espèce. L. niger
Intermédiaire entre la vie au grand jour du précédent et la vie souterraine des suivants. Les mœurs et l’habitus de ses races diffèrent considérablement, de sorte qu’on ne peut pas dire beaucoup de généralités sur son compte. C’est presque la seule espèce qui fasse des chemins couverts; c’est sa spécialité; les pavillons sont aussi le plus souvent son œuvre. C’est très souvent à leur aide qu’elle va chercher les pucerons sur les plantes, les englobant ainsi à peu près dans son nid. Elle sait les transporter comme des larves d’un endroit à un autre suivant ses besoins.
1. r. L. niger i. sp. La plus commune des fourmis suisses avec le T. ccespitum. Nids
dans la terre ou dans les vieux troncs. Pucerons cherchés surtout sur les tiges et sur les feuilles, avec ou sans pavillons; quelquefois dans le nid, en automne (Huber). Assez robuste et courageux.
Le L. niger combat très fréquemment les T. cœspitum, F. fnsea, L. flavus, F. sanguinea, Myrmica diverses, avec des chances très différentes. Je vis un jour (29 avril à 2 h. après midi) un nid de F. rufibarbis entièrement cerné et assiégé par des milliers de L. niger. Une grande partie au moins du combat se passait à l’extérieur, sur le dôme. Les niger , en masses serrées, n’osaient cependant pas avancer, mais ils occupaient déjà quelques galeries périfériques du nid. Les rufibarbis n’osaient entrer et sortir de leur nid qu’en passant de brin d’herbe en brin d’herbe au dessus de l’armée des niger ; plusieurs d’entre elles étaient prises et tuées. Je repassai le même soir à cet endroit où je trouvai les assiégées et les assiégeants dans la même position respective. Le L. niger i. sp>. est l’ennemi le plus terrible de l’espèce L. umbratus et de ses races qjji sont cependant de plus grande taille que lui. Deux exemples suffiront pour le montrer :
Le 8 avril 1871, je trouvai sous une grosse pierre une grande fourmilière de L. niger au milieu desquels se trouvaient des centaines de Lis. mixtus morts, mais tous fraîchement tués. Il est évident que les L. niger avaient fait irruption dans une de leurs galeries en minant sous terre, les avaient ainsi surpris et tués, puis avaient ressorti leurs cadavres. Le 12 mai 1871, je vis dans le creux d’un tronc pourri des L. niger occupés en foule à dépecer de gros cadavres jaunes que je reconnus être ceux de Las. affinis $. Une énorme pierre se trouvait à côté de ce tronc. Je la soulevai et trouvai sous elle le nid des Las. affinis déjà à demi envahi par les L. niger. Je vis quelques combats individuels; un affinis seul l’emportait sur un niger, mais sa délicatesse, sa lâcheté et sa lenteur jointes au manque de secours (car les* affinis étaient peu nombreux) lui donnaient finalement toujours le dessous. Huit jours après, les affinis avaient entièrement disparu et les niger occupaient toute la place. J’ai revu dès lors plusieurs cas analogues.
Dans ses combats avec le L. emarginatus, il a toujours le dessous ; il en est presque toujours aussi de même dans ses luttes avec le T. cœspitum dont l’aiguillon est mortel pour lui, ainsi qu’avec les Myrmica ; mais son agilité et la facilité avec laquelle il mine la terre lui donnent d’autres avantages sur les Myrmicidœ.
2. r. L. aliénas. Cette race a les mêmes mœurs que la précédente, mais sa vie est un peu plus cachée, et son humeur plus pacifique. Elle fait plus ou moins passage aux mœurs du L. brunneus.
