves à six pattes; je ne sais ce qu’elles étaient devenues, et je n’en revis plus dès lors. Ayant ouvert un des volets et exposé ainsi une moitié du nid de mes fourmis aux rayons directs du soleil sous le verre, je les vis toutes passer avec les cocons de l’autre côté de la feuille de fer blanc, sauf les F. rufa et pratensis qui restèrent tranquillement sous le verre. Je vis à plusieurs reprises des sanguinea arriver précipitamment et chercher à entraîner des pratensis ou des rufa de l’autre côté, mais celles-ci résistèrent. Chaque fois que j’effrayais mes fourmis à travers le verre, je voyais les sanguinea et les fusca courir dans tous les sens, tandis que les rufa et les pratensis restaient immobiles, mais en ouvrant les mandibules et en recourbant l’abdomen.

Le 23 juillet, les nouveaux étaient en foule dans la mangeoire, cherchant à sortir. Je remis l’île, et ils prirent leur essor. J’en recueillis un certain nombre, choisissant les plus différents : tous étaient des F. sanguinea <f. Vu leur éclosion tardive et leur petitesse, j’étais persuadé qu’ils étaient le résultat des œufs pondus dans l’appareil (par des Ç sanguinea ?), mais la preuve positive manquait. Des Ç cinerea étaient écloses, mais les $ et les <f de tout ce qui n’était pas sanguinea étaient tués. Les çf auxquels j’avais coupé les ailes avaient péri le 31 juillet. Les Ç par contre étaient très vives et avaient pris les allures des Ç sanguinea. Elles venaient dans la mangeoire lécher du miel. Je leur voyais aider les à porter des cocons d’un côté de l’appareil dans l’autre lorsque le soleil était trop ardent. Je mis une fois une guêpe ( vespa vulgaris) en parfaite santé dans la mangeoire. Quatre $ sanguinea la saisirent à la fois par les pattes; puis une Ç se jeta sur sa tête et l’inonda de venin en l’étreignant de toutes ses forces. Deux minutes

après, la guêpe tomba sans mouvement, les pattes contractées ; elle était bien morte, car elle ne bougea plus. La Ç lâcha prise alors, boitant un peu ; mais elle se remit au bout d’un instant. Quelques $ se chargèrent de dépecer la guêpe. Le 8 août je revins à Vaux avec mon appareil. Le 9 août j’y remarquai des tiraillements ; quelques sanguinea prenaient des cinerea par les pattes, et quelques cinerea prenaient des rufa ; cela durait assez longtemps, mais je ne voyais jamais d’efforts faits pour couper le membre saisi. Le 12 août je donnai des cocons $ exsecta à mes sanguinea. Le 16 août quelques $ exsecta étaient déjà écloses. Les tiraillements continuaient, mais toujours faiblement et sans suite fâcheuse, entre espèces différentes seulement. Je mis encore dans la mangeoire des cocons Ç pressilabris, rvjibarbis et P. rufescens; puis quelques cocons rufescens. Le 19 août les tiraillements ne continuaient plus guère qu’entre F. sanguinea et cinerea. A ce moment il y avait dans l’appareil des F. sanguinea, rufa, pratensis, exsecta, pressilabris, Jusca, cinerea et rufibarbis $, plus une $ de P. rufescens, le tout vivant en bonne intelligence ; il y avait aussi encore les Ç sanguinea sans ailes ; leur allure vive et leur petit abdomen témoignaient de leur virginité. Quelques jours après j’y vis un P. rufescens hermaphrodite, à demi Ç et à demi ; je le reconnus à travers le verre et je réussis à le prendre; il est décrit ailleurs (Fig. 36). Mais bientôt des rufescens furent aussi tirés de leurs cocons ; les Ç des autres espèces les soignèrent sans leur faire de mal. Il m’est impossible de dire au juste quelles $ les firent éclore, mais je crois que ce furent des F. exsecta ou fusca, car ces deux espèces étaient les plus actives dans ce genre d’ouvrage. Les sanguinea $ étaient toujours en majorité dans l’appareil. Le 3 septembre, le nombre des £> et <f rufescens avait beaucoup augmenté. Je voyais les des différentes espèces se dégorger mutuellement de la miellée. Les Ç exsecta et pressilabris se distinguaient par leur activité et les soins qu’elles donnaient aux cocons. Le 23 septembre les tiraillements étaient rares et faibles. Je portai mon appareil dehors, devant une fourmilière rufibarbis. Un semblant d’attaque eut lieu, mais le froid la fit avorter. Deux Ç sanguinea s’en mêlèrent et vinrent assiéger une ouverture du nid des rufibarbis ; l’une d’elles fut entraînée dans le nid; l’autre tua deux Ç> rufibarbis après les avoir entraînées hors de leur nid. Ces Ç étaient évidemment vierges ; leur courage et la petitesse de leur abdomen le montrait. Le 25 septembre je portai mon appareil de nouveau sur le gazon, cette fois pour donner la liberté aux fourmis. Comme elles ne voulurent pas en sortir pendant deux jours, je le démontai complètement en détruisant leurs cases et leurs galeries. Elles se décidèrent alors à s’établir ailleurs, sous les feuilles radicales d’une Salvia, endroit où se trouvait un trou de grillon, à un mètre et demi des pièces disloquées de l’appareil. Le déménagement fut curieux à observer. Toutes ces espèces différentes se portaient les unes les autres, sauf les amazones, qui se laissaient faire, mais ne faisaient rien. L’intimité était complète ; les tiraillements avaient entièrement cessé dès la sortie de l’appareil. Un épisode mérite mention : une petite $ sanguinea voulait porter une $ rufescens dans le nouveau local. Celle-ci ne voulut pas s’enrouler. Alors la sanguinea la

prit par une jambe et se mit à l’entraîner malgré sa résistance. Les $ rufescens ne sachant pas s’accrocher avec leurs tarses aussi bien que les autres fourmis, la sanguinea avançait, quoique lentement. Elles parcoururent ainsi plusieurs décimètres, l’amazone résistant toujours, mais ne mordant pas. La sanguinea lâcha alors prise pour reconnaître son chemin en cherchant à droite et à gauche. Pendant ce temps l’amazone courait de tout côté, ne sachant où aller, quand vint à passer une £> rufa qui voulut à son tour la prendre pour la porter au nouveau nid. Mais l’amazone lui résista aussi, et, comme les F. rufa (et leurs races) sont assez maladroites, celle-ci ne parvint pas à entraîner la rétive. La sanguinea arriva sur ces entrefaites, et frappa un instant la rufa de ses antennes, sur quoi celle-ci lâcha prise et s’en alla. La première porteuse reprit alors la jambe de l’amazone qui résistait toujours, et l’entraîna non sans peine jusque dans le trou de grillon ; elle avait employé plus d’une demi heure pour parcourir un mètre et demi de cette manière. Un peu plus tard des rufa et des pratensis essayèrent un contredéménagement et se mirent à rapporter des sanguinea vers l’appareil ; mais ce mouvement eut le dessous, car aucune des antres espèces ne voulut y prendre une part active. Les cf rufescens furent aussi portés dans le nouveau nid. Les exsecta firent ensuite le métier de sentinelles et restèrent seules dès lors à défendre l’entrée du nid. J’enlevai les fragments de l’appareil entièrement évacués.

2. Le 9 avril 1869 je retrouvai mes fourmis à l’endroit où je les avais laissées en automne, sous les feuilles de la même Salvia. Mais je fus fort surpris de trouver un paquet d’œufs au milieu d’elles, car il n’y avait pas de Ç fécondes. Ce fait méritait d’être étudié. Le 15 avril je pris tout le nid avec une pelle, et je le mis dans un sac; puis j’établis une arène de gypse en communication avec un appareil de ferb-lanc (système D), et je sortis une à une toutes les fourmis du sac en les examinant soigneusement avant de les mettre dans l’arène. Toutes ces fourmis étaient des Ç ; il n’y avait plus une 9 parmi elles, pas même une 9 vierge. Il n’y avait plus de rufa, ni de pratensis, ni de rufibarbis, ni de çj rufescens. Il y avait surtout des £> sanguinea, puis des cinerea $, des fusca Ç, des exsecta $, et enfin deux $ rufescens. A côté de cela un assez grand nombre d’œufs en petits paquets. Quelques Solenopsis fugax $ se trouvaient entre les mottes de terre, ainsi qu’une 9 féconde de cette espèce. Mes fourmis s’établirent le même jour dans l’appareil avec leurs œufs. Chose curieuse, à peine y furent-elles que les tiraillements de l’année précédente recommencèrent ; mais bientôt je vis des sanguinea se tirailler aussi entre elles ; évidemment ce n’était pas grave. Une sanguinea mordillait le thorax d’une autre ; celle-ci l’ayant entraînée, la première replia pattes et antennes et resta ainsi sur le dos de la seconde. Le 7 mai de petites larves étaient sorties des œufs. Je vis le même jour une opération que je soupçonnais avoir déjà dû se passer auparavant, car le nombx'e des œufs avait diminué : Une sanguinea prit un œuf, disposa un de ses bouts du côté de sa bouche, et l’y fit disparaître en moins d’une minute (on sait que ces œufs sont très xxxous, et leur contenu liquide). Le 13 xxxai les larves avaient grossi ; les œufs me

semblaient plus nombreux. Le 22 mai plusieurs larves avaient dépassé la taille des plus grosses larves $ . D’autres plus petites étaient en paquets. Il n'y avait presque plus d'œufs. Le 29 mai plusieurs larves avaient disparu, probablement mangées. Le 31 mai deux larves s’étaient mises en cocon. Peu de jours après je vis des larves entourées de grains de terre et commençant à filer leur cocon. Je crus d’abord que ces grains de terre s’étaient pris par hasard dans leurs fils, mais je m’aperçus bientôt que c’étaient les $ sanguinea qui déposaient cette terre autour des larves. Ces faits devinrent de plus en plus fréquents : au bout de quelques jours je vis jusqu’à quatre ou cinq larves placées les unes sur les autres, et dont chacune était entièrement entourée de terre. Parmi ces larves, quelquesunes étaient encore petites et maigres. Une fois enfermées par les $ dans ce cocon artificiel, la plupart se mettaient à filer en dessous un véritable cocon ; les sanguinea les déterraient alors et nettoyaient le cocon. J’en vis cependant qui ne se filèrent pas de coque et furent déterrées malgré cela. Aucun des cocons de mes fourmis n’était assez petit pour être de $. Leur forme étroite et la teinte noirâtre qu’ils prirent plus tard montrèrent qu’ils étaient de çj. Il y avait encore beaucoup de petites larves à la fin de mai, mais il n’y avait plus d’œufs. Il était certain que les œufs d’où étaient provenues ces dernières petites larves avaient été pondus dans l’appareil où ils ne pouvaient l’avoir été que par une ou plusieurs Ç>. Or j’avais remarqué dès le commencement deux ou trois $ sanguinea qui avaient l’abdomen très gros, et chez lesquelles on voyait la membrane intermédiaire entre les segments; elles me parurent être toujours les mêmes. Le 10 juin, un nouveau paquet d’œufs fraîchement pondus se trouvait dans l’appareil. Donc tous les doutes qui eussent pu me rester étaient levés ; les $ étaient bien les pondeuses. Reste à savoir si elles avaient été fécondées par les <f qui étaient dans l’appareil l’année précédente, ou si nous avons affaire à un cas de parthénogénèse. Je ne me charge pas de décider. Malheureusement je ne pus voir éclore ces derniers œufs, car ma fourmilière où le nombre des $ avait peu à peu beaucoup diminué alla dès lors en périclitant. Je vis des $ ouvrir de leurs propres cocons, et en manger la nymphe sous mes yeux. (De Geer avait déjà vu des fourmis manger leurs propres larves). Elles mangèrent aussi leurs derniers œufs avant qu’ils fussent éclos. Cependant les petites larves étaient devenues grosses; mais peu d’entre elles arrivèrent à se mettre eu cocon. Le 19 juin j’observai une larve de moyenne taille qui paraissait muer; elle n’eut pas la force d’ôter sa peau jusqu’au bout. C’est évidemment à cette circonstance que je dus m’en apercevoir, car c’est la seule fois que j’aie cru être témoin de la mue d’une larve de fourmi. Ce fait demande donc à être confirmé, ce à quoi je n’ai pas réussi jusqu’ici. Le 5 juillet un nouveau paquet d’œufs était dans l’appareil; il ne tarda pas à disparaître comme le précédent. Le 27 juillet, presque tout était mort; il ne restait que quelques cocons dans un piteux état. Je vis alors un <f frais éclos qui me parut être de sanguinea, mais qui périt dans l’appareil sans que j’eusse pu le prendre. Les $ laissèrent périr tous les autres cocons, et le 5 août je lâchai dans le gazon celles qui restaient. Je ne suis pas le premier qui ait vu pondre des

fourmis Denny (Ann. a. mag. of nat. liist. II ser. 1. 240) et Lespès (Annales des sc. nat. IV série. Tome XIX. Zoologie. 1863) ont obtenu des œufs d’ouvrières. Mais Lespès assure que ces œufs sont toujours inféconds, qu’ils se fanent et n’éclosent pas. Je viens de montrer que ce n’est au moins pas toujours le cas. Lespès avait-il pris les précautions nécessaires ?

