NIDS MINÉS
Nous avons vu déjà leur architecture, en parlant des constructions souterraines en général. Il y a deux choses à remarquer. C’est d’abord le fait que toutes les espèces maçonnes peuvent aussi avoir des nids simplement minés, et que c’est toujours le cas pour les nids très peu peuplés et très petits des fourmilières commençantes. En second lieu il faut savoir l’emploi que ces fourmis font de la terre qu’elles ont extraite de leurs souterrains et dont elles ne se servent pas pour faire un dôme. Or nous trouvons que les unes l’emportent à une certaine distance pour s’en débarrasser, tandis que d’autres la déposent à côté des ouvertures de leur nid en parcelles sèches et mobiles qu’elles se gardent bien de faire adhérer entre elles, et forment ainsi un cratère dont le fond est une ouverture de leur nid. Ces cratères sont analogues aux entonnoirs des fourmilions. Ils servent de remparts aux portes du nid qui ne risquent rien alors à rester ouvertes. Les ouvrières les réparent soigneusement lorsque la pluie ou le vent les a endommagés, et elles les entretiennent continuellement. Pour que ces cratères remplissent leur but, il faut que la terre soit un peu sablonneuse. On en trouve aussi dans le sable pur. Enfin les nids minés se distinguent essentiellement suivant qu’ils sont ouverts ou fermés, car dans ce dernier cas l’inspection la plus minutieuse du terrain ne laisse pas soupçonner leur existence et le hasard seul les fait découvrir. Les nids à cratères sont toujours ouverts. Les fourmis qui font ordinairement des cratères n’en font pas lorsque leur nid est placé dans une terre forte et cohérente, lorsqu’il est sous une pierre, ou enfin quand il se trouve dans un endroit très fréquenté par les hommes, comme une rue, une route, une cour.
Le principal représentant des nids à cratères est Y Apliaenog. structor. Les cratères
*) On voit dans tous les musées des nids de fourmis sculptés dans le bois, mais on n'y voit presque jamais de nids en terre. Cela tient à ce que ces nids sont si fragiles qu’ils se réduisent souvent en débris avant même qu’on ait pu les enlever. Après avoir essayé divers moyens pour les conserver, je suis arrivé a trouver que le meilleur était de vernir le nid ou le fragment de nid qu’on veut conserver avec du silicate de potasse pur, à l’aide d’un pinceau. Le silicate a un peu de peine à adhérer à la terre sèche ; mais si elle est humide on n’obtient pas un durcissement convenable, elle demeure friable. Il suffit du reste d’un peu de patience pour arriver au but désiré. Les nids ainsi vernis conservent presque leur couleur normale (la gomme laque les rend par contre noirâtres), et deviennent très durs au bout de quelques jours. Je suis arrivé ainsi à durcir sur place, puis à enlever et à conserver intacts les dômes temporaires les plus fragiles du T. erraticum.
sont élevés de deux à trois centimètres et composés de grains de sable assez gros. On voit les ouvrières monter gravement et prudemment le talus de leur rempart mouvant pour redescendre de l’autre côté; elles-mêmes glissent souvent en entraînant du sable, mais cela ne les décourage pas et l’on voit continuellement des £> apporter du fond du nid de nouvelles parcelles et les déposer sur le bord de leur cratère. Chaque nid a un ou plusieurs cratères. Les nids sont ordinairement très étendus, ont beaucoup de succursales et forment souvent des colonies. Nous retrouverons cette espèce faisant des nids sous les pierres, dans les maisons, dans les murs. Ces nids-là ont souvent des succursales ou des canaux annexes s’ouvrart à quelque distance au milieu d’un cratère. La Fheidole pallidula et le T. caespibum font aussi très fréquemment des cratères tout-à-fait analogues à ceux de Y A. stuctor, mais plus petits et d’un grain plus fin, surtout ceux des Pheidole. La Myrmica rubida possède aussi cet art, mais ses cratères sont moins prononcés que ceux des espèces précédentes, car son nid est presque toujours bâti dans un sable très fin, au bord des torrents venant des Alpes. Ce sable est le limon déposé des dits torrents. Les cratères que fait la M. rubida dans ce sable sont évasés, souvent effacés ou marqués d’un seul côté lorsque l’autre côté s’appuie contre une pierre ou un végétal. Comme rien ne s’éboule plus facilement que ce sable, les ouvrières doivent constamment creuser et déblayer, et comme les nids sont considérables et comptent toujours plusieurs cratères, il arrive très souvent que le sable déblayé s’amoncèle toujours plus entre les cratères et que le tout prend l’apparence d’un dôme. Mais on se tromperait grandement si l’on croyait que ce dôme a été maçonné. Ce n’est qu’un amas de sable limoneux d’où sortent les cratères; le nid est purement miné et souterrain. J’ai vu de pareils pseudo-dômes aussi chez Y A. structor dans le midi de la France. C’est surtout lorsque du gazon croît dans le sable que ces amoncèlements entre les cratères sont favorisés. Les quatre espèces que nous venons de voir savent toutes faire des demi-cratères, c’est-à-dire des amas de sable d’un seul côté, par exemple lorsque leur trou s’ouvre droit au pied d’un mur, ou lorsque leur nid est sous une pierre et a des trous latéraux. La plupart des autres mineuses savent aussi faire à l’occasion un cratère, mais il est très rare qu’elles le fassent.
