‹ Les fourmis de la SuisseChapitre 92 sur 181 · ARCHITECTURE DES NIDS · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE DES NIDS

A. Nids de terre pure.

Nous avons ici trois variétés à distinguer, savoir les nids minés, les nids maçonnés et les nids sous les pierres. Ces trois formes sont reliées entre elles par tous les intermédiaires possibles; dans toutes trois la partie souterraine du nid est identique. Ce sont le plus souvent les mêmes espèces de fourmis qui emploient ces trois modes de bâtir, suivant les circonstances, mais ordinairement l’un de préférence aux autres. Deux raisons justifient cette distinction: d’abord l’aspect très différent que présentent les nids des trois catégories, et ensuite les variations qui en résultent dans l’art de bâtir et dans les habitudes des fourmis. Les formes intermédiaires ont des nids minés surmontés de petites constructions maçonnées irrégulières ou partielles, et des nids surmontés d’une ou de plusieurs pierres prises dans un pâté de maçonnerie. Les nids de pure terre sont de beaucoup les plus fréquents. Le matériel de construction des fourmis est ici simplement de la terre humide qu’elles pétrissent avec leurs mandibules et dont elles forment de petites pelotes qui adhèrent facilement les nues aux autres. Elles se servent de leurs mandibules de deux manières. Lorsqu’elles les tiennent fermées, elles ont une sorte de truelle convexe en avant et en dessus, concave en dessous et en arrière, pointue à l’extrémité; cette truelle leur sexfi à racler le terrain humide pour faire leurs pelotes, puis à modeler et à comprimer leurs constructions pour les rendre plus solides et plus unies, ce qu’elles font avec la partie antérieure convexe de leurs mandibules serrées l’une contre l’autre, en lui imprimant des mouvements variés d’arrière en avant et de bas en haut. En second lieu, les mêmes mandibules constituent lorsqu’elles sont ouvertes une véritable paire de tenailles à bord denté (du moins chez toutes les ouvrières des espèces travailleuses de notre pays). Elles leur servent ainsi à transporter leurs pelotes de terre, mais ausssi à les pétrir, puis à les axxxixxcir dans uxx sens. Enfin leux-s pattes antérieures leur sex’vent aussi de truelles plates entre lesquelles elles modèlent la terre; ce sont les tibias et le premier article des tarses qui jouent ce rôle. Un certain nombre de F. fusça ouvrières que je mis dans un bocal avec de la terre humide et des larves, après leur avoir coupé les tibias antérieurs (voir: Notices anatomiques 5), xxe purexxt que très difficilement creuser quelques trous peu profonds; elles xxe surent édifier aucune case coxxvenable, se salix'exxt elles-mêmes ainsi que leurs larves, sans pouvoir se nettoyer (vn le manque de l’éperon), et découragées finirent par abandonner leur ouvrage et par se tenir simplement à la surface de la terre. Les mêmes pattes antérieures servexxt encore aux fourmis à fouir la terre

sèche et grenue ou le sable, à la manière des taupes. Les pattes médianes et postérieures les secondent dans ce travail pour lequel la fourmi s’aplatit ordinairement sur son ventre. Mayr (Ungarris Ameisen) décrit la manière dont le Cataglyphis cursor (fourmi qu’on ne trouve pas en Suisse) se creuse des trous dans le sable en fouissant avec ses deux pattes antérieures et en rejetant en même temps le sable en arrière, entre ses quatre pattes postérieures sur lesquelles il se tient. Ce mode de travailler n’est point particulier au C. cursor ; il est propre à la plupart des fourmis; seulement il frappe peut-être plus chez cette espèce qui vit dans le sable et qui est extrêmement haute sur jambes. Enfin lorsque nos ouvrières sont obligées de s’attaquer à une matière dure comme de la terre sèche et compacte, elles l’incisent avec leurs mandibules et cherchent ensuite à l’arracher par morceaux en s’appuyant fortement sur leurs pattes et en imprimant à leur tête des mouvements de droite à gauche et de gauche à droite pour détacher la parcelle qu’elles tiennent entre leurs pinces. Elles font à peu près le même manège pour couper en tout ou en partie les tiges ou les feuilles de graminées qui doivent servir à leur maçonnerie, seulement ici les dents de leurs mandibules font positivement l’office de scie; la même ocillation de la tête de droite à gauche et de gauche à droite fait mouvoir les mandibules, et fait aussi que les deux sillons pratiqués de cette manière par ces deux petites scies se rencontrent au milieu. Les fourmis construisent ainsi soit en minant, soit en maçonnant, des vides irréguliers qu’on peut distinguer en galeries et en cases ou salles. Ces vides sont séparés par des plafonds ou planchers affectant toujours la forme de voûtes plus ou moins prononcées. Ces voûtes sont soutenues par des murs ou par des pili rs munis d’ arcs-boutants. Des brins d’herbe servent souvent de points d’appui ou de poutres et des feuilles de plafonds à ces ouvrages. Mais il ne faut pas vouloir trop préciser les formes de ces labyrinthes, car dans les parties les plus fines et par conséquent les plus perforées de ces édifices, les plafonds, planchers et murs sont percés de tant de trous qu’il ne reste plus qu’un échafaudage de poutres en terre se croisant et se réunissant en tout sens. C’est surtout le cas là où une touffe d’herbe a servi de centre à l’édifice, et, par la masse des points d’appui qu’elle présentait, a permis de donner une grande légèreté au dôme. Ceci ne se trouve naturellement que dans les constructions extérieures maçonnées, ou dômes, surtout chez les F. sanguinea, F. fusca, Tetr. caespitum et Tap. erraticum. Nous devons distinguer la partie souterraine des nids qui est la même dans nos trois catégories, de la partie superficielle qui varie dans chacune d’elles. La partie souterraine est toujours simplement minée. Comme les fourmis n’ont pas besoin d’y économiser la place autant qu’à l’extérieur où elles ont la peine de maçonner, elles y font , leurs vides en général plus éloignés les uns des autres, laissant entre eux des murs épais ' de terre compacte, ce qui permet de faire ici plus rigoureusement la distinction entre les galeries ou couloirs et les cases. Cette partie souterraine a un centre qui touche à celui du dôme quand il y en a un et qui dans le cas contraire est situé un peu au dessous de la surface du terrain, au milieu du nid. Ce centre n’a aucune limite marquée ; c’est