Tapinoma erraticum,

Nous avons dit quelques mots des allures singulières du genre Tapinoma (tableau des espèces et des races). Voici quelques observations se rapportant au T. erraticum , fourmi dont ne parlent ni Huber, ni Ebrard.

1. Cette fourmi extrêmement agile se rencontre le plus souvent par individus isolés qui courent en relevant un peu l’abdomen et en étendant au vent leurs deux longues antennes filiformes qu’ils agitent dans tous les sens avec un air d’inquiétude. Si l’on suit une de ces fourmis dans le gazon, on la voit monter et descendre les brins d’herbe les uns après les autres ; elle s’arrête souvent, et quelquefois on voit ses deux antennes se concentrer subitement sur un point; c’est une goutte qu’elle a trouvée et qu’elle lèche. Plus loin elle découvre un cadavre de grosse fourmi ou d’insecte, le saisit aussitôt et l’emporte dans son nid. Dès qu’un danger la menace, elle tourne son abdomen du côté de l’ennemi en restant un instant immobile, puis s’enfuit. Si on la prend entre les doigts, elle répand une odeur très forte et caractéristique, mais passagère, qui paraît être celle d’un éther composé. J’en ai souveut trouvé beaucoup dans les cadavres d’oiseaux ou de chats déjà en putréfaction auxquels elles ne craignaient pas de goûter. Lorsqu’un combat a lieu entre de grosses fourmis, on peut presque être certain de voir arriver des Tapinoma qui se promènent au dessus de la scène en passant d’un brin d’herbe à l’autre, et si l’on fixe son attention sur l’un d’eux, on le voit souvent chercher à droite et à gauche jusqu’à ce qu’il ait trouvé une fourmi morte ou mourante ; il la saisit alors par une patte, la hisse sur un brin d’herbe, et l’entraîne de feuille en feuille jusqu’à ce qu’il soit loin du champ de bataille ; il reprend alors la voie terrestre et la porte dans son nid. On peut être témoin de ce fait dans la plupart des combats entre grosses fourmis, du moins en Suisse, dans la plaine.

2. Les T. erraticum changent très souvent de demeure. Je ne puis en donner la raison. Il n’y a aucune fourmi qui sache déménager avec une rapidité pareille. Ils ne vont quelquefois qu’à deux ou trois décimètres de distance de leur premier nid, mais d’autres fois à plusieurs mètres. Lorsqu’on les voit, on dirait une armée de P. rufescens revenant du pillage chargée de nymphes. Il est très rare en effet que les $ se portent les unes les autres ; elles vont toutes en courant, serrées les unes à côté des autres. Il y en a deux à quatre de front, et presque toutes portent des nymphes nues, car dans

ce genre la larve ne se file jamais de cocon. Si l’on revient deux heures plus tard, on ne trouve ordinairement plus rien; le déménagement est terminé. A peine une ou deux 5 courent-elles encore entre les deux nids. Les Ç et les 3" savent suivre les £ à la file dans ces migrations.

3. Je n’avais jamais vu combattre de T. erraticum, et je voulus voir comment ils s’y prenaient. En ayant trouvé une assez grande fourmilière dans le gazon, en septembre 1867, je mis sur le nid même une grande quantité de Tetramorium cœspitum (fourmi à aiguillon, mais de même taille) pris au centre d’un nid populeux. A mon grand étonnement je vis les deux espèces se mêler sans avoir l’air de lutter, mais les Tetramorium très agités se roulaient par terre à tout moment, tandis que les Tapinoma s’arrêtaient et faisaient manœuvrer leur abdomen en tout sens; en même temps une odeur de Tapinoma de plus en plus forte se faisait sentir. Vivement intrigué, je me mis à suivre attentivement un Tetramorium • voici ce que je vis en employant une loupe pour mieux distinguer les mouvements de ces petits êtres : le Tetramorium marchait avec les mandibules ouvertes; je le vis bientôt s’approcher avec un air menaçant d’un Tapinoma; aussitôt l’abdomen de ce dernier fut dirigé contre la tête du T. cœspitum , et je remarquai un liquide bulleux, semblable à de l’eau de savon, qui sortait de l’extrémité de l’abdomen du T. erraticum, sans être éjaculé. Le Tetramorium rebroussa chemin brusquement. Dès lors tout me fut expliqué, et je remarquai aussitôt une foule de scènes particulières qui m’avaient échappé jusque là. Je vis un Tetramorium se jeter tout-à-coup sur un Tapinoma, mais il reçut au même instant le liquide (venin) dont nous venons de parler sur la tête. Aussitôt il frotta vivement sa tête contre le sol, se salit de boue, fit quelques pas en arrière, puis roula par terre en se tordant d’un air gravement malade. Un autre resta comme mort après avoir reçu une décharge de venin sur le thorax. Je vis bientôt beaucoup de Tetramorium dans cet état. En suivant un Tapinoma, je le vis asperger plus de dix ennemis de suite sans que sa provision de venin parût s’épuiser ; mais il fallait chaque fois que le bout de son abdomen touchât le corps du Tetramorium, sinon ce dernier fuyait sans avoir de mal. Ce qu’il y a de remarquable dans ces faits, c’est d’abord le grand avantage que l’extrême mobilité de leur abdomen sur le pédicule donne aux Tapinoma, et en second lieu la propriété qu’ont ces fourmis de faire sortir leur venin sans se cramponner au corps de leurs ennemis, et dans quelque direction que soit leur abdomen. La plupart des autres fourmis sans aiguillon doivent ordinairement recourber leur abdomen entre leurs pattes et faire un violent effort pour en exprimer le venin. Cette différence s’explique par la conformation de l’anus (ouverture du cloaque) et de la vessie à venin qui est toute autre chez les Tapinoma, les Bothriomyrmex et les Hypoclinea que chez le reste des Formicidœ. Or les Bothriomyrmex et les Hypoclinea font sortir leur venin comme les Tapinoma. De plus l’action de ce venin de Tapinoma et son odeur sont très particulières. On comprend donc pourquoi les Tetramorium ne pouvaient faire usage de leur aiguillon ni de leurs fortes mandibules. Cependant les Tapinoma, probablement

effrayés par le fait que leurs eunemis étaient plus nombreux qu’eux, et que leur provision de venin commençait à diminuer, songeaient à s’enfuir quoique pas un d’eux n’eût été tué. Tout-à-coup je vis trois ouvertures se former presque en même temps dans la terre qui couvrait le nid, et trois colonnes de Tapinoma sortir de là, se dirigeant chacune en rangs serrés dans une direction différente. Quelques Ç fécondes et plusieurs marchaient au milieu des $ qui portaient les larves et les nymphes. Les Tetramorium qui avaient beaucoup souffert ne cherchèrent pas à les inquiéter. Les trois colonnes allèrent chacune s’établir dans une touffe d’herbe, à un décimètre environ du nid. Il suffit d’un quart d’heure pour que toute la fourmilière eût évacué son domicile. Je me convainquis par plusieurs essais que le dégagement de l’odeur d’un Tapinoma Ç ou Ç se fait toujours simultanément avec la sortie du venin en petites bulles blanches au bout de l’abdomen.

4. J’eus dès lors souvent l’occasion de voir des F. sanguinea dans leurs excursions par petites troupes tomber sur des T. erraticum qui déménageaient, et je fus témoin des scènes les plus comiques. Une $ sanguinea s’approchait et s’élançait sur les erraticum pour en saisir un; aussitôt cinq ou six abdomens venaient caresser sa tête, et la grosse fourmi se retirait en faisant les contorsions les plus singulières. Cependant les sanguinea résistaient mieux que les T. cœspitum, vu leur grande taille; elles revenaient souvent à la charge, et écrasaient parfois un Tapinoma entre leurs pinces.

5. Meinert pensant que l’odeur du L. fuliginosus vient des glandes métathoraciques, je fis une petite expérience pour m’assurer de ce qui en est chez les T. erraticum et nigerrimum (Nyl.). J’avais remarqué que ces fourmis conservées à l’alcool, même pendant plusieurs années, tout en n’étant pas du tout odorantes lorsqu’on les laissait intactes, le redevenaient tout-à-coup pour quelques minutes si l’on écrasait leur abdomen entre les doigts. Je pris un certain nombre de ces Ç vivantes et leur coupai l’abdomen. Je mis i les abdomens dans l’alcool, et je gardai vivantes pendant plusieurs heures les fourmis ainsi mutilées. Au bout de ce temps je les chicanai en vain; elles ne répandirent plus d’odeur ; je les écrasai et il en fut de même. Les abdomens, par contre, sortis de l’alcool, dégagèrent une forte odeur de Tapinoma dès que je les écrasai. Comme il n’y a guère dans l’abdomen des fourmis d’autres glandes spécifiques que les glandes à venin (à part les glandes digestives, sexuelles et urinaires), il me semble bien positif que cette odeur est propre au venin, surtout si l’on y ajoute les observations faites sur l’insecte vivant dans le combat cité plus haut.

6. Le 19 mars 1868 je résolus d’établir une fourmilière (A) de T. erraticum dans un petit appareil de fer-blanc (système D). Je n’avais pas encore inventé les arènes de gypse et je mis mes Tapinoma sur une île, dans un bassin, avec un petit tube de caoutchouc pour leur permettre d’aller dans l’appareil. Us avaient déjà commencé à y aller; beaucoup se trouvaient dans le tube, lorsque le mouvement s’arrêta. Il n’y avait presque pas de fourmis dans l’appareil. J’attendis plus d’une heure; puis je conçus des soupçons, et j’enlevai le tube qui se trouva être plein d’eau et bourré de Tapinoma noyés ne don-

nant plus signe de vie ; parmi eux était leur seule Ç féconde. C’est alors que j’eus l’idée de faire une arène de gypse dans laquelle je mis aussi les fourmis noyées. Je fus agréablement surpris de voir alors les $ s’approcher de ces dernières et les lécher. Peu à peu les noyées revinrent presque toutes à la vie, y compris la Ç, et se remirent presque aussitôt au travail. Toutes ces fourmis se réunirent en deux ou trois monceaux, les Ç s’étant blotties les unes sur les autres. Mais la migration dans l’appareil recommença bientôt activement et me montra des faits nouveaux, propres aux Tapinoma. Une recruteuse sortait-elle de l’appareil, on la voyait s’avancer légèrement vers l’un des monceaux de Ç en se brossant les antennes. Puis tout-à-coup elle s’élançait au milieu de ce tas de fourmis immobiles en les bousculant à droite et à gauche; on eût dit qu’elle cherchait à les réveiller. Après avoir traversé le monceau, elle recommençait ce manège en sens inverse; j’en vis qui le répétèrent quatre ou cinq fois de suite. Après cela, la même $ retournait vers l’entrée de l’appareil, mais lentement, et en touchant à chaque pas le sol du bout de son abdomen (je ne puis dire si elle y déposait un peu de son venin odorant). Une seule recruteuse parvenait rarement à mettre ainsi une petite partie du monceau à sa suite; mais quand deux ou trois $ travaillaient à la fois, elles réussissaient souvent à mettre tout le tas en mouvement. Elles rentraient alors dans l’appareil suivies d’un certain nombre de fourmis, tandis que les autres s’éparpillaient puis finissaient par reformer un monceau. Mais outre ce moyen aussi expéditif que singulier de montrer le chemin à leurs compagnes, les recruteuses en avaient un autre. Elles saisissaient les plus endormies par le cou, par le thorax ou par une patte et les entraînaient. Les fourmis ainsi traitées se défendaient d’abord vivement, cramponnaient leurs pattes au sol, et menaçaient les recruteuses de leurs mandibules; mais elles cédaient le plus souvent au bout d’un instant, repliaient leurs pattes et leurs antennes tout eu conservant le corps étendu, et se laissaient porter ainsi dans l’appareil. D’autres fois les recruteuses impatientées de leur résistance les abandonnaient. Je vis une $ saisie de cette manière par une patte s’accrocher avec ses mandibules à la patte d’une troisième $ qui se mit à la menacer. La recruteuse ayant bientôt lâché prise, les deux autres se querellèrent encore un instant avant de se quitter. Le déménagement se termina ainsi en peu de temps. Quelques paquets d’œufs qui se trouvaient avec les $ furent aussi portés dans l’appareil. Les Tapinoma eurent bientôt fait dans la terre de l’appareil deux ou trois grandes salles auxquelles le verre servit de paroi des deux côtés.

