NIDS SOUS LES PIERRES
Non seulement toutes les maçonnes et les mineuses, mais encore d’autres fourmis qui ne savent pas travailler la terre profitent souvent du dessous des pierres pour y établir leur demeure. Ce qu’il y a de caractéristique pour tous ces nids c’est la manière dont les fourmis arrangent le dessous de la pierre, endroit qui leur convient tout particulièrement, comme nous l’avons vu plus haut, surtout dans les lieux secs. Tontes les fourmis construisent là des cases de grande superficie, mais très basses, réunies par des galeries qui sont aussi très larges et très basses. Le tout est parallèle à la face inférieure de la pierre, qui sert de plafond commun; l’ensemble forme donc un étage plus ou moins horizontal. Mais il s’agit que la pierre ne s’affaisse pas, et à cet effet les fourmis laissent des murs très épais et des mas de terre entre les cases et les galeries. Plus la pierre est lourde,
plus les cases et les galeries sont basses, plus aussi les murs sont épais, et vice versa.
Comme les coléoptères et autres insectes habitant sous les pierres, les fourmis ne nichent pas indifféremment sous toutes. Il ne les leur faut ni trop grosses ni trop petites, .et surtout pas trop épaisses, trop massives. Des cailloux aplatis ayant de 1 à 16 décimètres carrés de surface, quelquefois plus gros pour les grosses espèces, sont ce qu’elles préfèrent. C’est dans cette partie de leur nid que les fourmis passent la majeure partie de la journée
lorsque le soleil se montre, si peu que ce soit. Un soleil d’été par trop ardent peut seul
les forcer à se retirer pendant le gros du jour avec leur couvée dans leurs souterrains. Mais elles s’y retirent aussi dès qu’il fait sombre et froid, car si les pierres se réchauffent vite, elles se refroidissent tout aussi promptement. Il faut donc un souterrain, et nous le trouvons chez toutes celles de nos fourmis lapidicoles qui savent aussi miner ou maçonner. Nous retrouvons dans ces nids les traces des traits caractéristiques de 1’arcliitectare des maçonnes et des mineuses. Ainsi chez l’M. structor nous voyons souvent des demi-cratères au bord de la pierre ; chez la F. cinerea nous trouvons de nombreux nids sous des pierres reliés entre eux par des bandes de fourmis ou des canaux souterrains, et formant une colonie. En général chez les maçonnes les bords de la pierre sont reliés plus intimement au sol, et plus oi. moins enchâssés au moyen de murs élevés par les ouvrières; si le dessous de plusieurs pierres rapprochées est occupé par la même fourmilière, il arrive ordinairement que toutes sont prises dans un même pâté de maçonnerie qui ressemble alors à un vrai dôme (C. aethiops, F. sanguinea, C. ligniperdus, T. caespitum). Ces cas sont beaucoup plus rares chez les mineuses pures; cependant on voit souvent des nids dL4. structor et de P. pallidula sous des pierres ainsi prises dans un pâté de terre maçonnée et remplie de cases et de galeries. Les plus mineuses des mineuses, ainsi la P. contracta , aiment beaucoup le dessous des pierres, mais ne font jamais de maçonnerie sur leurs bords; elles ont par contre de profonds souterrains. Une variété du L. jlavus petite et d’un jaune très clair vit souvent sous les pierres, tandis que la forme ordinaire n’aime pas ce
genre de demeure. Il nous reste encore deux catégories importantes de nids sous les pierres qui sont les suivantes :
1°) Nids des fourmis qui vivent toujours ou presque toujours sous les pierres. Ce sont les P. pallidida, P. pygmœa, B. meridionalis, A. subterranea et F. gagates. Les trois premières espèces recherchent les endroits en pente exposés en plein midi et sans ombre ; les deux dernières préfèrent les décombres et les lieux ombragés. Les endroits habités par les trois premières sont en général très rocailleux, le sol y est intérieurement bourré de j pierres, ordinairement calcaire, ce qui donne un caractère particulier à tous les nids de fourmis qui s’y trouvent. La P. pallidula forme le plus souvent des colonies de plusieurs
i | nids ; une seule fourmilière occupe un grand nombre de pierres grosses et petites, et étend ■ souvent ainsi son domaine sur une surface de plusieurs mètres ; les dessous des diverses h pierres occupées sont reliés entre eux par des canaux souterrains et par des files de fourmis
à l’extérieur. La P. pygmœa et le B. meridionalis vivent d’une manière analogue, mais | leurs fourmilières moins considérables occupent rarement plus de deux ou trois pierres. I Ces espèces aiment beaucoup les pierres souterraines et se cachent avec toute leur couvée
ii dans les interstices les plus étroits. Ce trait rapproche beaucoup leurs nids des nids des [jmurs et des rochers, car les travaux de mineuses sont réduits à fort peu de chose. Nous j] avons vu la P. pallidula vivre quelquefois sans pierres, dans des nids à cratères ; nous I la retrouverons dans les maisons. La P. pygmœa ne craint pas les petits bois de chênes
