espèce. F. rufa
Elle se distingue des précédentes par le manque d’initiative individuelle, par le sacrifice de l’individu à la masse. C’est précisément le contraire de la F. fusca. Tout se fait
ne cherche à tuer ses adversaires ni à les fixer au terrain; chacune au contraire cherche à les intimider en s’élançant au milieu d'eux, et en mordant à droite et à gauche. Or dans cette manœuvre, les P. rufescens quoique plus petits ont l’avantage de savoir se communiquer beaucoup plus promptement leurs signaux que les sanguinea, d’avoir plus qu’elles la faculté de marcher rapidement en avant en troupe serrée; de plus ils possèdent deux terribles mandibules arquées et pointues toujours prêtes à transpercer la tête de l’ennemi qui osera les saisir. On comprend ainsi comment une troupe résolue de 60 P. rufescens (IX) put repousser rapidement l’année plus hésitante de toute une fourmilière sanguinea (plusieurs centaines de 5 ) jusqu’aux portes de son nid, et lui inspirer par là une telle terreur que toute cette fourmilière s’enfuit à la fois en quelques minutes, abandonnant honteusement son nid et presque toutes ses nymphes à ces quelques ennemis. Cette même armée de 60 rufescens n’aurait certainement pas pu mettre en déroute une fourmilière de F. pratensis ni même de F. rufibarbis aussi forte que l’était celle des sanguinea, et cela parce que ces fourmis, qui ont moins peur que les sanguinea d’exposer leur vie en s’acharnant sur leurs ennemis dans des luttes corps à corps, auraient employé une autre tactique beaucoup plus nuisible aux amazones. Elles les auraient saisies individuellement par le thorax, inondées de venin, amarrées au terrain, et auraient ainsi paralysé leur mouvement d’ensemble en s’acharnant sur chacune d’elles eu particulier. Il suffit de comparer ce combat que je viens de rappeler avec celui de l’expérience VIII. 14, où aussi une soixantaine d’amazones assaillirent à l’improviste une fourmilière rufibarbis, pour voir combien les sanguinea sont plus facilement battues par les P. rufescens que les rufibarbis. Et pourtant les sanguinea de l’expérience IX auraient pu certainement à leur tour vaincre sans peine une fourmilière rufibarbis plus considérable que celle de l’expérience VIII. 14. J’ai provoqué dès lors plusieurs combats entre P. rufescens et F. sanguinea-, ces dernières furent toujours culbutées avec la même facilité et ne purent jamais faire subir de pertes appréciables aux amazones. Une fois même les esclaves rufibarbis d’une petite fourmilière sanguinea attaquée par des amazones (le combat avait été provoqué par moi) résistèrent seules jusqu’à la fin, et parvinrent à, sauver quelques nymphes tandis que les sanguinea fuyaient lâchement en abandonnant tout.
chez elle en commun. Des chemins battus la conduisent le plus souvent à ses pucerons, aux arbres qu’elle exploite etc. (v. p. 203). Partout où elle va ainsi en bande, elle se regarde comme chez elle, et, si on y met un ennemi, on voit bientôt arriver de la fourmilière des flots de défenseurs. Cette fourmi est essentiellement maladroite ; elle se cogne partout en marchant, passe dix fois à côté d’un objet qu’elle cherche sans le remarquer etc. Ses mouvements sont brusques. C’est de toutes nos fourmis celle qui a la meilleure vue, mais on dirait que c’est aux dépens de ses autres sens qui, à en juger d’après ses allures, doivent être fort obtus. C’est la fourmi qui sait le mieux éjaculer du venin à distance, et surtout en l’air ; elle le lance jusqu’à cinq ou six décimètres de hauteur. Les F. rufa, pratensis et truncicola vivent au grand jour plus que toutes les autres, et se tiennent sur le dôme en assez grande quantité. Au printemps les Ç s’y trouvent même
en gros tas, immobiles, les unes sur les autres. Colonies (voy. p. 190 et 206).
Deux points essentiels distinguent cette espèce de la F. sanguinea avec laquelle une de ses races, la F. tnmcicola, a extérieurement de grands rapports : l°Sa tactique dans les combats est toujours d’aller en une seule masse serrée, droit en avant. Ses efforts tendent à tuer le plus d’ennemis qu’elle peut, et à cet effet les £ se sacrifient aveuglément
pour le bien commun. Jamais une petite troupe ne se sépare de la masse pour faire une
attaque sur les flancs de l’ennemi. Une Ç ne s’aventure presque jamais seule, et si cela lui arrive, elle s’enfuit au plus vite pour rejoindre les autres (à moins qu’elle ne tombe au milieu des ennemis avant d’avoir eu connaissance de leur présence, p. ex. au moment où l’on vient de verser un sac de fourmis vers le nid d’une fourmilière ennemie). Cette espèce ne poursuit jamais un ennemi qui s’enfuit en cessant toute résistance; elle n’en est pas capable. 2° La F. rufa ne fait pas d’esclaves, sauf peut-être dans quelques cas anormaux (voir à l’exp. XXII).