Le lendemain je découvris une belle fourmilière (B) de Tapinoma erraticum, avec plusieurs 9; les $ y étaient beaucoup plus nombreuses et en général plus grandes que chez la première. Je la pris en entier et la mis dans l’arène de gypse. Ces nouvelles venues ayant envahi l’entrée de l’appareil, il s’engagea un combat très vif entre les deux fourmilières. Les ouvrières A, se sentant plus faibles et ne sachant où s’enfuir, se retirèrent dans leurs cases où elles s’emprisonnèrent elles-mêmes en faisant des murs de terre du côté de l’ennemi, entre les deux grandes faces vitrées de l’appareil. Les B s’é-

tablirent paisiblement dans la partie antérieure de l’appareil, après que celles d’entre elles qui eurent découvert les premières cet emplacement y eurent conduit les autres de la même manière que cela avait eu lieu pour les A. Mais comme elles voulaient aussi se faire des cases, elles se mirent à démolir à cet effet les murs de celles des A. Je les vis faire ainsi plusieurs fois des brèches dans la prison de ces dernières; un combat de courte durée eut lieu chaque fois ; une ou deux A furent entraînées, puis tuées par les B, tandis que les autres se hâtaient de refaire un mur plus en arrière en prenant pour cela de la terre vers le fond de l’appareil.

Cette singulière position des fourmis A dura, chose presque incroyable, jusqu’au 7 mai, c’est-à-dire pendant un mois et demi. Enfermées complètement pendant tout ce temps dans un espace qui devenait de plus en plus petit à mesure que les travaux des B les forçaient à reculer leur mur, elles avaient fini par être acculées tout-à-fait au fond de l’appareil. Comme les fourmis B disposaient seules de l’entrée du nid artificiel, et par suite de la mangeoire que j’y avais adaptée, les A n’eurent absolument rien à manger pendant tout ce temps. Je ne vis cependant mourir que le petit nombre d’entre elles qui furent faites prisonnières par les B, lors des combats provoqués par chaque brèche pratiquée dans le mur. Je fus témoin de plusieurs de ces petits combats; souvent il n’y eut que des menaces de part et d’autre ; les $ se montrèrent les dents de chaque côté de la brèche, puis les A refirent le mur. L’abdomen de ces dernières devint d’une petitesse qui témoignait de leur disette et contrastait singulièrement avec les abdomens gonflés des B. Malgré cela les A conservèrent leur Ç et une partie de ses œufs ; elles trouvèrent même moyen de nourrir quelques larves, évidemment aux dépens de leur propre corps. Le 6 mai je mis mon appareil au soleil. Les larves des B qui étaient sorties de l’œuf vers le milieu d’avril avaient beaucoup grossi, et ces fourmis occupaient presque tout l’appareil. Les A acculées dans un des angles du fond n’avaient plus qu’un faible mur de terre pour se protéger. Plusieurs brèches furent faites, quelques combats assez vifs eurent lieu, mais le mur fut encore réparé. Le lendemain je remis l’appareil au soleil; le matin déjà la situation était très tendue; je vis plusieurs brèches faites par les B, j’aperçus des A entraînées et tiraillées; une mêlée générale devenait imminente. Je dus alors m’absenter pendant quelques heures. Quand je revins, toutes les cases communiquaient entre elles par de larges passages, la prison des A avait disparu, toutes les fourmis étaient mêlées, et on ne voyait plus aucun combat, aucun tiraillement. Le soir je ne trouvai que quatre on cinq cadavres de $ dans la mangeoire. L’alliance était consommée entre les deux fourmilières ; il n’y eut plus même de tiraillements entre les Ç qui ne se séparèrent jamais dès lors (comparer avec Y).

J’avais donné plusieurs fois aux B de grosses larves Ç ou c {de leur espèce prises dans des fourmilières naturelles plus précoces qu’elles; elles les mangèrent toutes. Je vis souvent les Ç fécondes porter des œufs ou des larves comme de simples Ç>.

Le 19 mai la plupart des propres larves de mes Tapinoma (B-j-A) avaient atteint

la taille des $ ; mais il y en avait de plus petites, et je remarquai de nouveaux paquets d’œufs fraîchement pondus. Le 20 mai et les jours suivants toutes les grosses larves se changèrent en nymphes $ sans se filer de cocon; aucune d’elles ne dépassa la taille des $. Le même jour, et déjà un peu auparavant j’avais trouvé dans toutes les fourmilières naturelles que j’avais ouvertes beaucoup de grosses nymphes Ç et çf, à côté d’un plus petit nombre de larves et de nymphes $. Dès lors les T. erraticum de mon appareil continuèrent à élever pendant tout l’été une foule de larves $, mais jamais une seule larve Ç ni cf. Bien plus, ils mangèrent, en partie sous mes yeux, toutes celles que je leur donnai, et qui provenaient de fourmilières naturelles de la même espèce. Comme il est extrêmement probable que dans le nombre des larves il s’en trouvait de çf, sinon de Ç, il me paraît presque certain que mes Tapinoma avaient su les distinguer et les manger. La différenciation entre Ç et Ç doit avoir lieu pendant la période de larve, celle entre Ç et déjà dans l’œuf, mais l’époque paraît varier, et les n’ont vraisemblablement pas le pouvoir de déterminer à volonté la formation du sexe chez la larve. Du reste le fait que mes Tapinoma mangeaient les nymphes Ç et çf de leur espèce que je leur donnais parle par analogie pour un acte semblable exécuté sur leurs propres larves. Enfin nous retrouverons un fait analogue chez les Bothriomyrmex, genre voisin des Tapinoma. Le nombre des ouvrières de mon appareil augmenta beaucoup pendant l’été, grâce aux nouvelles écloses. Elles mangèrent toujours fort bien les insectes que je leur donnai à côté du miel, sans mépriser ce dernier. Dans l’appareil, je voyais à chaque instant une Ç revenant de la mangeoire avec l’abdomen gonflé être assiégée par 7 ou 8 de ses compagnes qui la frappaient toutes à la fois de leurs antennes. Elle dégorgeait à chacune, l’une après l’autre, une goutte de liquide, exactement comme le font les autres fourmis. Ce fut le 3 juin que je vis les premières jeunes $ écloses. Jusqu’au 17 juillet, je n’observai rien d’intéressant. Les $ gardèrent dans leur étroite prison toute la vivacité qui leur est propre à l’état de nature; elles s’amoncelaient ordinairement les unes sur les autres, tenant leurs nymphes et leurs larves entre leurs mandibules.

Le 17 juillet je voulus faire une expérience en leur faisant respirer un peu de chloroforme; malheureusement, par maladresse, je laissai couler quelques gouttes de ce liquide dans l’appareil lui-même. Aussitôt les Ç du devant de l’appareil, noyées dans le chloroforme, cessèrent tout mouvement; je me hâtai d’insuffler de l’air par le tube de sortie, mais malgré cela, les Ç du fond finirent aussi par lâcher leurs nymphes, et tombèrent pour la plupart; je ne remarquai pas d’agitation chez elles au premier moment. Les plus robustes restèrent debout, sans marcher, mais en se brossant les antennes d’une manière continue. Je ne cessai pas de faire un courant d’air, et je vis bientôt les $ du fond se ranimer; au bout de vingt minutes elles reprirent les nymphes éparses. Les Ç fécondes qui avaient mieux supporté la crise que les Ç s’unirent à elles. Mais ces fourmis, quoique travaillant de nouveau avaient une allure très lente. Les $ de la partie antérieure de l’appareil étaient pour la plupart encore comme mortes, trois heures après l’accident ;

les autres étaient cependant bientôt venues au milieu d’elles, le chloroforme s’étant entièrement évaporé. Le lendemain je mis l’appareil au soleil. Je remarquai d’abord que toutes mes fourmis avaient conservé, et conservèrent malgré une chaleur intense, une singulière lenteur dans leurs mouvements. Je vis ensuite que le nombre des $ actives avait augmenté ; il fallait donc qu’un certain nombre d’entre elles se fussent remises après une narcose de plusieurs heures. Je remarquai du reste en même temps la confirmation de ce fait : parmi les $ qui gisaient sans pouvoir marcher, la plus grande partie remuaient les pattes et les antennes, mais, chose curieuse, ce mouvement semblait limité aux articulations des scapes avec la tête et des hanches avec le corps et les cuisses. De plus, presque toutes ouvraient et fermaient leurs mandibules en remuant la tête. Elles mordaient tout ce qui se présentait; je leur vis saisir les pattes de leurs compagnes qui passaient et y rester accrochées. Tous ces mouvements avaient un caractère convulsif. Je vis cependant quelques-unes de ces fourmis se réveiller tout-à-coup sous mes yeux de leur léthargie, se relever et aller courir avec les autres. Les jours suivants, le nombre des fourmis sans mouvement et de celles qui n’avaient que des mouvements convulsifs ne diminua plus; ces dernières moururent même peu à peu tout-à-fait, et furent emportées par leurs compagnes dans la mangeoire. Beaucoup de nymphes avaient péri et furent aussi rejetées. Les fourmis conservèrent pendant longtemps une allure aussi lente que le premier jour. C’est à peine si le 23 juillet elles étaient un peu plus alertes. Elles ne recouvrèrent jamais la vivacité qu’elles avaient avant leur accident. Je les gardai cependant en assez bon état jusqu’au 17 août, époque où je leur donnai la liberté. Il est à remarquer qu’elles conservèrent toujours, jusqu’à la fin, un venin très fortement odorant, malgré leur captivité et la nourriture que je leur donnai (miel et insectes) ; la plupart de celles qui restaient étaient certainement nées dans l’appareil. J’avais gardé ma fourmilière prisonnière pendant cinq mois.

7. Je crois que les observations qui précèdent donnent en gros les traits saillants des mœurs de cette fourmi dont les habitudes ne sont décrites nulle part. Elle a un cachet très particulier qui la distingue nettement de tous les autres genres des Formieides. Je n’ai jamais vu combattre les Tapinoma autrement que je ne l’ai décrit plus haut (3 et 4), si ce n’est lorsqu’ils combattent entre eux. Ils ont l’air moins éprouvés que les autres fourmis par le venin de leur propre espèce, et se battent avec beaucoup d’acharnement entre fourmilières différentes.

Nous avons décrit ailleurs la construction des nids des Tapinoma et certaines parties de leur anatomie (p. 107, 115, 166).

Botliriomyrmex meridionalis.

Cette espèce, la seule du genre, est une découverte récente; je renvoie aux traits

généraux qui la concernent et qui sont indiqués ailleurs (tableau des espèces et des races). Il n’existe pas à ma connaissance la plus petite donnée sur sa manière de vivre. Je vais rapporter le peu que j’en ai vu.

1. C’est en soulevant les pierres du versant méridional du Petit-Salève que j’ai : trouvé pour la première fois un certain nombre de fourmilières de Bothriomyrmex. Leur habitus me les fit d’abord prendre pour une espèce nouvelle du genre Plagiolepis. Leur ! démarche lente, leurs pattes courtes, leur manière de rester à côté les uns des autres sur le dessous de la pierre soulevée, et de ne s’enfuir qu’en se suivant à la file me rappelait vivement l’allure analogue de la P. pygmœa, mais aussi celle du Lcisius fiavus. Ils ne

[répandaient aucune odeur quand je les dérangeais. Cependant leur manière de remuer leur abdomen était analogue à celle des Tapinoma; je les vis aussi faire sortir lentement du bout de cet organe un venin bulleux et d’un blanc mat, mais toujours inodore. Je ne

Il trouvai pas de $ courant hors du nid, mais je n’aperçus pas non plus de pucerons dans le nid. Je ne sais donc pas encore de quoi ils se nourrissent à l’ordinaire. J’en établis deux fois des fourmilières dans des nids artificiels. La première qui était dans un appa- ! reil de fer blanc périt par un accident; la seconde vécut dans une arène de gypse pen- | dant assez longtemps. Voici ce que j’ai vu de plus intéressant :

2. Les antennes des $ de cette espèce sont continuellement animées d’un mouvement régulier de vibration qui a l’air indépendant de la volonté, et que je n’ai vu chez aucune I autre fourmi. C’est l’antenne entière (le fouet et le scape) qui vibre dans une direction À la fois de haut en bas et d’arrière en avant. Les oscillations sont petites, mais très j rapides. Il est rare qu’on voie une $ arrêter pendant un moment cette vibration; je l’ai vu cependant plusieurs fois, ce qui montre la possibilité du fait (de même que nous pouvons arrêter un moment notre respiration, acte qui se fait à l’ordinaire sans que la voi lonté s’en mêle). Lorsque les Ç> sont immobiles dans leur nid, entassées les unes sur les autres, rien n’est plus bizarre que de voir vibrer ces centaines de petites antennes qui ont l’air de cils vibratiles vus sous le microscope. Lorsqu’elles marchent, ce mouvement continue comme si de rien n’était. Si l’on retient une $ Par une patte contre son gré, la vibration continue, mais elle fait de temps en temps une courte pause. Si l’on fixe une antenne en la prenant entre des pinces, cela dérange la vibration de l’autre antenne, vibration qui devient intermittente et faible, mais qui reprend dès qu’on lâche prise. Les antennes des Bothriomyrmex exécutent du reste, tout en vibrant, exactement les mêmes mouvements volontaires que celles des autres fourmis. Je n’ai- pas remarqué que la température eût une influence appréciable sur ce mouvement de vibration que j’ai même observé chez des individus à demi-morts. Je n’ai aucune idée de l’utilité que peuvent avoir ces oscillations perpétuelles des antennes. Le fait est que cela donne à cette espèce un habitus tout particulier.