3. r. L. emarginatus. C’est sans contredit la plus robuste et la plus forte des quatre races. Elle a un odorat d’une grande finesse. Des pots de confiture, entourés d’eau, sont néanmoins bloqués par des centaines de ces fourmis qui cherchent en vain le moyen d’y pénétrer. Les Ç ne s’aventurent guère individuellement, mais vont en files le long des corniches et des murs où elles ont leurs passages habituels. Si l’on appuie une fois le doigt sur l’endroit où elles vont et viennent, à un moment où aucune $ ne s’y trouve,
on voit la première $ arrivant à cet endroit s’arrêter net, les antennes au vent, puis retourner en arrière; bientôt on aperçoit des Ç> courant d’un air inquiet des deux côtés de l’espace où l’on a passé le doigt, sans oser le traverser; très souvent elles font un détour et passent en dessus ou en dessous; elles ne se remettent que peu à peu à reprendre la ligne droite, non sans s’arrêter souvent en agitant leurs antennes. Les antennes de cette fourmi sont toujours en l’air; elle ne tâte presque jamais le terrain, et rarement les objets, sauf ceux qu’elle mange ou va manger. Ses nids dans les murs et dans les maisons ne lui permettent pas d’élever des pucerons à domicile ; elle va les chercher sur des arbres fruitiers principalement et semble avoir une prédilection pour les Gallinsectes. Elle attaque tout dans les maisons. J’avais dans une commode de ma chambre, au second étage, une boîte mal jointe, remplie de chenilles. Je la trouvai un jour envahie par des centaines de L. emarginatus qui avaient déjà tué toutes les chenilles. Une autre fois ils entrèrent dans une boîte qui contenait des papillons fraîchement tués, et les déchirèrent en les arrachant à leurs épingles. Un jour je trouvai des L. emarginatus en combat avec des T. caespitum. Les T. caespitum semblaient vouloir se retirer à cause du soleil. Je mis alors un morceau de sucre entre les deux camps. Aussitôt les L. etnarginatus se jetèrent en foule dessus en culbutant les Tetramorium pour le sucer à leur aise; ils repoussèrent même l’ennemi à une certaine distance au delà. Mais les Tetramorium s’étaient, paraît-il, aperçus de quelque chose, car je les vis bientôt sortir en masse de leur nid et venir attaquer les emarginatus. Le combat devint très violent. Tandis que les Tetramorium prisonniers résistaient grâce à leur dureté, les emarginatus étaient tués en quelques minutes lorsqu’ils étaient pris. Ces derniers perdirent bientôt courage malgré leur nombre et leur taille plus forte. Les Tetramorium avancèrent et les chassé-1
rent du sucre qu’ils se mirent à manger à leur tour. Je semai encore des miettes de
cette pomme de discorde dans la direction où se retiraient les emarginatus qui furent poursuivis jusqu’à leur nid.
Je cherchai à trouver la source de l’odeur des L. emarginatus , comme je l’avais fait pour les L. Juliginosus, et j’obtins à peu près le même résultat; seulement l’odeur me parut assez également répartie dans les trois parties du corps. Cette expérience demande aussi à être confirmée.
4. r. L. brunneus. Cette race est un peu à la précédente ce que le L. aliénas est
au L. niger , mais avec des différences beaucoup plus profondes. Elle est d’une timidité,"
d’une faiblesse et même d’une lâcheté qui étonnent à juste titre quand on pense à la grandeur de ses fourmilières. Elle sort très peu de son nid, et vit presque exclusivement d’énormes pucerons qu’elle élève dans ses cases et dans ses chemins couverts pratiqués dans l’écorce des arbres où elle fait le plus souvent son nid. Elle a grand soin de ces pucerons et les emporte lorsqu’on les découvre, ou du moins elle les conduit dans ses galeries encore intactes lorsqu’elle ne peut les porter. Ces pucerons ont un suçoir extrêmement long qu’ils tiennent à l’ordinaire profondément enfoncé dans l’épaisse écorce de
l’arbre dont ils sucent les sucs. Ils ne peuvent l’en retirer qu’à grand peine, et rien n’est drôle lorsqu’on les a mis à découvert comme de voir les L. brunneus tirer de toutes leurs forces ces pauvres bêtes dont la trompe qui sort lentement de l’écorce est si tendue qu’elle risque de se rompre. Le nom de Formica timida que Fœrster avait donné au L. brunneus lui convenait fort bien; c’est dommage qu’il soit venu trop tard.
Le 9 juillet 1872, je trouvai près de Martigny, au pied d’un noyer, sous des pierres adossées au tronc, une grande fourmilière de L. brunneus dont le nid se continuait dans la terre, autour des racines, et dans l’écorce du tronc. Dans celles des cases du nid qui se trouvaient sous les pierres, étaient amassées en quantité considérable de petites graines noires, oblongues, dures, à hile blanc et mou. Ces graines, grosses environ comme des grains de millet, étaient proprement arrangées en tas proportionnés à la hauteur et à la surface des cases. Les $ L. brunneus les portaient comme leurs cocons. Il n’y en avait pas sous les pierres qui ne recouvraient pas quelque partie du nid des L. brunneus. C’est la seule fois que j’aie vu un fait pareil chez une fourmi autre que 1 ' Apliænog aster structor (je n’ai pas encore observé moi-même VA. barbara qui seule fait de même).
Les mœurs des Las. alieno-niger, alieno-brunneus, nigro-emarginatus tiennent plus ou moins le milieu entre celles des races typiques.