Nous avons assez parlé des guerres des F. pratensis en particulier (V. 4. etc) ; celles des F. rufa et truncicola que j’ai observées n’en différaient presque pas. J’ai étudié avec soin un combat entre F. truncicola et F. sanguinea; les F. truncicola se sont conduites tout-à-fait comme des pratensis. Gould décrit déjà les migrations des F. rufa et la manière dont elles se transportent. Huber les approfondit jusque dans leurs plus fins détails.
1. race. F. rufa i. sp. Des chemins battus. Grands nids ; grandes fourmilières. Vie
dans les lieux boisés. En général les nids sont beaucoup plus grands que chez la F. pra-
tensis par rapport à la population qu’ils contiennent. Us sont aussi et surtout plus grands dans le sens absolu du mot.
2. race. F. pratensis. Exactement comme la précédente, mais fourmilières en général moins grandes ; les nids sont surtout plus petits, et les habitants y sont très entassés. Vie dans les prairies et au bord des bois. Chemins battus, le plus souvent du moins.
1. Je n’ai guère à ajouter à ce que dit Huber des migrations de cette race (les migrations sont identiques chez les deux autres, comme j’ai pu l’observer). Les £ se portent les unes les autres, et portent aussi les Ç et les par les mandibules ; la fourmi
portée se roule sous la tête de la porteuse. Ces déménagements se distinguent de ceux des F. fusca et sanguinea par leur plus grand ensemble. Il s’en fait presque toujours plusieurs à la fois, puis viennent des contre-déménagements (retours à l’ancien nid), et cela finit souvent par former des colonies ou même des scissions (VII). Un de ces déménagements me donna l’occasion de faire un dénombrement, fort peu exact il est vrai, mais qui a l’avantage de donner une idée du nombre des Ç> d’une fourmilière pratensis :
Des F. pratensis d’une fourmilière de moyenne grandeur commencèrent et terminèrent sous mes yeux (à côté de ma demeure) un déménagement fort simple d’un ancien nid dans un nouveau, avec un troisième nid servant d’étape à mi-chemin. Je me mis à compter, entre l’ancien nid et l’étape, combien de $ passaient dans un sens, et combien dans l’autre, pendant une minute à une place fixe. Je fis ce dénombrement à plusieurs heures différentes des belles journées, et je jugeai approximativement que huit journées pareilles auraient suffi pour déménager toute la fourmilière (cela dura plus longtemps à cause de quelques jours froids et pluvieux, puis à cause du commencement et de la fin du déménagement où les recruteuses [porteuses] sont toujours en plus petit nombre). Je calculai aussi d’après plusieurs observations qu’en moyenne le recrutement durait seulement 7 heux-es par jour, soit de 9 1/2 h. du matin à 4x/2 h. du soir, car c’était au mois de mai; les nuits étaient très froides et les journées très chaudes ; on voyait commencer et s’arrêter le recrutement à un moment relativement très précis. J’obtins les chiffres suivants : 1° Recruteuses retournant à vide de l’étape à l’ancien nid . . . 38 à 50 par minute.
2° Recruteuses se dirigeant en sens contraire, de l’ancien nid à l’étape, chargées chacune
d’une autre $ 32 à 40 par minute.
3° Fourmis allant à vide de l’ancien nid à l’étape 5 à 7 par minute;
4° Fourmis allant de l’étape à l’ancien nid chargées d’une autre $ . 0.
Les nombres de la rubrique 2° doivent être doublés, puisque chaque Ç en porte une autre. Si nous prenons les moyennes, nous avons 78 Ç allant de l’ancien au nouveau nid et 44 allant du nouveau à l’ancien par minute. Il s’en suit que la population du nouveau nid s’accroît par minute de 34 D’après les données admises plus haut, il est facile de calculer qu’on arrive à une fourmilière d’environ 114,000 £ (disons de 90,000 à 150,000, vu les nombreuses sources d’erreur). Si l’on met la fourmilière en question qui était moyenne en regard des petites et des grandes, on peut penser que les fourmilières des F. pratensis varient de 5000 ou 10,000 £> à 400,000 ou 500,000, lorsqu’elles ne forment pas de Colonies. La population des grandes colonies doit s’élever beaucoup plus haut, surtout chez les F. exsecta, L. juliginosus etc.
2. Je m’assurai aussi dans ce déménagement du fait que les recruteuses arrivant à la fin de la journée sur l’ancien nid y restaient ; j’en vis même plusieurs qui voulaient encore emporter des Ç dans le nouveau nid être entraînées par celles-ci dans le souterrain. Aussi, le lendemain matin, voyait-on des Ç quitter l’ancien nid chargées d’autres $, avant que les premières recruteuses venant du nouveau nid fussent arrivées.
3. Une scène assez curieuse se passa sous mes yeux lors de ce même déménagement.
Je vis tout-à-coup une grosse $, évidemment malade, luisante, marcher en trébuchant, avec les tarses et les antennes flétris, ayant une mandibule ouverte et l’autre fermée.