3. Le Bothriomyrmex est, avec la Myrm. Latreillei, la fourmi la plus pacifique, la plus inoffensive que je connaisse. Il ne cherche point à assaillir une fourmi ennemie,

même lorsqu’elle est à la porte de son nid; il ne se défend que mollement, en se servant de son abdomen et de son venin exactement comme le Tapinoma. Il est extrêmement tendre et délicat; le plus petit effort suffit pour le tuer. La lenteur de sa démarche est étonnante ; il court encore beaucoup moins vite que la Plagiolepis pygmœa. J’ai eu l’occasion d’observer pendant plusieurs jours une fourmilière artificielle de chacune de ces deux espèces à côté l’une de l’autre. v

4. Les $ de cette fourmi ne savent pas se porter les unes les autres. Elles sont par contre très habiles à se suivre à la piste. Lorsque j’en mis une grande fourmilière dans une arène de gypse communiquant avec un appareil, les premières $ qui découvrirent l’entrée de ce dernier revinrent au milieu des autres; il s’établit presque aussitôt une file de $ qui portèrent leurs œufs directement dans le nouveau nid, sans faire le plus petit écart. Toute la fourmilière se mit à la suite et il suffit de fort peu de temps pour terminer le déménagement. Une fois dans l’appareil, ces fourmis s’y répartaient en trois ou quatre monceaux, les unes sur les autres, tenant leurs œufs entre leurs mandibules, comme des Tapinoma. Je ne les voyais sortir que quelquefois, et presque toujours à la file les unes des autres, n’avançant qu’avec prudence; rarement une $ sortait seule. Elles ne touchaient jamais aux insectes que je leur donnais; le soir, on les voyait venir en quantité manger le miel qui se trouvait dans l’arène. Si l’on effrayait quelques-unes de celles qui mangeaient, elles ne s’éparpillaient point, comme le font en pareil cas toutes les autres fourmis, mais rentraient dans l’appareil par là où elles étaient venues, et toutes leurs compagnes les suivaient à la file, les unes après les autres, abandonnant aussi le miel.

5. Ces fourmis élevèrent leurs larves et leurs nymphes Ç dans mes nids artificiels; elles firent éclore de jeunes $. Mais, comme les Tapinoma, elles s’obstinèreut à ne point élever de Ç ni de cf et à manger toutes les nymphes Ç et çf que je leur donnai. J’ai vu beaucoup de leurs nymphes Ç cf et £>, aussi bien dans leurs nids naturels que dans mes appareils. Toutes étaient nues, comme chez les T. erraticum et nigerrimum.

Plagiolepis pygmœa

J’ai déjà dit à peu près tout ce que je connais des habitudes de cette fourmi pygmée (architecture et tableau des espèces et des races). J’en ai élevé une fourmilière dans une arène de gypse, en regard de l’une de celles de B. meridionalis. Les antennes de la P. pygmœa ne vibrent pas du tout. Elle fait preuve de beaucoup de hardiesse et de courage, en attaquant l’ennemi qui se présente à elle; elle le prend par une patte et recourbe son abdomen comme les Lasius et les Formica ; mais elle sait aussi relever cet organe et le diriger de côté. Les $ ne craignent pas de sortir individuellement. Je leur ai vu faire une émigration à une assez grande distance; elles se portaient les unes les autres, comme

des Formica. Elles avaient dans mon arène de gypse une grosse Ç féconde dont elles prenaient un soin inouï. Une cour de 10 à 15 Ç l’accompagnait partout où elle allait. Les nymphes sont toujours dans un cocon; j’ai vérifié ce fait dans plus de cent fourmilières, à des époques diverses, pour les Ç, les cf et les $ ; j’ai vu des £ déchirer des cocons pour délivrer la nymphe. J’ai trouvé d’énormes pucerons de racines, longs de 6mm', larges de plus de 2ram-, et épais d’autant, qui vivaient au milieu d’une fourmilière de P. pygmæa, sous une pierre du Petit-Salève. Les $ en prenaient soin comme de leurs propres larves. A Sion et ailleurs, j’ai vu des P pygmæa demander de la miellée à de petits pucerons noirs qui vivaient sur des tiges d ' Eupliorbia cyparissias. On trouve souvent leurs fourmilières en nids doubles sous les pierres avec d’autres espèces; on peut ainsi facilement observer leur manière de combattre. En captivité, elles ne mangèrent que du miel.

Leptothorax divers élevés dans des boîtes etc.

L’habitus particulier de ce genre homogène, la petitesse de ses fourmilières, demandaient des observations spéciales qui manquaient encore entièrement. Voici le peu que j’en ai pu faire ; elles laissent encore beaucoup à compléter (v. du reste plus haut, V. 2).

1. Le 17 avril 1868 je trouvai dans l’écorce d’un pin une très petite fourmilière de L. titbero-ajjfînis, composée d’une Ç féconde, d’une quinzaine de $, et de quelques œufs. Je perdis quatre ou cinq $ en la prenant, et je cassai deux pattes à la Ç. Je mis ensuite cette petite famille dans une boîte en carton avec une case vitrée. Elle prospéra; la Ç vécut fort bien avec ses quatre pattes ; quelques larves sortirent des œufs et furent nourries. Les Ç ne mangeaient guère que le miel que je leur donnais ; elles étaient très craintives et s’étaient établies avec la Ç dans la case; elles s’occupaient peu de la 9 qui vivait presque comme l’une d’elles. J’ai remarqué qu’il n’y a guère que les § des genres Plagiolepis et Lasius, ainsi que de quelques Formica, qui forment une cour assidue et serrée autour de leurs 9 fécondes. Chez les Leptothorax, c’est l’extrême opposé; les 9 vivent presque comme les Ç ; elles sont seulement moins aptes au travail. Huber a donc tort de généraliser le rôle des 9 fécondes des Lasius etc. comme il le fait (1. c. p. 115 et 116). Le 24 mai, la 9 de ma fourmilière captive avait pondu de nouveaux œufs (comparer avec I. 3), et les larves étaient devenues fort grosses. Les Ç> mangèrent des larves de Lasius que je leur donnai. Le 4 juin une larve était devenue nymphe £> ; mais il ne restait que deux grosses larves et des œufs. Le 10 juin il y avait deux nymphes Ç> et huit ou neuf petites larves sorties des œufs. Parmi ces dernières deux étaient jaunes et conservèrent cette couleur; les autres étaient blanchâtres. Le 13 juin elles avaient grossi; je donnai alors à mes L. tubero-affinis une nymphe Ç de Leptotli. Nylanderi dont ils prirent soin. Ces fourmis ne cherchaient jamais à s’enfuir quand j’ouvrais

la boîte; elles me frappaient par la finesse du toucher de leurs antennes au moyen desquelles elles palpaient avec une précision remarquable les plus petits atomes, et distinguaient leur qualité (un œuf de leur Ç, un grain de poussière, un atome de miel). Le 21 juin je leur donnai quelques nymphes de Tetramorium cæspitum qu’elles tuèrent et mangèrent. Le 25 juin la nymphe de L. Nylanderi était éclose, et la $ qui en était sortie vivait en bonne intelligence avec les tubero-affinis, travaillant aiec eux. Le 28 juin je perdis plusieurs Ç par maladresse; il ne me resta que la Ç avec cinq $ tubero-affinis et la Ç Nylanderi; les petites larves avaient beaucoup grossi et commençaient à se transformer en nymphes. Le 29 juin une des anciennes nymphes fut délivrée, et l’autre ne tarda pas à la suivre, ce qui fit deux $ tubero-affinis de plus. Le même jour je donnai à mes fourmis des nymphes de T. cæspitum $ ; elles soignèrent deux ou trois des plus jeunes, et tuèrent les autres qui étaient près d’éclore, ou plutôt les laissèrent périr faute de soins. Le 15 juillet, il y avait de nouvelles petites larves. Le 16 juillet, une des deux nymphes de Tetramorium cæspitum qu’elles avaient continué de soigner vint à éclore, et vécut dès lors avec ces fourmis d’un autre genre dans la plus parfaite intelligence (comparer avec II, IV et X). Le 18 juillet, la seconde nymphe de T. cæspitum fit de même, mais la Ç était un peu mal réussie et périt au bout de 7 jours. Le premier Tetramorium prospéra par contre de plus en plus ; S était plus grand que toutes les Ç Leptotliorax, et se distinguait par sa vie peu sédentaire; il courait continuellement dans toute la boîte, mais revenait souvent vers les Leptotliorax. Le 29 juillet les nouvelles petites larves tubero- S affinis avaient grossi, et les nymphes Ç de la seconde génération commencèrent à éclore. Le 16 août je mis les 7 Ç tubero-affinis qui restaient et la Ç dans l’esprit de vin, parce que la fourmilière avait beaucoup souffert pendant mon voyage de Zurich à Vaux. Son existence en captivité avait duré 4 mois.

2. Une fourmilière de Leptotliorax Nylanderi beaucoup plus considérable que la précédente (contenant une soixantaine de $ et une Ç féconde) fut aussi établie par moi le 17 avril 1868 dans une boîte en carton, et relâchée le 16 août. Ces fourmis élevèrent de nombreuses larves provenant de leur Ç, mais pas d’étrangères. Ces larves donnèrent des nymphes $ et <f qui vinrent à bien pour la plupart. Les 5 ne mangèrent donc pas leurs larves comme mes Tapinoma. L’éclosion des çf eut lieu dès le 29 juin, et continua pendant le mois de juillet. Ces fourmis se montraient beaucoup moins timides que les L. tubero-affinis (en partie à cause de leur plus grand nombre). Elles prirent une ou deux fois des insectes que je leur donnai.

3. J’établis dans une arène de gypse une fourmilière de L. nigriceps trouvée le 26 avril 1871 sur le Grand-Salève. Il n’y avait que des Ç en abondance et une Ç féconde. Ces Leptotliorax ne m’offrirent rien de particulier, sinon que je les vis souvent se porter les uns les autres, le porté renversé sur le dos du porteur. Quelques combats individuels qu’ils eurent avec des T. cæspitum qui avaient fait par accident irruption dans leur arène, me montrèrent qu’un Leptotliorax est à taille égale plus fort et plus robuste qu’un Tetramorium. Je les gardai vivants jusqu’au 17 juin.

4. Ayant trouvé le 25 juin 1868 une fourmilière de L. acervorum dans l’écorce d’un pin, avec une Ç ailée et des nymphes Ç, je la pris et la conservai dans une boîte jusqu’au 16 août. Plusieurs Ç vinrent à éclore dans la boîte; les Ç de cette espèce ne sont pas plus grosses que les Ç. Je vis souvent ces petites Ç porter des larves et des nymphes comme le font les $. Chose curieuse, elles perdaient presque toutes leurs ailes au bout de deux ou trois jours d’existence. J’en vis même une faire des efforts, des contorsions avec ses ailes, dans le but évident de les faire tomber. Comme elles étaient nées dans la boîte où il n’y avait pas de <f, elles ne pouvaient avoir été fécondées. Je ne puis donc comprendre pourquoi elles s’ôtaient les ailes. Serait-ce peut-être de cette manière que s’entretiennent les fourmilières de Leptothorax où les Ç ne peuvent guère retenir de force des 9 fécondes, à cause de la petitesse des nids, de leur position sur des parois verticales, et de ce que les ne sont souvent pas là en même temps que les 9 ailées? Ces 9 vierges aptères ne seraient-elles pas fécondées plus tard par des éclos ensuite dans la même fourmilière? Le fait est qu’on trouve très souvent chez les Leptothorax des 9 aptères à abdomen petit qui n'ont point l’air fécondes, à côté d’autres qui le sont évidemment. Je me garde de vouloir décider la question.