simplement la- partie la pins travaillée, la plus perforée et ordinairement la plus habitée de l’édifice. Si l’on suit de là les cases et galeries soit dans la direction de la profondeur verticale, soit dans les directions latérales, on voit qu’elles deviennent de plus en plus rares et les murs de terre entre elles plus épais. A la fin on ne trouve plus que quelques galeries souterraines se continuant quelquefois à une assez grande distance et se terminant soit sous terre par une case, soit à l’extérieur par une ouverture ordinairement cachée. Quelquefois elles vont aboutir à un autre nid. Si l’on part des galeries périfériques, on peut donc dire qu’elles convergent, tout en se ramifiant toujours plus, pour former le centre du nid souterrain. Nous verrons plus tard leurs divers usages. Des pierres situées sous terre peuvent modifier leur cours et la forme du nid souterrain. Quand le terrain est rempli de pierres, ou composé de roc plus ou moins dur dans les fentes duquel est un peu de terre plus friable, les fourmis doivent faire toutes leurs constructions dans les interstices de ces pierres, et nous passons insensiblement à une autre classe de nids que nous étudierons plus tard. Les constructions souterraines dont nous venons de parler sont celles des nids grands et moyens ; de là aux plus petits nids composés seulement de deux ou trois et même d’une seule case, communiquant à l’extérieur par une seule galerie plus ou moins tortueuse, on trouve toutes les formes intermédiaires imaginables. Nous savons que les fourmis ont besoin de chaleur et d’eau, mais qu’une trop forte chaleur leur est nuisible, et l’est encore plus à leurs larves, tandis qu’une submersion, même complète, ne leur fait que peu ou pas de mal pourvu qu’elle ne soit pas de trop longue durée et que l’eau soit un peu froide. C’est donc à tort qu’Huber donne aux dômes maçonnés le but de protéger les fourmis et leur couvée contre la submersion lors de grandes pluies. Il donne pour preuve que pendant les temps de pluie on trouve les cocons, les larves et les fourmis dans les étages supérieurs des nids. Or cela n’est vrai que pour les temps de pluie chaude où la chaleur solaire rayonne encore sensiblement entre chaque averse à travers des nuages peu épais. En plaçant alors leur couvée sous la croûte la plus superficielle, sous le toit du dôme, les fourmis lui procurent une chaleur douce, égale et humide. Qu’adviendrait-il, avec l’opinion d’Huber, des nids purement minés qui sont bien plus que les nids à dômes exposés à être submergés? Dans les temps pluvieux et froids, dans les temps froids en géuéral, les fourmis se cachent toujours elles et leur couvée dans les parties profondes du nid, à moins qu’un rayon de soleil ne vienne concentrer de la chaleur sous le dôme. Lorsque le soleil est trop ardent, les fourmis recherchent également le fond de leur nid. Les dômes servent donc essentiellement à renforcer la chaleur des rayons du soleil lorsqu’ils sont faibles ou trop rares. Aussi les trouvons-nous surtout dans les lieux ombragés ou exposés au nord, au bord des bois et dans les hautes herbes, où leur élévation permet aux rayons solaires de les ! atteindre. Les pierres produisent le même effet que les dômes, mais comme elles ne sont pas poreuses comme la terre, elles ont en outre la propriété d’empêcher l’évaporation de l’eau qui est sous elles, donc de conserver l’humidité. Aussi trouvons-nous les nids sous

les pierres principalement dans les lieux secs et en pente, exposés au midi. J’ai trouvé de la terre humide à 1 centim. au dessous de pierres assez petites, par une chaleur torride, à deux heures du jour, et cela après une longue sécheresse, sur le Petit-Salève, c’est-à-dire sur un des endroits les plus desséchés qui se puissent imaginer. Enfin dans les marais et dans les lieux souvent et longtemps submergés on ne trouve guère de nids de fourmis, sauf dans les arbres ou dans les troncs d’arbres. On y voit cependant ça et là des dômes élevés de L. flavus qui pourraient bien servir ici à protéger les fourmis contre la submersion; mais la base de ces dômes jusqu’à une certaine hauteur est ordinairement un ilôt préexistant formé par une touffe de plantes dont les racines sont couvertes de pucerons.

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