exposés au midi où elle aime les amas de feuilles sèches et y trouve des vides tout faits ! qu’elle bouche à certains endroits avec de la terre, mais elle préfère toujours qu’une pierre soit sur ces feuilles sèches. La partie souterraine de son nid se réduit ordinairement à peu de chose. Je n’ai encore trouvé le rare B. meridionalis que dans des rocailles. L'A. sub-
terranea vit dans les décombres et les lieux ombragés, sous les pierres. Elle choisit de
préférence les pierres situées sur des détritus végétaux; la partie souterraine de son nid est presque toujours considérable. Une fourmilière occupe souvent plusieurs pierres; les relations se font alors toujours par des canaux souterrains ou circulant dans les feuilles sèches et les détritus végétaux, car les ouvrières ne se montrent guère au jour. La F. gagates mérite notre attention. Latreille dit simplement qu’elle fait son habitation au pied ! des arbres. Schilling ( Bemerkungen etc.) prétend qu’elle ne construit pas de nids, mais colle i; ses œufs au tronc des arbres et vient les y nourrir après les avoir entourés de terre. i> Reste à savoir si la F. capsincola de Schilling est bien la F. gagates, et si toute l’histoire n’est pas un mythe. Mayr rapporte cette observation dans ses Form. Austriaca, mais en élevant des doutes sur son authenticité. Dans ses Europ. Formic. il dit que la F. gagates aime surtout les bois de chênes où elle fait le plus souvent des nids de terre cachés; il
décrit un de ces nids dans ses Ungarn’s Ameisen. Je ne puis que confirmer cette der-
nière assertion en ajoutant que presque tous les nids que j’ai trouvés étaient sous des pierres ordinairement assez grandes, cachées sous des feuilles sèches ou prises dans des racines d’arbres, dans les taillis de chênes les plus épais. Je ne les ai presque jamais
trouvés ailleurs que dans des bois de chênes, mais bien de diverses espèces de chênes (surtout Querc. cerris et pubescens), en Tessin, à Vienne, dans le midi de la France et à Fontainebleau. Ces nids ressemblent un peu à ceux de C. æthiops; ils sont composés de larges galeries espacées qui s’enfoncent à une grande profondeur entre les pierres et les racines, de sorte que rien n’est difficile comme d’y fouiller. Les ouvrières s’enfilent en toute hâte avec leurs larves etc. dans leurs galeries profondes dès qu’on soulève la pierre. A Vienne (Autriche), la F. gagates est très commune; j’ai trouvé ses fourmilières par centaines sur le versant sud du Leopoldsberg . Les nids y sont moins cachés et plus ouverts que dans les autres lieux où je les ai observés ; j’en ai trouvé quelques-uns qui n’étaient pas vers des ehênes ; d’autres n’étaient pas surmontés de pierres et ressemblaient parfaitement à des nids de F. fusca à dôme maçonné. Les nids des petites variétés intermédiaires avec la F. fusca ressemblent à ceux de cette dernière.
2°) Des fourmis qui font leur nid autrement qu’avec de la terre pure le font quelquefois sous des pierres. Nous avons ici d’abord le groupe des F. pratensis, sanguinea, iruncicola et pressilabris qui font, la première très rarement, et les trois autres très fréquemment leur nid de cette manière, surtout la F. sanguinea et la F. truncicola. Les bords de la pierre sont alors ordinairement garnis des matériaux ordinaires de ces fourmis, quelquefois même la pierre en est à demi couverte, mais souvent aussi le nid est purement miné dans la terre, sous la pierre, et ne présente pas trace de dôme en matériaux; c’est très souvent le cas chez la F. sanguinea. Puis vient le C. pubescens qui fait très rarement son nid sous les pierres à la façon du C. ligniperdus. Mayr (Ungarn’s Ameisen) prétend au contraire que c’est le mode ordinaire de bâtir de cette espèce; c’est peut-être vrai pour la Hongrie, mais absolument pas pour la Suisse (ni pour la France où Lespès l’a aussi presque toujours trouvée dans le bois) ; je puis affirmer ce fait avec certitude, ayant observé des centaines de ces fourmilières dans les localités les plus diverses. Puis vient tout un groupe de fourmis qui font dans la règle leur nid sous l’écorce des arbres, dans les maisons, ou dans les murs et qui exceptionnellement s’établissent sous des pierres. Elles y gardent alors leur habitus que nous verrons plus loin, se ménagent de grands espaces vides sous les pierres plutôt qu’elles n’y font des cases ou des galeries, et ne creusent que peu ou pas de souterrains. Ce sont les Lasius emarginatus et brunneus, les Leptotliorax acervorum et tuberum ainsi que leurs races sauf les L. Nylanderi, corticalis et affinis, enfin le Cremastogaster scutellaris.