XY

Anergates atratulns

C’est une fourmi sans ouvrière et à mâle aptère. La fourmilière se compose de 9 et de <$ atratulus, de T. caespitum $ adultes et des larves et nymphes 9 et d atratulns. Chose incroyable, ni von Hagens, ni moi n’avons jamais pu trouver de nymphes caespitum dans ces fourmilières. Von Hagens (Verhandl. des nat.-hist. Vereins des preussischen Bheinld. 1867. 2. Anhang, p. 49) dit qu’il n’a jamais trouvé de „unentwickelte ($

non développées) de T. caespitum chez l’A. atratulns. Je puis dire exactement de même

pour ce qui me concerne, et cependant c’est à peine si j’ose admettre ce fait d’une manière absolue et générale. Comme il n’est pas possible ici que ces T. caespitum soient

pillés à l’état de nymphe comme chez le P. rufescens , il faut chercher une autre expli-

cation, laquelle manque malheureusement malgré les recherches assidues de Von Hagens. Cet auteur a vu l’accouplement des 9 des d dans le nid. Il a suivi la même fourmilière pendant plusieurs années à la même place, et reconnu des 9 fécondes au mois de juillet. Il a vu les 9 ailées s’envoler le 12 août et quitter le nid. Or les Tetramorium 5 de ces fourmilières n’ayant aucun de leurs propres <f, ni aucune de leurs propres Ç soignent ces 9 ces d atratulus comme si c’étaient les leurs. Von Hagens pense que les 9 fécondes s’introduisent dans une fourmilière ordinaire de T. caespitum qui les accepte et soigne leur progéniture. A cela j’objecterai que les T. caespitum, ayant leurs propres 9i ne les changeraient pas volontiers contre des étrangères, ou tout au moins les garderaient à côté de celles-ci ; l’A. atratulus est beaucoup trop petit et trop faible

pour tuer des 9 caespitum. Mais en supposant même que ce soient des T. caespitum $ isolés, éloignés de leur nid, qui, rencontrant une 9 féconde atratulus, se joignent à elle pour fonder une nouvelle fourmilière, cela ne suffit pas pour expliquer le nombre extrêmement grand de ces Ç caespitum, ni surtout comment elles se renouvellent chaque année dans la fourmilière. Il y a là une énigme que nous retrouverons avec quelques différences aussi inexpliquée pour le Strong. testaceus, et qu’une observation très assidue jointe à des expériences pourra seule résoudre. La possibilité d’une reproduction des T. caespitum $ par parthénogénèse ne doit point être oubliée. Voici mes observations qui ne servent guère qu’à confirmer von Hagens.

1. Le 7 août 1869 je trouvai sur le petit Salève, en dessus de Monnetier, en soulevant une pierre, une fourmilière composée en majeure partie de $ caespitum, puis de 9 atratulus fort alertes. A côté de cela il y avait quelques nymphes 9 atratulus et un cf atratulus; je ne pus pas enlever grand chose, car le nid était dans la rocaille, et il était impossible de creuser. Tout à côté de cette fourmilière se trouvaient de grandes fourmilières ordinaires de T. caespitum, avec beaucoup de nymphes $, mais sans trace d ' Anergates. Je refis déjà sur cette petite fourmilière une partie des observations de von Hagens. Je ne pus y trouver de 9 féconde.

2. Le 9 juillet 1872, je trouvai près de Martigny, sur le chemin de la Forclaz, dans un petit mur dégradé, une belle fourmilière d ' Aner gates atratulus comprenant des milliers de ^ caespitum et un grand nombre de nymphes 9 ef d" atratulus. Il y avait à côté de cela une certaine quantité de larves dont l’espèce n’était pas déterminable, mais qui ne pouvaient être ni 9 ni d caespitum vu leur petite taille (tout au plus des Ç, ce qui, nous le verrons, n’était pas le cas). En outre un grand nombre de 9 ailées et quelques d aptères atratulus étaient éclos et se promenaient inactifs au milieu des cœspitum. Pour compléter le tableau, une unique 9 féconde aptère atratulus gisait au centre de la fourmilière. Je dis gisait, car la peinture de von Hagens reste encore au dessous de la vérité. L’abdomen de cette 9 féconde était si fabuleusement distendu que le reste de son corps n’était plus à côté qu’un appendice qui ne pouvait prendre terre; elle était naturellement incapable de marcher, et c’étaient les $ caespitum qui la transportaient d’un lieu à l’autre. La tête et le thorax étant ensemble gros environ comme une puce, l’abdomen seul atteignait le calibre d’une lentille. Les lames chitineuses dorsales et ventrales des segments abdominaux formaient comme deux rangées longitudinales de taches noires, l’une en dessus, l’autre en dessous, sur la ligne médiane de l’abdomen dont les parois étaient presque en entier formées par la membrane blanchâtre intersegmentaire incroyablement distendue (cela rappelait tout-à-fait les dessins du Cataglyphis melligera de Mexico qui gonfle tellement son abdomen d’une substance sucrée, que les indigènes le mangent). Le contenu de l’abdomen donnait par transparence à cette membrane une teinte d’un jaune rougeâtre (Fig. 28). Je ne pus, malgré des recherches minutieuses faites dans ce but, découvrir aucune nymphe Ç> caespitum. Les d atratulus ne sont pas si absolument

maladroits que le disent Schenk et von Hagens; ils savent fort bien marcher quoique très lentement ; c’est surtout leur abdomen recourbé en dessous et très raide qui les gêne (Fig. 29). Leur allure ressemble à celle des poux ; comme ces iusectes ils étendent souvent leurs six pattes latéralement en les animant de petits mouvements rhythmiques d’apparence convulsive dans toutes les articulations à la fois. Les Ç font aussi parfois de même, surtout lorsqu’on les effraie ou qu’on les prend par les ailes, mais elles sont incomparablement plus lestes que les cf ; leur couleur noire, matte, contraste avec la teinte gris jaunâtre très clair de ces derniers.

Je pus m’emparer de la majeure partie de la fourmilière que je mis dans un sac et que j’établis le jour même à mon retour dans une arène de gypse. Je conservai mes prisonnières pendant un mois (jusqu’au 5 août). Mon temps ne me permit malheureusement pas de les soigner et de les suivre comme je l’eusse voulu. Les Ç> caespitum creusèrent une infinité de cases et de galeries dans la terre qui occupait le milieu de l’arène, et qui leur servit de nid. Elles prirent un grand soin de la Ç féconde atratulus, la transportant toujours dans la case la plus spacieuse et la plus habitée. Une quantité de nymphes Ç et cf atratulus se mirent à éclore, et augmentèrent ainsi le nombre de mes élèves atratulus, mais beaucoup d’entre ces derniers périssaient en compensation. Les Ç, comme les cf, étaient incapables de manger seules; il fallait que les Ç caespitum leur dégorgeassent le miel mis à leur portée. Le 12 juillet, en soulevant une motte de terre qui couvrait une case, je vis une Ç ailée atratulus à l’entrée de la case; ayant voulu la prendre par les ailes avec de fines pinces, j’entraînai à sa suite un çf qui lui était uni, et qui ne lâcha pas prise ; je l’abandonnai aussitôt et pus observer l’accouplement à mon aise. Il a donc lieu à l’intérieur ou à l’entrée du nid, comme le dit von Hagens, et le (S , tout maladroit qu’il est, sait bien attraper la Ç. Ce cf était plus fortement uni à sa Ç que ne le sont en général les cf de fourmis aux leurs, ce qui tient peutêtre au développement considérable de ses valvules génitales internes. Il se sépara cependant d’elle au bout de quelques minutes. Les Ç caespitum tuèrent et mangèrent plusieurs insectes que je leur donnai, les préférant en général au miel. De nombreuses larves grossirent et se transformèrent en nymphes, mais toujours en nymphes atratulus d" 011 9? je crois pouvoir affirmer qu’il n’y eut pas une seule nymphe de Tetramorium caespitum dans cette fourmilière pendant tout le temps que je l’observai, car je concentrai toute mon attention sur ce point. Or on trouve précisément à cette époque une masse de nymphes $ caespitum dans toutes les fourmilières de T. caespitum et de Strong. testa Geus. Je vis encore que les Ç atratulus perdaient souvent leurs ailes très tôt (après avoir été fécondées?).

Une déduction fort intéressante à tirer de ces faits est que chez l’H. atratulus tout accouplement autre qu’entre frères et sœurs (Ç et cf de la même fourmilière) est impossible. Des Ç de fourmilières étrangères ne pourraient en effet pas s’introduire dans le nid pour y chercher les cf, car elles seraient tuées auparavant par les $ caespitum qui

sont beaucoup plus agiles qu’elles, et qui sont une des fourmis les plus guerrières et les plus fortes. Quant aux cf, ils ne sont pas même capables de sortir du nid. Le départ des Ç ailées seules, qu’observa von Hagens, ne peut donc avoir pour but que la fondation de nouvelles fourmilières par des Ç déjà fécondes. Reste à savoir comment elles s’y prennent.

Le 24 juillet je trouvai la Ç féconde morte; son abdomen flétri et ratatiné avait diminué de moitié. Quoique elle ne donnât plus signe de vie et fût même desséchée, les Ç caespitum prenaient encore soin d’elle, la léchant et 1a, portant d’un lieu à l’autre avec plus d’empressement que les nymphes; elles firent tous leurs efforts pour m’empêcher de la leur ôter, ce que je fis à dessein très lentement.

Le 5 août la plupart des Ç et des atratulus avaient péri ; les nymphes périclitaient. Les Ç caespitum seules prospéraient et cherchaient depuis quelques jours à sortir de leur prison en déblayant le mur de gypse à sa base avec leurs pattes pour y pratiquer des tunnels. Je leur donnai la liberté.

3. Le 24 mai 1873, je découvris à Vaux une fourmilière à? A. atratulus comprenant une Ç féconde analogue à celle dont j’ai parlé plus haut (Fig. 28), des $ caespitum, des nymphes Ç atratulus et beaucoup de larves.

Je voulus la suivre à l’état de nature :

Les larves devinrent toutes nymphes pendant le mois de juin, et ces nymphes étaient toutes de l’espèce A. atratulus Ç et ç$. Je ne pus pas trouver une seule nymphe caespitum', il paraît donc qu’il n’y en a positivement jamais, puisque leur défaut se confirme dans chaque cas.

Malheureusement le temps devint très sec, le dôme de mes fourmis s’aplatit, et les caespitum se réfugièrent avec leurs élèves au fond de la terre, tout en changeant souvent de place au moyen de canaux souterrains pour éviter les brèches que je faisais à leur nid. Je ne pus donc plus les suivre comme je l’eusse voulu. Le 1er juillet, les Ç et les d étaient éclos; le 4 juillet je vis une Ç prendre son vol, et je découvris un (A dans la terre. Dès lors je ne pus plus trouver que des Ç caespitum éparses.

Strongylognathus testaeeus

Nous avons ici exactement le même cas, semble-t-il, que pour le P. rufescens : des fourmilières composées de Tetram. caespitum Ç et nymphes £>, puis de S. testaeeus § Ç et cf et des nymphes correspondantes. Remarquons bien qu’on trouve toujours ici (à l’époque voulue, soit dès le commencement de juin à la fin de l’automne) une grande quantité de larves et de nymphes Ç caespitum dans les fourmilières, ce qui paraît ne jamais être le cas chez Y Anergates atratulus d’après les observations de von Hagens et les miennes. Le S. testaeeus ayant de plus les mandibules pointues et arquées comme le

P. rnfescens, Schenk qui le découvrit en conclut qu’il devait aller piller des nymphes de T. caespitum comme le P. rufescens pille celles des F. fusca et rufibarbis. Mais il se présenta ici trois objections capitales que von Hagens fit le premier : 1°) Des observations assidues n’ont jamais rendu témoin d’expéditions de S. testaceus sur les fourmilières des Tetramorium. 2°) Le S. testaceus $ est plus petit, plus faible, et a une allure plutôt plus lente que le T. caespitum. 3°) Dans une de ces fourmilières mixtes il n’y a qu’un très petit nombre de S. testaceus *), tandis qu’il y a une masse énorme de Tetramo-

rium $ et de S. testaceus Ç et Von Hagens déduit de ces trois faits que le S. testaceus n’est probablement, comme VA. atratulus, qu’un hôte pacifique du T. caespitum. Mais ici nous retrouvons les mêmes objections que nous avons énumérées à propos de l’H. atratulus. Si le fait du manque de nymphes $ caespitum chez VA. atratulus se confirme absolument (il peut être déjà considéré comme presque certain), il constituera du reste une différence capitale entre cette fourmi et les Slrongylognathus. Von Hagens dit aussi qu’il serait possible que le S. testaceus ne fût qu’une variété monstrueuse du T. caespitum ; il y a beaucoup d’analogie entre l’abdomen et le thorax des Ç, ainsi qu’entre les çf entiers de ces deux espèces. Ce n’est qu’une hypothèse, et une hypothèse des plus risquées; v. Hagens le dit lui-même.

