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OU STRUCTURE DES NIDS ET DE LEURS ANNEXES

Introduction.

Les constructions variées des fourmis, leurs monticules dans les prés, leurs sculptures dans le bois etc. frappent tout d’abord l’observateur, et c’est le trait de leurs mœurs qui a été le plus commenté sinon le plus étudié. C’est Grould (An Account of English Ants; London 1747) qui le premier décrit leur manière de bâtir avec soin. Viennent ensuite de Geer (1778), puis Christ (1791); ce dernier, à côté de beaucoup d’erreurs, montre que ce sont bien les F. rufa elles-mêmes qui creusent leurs chemins. Mais c’est Huber (1810) qui le premier, consacrant à ce sujet un chapitre à part, l’étudie à fond et dans ses détails les plus minutieux, avec une exactitude presque irréprochable. Son seul défaut est ici comme ailleurs, de s’être limité à un trop petit nombre d’espèces. Ebrard complète Huber par quelques observations très intéressantes. Bâtes a donné dans ces dernières années des détails fort instructifs et dignes de foi sur les nids de diverses fourmis américaines. Enfin Nylander et Mayr dans leurs divers opuscules donnent de courtes notices sur les nids de toutes les espèces de fourmis pour lesquelles ils peuvent le faire, mais ces notices ne contiennent guère de détails précis. Comme c’est un des côtés des fourmis que j’ai le moins spécialement étudiés, je devrais peut-être renvoyer simplement le lecteur aux auteurs précités, et surtout à Huber; je crois cependant mieux faire en essayant de classer et de différencier l’art de bâtir chez les fourmis connues en Suisse, vu qu’un travail de ce genre n’existe pas encore.

Huber ne donne pas suffisamment l’idée de l’immense variété dans l’art de bâtir des diverses formes de fourmis, art qui varie encore énormément chez la même forme suivant les lieux, les circonstances où elle se trouve, et même suivant les saisons. Certains nids ou certaines parties de nids ne sont que provisoires, d’autres doivent durer des années ; certains nids montrent dans leurs diverses parties une structure assez différente. L’architecture enfin varie beaucoup suivant qu’un nid est destiné à une grande ou à une petite population. L’aspect des nids peut différer beaucoup suivant qu’ils sont fermés partout sauf à quelques places cachées, ou bien qu’ils s’ouvrent à l’extérieur par des trous nombreux ; or cela varie non-seulement suivant l’espèce, mais encore chez la même espèce suivant que la population du nid est forte ou faible. On voit de grands nids de F. fusca très peuplés ouverts de tout côté, et de petits nids de F. sanguinea entièrement fermés, tandis que le