Les nids doubles sont surtout fréquents sous les pierres, et nulle part on ne peut mieux les observer. En soulevant une pierre on voit par exemple la surface qu’elle recouvrait divisée assez uettement en trois parties occupées chacune par une espèce de fourmi totalement différente. On voit ainsi un tiers tout noir de T. erraticum, l’autre jaune de S. fugax, le troisième gris de B. meridionalis ; rien n’est plus drôle que le combat qui suit l’enlèvement du toit commun, et la hâte avec laquelle chaque espèce emporte sa couvée dans les souterrains. Je répète encore ici que si l’on regarde attentivement on pourra toujours suivre le mur mitoyen qui séparait complètement les trois fourmilières l’une de l’autre.
Dans les hauts pâturages des Alpes, au-dessus de la région des sapins, on ne trouve que peu d’espèces de fourmis ; mais les fourmilières en sont nombreuses. Toutes y vivent sous les pierres, comme les autres insectes. Les bords de la pierre n’y sont presque jamais recouverts de maçonnerie; par contre la partie souterraine du nid est je crois assez j considérable. Il est du reste très difficile de la démolir, vu la dureté du terrain ; sous lui se trouve le roc dans les fentes duquel les fourmis se faufilent. Ainsi vivent entre 1500 et 2000 mètres les F. fusca ; M. sulcinodis, lobicornis (v. alpine) et ruginodis ; L. acer- ! vorum (v. alpine) et tuberum i. spec. Il est à remarquer qu’on ne trouve jamais le L. acer- | vorum sous les pierres dans la plaine. Dans les Alpes il montre une tendance toute particulière à miner sous les mêmes pierres que les Myrmica, formant ainsi des nids doubles | (Haute-Engadine).
B. Nids sculptés dans le bois.
On a souvent prétendu que les fourmis n’attaquaient que les troncs pourris ou tout I au plus les arbres malades. Cette assertion me paraît reposer sur une observation superficielle. Certaines formes, précisément celles du groupe qui nous occupe et celle du groupe suivant, abandonnent au contraire le plus souvent les troncs qui se pourrissent. D’après ; une opinion encore assez répandue (défendue récemment p. ex. par M. Chevrier dans le
I bulletin de la société suisse d’entomologie. Vol. III. n° 7, p. 332), aucun des insectes considérés par les forestiers et autres gens compétents comme nuisibles ne s’attaque à des plantes saines, mais tous se contentent de végétaux à sève altérée , renfermant un principe morbide. Cette opinion est due à une idée reconnue de nos jours comme entièrement fausse, idée qui fait de la maladie un principe particulier, étranger à l’organisme; nous savons au contraire que la maladie est une simple modification des organes et de leurs fonctions. D’après la manière de voir que nous venons d’indiquer, les insectes seraient en quelque sorte un effet de la maladie. M. Chevrier accorde même sa protection aux pucerons et aux gallinsectes ; il cherche à les rendre innocents du mal qu’ils font aux plantes; c’est dommage qu’il ne parle pas des chenilles et des hannetons pour les absoudre aussi. Je ne veux pas discuter ici les faits ni les arguments cités à l’appui de cette 1 théorie, mais il est évident qu’on tomberait dans l’absurde si on voulait la pousser coni séquemment jusqu’au bout, car chaque entomologiste sait qu’il n’existe guère d’arbre au Ü monde, si sain soit-il, qui ne récèle pas quelque insecte occupé à ronger ou à piquer ses
I feuilles, ses fleurs, son écorce, son bois ou ses racines. Mais il est tout aussi faux d’accuser les insectes, et surtout un insecte en particulier, de tout le mal; le climat, la culture, la température, l’exposition, l’âge, les accidents, les blessures et une foule d’autres
I circonstances qui agissent d’une manière débilitante sur un végétal diminuent sa force de résistance et le rendent plus accessible en général aux attaques des insectes. Elles peuvent même favoriser ces attaques d’une manière plus directe (ainsi une plaie faite à l’écorce). Ici comme ailleurs il faut donc rester dans de justes limites, et observer avant
de décider. Enfin n’oublions pas que dans le tronc d’un arbre le liber seul est vivant, que la coucbe subéreuse de l’écorce, le bois et l’aubier sont des tissus morts, ou peu s’eu faut, qui ne peuvent réparer eux-mêmes les pertes qu’on leur fait subir.
D’après mes observations, la plupart des fourmis du groupe qui nous occupe, ainsi que celle du groupe suivaut, s’attaquent parfois les arbres de l’apparence la plus saine et la plus robuste; leur végétation ne paraît point en souffrir. Cela ne veut pas dire que ces mêmes espèces ne sachent pas utiliser aussi des troncs d’arbres morts quand ils ont encore de la consistance, ce qui est l’important pour elles, car ce qu’elles cherchent dans le bois, c’est un abri et non un aliment. Nous avons deux sortes de nids sculptés à distinguer, savoir :