Les S. testaceus se montrent du reste ineptes à maçonner la terre et à aider les Tetramorium dans leurs travaux, comme l’ont dit Schenk et von Hagens. Voici les observations que j’ai pu faire sur cette fourmi, depuis trois ans à peine que je la connais.

1. Je trouvai une fois en 1869 une Ç féconde de S. testaceus seule dans une fourmilière de L. acervorum (voy. I).

2. Je trouvai au Petit-Salève, le 11 avril 1870, plusieurs fourmilières de S. testaceus sous les pierres. Dès lors j’en trouvai à Zurich, en Valais, en Tessin, à Fribourg et finalement à Vaux même où je n’avais pas su les découvrir jusqu’alors, ce qui me confondit. Malgré toutes mes recherches, je ne pus jamais les voir faire une expédition, ni même se rassembler sur leur dôme. Et cependant je constatai toujours dans leur nid la présence d’une foule de larves qui devinrent des nymphes de T. caespitum Ç, mais jamais Ç ni cf. Les Ç testaceus variaient en nombre suivant les fourmilières, mais je n’en trouvai jamais une proportion qui me parût plus forte qu’une ou deux sur plus de cent Tetramorium £. Du 24 juin au 4 août, je trouvai dans ces fourmilières, chez les unes plus tôt, chez les autres plus tard, des centaines de Ç et de cf de S. testaceus , dont le départ et l’accouplement s’effectuèrent comme chez les T. caespitum et chez les autres fourmis. Plusieurs

s *) Mayr (Üngarn’s Ameisen) dit il est vrai qu’il trouva une fourmilière où il y avait presque autant de S. testaceus que de T. caespitum; je n’ai jamais vu de cas analogue dans le grand nombre de fourmilières que j’ai trouvées, et mes observations concordent entièrement sur ce point avec celles de Schenk et de von Hagens.

de ces fourmilières étaient des colonies comprenant quelques nids dont les uns contenaient un peu plus de S. testaceus que les autres. Dans les environs on trouvait, comme partout, beaucoup de fourmilières ordinaires de T. caespitum avec leurs Ç et leurs cf.

3. Je voulus voir d’abord si ces fourmilières normales de T. caespitum étaient ennemies ou non de celles de S. testaceus qui n’étaient distantes d’elles que de quelques décimètres souvent. Le résultat fut positif. Je mis une poignée de caespitum naturels devant une fourmilière de S. testaceus. Les T. caespitum esclaves (?) les attaquèrent avec fureur; le venin et l’aiguillon furent employés. Mais tandis que Schenk et v. Hagens disent que les S. testaceus sont lâches et maladroits (feig und unbeholfen ), je les vis se mêler au combat et attaquer très courageusement l’ennemi. Chose digne de remarque, ils combattaient à la manière des P. rufescens ; je les voyais se jeter au milieu de leurs ennemis, menaçant à droite et à gauche, et prenant la tête de leurs adversaires entre leurs deux mandibules comme pour la transpercer ; je remarquai même que cet acte en imposait aux Tetramorium qui lâchaient souvent une patte qu’ils avaient saisie, lorsqu’ils étaient ainsi menacés. Mais ce combat, observé sans prévention, était une véritable caricature de ceux des P. rufescens. Un Strongylognathus ne parvint jamais à transpercer sous mes yeux la tête d’un Tetramorium-, il s’y serait plutôt cassé les mandibules. D’un autre côté je vis plusieurs Tetramorium saisir des Strongylognathus par le thorax, les inonder de venin (les perçant peut-être en même temps de leur aiguillon), et les tuer ainsi en un temps fort court. Ce furent les Tetramorium esclaves (alliés) des Strongylognathus qui furent les vrais défenseurs de la fourmilière et qui mirent l’ennemi en fuite. Je pris trois couples de combattants Tetramorium et Strongylognathus, et je les mis dans une boîte ; les S. testaceus furent tués tous les trois. Je répétai dès lors souvent des combats analogues, toujours avec le même résultat ; l’un d’eux mérite d’être mentionné :

4. Le 22 juillet 1871 je pris une grande quantité de T. caespitum d’une fourmilière naturelle avec leurs nymphes $ (les Ç et les cf étaient déjà partis), et je les plaçai à trois décimètres d’une belle fourmilière de S. testaceus qui renfermait encore beaucoup de Ç et de <f. Un combat ne tarda pas à s’engager entre les Tetramorium. S. (alliés des Strongylognathus ), et les Tetramorium N (les nouveaux venus). Les T S sortirent bientôt en trois files noires de trois trous de leur nid ; on voyait ça et là un Strongylogn. Ç au milieu d’eux. Ces trois files formèrent comme les deux ailes et le centre d’une armée; un champ de bataille distinct se foiuna bientôt à mi-chemin entre le nid et le tas des T N qui accouraient aussi en masse, et le combat atteignit un degré de fureur inouï. Toutes les scènes décrites ailleurs dans un combat entre F. pratcnsis de fourmilières différentes (V. 4) se répétèrent ici en plus petit, mais avec tout autant de violence; seulement les § Tetramorium mouraient moins vite que les Ç pratensis parce qu’elles sont plus dures. Les T S avaient le dessus, mais n’avançaient que très lentement, millimètre par millimètre. Pendant ce temps les S. testaceus sortaient du nid en nombre toujours plus grand, et vraiment très grand quand on pense au peu qu’il y en a dans une four-

milière; malgré cela ils ne formaient pas plus d’un cinquantième des combattants; on les distinguait facilement des Tetramorium au milieu desquels ils couraient par leur couleur d’un roux clair et par leur petite taille. Je les suivis attentivement, et je remarquai qu’arrivés au champ de bataille beaucoup d’entre eux le dépassaient, comme font les Polyergus, et se jetaient seuls au milieu de milliers d’ennemis, en mordant à droite et à gauche. Ils cherchaient toujours, mais en vain, à percer la tête des T N ; par contre je remarquai distinctement que cette manœuvre, jointe au courage aveugle de ces petits êtres contribuait beaucoup à semer une grande agitation parmi les T N que je vis bientôt commencer à fuir de l’autre côté de leur tas. Cependant presque tous les Strongylognathus qui dépassèrent ainsi le champ de bataille furent tués sans arriver à tuer un seul T N. Ceux qui restaient sur le champ de bataille des Tetramorium s’occupaient à mordre la tête des prisonniers T N faits par les T S, mais leurs efforts n’aboutissaient absolument à rien; les T S seuls étaient capables de tuer les T N. Le champ de bataille se transporta peu à peu au pied du tas des T N que les deux ailes des T S cherchèrent à entourer; mais tandis qu’une partie des T N se retiraient en assez bon ordre avec leurs nymphes, les autres continuaient à se battre à outrance. Les T S commencèrent à ravir une foule de nymphes à leurs ennemis et à les emporter dans le nid. Les Strongylognathus voulurent en faire autant ; j’en vis même qui essayèrent d’arracher 'des nymphes à des T N, en s’y prenant comme les Polyergus. Leurs efforts étaient curieux à observer. Ils faisaient comme les Polyergus, retournant une nymphe en tout sens afin de la placer commodément dans l’arc de leurs mandibules, mais, lorsqu’ils y étaient arrivés, leurs forces suffisaient à peine à porter ce fardeau ; il s’accrochaient à chaque brin d’herbe, tombaient à tout instant, et retournaient de nouveau leur nymphe pour la prendre autrement, ce qui contrastait singulièrement avec l’allure rapide des T S qui couraient avec leur charge en relevant la tête, sans s’accrocher à rien. Plusieurs de ces S. testaceus, perdant courage, remirent leur fardeau à des T S avant d’être arrivés à leur nid. En somme, donc, les S. testaceus ne furent qu’une aide des plus accessoires dans la victoire que remportèrent les T S, et la quantité qui en périt fut énorme relativement aux faibles services qu’ils rendirent.

Je crois que le récit fidèle de ce combat suffit pour montrer que cette nouvelle amazone n’est qu’une triste caricature du P. rufescens. Il est impossible, semble-t-il, qu’elle puisse piller à elle seule une fourmilière naturelle de Tetramorium, et surtout qu’elle puisse en rapporter les nymphes chez elle sans être vingt fois culbutée par son ennemi. Cela devient presque évident quand on pense à l’énorme disproportion du nombre. Il y a donc une énigme là dessous; comment les nymphes de T. caespitum arrivent-elles dans la fourmilière du 8. testaceus? Pourquoi le S. testaceus a-t-il tant de Ç et de cf et si peu de $ ? Ce dernier fait le rapproche d’une manière évidente du genre Anergates. D’après l’idée darwiniste, ce doit être une espèce où l’ouvrière est en voie de disparaître, probablement parce qu’elle est devenue inutile ; von Hagens a déjà fait cette remarque.

5. Je mis un jour (12 avril 1870) une fourmilière de S. testaceus dans une arène de gypse communiquant avec un appareil de fer blanc (système D). Les Tetramorium commencèrent bientôt à déménager dans l’appareil. Ils firent absolument tout. Les Strongylognathus ne portèrent pas une larve et se laissèrent porter eux-mêmes par les Tetramorium qui les prenaient soit par une mandibule, auquel cas le Strongylognathus se repliait sur le dos du Tetramorium *), soit par le cou, le thorax ou le pédicule et alors le Strongylognathus repliait simplement ses pattes et ses antennes (méthode des Tapinomn). Je vis aussi souvent, comme Schenk et von Hagens, des Strongylognathus se laisser tomber comme morts dans un coin, en repliant pattes et antennes. Les Tetramorium le font aussi quelquefois, mais très rarement. Les Strongylognathus que je mis sur ma main me mordirent, mais sans recourber leur abdomen jusqu’à leur bouche comme le font les T. caespitum. Je vis beaucoup de Strongylognathus solliciter des Tetramorium de leurs antennes pour se faire porter. Mes fourmis allaient fort bien, lorsque j’eus l’imprudence de les exposer à un soleil trop ardent ; je les retrouvai presque toutes mortes après trois heures d’absence. Je conservai cependant celles qui survécurent, car c’étaient surtout des Strongylognathus qui avaient, paraît-il, mieux supporté la chaleur. Je leur redonnai même une arène de gypse en guise de mangeoire, et elles vécurent ainsi tout l’été dans ma chambre, jusqu’au 7 septembre (donc pendant cinq mois), sans me montrer beaucoup de particularités. Quelques-unes des petites larves qu’elles avaient avant leur accident y avaient survécu, et je fus fort étonné d’en voir sortir plus tard des de Tetramorium cæspitum. Pendant tout le temps de leur captivité, les Strongylognathus ne surent que se promener et ne rien faire; ils mangeaient cependant quelquefois eux-mêmes un peu de miel. Ce furent les Tetramorium qui soignèrent les larves et creusèrent les galeries. J’avais mis une fois quelques Tetramorium ennemis dans l’arène. L’un d’eux avait saisi un Strongylognathus par le cou; je serrai le thorax du Tetramorium et le tuai. Mais il était resté accroché au Strongylognathus qui ne pouvait marcher avec ce fardeau. Je mis ce couple à l’entrée de l’appareil; un Tetramorium allié des Strongylognathus prit l’ennemi mort par la patte sans s’inquiéter du Strongylognathus vivant qui y était attaché, et alla jeter l’un et l’autre vers le mur de gypse. Je répétai deux ou trois fois l’expérience avec le même résultat. Je coupai alors le cou du Tetramorium mort, et le Strongylognathus

*) Lesp'es (Revue des cours scientifiques 1866) prend cet acte pour celui du dégorgement! Il dit que lorsque les S. testaceus ont faim, ils prennent leurs esclaves, les couchent sur le dos, et qu’alors l’esclave ( T . cæspitum ) dégorge; il ajoute que les longues mandibules du S. testaceus rendent cela nécessaire. Une erreur pareille d’observation, me rend, je l’avoue, un peu sceptique 'a l’égard d’autres cas de dégorgement affirmés par Lespes à propos des Lomechusa (XXXV). Je puis affirmer que le dégorgement se fait ici exactement comme chez les autres fourmis, et en particulier comme chez le P. rufescens (VIII, 3 4) et chez le S. Hubert (XVII) dont les mandibules ont la même conformation. Le S. estaceus se tient debout sur ses pattes, et lape la goutte que lui dégorge le T. cæspitum aussi debout.

put marcher, n’ayant plus que la tête de son ennemi à porter; dès lors il ne fut plus ; rejeté par ses Tetramorium, mais au contraire porté par l’un d’eux dans l’appareil.