contraire est la règle. Il est bon de rappeler ici la définition du mot fourmilière que nous avons donnée dans la préface, afin d’éviter des confusions; nous entendrons toujours par nid , l’édifice, le labyrinthe quel qu’il soit qui, formant un tout plus ou moins bien délimité, sert de demeure à un certain nombre de fourmis, tandis que nous appellerons fourmilière une société de fourmis (d’un ou de plusieurs sexes, d’une ou de plusieurs espèces, n’importe) vivant en relations amicales continuelles les unes avec les autres, solidaires les unes des autres, et contribuant chacune pour une part quelconque à l’entretien de la communauté. Cette distinction est très importante , car nous verrons plus tard qu’une fourmilière peut comprendre plusieurs nids , qu’un nid peut contenir plusieurs fourmilières (S. fugcix), et enfin qu’une fourmilière peut se composer de ! plusieurs espèces entièrement différentes. Notre étude actuelle est celle des nids et de la il manière dont les fourmis les bâtissent. Le trait caractéristique de l’architecture des fourmis est le manque à peu près complet d’un plan géométrique invariable ou peu variable, propre à chaque forme, tandis que nous trouvons chez les guêpes, les abeilles etc. des nids bâtis avec une admirable régularité et toujours de la même manière chez la même espèce. Les fourmis savent varier leur architecture, moins parfaite il est vrai, suivant les circonstances et profiter de tout ce qui se présente à elles. De plus, dans la construction du nid, chaque ouvrière travaille indépendamment, conçoit et exécute seule le plan d’une portion du nid, n’y étant que quelquefois aidée par quelques-unes de ses compagnes qui finissent par con- | cevoir son idée. Toutes les $ n’ayant pas exactement la même manière de voir sur les ! points de détail, il en résulte de fréquentes collisions dans le travail : l’une défait ce qu’a fait l’autre. Ces faits prouvés jusqu’à l’évidence par Huber (voir plus bas) donnent la clé du secret de tous les labyrinthes des fourmis. On retrouve du reste le trait caractéristique que nous venons d’indiquer dans toutes les mœurs des fourmis : c’est toujours la Ç qui a trouvé la manière la plus avantageuse de tirer d’affaire la communauté, ou celle qui i met le plus de persistance à entraîner les autres, qui finit par gagner la majorité de ses i compagnes, et finalement toute la fourmilière, mais non sans de nombreuses luttes d’influences ; du reste une fois qu’une fourmi en a converti une autre, la seconde agit avec ; elle au même degré, de sorte que la première se perd bientôt dans la foule de celles qu’elle a entraînées et qui entraînent à leur tour les autres. Et cependant on trouve souvent | dans les nids quelques vestiges de symétrie, fait qu’Huber a à mon avis trop généralisé, vu qu’on ne l’aperçoit distinctement que dans des nids tout particulièrement bien placés, isolés de tout appui, et situés sur une surface plane. Telle est la disposition concentrique des étages d’un nid de Las. niger (fourmi brune d’Huber). Beaucoup de nids, mais peut-être pas le plus grand nombre, sont surmontés d’une calotte de forme très variable, paraissant tendre ordinairement dans les grands nids réguliers à la forme d’un paraboloïde ou d’un hyperboloïde (ou moins exactement à celle d’un cône à sommet arrondi)*). Cette calotte qui

*) Il est difficile de donner une idée exacte de cette forme typique. Ce n’est ni celle d’un cône

porte seul vulgairement le nom de fourmilière n’est que la partie superficielle et ordinairement accessoire du nid ; nous l’appellerons comme Huber dôme. Plusieurs de ces dômes ne sont que temporaires et servent au printemps à procurer une chaleur égale aux larves (T. erraticum). D’autres, et c’est le cas de tous ceux qui sont simplement maçonnés, s’aplatissent considérablement en automne et en hiver, ce qui vient simplement de ce que, les ouvrières cessant d’y travailler, la terre perforée en tout sens dont ils sont composés se tasse par la pluie et par son propre poids.

Souvent, très souvent même, les fourmis qu’on trouve dans un nid ne sont pas celles qui l’ont bâti. C’est un fait qui ne simplifie pas notre étude, et il est étonnant de voir comment des espèces de taille complètement différente savent s’accommoder des nids les unes des autres. Elles en modifient bien peu à peu l’architecture, surtout à l’extérieur, mais il est rare qu’on ne reconnaisse pas le véritable auteur du nid lorsqu’on le démolit. On voit ainsi le même nid passer quelquefois successivement à trois, quatre et même à un plus grand nombre de propriétaires différents. Tantôt le nid a été abandonné volontairement par son premier propriétaire, tantôt il lui a été enlevé par la violence. C’est ainsi qu’on voit dans la première catégorie des nids de F. pratensis passer à des F. sanguinea, puis à des T. caespitum ou à des L.Jlavus, des nids de C. ligniperdus passer à des F. fusca ou à des L. niger etc. ; dans la seconde catégorie des nids de L. flavus volés par des L. niger, des F. fusca, des F. pratensis, ou par quelque autre fourmi, car c’est de toutes les fourmis celle qui est le plus souvent dépossédée par les autres, mais on voit aussi des nids de F. fusca, et rufibarbis conquis et conservés par des F. sanguinea, des nids de F. sanguinea conquis par des C. ligniperdus etc, etc. Ce qui explique la possibilité de la chose, c’est que chez des fourmis où l’ouvrière est très petite, la femelle est souvent aussi grosse que chez des espèces à ouvrière beaucoup plus grande ; or comme les galeries et les salles du nid doivent toujours être proportionnées aux plus grands individus qui doivent les habiter et non aux plus petits, il s’en suit que, chez le L.Jlavus p. ex., avec ses grosses femelles, elles sont assez spacieuses pour loger des F. pratnsis.