Toutes les fourmis que nous avons vues dans les maçonnes font donc aussi suivant les cas des nids minés. Nous laisserons de côté les nids commençants qui chez toutes les fourmis maçonnes ou mineuses ne sont composés que de quelques cases et d’une galerie s’ouvrant ordinairement à la dérobée sous une feuille ou dans une touffe d’herbe. Pour tous les autres cas, nous verrons que celles des maçonnes qui font des nids fermés sont aussi des mineuses à nids fermés, et que celles des maçonnes qui font des nids ouverts sont des mineuses à nids ouverts. Ainsi la F. rufibarbis est ordinairement mineuse et son nid miné ou maçonné s’ouvre par plusieurs gros trous d’où sortent une foule d’ouvrières. Les maçonnes suivantes sont le plus souvent simplement mineuses : F. rufibarbis (nid ouvert), S.fugax (nid fermé), T. erraticum (nid à peu près fermé). Les maçonnes suivantes font rarement des nids purement minés : L.fiavus (nid fermé), L. niger et aliénas (nid demi-ouvert),
F. sanguinea (nid ouvert), C. aethiops, sylvaticus et ligniperdus (nid plutôt fermé). Les F. pressilabris, truncicola et pratensis ne font jamais de nids simplement minés, sauf les nids commençants. Les espèces suivantes font leur nid tantôt simplement niioé, tantôt sous les pierres, à peu près aussi fréquemment l’un que l’autre : T. erraticum, T. cœspitum, l’espèce Myrmica rubra et ses races (cette espèce tient son nid demi-ouvert , par de petites ouvertures peu nombreuses) ; puis F. cinerea, F. rufibarbis , M. rubida, A. structor, P. pallidula (ces espèces ont leurs nids percés de tout côté par des ouvertures ordinairement grandes) ; puis F. fusca, F. gagates, C. lateralis, Pon. contracta, A. subterranea, S. fugax , M. Latreillei, Las. umbratus et ses races (ces espèces tieunent leurs nids fermés ; ces nids sont ordinairement très difficiles à découvrir). Enfin les espèces suivantes qui font presque toujours leur nid sous les pierres le font exceptionnellement sans pierre ni dôme : Bothriom. meridionalis et P. pygmaea. Le L. fuliginosus mine souvent une partie de ses appartements dans la terre avec une architecture analogue à celle du L. flavus. Seuls les nids des espèces ou races suivantes méritent quelques détails de plus. La F. cinerea fait son nid dans les endroits arides et nus, dans le sable, au bord des eaux et surtout dans les faubourgs des villes. Elle mine des galeries larges et aplaties, ainsi que de grandes salles basses sous la croûte dure des trottoirs et des routes, entre les pierres, les pavés, les fentes des murs, les racines d’arbres. Les jardins, tous les végétaux sont envahis par elle. A cet effet elle forme d’immenses colonies dont les nids sont disposés à peu de distance les uns des autres sur une même ligne d’action, ainsi le long de la rive d’un fleuve, d’un torrent ou d’un lac, le long d’un des trottoirs d’une rue de faubourg. Tous ces nids sont reliés par des files de fourmis et des canaux souterrains. On a ainsi des fourmilières composées de vingt, de trente, de cent nids. Elle ne craint pas de miner dans le sable mouvant tout au bord des fleuves et des torrents des Alpes, au mépris des inondations. Je connais à Zurich un assez grand jardin dont le sol est si complètement miné par des galeries de F. cinerea qu’on peut presque le regarder tout entier comme un unique et vaste nid de cette fourmi. Les ouvertures y sont il est vrai disposées par groupes distants à peine d’un ou deux pieds les uns des autres, et qu’on pourrait à la rigueur appeler nids, mais il y a entre deux beaucoup d’ouvertures isolées et de canaux souterrains. Chose curieuse, nous trouvons tous les intermédiaires entre ces nids ouverts de partout et vomissaut des torrents de fourmis guerrières à la moindre alerte, et les nids souterrains fermés de la pacifique F. fusca, de même que nous trouvons toutes les variétés intermédiaires entre ces deux fourmis. Les nids souterrains des F. fusca sont déjà décrits par Huber et par Ebrard à propos des expéditions des fourmis esclavagistes, surtout du P. rufescens. C’est en effet par ce seul moyen qu’on les découvre, comme nous le verrons lorsque nous parlerons du P. rufescens. Ces nids, souvent considérables, situés dans les prairies, sont complètement souterrains; la terre que les $ sortent du nid est emportée bien loin, la surface du nid ne se distingue en quoi que ce soit d’un gazon naturel. Une ou deux ouvertures très petites suffisant tout juste au passage d’une ouvrière débouchent