Je ne pus jamais me servir de cet appareil pour essayer de faire faire une expédition aux Strongylognathus, car il y avait beaucoup trop peu de fourmis.

Un autre essai du même genre, fait en 1871, manqua par suite d’un accident de même nature que celui des Strongylognathus dont je viens de parler.

6. Le 6 juin 1871 je mis dans une boîte en carton 4 Ç de S. testaceus avec de la terre humide, plus 4 larves et 5 nymphes de T. caespituwi. Ces S. testaceus vécurent six jours dans leur boîte; ils portèrent d’abord les nymphes çà et là, puis les abandonnèrent et les laissèrent périr. Ils mangèrent un peu de miel, mais très peu seulement, et n’essayèrent pas même de se creuser une case.

XYII

Strongylognathus Hubert.

Le 23 juin 1871, en soulevant des pierres sur les côtes de Fully en Valais, je trouvai sous l’une d’elles une grande fourmilière de T. caespitum mêlés avec des fourmis rousses plus grandes qu’eux et formant environ le tiers de la population. Ces fourmis ressemblaient à des Leptothorax acervorum, mais je reconnus aussitôt à leurs mandibules que j’avais affaire à une nouvelle espèce de Strongylognathus qui semblait devoir être moins innocente que le S. testaceus. Voyant que cette fourmilière formait une colonie et occupait le dessous de plusieurs pierres, je ne craignis pas d’aller remplir un sac de Tetramorium et de leurs nymphes $ dans une fourmilière ordinaire de cette espèce, pour ! le verser à un décimètre des S. Huberi. Il y eut d’abord quelques luttes entre les Tetraj morium des deux fourmilières, puis le combat s’arrêta un moment. Mais quelques minutes ; ne s’étaient pas écoulées que je vis une véritable armée de S. Huberi sortir du nid et se diriger vers l’ennemi en formant une tête distincte. L’analogie avec une armée de P. rufescens était frappante ; je vis aussi des Strongylognathus qui retournaient en arrière, comme pour donner aux autres la direction. Quelques Tetramorium alliés des Strongylognathus marchaient avec eux, mais en très petit nombre. Arrivée au tas des ennemis, cette armée se divisa en deux colonnes dont l’une (A) suivit un des bords du tas, bord qui fourmillait de Tetramorium , et bouscula tous ces derniers sur son passage. L’autre (B) grimpa sur le sommet même du tas qui était très exposé au soleil et presque vide de défenseurs. Cette armée de S. Huberi grossit énormément en quelques minutes, et il lui suffit d’un instant pour culbuter les Tetramorium qui prirent la fuite avec leurs nymphes. Le combat fut cependant extrêmement violent, vu le grand nombre des Tetramorium. La colonne B surtout, arrivée de l’autre côté du tas après l’avoir traversé, y trouva une résistance très vive. Rien ne fut plus curieux pour moi que d’observer la manière de combattre de ces nouvelles amazones qui elles méritaient bien ce nom. Elles

saisissaient les Tetramorium par la tête, exactement comme le font les P. rufescens, mais elles n’arrivaient pas plus que les S. iestaceus à les transpercer. Par contre lorsque les S. Huberi se mettaient trois ou quatre à mordre un Tetramorium, ils réussissaient souvent à le tuer. Le fait le plus important est qu’ils se jetaient sur tous les Tetramorium qui portaient des nymphes. Us faisaient alors glisser leurs mandibules sur la nymphe, comme les Polyergus. Arrivé de la sorte à la tête du Tetramorium, le Strongylognathus commençait à la mordre. Un Tetramorium ainsi menaçé lâchait presque toujours sa nymphe pour s’enfuir, et le S. Huberi l’emportait. Il était singulier de voir la terreur que ces mandibules des Strongylognathus inspiraient aux Tetramorium, terreur presque aussi grande que celle des F. rufibarbis pour les mandibules des P. rufescens ; aussi jamais un Tetramorium ne restait-il accroché aux pattes d’un S. Huberi ; il lâchait prise dès que ce dernier se retournait. Par contre je vis des Tetramorium saisir des Strongylognathus par le thorax et finir ainsi par les tuer. Les quelques esclaves (?) des S. Huberi qui avaient d’abord suivi l’armée se retirèrent bientôt complètement après avoir emporté quelques nymphes de l’ennemi dans leur nid. Les Strongylognathus restèrent donc entièrement seuls au combat. Ils n’avaient d’abord guère pris de nymphes, mais bientôt leurs deux colonnes envahirent toutes les cachettes où les Tetramorium avaient entassé leurs élèves, et les leur ravirent avec autant d’ensemble que des P. rufescens. Bientôt l’armée des S. Huberi revint au nid en courant, chargée de nymphes, tandis que de nouvelles $ accouraient encore au pillage. On eût dit une armée de P. rufescens pillant un nid de F. fusca très rapproché du sien; l’analogie était complète; les Strongylognathus portaient les nymphes exactement comme les Polyergus. Un seul fait ne cadra pas avec les autres : lorsque le combat fut fini, je remarquai, là où avait été la colonne B, une cinquantaine de cadavres dont presque la moitié étaient des S. Huberi. Sur le terrain de la colonne A, la proportion des morts était il est vrai beaucoup moins favorable aux T. caespitum.

Le nombre des S. Huberi dans cette fourmilière était certainement supérieur à celui des P. rufescens dans les leurs, même par rapport au nombre des esclaves. Cette découverte m’intéressa au plus haut degré, et je mis tout ce que je pus de la fourmilière dans un sac, afin de l’établir à mon retour. Je dus malheureusement voyager encore pendant près de trois semaines que mes S. Huberi durent passer dans ma malle avec un peu d’eau et de miel. Us arrivèrent cependant en partie vivants à Vaux, et j’établis ce qui en restait dans une arène de gypse avec un appareil (système D). Il y avait dans la fourmilière des larves et des nymphes $ Ç et de S. Huberi, ainsi que des nymphes £> de T. caespitum, mais aucun ni aucune Ç de cette dernière espèce. Le déménagement de l’arène dans l’appareil ne me montra rien que ce que j’avais prévu; les Tetramorium, quoique moins nombreux, car ils avaient plus souffert du voyage que les Strongylognathus, firent seuls tout l’ouvrage; ils mangèrent seuls aussi le miel que j’avais mis dans l’arène, et le dégorgèrent ensuite aux S. Huberi. Cette fourmilière ne me rfiontra dès lors rien de partie. hier, car les nymphes avaient toutes péri pendant mon voyage,

sauf une. Mes S. Huberi existent encore à présent (2 octobre 1871) clans l’appareil. J’observai une fois dans tous ses détails le dégorgement d’un Tetramorium à un S. Huberi;

dans l’inaction la plus complète.

Je crois qu’on ne peut refuser au S. Huberi la faculté de se pourvoir de nymphes 5 caespitum en allant les piller dans les fourmilières naturelles, comme le P. rufescens. Reste encore à observer s’il le fait en réalité à l’ordinaire dans l’état de nature.

Myrmecina Latreillei.

Nous avons déjà parlé du nid et de l’habitus de cette fourmi (Architecture et tableau des espèces p. 73 et 171). Il nous reste à voir ses mœurs. Tous les auteurs qui l’ont observée se sont plus à la décorer des titres de paresseuse et de lâche; le second est très mérité, mais pas le premier.

1. J’en trouvai une fourmilière le 24 juillet 1870, et je la mis dans l’arène de gypse de mes Sirongylognallms testaceas , laquelle était fort grande. Cette fourmilière se composait de près de 100 Ç avec beaucoup de nymphes $> et çf ; je ne pus y trouver de Ç féconde, mais plusieurs Ç> avaient de gros abdomens. Je leur avais préparé un petit tas de terre humide couvert d’une lame de verre sur laquelle était une feuille de carton qu’on pouvait ôter à volonté. Les Myrmecina se mirent aussitôt à y creuser des galeries très étroites, et au milieu, sous le verre, elles firent une grande case qui avait plusieurs prolongements. Elles se montrèrent très assidues auprès de leurs nymphes. Au bout de quelque temps plusieurs cf et plusieurs Ç étaient éclos. Ces fourmis ont une allure très lente; leur cuirasse de chitine est d’une dureté à toute épreuve; leurs pattes courtes et tout leur corps épais et ramassé en font un être à part. Elles ont la faculté de se rouler en boule en repliant leurs pattes et leurs antennes, comme le font beaucoup d’insectes; dans cette position elles ont le bout de l’abdomen vers la bouche, tandis que les Strongylognathus et même les Tetramorium qui font aussi quelquefois les morts se contentent de replier les pattes et les antennes en conservant le corps à demi étendu. Dès qu’on les effraie, les Myrmecina se roulent en boule, sans chercher ni à s’enfuir, ni à se défendre; elles conservent souvent dans cette position les nymphes qu’elles tenaient auparavant entre leurs mandibules. On comprend que celles de mon arène de gypse vécurent à côté des Strongylognathus qui étaient en fort petit nombre sans se battre avec eux. Je vis des Strongylognathus et de leurs Tetramorium venir visiter le nid des Myrmecina ; celles-ci les entouraient sans les attaquer, sans même les menacer. Si un Strongylognathus dans cette position menaçait une des Myrmecina , celle-ci se roulait en boule, même au milieu de son nid, dans la case centrale. Je remarquai que les Myrmecina , pour éviter ces invasions, se contentaient de placer une à l’entrée de chacune des petites

ouvertures du nid; cette $ fermait entièrement l’entrée avec sa tête ou son abdomen. Mais mes Myrmecina voyageaient aussi dans l’arène; elles mangeaient du miel; j’en vis beaucoup qui allèrent jusqu’à l’entrée de l’appareil des Strongylognathus, mais sitôt qu’un de ceux-ci les approchait, elles se roulaient en boule jusqu’à ce qu’il fût parti. Un jour elles voulurent déménager et aller dans un autre coin de l’arène. A cet effet elles se suivirent à la file; j’en vis une seule essayer de porter une de ses compagnes qui s’y refusa. Je n’avais jamais vu une Myrmecina combattre, et, pour y parvenir, j’en mis une au milieu d’une fourmilière de T. caespitum. Elle se roula aussitôt en boule ; les Tetramorium avaient presque l’air de l’éviter (son odeur framboisée en était-elle cause?). Je réussis cependant à chicaner assez deux ou trois T. caespitum pour qu’ils s’acharnassent sur la Myrmecina. Celle-ci ne se déroula que lorsqu’elle fut très fortement mordue, et ne mordit elle-même qu’une fois ou deux pour lâcher prise aussitôt après. Mais après avoir été ainsi malmenée pendant une demi heure, ma M. Latreillei se portait aussi bien qu’en commençant; cela montre à quel point cette espèce est coriace.

2. Les deux nids de M. Latreillei que j’ai trouvés étaient contigus, l’un à un nid de F. rufa et l’autre à un nid de Ponera contracta. C’étaient plus ou moins des nids doubles, surtout le second. Une autre fois je vis des Ç ailées sortir de la fente d’un mur, mais aucune $ ne les accompagnait.

3. Une Ç que je trouvai occupée à lécher un chat en putréfaction me montra par là qu’elle ne dédaignait pas ce genre de nourriture, et se rapprochait en cela des Tapinoma et des Tetramorium.

Stenamma Westwoodi.

Cette espèce qui n’est pas rare dans le nord de l’Europe se trouve exclusivement dans les nids des F. rufa et pratensis. Fœrster, Nylander, Mayr etc. en parlent et sont tous d’accord sur ce fait. Mais aucun d’eux ne décrit son genre de vie d’une manière qui puisse décider si elle est amie de ses hôtes, ou si elle en est ennemie comme le S. fugax. En un mot, on ne sait pas si ces fourmis d’espèces différentes qu’on voit mêlées en démolissant le nid sont là en nid double ou en fourmilière mixte. Cette question est d’un grand intérêt; le peu que j’ai pu voir parle pour un genre de vie intermédiaire, fait qui s’expliquerait par la grande différence de taille entre la Stenamma et la F. rufa, dont en outre l’une est dans les Myrmicidae tandis que l’autre est dans les Formicidae. Je ne crois pouvoir mieux rendre mon idée qu’en comparant la conduite des F. rufa envers les S. Westwoodi avec celle des fourmis en général envers les coléoptères myrrnécophiles (voir ailleurs). Malheureusement je n’ai pu trouver la S. Westwoodi qu’une seule fois, chez la F. rufa, et mes expériences sont fort incomplètes.