Je dois dire ici deux mots de ce que j’ai appelé dans une note publiée en 1869 dans le bulletin de la soc. suisse d’entom. Vol. III, Nr. 3, les fourmilières doubles. Ce sont des nids habités simultanément par deux ou plusieurs fourmilières d’espèces ennemies. J’ai démontré à cette époque qu’en réalité les appartements de ces deux sortes de fourmis ne sont nulle part en communication directe, et que ce sont de fait deux nids qui n’en paraissent extérieurement qu’un seul. On peut donc les appeler nids doubles aussi bien que

ni celle d’un pain de sucre; le diamètre de la base est ordinairement au moins double de la hauteur. Quand le dôme est formé de matériaux très mobiles, sa forme paraît bien être celle d’un hyperboloïde, sinon c’est plutôt celle du paraboloïde. Du reste les nids ayant cette forme typique ou idéale sont rares ; on en reconnaît souvent à peine des éléments.

fourmilières doubles, puisque au fond il y a deux nids comme deux fourmilières. Dans le cas le plus typique, chez le Solenopsis fugax, le nid de la petite espèce est plus ou moins complètement emboîté dans les cloisons du nid de la grosse espèce. Mais j’avais déjà alors établi deux autres catégories de nids doubles, les séparant d’une manière probablement trop absolue de ceux des S. fugax: l°nids dont les habitants sont en guerre souterraine chronique, et 2° nids accessoires ou succursales de petites espèces autour des nids de grosses espèces. Une étude attentive et de très nombreuses observations m’ont montré depuis lors que ce phénomène était encore beaucoup plus général que je ne le croyais, et qu’il est impossible de faire une distinction absolue entre ces différentes catégories de nids doubles. S’il est vrai que les fourmilières de grandes espèces, surtout des espèces rufa et exsecta et de leurs races, se tiennent à des distances respectueuses les unes des autres, il n’en est pas du tout de même pour la plupart des autres espèces. On dirait, au contraire, si absurde que cela paraisse, que les peuplades les plus ennemies recherchent ordinairement le voisinage les unes des autres. C’est ce qui a fait dire à Mayr par erreur (Form. austriaca, p. 7) que souvent des fourmis d’espèces différentes vivent en bonne amitié sous une même pierre. Il arrive en effet à tout moment de trouver sous la même pierre, ou dans le même monticule de terre, deux ou plusieurs espèces différentes. Mais les appartements de chaque espèce sont séparés par un mur mitoyen en terre de ceux des autres espèces. Je ne citerai qu’un exemple court et simple : Le 19 août 1868, en soulevant une pierre qui s’enfonçait en terre sous la forme d’une pyramide à trois côtés, je vis aussitôt que deux des surfaces triangulaires du terrain correspondant aux côtés de la pyramide étaient occupées par des galeries de Tctramorium cœspitum, et la troisième par des galeries de Lasius niger. En examinant attentivement les confins des deux espèces, je vis que les galeries des T. cæspitum, tout en pénétrant sur le territoire des L. niger et en enlaçant de leurs méandres celles de ces derniers, ne communiquaient pourtant nulle part directement avec elles. Dès que j’eus soulevé la pierre, les T. caespitum sortirent en masse, se répandirent aussi sur les cases ouvertes des L. niger, et tuèrent tous ceux de ces derniers qui ne s’enfuirent pas au fond de leur nid. Les L. niger durent évidemment barricader et défendre leurs galeries profondes. Un an après je vins soulever la même pierre que j’avais remise à la même place : les L. niger et les T. caespitum étaient toujours en présence; le domaine des L. niger avait même plutôt augmenté. On peut voir des faits pareils tous les jours. Mais quand on revient plus tard on ne trouve souvent plus qu’une des espèces, ou bien on en trouve une troisième à côté, ou bien encore une troisième qui a pris la place des deux autres etc. Si l’une des espèces est beaucoup plus petite que l’autre, les rôles changent un peu en ce que la petite espèce ne peut être délogée par la grande à cause de l’extrême étroitesse de ses galeries. Par contre alors les ouvrières de la petite espèce peuvent s’ouvrir sans danger des passages dans les galeries de la grande espèce, et y commettre des rapts de toute sorte lorsqu’elles sont mal gardées. Le Solen. fugax, vivant fort ordinairement avec toute sa famille dans les cloisons des nids des grosses fourmis, ou du moins tout