soit dans une épaisse touffe d’herbe, soit dans un autre recoin caché. Ces ouvertures conduisent dans une galerie longue et tortueuse qui n’arrive souvent qu’à une assez grande i distance aux cases où est cachée la famille de nos fusca. Ebrard pense, avec raison je I crois, que les F. fusca placées près des nids de P. rufescens emploient ce procédé pour v éviter leurs incursions; j’espère pouvoir prouver plus loin qu’elles y réussissent quelquei: fois. Mais Ebrard va trop loin en excluant de ce mode de bâtir toutes les F. fusca qui ne sont pas ainsi menacées. Il m’est parfois arrivé d’ouvrir par hasard d’un coup de : ciseau de pareils nids souterrains dans des endroits où il n’y avait point de P. rufescens.
La Myrmecina Latreillei fait aussi des nids minés souterrains. Comme elle est peu I connue, la description d’un de ces nids que j’étudiai avec soin ne sera pas inutile. Ce nid était situé à côté d’un nid de F. rufa où je cherchais des S. Wesiwoodi. Les dernières 1 galeries latérales des rufa le dépassaient même des deux côtés. Je le découvris en enlevant des tranches verticales de terre avec mon ciseau. Tout le nid était formé d’un amas de | canaux très étroits, d’un millimètre de diamètre environ, se croisant en tout sens, peu | distants les uns des autres, et aboutissant à un petit nombre de petites cases. Ce labyrinthe formait en tout une petite sphère grande comme la moitié du poing, bien massée, I n’envoyant aucun canal souterrain à distance. Je ne pus trouver le canal qui conduisait ' à l’extérieur; le nid n’était du reste qu’à deux ou trois centimètres au dessous de la sur- I face du sol. Une centaine de Myrmecina l’habitaient avec leurs nymphes des trois sexes, i Ces nymphes étaient disposées une à une, à la suite les unes des autres dans les canaux dont nous avons parlé et par petits tas de trois ou quatre dans les cases. Deux £> qui i se rencontraient dans un canal devaient avoir de la peine à s’y croiser. Je pris ces Myrmecina avec leurs nymphes et les établis dans ma chambre, dans une arène de gypse ; j’y mis de la terre où elles firent un nid tout-à-fait analogue à leur nid naturel. Cette fourmi est aussi grande cependant que le T. caespitum, mais ses Ç et ses sont beaucoup plus petits, de plus elle est très lâche et très craintive, ce qui peut expliquer pourquoi elle I fait ses appartements tellement plus étroits. La Ponera contracta, fourmi presque aveugle, i fait souvent son nid au pied des arbres, dans la terre, où je la trouvai une fois à côté de la M. Latreillei, de sorte qu’en creusant la terre on les eût cru mêlées. Ces nids sont ' encore plus souterrains que tous les autres; leur structure ne m’est pas claire; ce qui est
I certain, c’est qu’ils ne sont pas en un mas compacte, mais qu’ils sont composés de canaux ramifiés s’étendant assez loin dans divers sens. Il en est de même pour leurs nids sous les pierres. Enfin le Solenopsis fugax a des nids minés remarquables par leurs grandes cases reliées entre elles par des canaux longs, tortueux et encore plus étroits que ceux des Myrmecina. Du reste il y a là deux sortes de canaux ; les uns plus larges et plus réguliers servent à tous les sexes ; les autres presque imperceptibles, et très variables, ne servent qu’aux Ç. Quelquefois au lieu d’une grande case il y en a deux ou trois réunies par des trous, ce qui revient à une salle à compartiments. Ces nids sont ordinairement dans les cloisons de terre des nids d’autres fourmis, quelquefois à côté, quelquefois isolés.