Elle marchait sur le dôme de l’ancien nid. Je vis d’autres $ s’approcher d’elle, la lécher
à divers endroits, la palper avec leurs antennes, et chercher à l’entraîner doucement dans l’intérieur du nid en la tirant par les pattes. Une recruteuse de taille moyenne arrive soudain, écarte les autres $ d’un air résolu et cherche à prendre la malade. Elle l’invite avec les antennes à s’accrocher à l’une de ses mandibules, mais la malade n’a pas l’air de comprendre. Elle essaie alors de la prendre par la tête, par le pédicule, par le cou, par les pattes ; elle la pousse vivement dans tous les sens. La malade a enfin l’air de comprendre à moitié ce qu’on lui veut ; elle replie ses pattes et ses antennes, puis se laisse tomber, mais sans prendre une mandibule de la recruteuse. Celle-ci la saisit alors par
deux de ses jambes repliées à la fois, et l’emporte ainsi vers le nouveau nid. Un quart
d’heure après je retrouvai ce couple quelques pas plus loin, sur la ligne de recrutement; je le reconnus à la manière anormale dont la malade était portée. Je fis lâcher prise à la recruteuse au moyen d’un fétu. La malade se déroula et recommença à boiter, mais la recruteuse revenue de sa peur la saisit de nouveau et continua son chemin en la portant. Yoilà un cas où une $ malade fut l’objet d’attentions spéciales de la part de ses compagnes ; Ebrard et Huber citent des cas plus touchants, mais peut-être moins évidents. Ici il n’y a pas de doute ; on la porte dans le nouveau nid, et en la prenant d’une manière anormale. Ce n’est pas l’ordinaire, et les $ malades à ce point sont le plus souvent délaissées ou rejetées hors du nid comme le montre fort bien Ebrard par quelques expériences (1. c. p. 31).
4. Dans une autre fourmilière pratensis située au bord d’une haie et d’un pré, je fis un dénombrement d’un autre genre, celui des insectes divers, sauterelles, cercopis, chenilles, vers etc. que les $ rapportent par leurs chemins; je comptai qu’il en passait en moyenne 4 par minute à la même place, le 21 mai à 2 heures de l’après-midi. Si l’on pense que cette fourmilière (très grande, il est vrai) avait encore 7 autres chemins plus ou moins fréquentés, et que pendant les fortes chaleurs les $ sortent la nuit, autant que le jour, on comprendra quelle destruction d’insectes cela représente.
5. Huber parle (1. c. p. 170) d’une sorte de gymastique, ou plutôt de combats simulés que se livrent les F. pratensis ( rufa ?) d’une même fourmilière, sur leur dôme,
lorsqu’elles sont dans l’état le plus tranquille et le plus prospère. Malgré l’exactitude avec laquelle il décrit ce fait, j’avais peine à y croire avant de l’avoir vu moi-même, mais une fourmilière pratensis m’en donna l’exemple à plusieurs reprises lorsque je l’approchai avec précaution. Des $ se saisissaient par les pattes ou par les mandibules, se roulaient par terre, puis se relâchaient, s’entraînaient les unes les autres dans les trous de leur dôme pour en ressortir aussitôt après etc. Tout cela sans aucun acharnement, sans venin; il était évident que c’était purement amical. Le moindre souffle de ma part mettait aussitôt
fin à ces jeux. J’avoue que ce fait peut paraître imaginaire à qui ne l’a pas vu, quand on pense que l’attrait des sexes ne peut en être cause.
6. J’ai souvent observé des fourmilières pratensis où toutes les Ç étaient petites; les plus grosses étaient de la taille des 5 moyennes ordinaires, et les petites, de 4 à 6mra , formaient la grande majorité. J’en vis une qui était tout particulièrement composée de Ç pygmées, et qui se trouvait en plein déménagement ; je la pris d’abord pour une fourmilière de F. pressïlabris. Les Ç y étaient aussi très petites.
3. race. F. truncicola. Elle se rapproche plus de la F. sanguinea que les précédentes. Fourmilières plus petites que celles des F. rufa et prntensis. Je n’ai jamais vu de chemins battus partant du nid. Les de cette race sont encore plus fortes et plus robustes que celles des deux autres. Elle aime les bords des bois. Je n’ai jamais pu l’observer d’une manière suivie, ne l’ayant jamais eue à ma portée. Elle se rapproche surtout de la F. pratensis, pour les mœurs, et a des analogies que nous avous indiquées avec la F. sanguinea ; nous avons vu les dilféx'ences à propos de cette dernière fourmi.
Les mœurs des F. rufo-pratensis et truncicolo-pratensis semblent faire aussi une transition entre celles des races typiques. Les formes rufa-pratensoides sont en général de petite taille et ont plutôt les mœurs de la F. rufa ( polyctena , piniphïla). Les formes pratensis rufoïdes sont en général assez grandes et ont plutôt l’habitus des F. pratensis. Tout cela est du reste fort peu absolu.