à côté, est l’exemple le plus remarquable cle ce fait. Mais beaucoup d’autres petites espèces font très souvent à peu près de même, surtout divers Leptothorah, le T. erraticwn, le T. cciespitum; elles vivent avec toute leur famille aux portes des nids de fourmis plus grosses. Et d’autre part ce n’est pour aucune espèce, pas même pour le S.fugax, une règle absolue. Seule la Stenamma Westwoodi qui du reste rentre probablement dans une toute autre catégorie de fourmis vit toujours dans les nids de F. rufa ou pratensis. C’est dans ce sens que je dois modifier l’opinion que j’ai émise dans la note citée plus haut où j’établissais des catégories trop absolues. La raison qui conduit des espèces de même taille à rechercher un voisinage qui les entraîne à des guerres continuelles, en suite de ruptures du mur mitoyen, guerres dont nous verrons divers exemples plus tard, cette raison, dis-je, ne m’est pas encore du tout claire. Le seul avantage que je puisse y voir est qu’elles trouvent souvent ainsi une pierre qui leur convient particulièrement, ou bien un nid déjà tout fait dont elles conquèrent une partie, laissant l’autre à son possesseur.

Mais si un nid peut être double, nous avons dit aussi qu’une fourmilière peut comprendre plusieurs nids. Je ne fais que citer ce fait en passant, devant y revenir. Une fourmilière peut compter jusqu’à 200 nids et plus. Ces nids sont alors tous rapprochés et communiquent entre eux soit extérieurement, soit par des canaux souterrains. Je réserverai le nom de colonies à ces fourmilières-là. Ceci m’amène à dire qu’outre l’architecture des nids il y a chez les fourmis une architecture hors des uids, rendue nécessaire par leurs relations avec les pucerons et par leur exploitation en grand des végétaux ou plutôt de ce qui vit sur les végétaux. Nous avons dans cette catégorie à distinguer : les stations ou succursales, les canaux souterrains, les chemins couverts, les pavillons et les chemins ouverts.

Notons encore que chez les fourmilières mixtes, c. a. d. composées de plusieurs espèces amies, l’architecture est aussi mixte, chaque espèce travaillant à sa manière, lorsque toutes sont des espèces laborieuses.

Huber ne décrit que l’architecture de neuf espèces de fourmis et n’entre dans les détails que pour cinq d’entre elles qui sont : F. rufa, F. fusca, Las. niger, Las. fuliginosus et C. pubescens. Il divise ainsi l’architecture des fourmis en quatre catégories : 1°) Fourmis à matériaux mobiles et de nature variée (F. rufa), 2°) Fourmis maçonnes (F. fusca, L. flavus, L. niger), 3°) Sculpteuses (L. fdiginosus), 4°) Fourmis travaillant la sciure de bois (C. pubescens et L. flavus). Cette division est beaucoup trop absolue et ne peut être maintenue telle quelle. Par contre les procédés employés par les fourmis pour travailler la terre sont si admirablement bien décrits par Huber que je ne puis mieux faire que de le citer textuellement en temps et lieux, renvoyant le lecteur à l’original pour plus de détails. J’ajouterai que j’ai souvent refait les observations et les expériences d’Huber à ce sujet et n’ai pu que confirmer en tout point ses résultats. Il n’en est pas de même pour les autres modes de bâtir. Nous ferons deux grandes divisions que nous subdiviserons ensuite : I. Architecture des nids et II. Constructions hors des nids.

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