J’avais pris le 1er août 18G9, près de Zurich, une quantité de F. rufa, dans une

fourmilière qui contenait des intermédiaires entre § et Ç. Je les avais mises dans un sac que je n’ouvris qu’à mon arrivée à Vaux, le 5 août, pour l’établir an pied d’un poirier. Là seulement je vis des S. Westwoodi $ et Ç aptères qui couraient parmi les rufa, se glissant entre les morceaux de bois assez gros dont les débris du nid (qui était à moitié dans un tronc pourri) se trouvaient composés. En examinant un de ces débris de bois avec soin, je trouvai une petite case à parois très minces, creusée dans le bois, et contenant un paquet de larves extrêmement petites qui ne pouvaient, semblait-il, appartenir qu’aux Stenamma. Leur forme était fort différente de celle des jeunes larves de F. rufa sortant de l’œuf, et leur taille encore plus petite ; elles ressemblaient en tout point à celles des Leptothorax. De plus la case était trop petite pour prêter passage à une F. rufa Mais aucune fourmi ne surveillait ces larves (peut-être avais-je fait tomber les gardiennes).

Je pris ce que je pus attraper de Stenamma, c’est-à-dire près d’une trentaine, Ç et Ç, et je les mis dans un bocal avec des F. pratensis $ d’une fourmilière de Vaux. Les pratensis ne firent guère attention aux Stenamma ; deux ou trois fois cependant elles en prirent une par le thorax et la serrèrent un instant entre leurs mandibules, mais la Stenamma s’échappa chaque fois sans paraître avoir souffert. Je remarquai que les Stenamma Ç se conduisaient exactement comme des $ ; les unes comme les autres couraient toujours très rapidement, d’un air inquiet, passant entre les jambes des pratensis , et changeant à chaque instant de direction sans s’arrêter. Elles périrent presque toutes en quelques jours, mais sans que j’eusse pu remarquer de combat sérieux entre elles et les F. pratensis, sans qu’elles se fussent attachées aux pattes de ces dernières. Elles ne voulurent pas toucher aux petites larves dont j’ai parlé, et que je leur avais données.

Mes rufa, inquiétées par des L. niger, s’étant mises à déménager, je remarquai quelques Stenamma Ç et Ç> qui se trouvaient sur le trajet de la migration, à une certaine distance du tas ou nid primitif. Elles étaient singulièrement agitées et accostaient toutes les $ rufa, qui passaient, courant entre leurs jambes, les frappant de leurs antennes, et grimpant même sur leur dos. Les rufa avaient l’air de les ignorer complètement, et, sans leur faire de mal, ne répondaient point à leurs avances. Il ne restait presque plus de Stenamma sur le tas des rufa.

Le 10 août, après un temps de pluie, je retrouvai mes rufa établies à plus de trois mètres du poirier où elles étaient d’abord. Leur nombre avait fort diminué. Or je vis une Ç Stenamma parmi elles, et je constatai avec soin son identité. C’est une preuve évidente que ces petites fourmis sont capables de suivre les F. rufa dans leurs migrations, malgré

la disproportion de taille.

Je mis enfin dans un bocal, avec des $ rufa de la fourmilière de Zurich, une Ç Stenamma restée seule vivante de l’expérience avec les pratensis. Ces rufa ne lui firent aucun mal ; une seule d’entre elles la prit une fois un instant entre ses pinces, puis la relâcha aussitôt. Une fois la Stenamma rencontra une petite £ rufa ; elles sautèrent

l’une au devant de l’autre deux ou trois fois, comme deux Ç de la même fourmilière qui se parlent, et elles ne se firent aucun mal. La Stenamma courait au milieu des rufa et grimpait sur leur dos impunément, mais dans la règle les rufa ne faisaient aucune attention à elle. Pour comparer, je mis 7 Tetramorium caespitum $ dans le bocal; aussitôt ils se mirent à quereller les rufa et à prendre leurs pattes. Celles-ci de leur côté les mordirent avec colère chaque fois qu’elles les attrapèrent, et cela au point de les couper en deux, de sorte qu’au bout d’une demi heure tous les sept étaient tués, tandis que la Stenamma courait toujours au milieu des rufa sans être maltraitée.

Ce qu’il y a de plus caractéristique pour la S. Westivoodi, c’est son allure rapide et son agitation perpétuelle. Il me paraît probable que c’est elle qui recherche les F. rufa et pratensis, tandis que celles-ci ne lui témoignent que de l’indilférence. Mais je ne puis dire ni si elle se fait des cases à part, ni où elle place ses larves.

Camponotus œthiops et genre Camponotus.

1. J’élevai pendant tout un été une fourmilière de C. aetliiops dans un appareil en fer-blanc (système D). Aucune fourmi ne me montra aussi peu de faits intéressants, sauf peut-être le C. marginatus. Le miel était la seule nourriture goûtée par cette race; des insectes que je mettais dans la mangeoire y étaient laissés en paix ou seulement tués à coups de dents, mais jamais mangés, jamais portés dans l’appareil. A peine mes Camponotus daignèrent-ils y transporter un ou deux des cocons et des larves d’autres fourmis que je leur donnai, encore les rejetèrent-ils bientôt après dans la mangeoire; je ne leur

en vis jamais manger. J’avais donné à cette fourmilière, outre sa propre Ç féconde, une ;

Ç féconde étrangère, mais de son espèce; elle vécut en fort bonne intelligence avec les 5 et l’autre Ç, fait très exceptionnel.

2. Je fis attaquer une fois, au printemps, une fourmilière de C. aetliiops par une grande quantité de F. pratensis placées au devant du nid œthiops. Les pratensis envahirent presque aussitôt les galeries des aetliiops dont la plupart furent tués ; un fort petit nombre seulement, y compris une Ç féconde, purent s’enfuir, car ils avaient eu le tort de se défendre en se retirant toujours plus profondément dans leur nid. Un certain nombre de F. pratensis furent tuées par les grosses Ç> aetliiops.

3. Tous les Camponotus combattent de la même manière; les grosses $ défendent le nid en plaçant leur tête devant les ouvertures et en retirant les antennes en arrière ; tout ennemi qui veut s’approcher reçoit de violents coups de dents donnés toujours avec un élan de tout le corps. S’ils attaquent hors de leur nid, les Camponotus vont en troupe serrée. Les grosses £ sont plutôt devant ; elles marchent prudemment, toujours en retirant leurs antennes et en se lançant vivement en avant pour se rejeter aussitôt après en arrière. Le signal de l’alarme est très particulier; non seulement les Camponotus se frap-

pent vivement et à coups répétés les uns les autres, mais en même temps ils frappent le sol deux ou trois fois cle suite avec leur abdomen, et répètent cet acte à de courts intervalles, ce qui produit un bruit très marqué qu’on entend surtout bien lorsque le nid est dans un tronc d’arbre. En somme les fourmis de ce genre sont toutes craintives et délicates, à part la tête des gros individus dont les mandibules très fortes et très dures sont une arme redoutée de presque toutes les fourmis. La plus craintive est le C. marginatus qui ose à peiue défendre son nid ; puis vienneut les C. sylvalicus, aethiops et laieralis; le C. pubescens est la plus robuste et la plus courageuse. J’ai été témoin d’un combat entre des C. herculeanus et des F. sanguinea , combat que je n’avais point provoqué. Les C. herculeanus vaincus étaient obligés de s’enfuir; il y avait des morts des deux côtés. Des P. rufescens $> mis avec quelques grosses $ de C. pubescens eurent tous la tête coupée en moins d’une demi-heure.

4. Les C. lateralis ont l’habitude de grimper sur les brins d’herbe pour en redesj cendre aussitôt; j’ai suivi des Ç qui montèrent et descendirent ainsi sur plus de vingt

brins d’herbe de suite sans s’arrêter; j’ignore à quoi cela leur sert. Ils savent du reste fort bien cultiver les pucerons. L’allure des petites $ rappelle celle des Tapinoma ; elles I vont aussi rôder près des fourmilières d’autres espèces.

5. Les C. ligniperdus, herculeanus et pubescens, surtout ces derniers, sortent en longues files pour exploiter les pucerons d’un ou de plusieurs arbres; les plus grosses $

i savent se faire servir même par de petits pucerons.

Les petites $ s’occupent surtout à soigner les larves et les nymphes. Quant aux chefs ou « doyens d’âge (!) » dont parle Ebrard (1. c. p. 11), un lecteur attentif concevra des doutes graves à leur égard; je crois pouvoir assurer qu’ils sont un pur effet de l’imagination de l’auteur. Huber a déjà montré que les fourmis n’ont jamais de chefs, et que i même les F. fusca, auxiliaires des P. rufescens , ne subissent pas la moindre contrainte; je ne puis que confirmer son opinion ; je n’ai jamais vu une fourmi jouer envers ses compagnes un rôle prééminent. Une grosse Ç> est toujours l’objet d’un peu plus d’attention qu’une petite de la part des autres, dans la simple proportion du volume plus considérable qu’elle représente. Si les grosses $ marchent en tête, c’est pour défendre la ' fourmilière, les petites n’en étant pas capables; lors d’un déménagement, on ne peut voir

I aucune différence dans le genre d’activité des diverses formes de <J. En somme, pourtant, on peut dire qu’à l’ordinaire les petites sont plus travailleuses que les grosses qui sont à leur tour plus guerrières (comparer avec XXVI).

6. La moitié du dessous d’une pierre que je soulevai à Mendrisio était occupée par une forte fourmilière de C. aethiops, et l’autre moitié par une forte fourmilière d 'A. structor. Le mur mitoyen était très mince, et dès que j’eus enlevé le plafond commun, un violent combat s’engagea. Les A. structor y déployèrent toute leur faiblesse et leur ineptie ; toutes, même les gros individus, furent coupées en morceaux par les mandibules des grandes $ aethiops ; elles ne surent se servir ni de leurs mandibules, ni de leur ai-

guillon, ni même de leurs pattes pour s’enfuir à temps.

7. Le C. ligniperdus est plus robuste que le C. herculeanus. J’ai mis souvent de gros tas de F. pratensis devant des fourmilières de C. ligniperdus ; les grosses $ de ces derniers écrasèrent toujours des centaines de £> pratensis entre leurs pinces, et le reste de celles-ci durent s’enfuir. Je n’ai jamais vu des Camponotus poursuivre leurs ennemis ou leur ravir des nymphes.

8. Les Camponotus sont doués d’un excellent odorat. J’avais pris un nid de C. her-

culeanus sculpté dans le bois et je l’avais mis dans ma chambre. Beaucoup de $ y étaient restées, mais je voulus m’en débarrasser afin de garder le nid, et pour cela je me contentai de ne pas les nourrir. Elles se mirent alors à courir partout, et même à sortir par la fenêtre, mais elles rentraient toujours au nid. J’avais à quelque distance d’elles une grande arène de gypse à mur fort élevé, et renfermant des S. testaceus. Dans cette arène était du miel que les Camponotus ne pouvaient ni voir, ni rencontrer par hasard à cause du mur de gypse. Eh bien de grosses $ herculeanus se mirent à attaquer mon mur pendant la nuit avec leurs pattes et leur tête, réussirent à y faire une brèche, envahirent l’arène et mangèrent le miel. Je refis le mur plusieurs fois, mais elles recommencèrent toujours à le battre en brèche. Enfin je lui donnai une telle épaisseur qu’elles ne purent plus y parvenir. Une $ arriva cependant à l’escalader je ne sais comment, mais après s’être gorgée de miel, elle ne put plus ressortir de l’arène, car elle avait perdu son agilité, et je la retrouvai le matin, l’abdomen gonflé, appuyée contre le mur de gypse, contre lequel venaient échouer cette fois tous ses efforts. Les Camponotus, malgré leur bon odorat, déménagent comme les Formica, c.-à-d. en se portant les uns les autres.

J’ai observé p. ex. des C. marginatus qui quittaient la branche d’un poirier pour aller

s’établir dans un vieux poteau; ils s’y transportaient mutuellement.

Espèces et races du genre Formica.

Nous en avons déjà parlé à propos de plusieurs expériences. Je ne veux guère donner ici que les traits qui caractérisent chacune des formes de ce genre, le plus intéressant de tous au point de vue des mœurs.

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