‹ Les fourmis de la SuisseChapitre 96 sur 181 · NIDS SCULPTÉS DANS LE BOIS PROPREMENT DIT · texte numérisé non relu

NIDS SCULPTÉS DANS LE BOIS PROPREMENT DIT

Ces nids sont le pendant des nids minés dans la terre, seulement la charpente étant d’une matière plus résistante, les fourmis peuvent lui donner plus d’élégance en diminuant l’épaisseur des murs et des colonnes. Les représentants typiques de cet art sont quatre formes du genre Camponotus, les C. ligniperdus, herculeanus, pubescens, marginatus. Les C. herculeanus et ligniperdus font soit dans des arbres sains où ils trouvent vers le pied un défaut d’écorce, soit dans les troncs coupés qui ne sont (au moins en partie) pas encore pourris, soit dans les racines encore solides, soit enfin dans les poutres des maisons, dans les planches, les ponts de bois etc. des labyrinthes qui ne le cèdent souvent guère à ceux des L. fidiginosus (voir plus bas) pour l’élégance, et qui ont toujours l’avantage d’être beaucoup plus solides, car ici l’on ne trouve jamais de carton ligneux. Les plus fines parois qui sont à peine plus épaisses qu’une carte (V2 millimètre) laissent toujours reconnaître les ffbres ligneuses dans leur ordre naturel lorsqu’on en observe de fines tranches sous le microscope, aussi ont-elles une résistance, une élasticité qui manque complètement au carton des fuliginosus. Ces fourmis n’observent ordinairement aucun ordre dans la disposition de leur nid ; elles la font varier suivant les circonstances. Le bois est tellement perforé en tout sens qu’on ne peut ordinairement distinguer les cases des galeries dans la partie centrale ; mais on remarque en général que les vides laissés ont une forme allongée dans le sens des fibres du bois et comprimée dans l’autre sens. De cette manière les parois existent surtout aussi dans le sens des fibres et les colonnes dans le sens qui leur est perpendiculaire. Cette disposition donne beaucoup plus de solidité à l’édifice, tout en donnant moins de peine aux fourmis. Une couche de bois de plus d’un centimètre d’épaisseur est toujours laissée à l’extérieur pour protéger le tout et n’est percée que de quelques trous pour les communications avec le dehors. Je n’ai jamais vu l’écorce d’un arbre vivant attaquée par ces fourmis. C’est surtout le C. herculeanus qui vit dans les arbres, dans les forêts, taudis que le ligniperdus , plus ami du soleil, habite plus souvent les troncs coupés dans les clairières, les poutres, planches etc. Il est très

rare que ces espèces forment des colonies, et celles-ci sont toujours très restreintes. Presque toujours un seul nid suffit à une fourmilière. Le bois miné conserve sa couleur naturelle; à peine le voit-on quelquefois un peu enfumé chez le C. ligniperdus. Lorsqu’un accident met à découvert une partie du nid, les fourmis en abandonnent la portion avancée et bouchent les galeries ouvertes avec de la sciure et des débris divers. Le G. pubescens diffère en quelques points des précédents. Ses galeries et ses cases sont plus marquées 'i parce qu’il laisse plus d’épaisseur aux parois. Il n’attaque ordinairement qu’un bois très dur et très sec. Partout il montre une affection particulière pour les ponts de bois, les poutres isolées, en général pour le bois desséché et durci au soleil. Il craint les bois I touffus, l’ombre en général, et recherche les lieux arides et exposés au midi. A Sierre on le trouve surtout dans les troncs coupés, mais aussi dans les pieds vivants du Pinus montana où ses nids sont d’une solidité à toute épreuve. Un de ces troncs, coupé à six décimètres au-dessus du sol, était encore recouvert d’une écorce morte de deux à trois | centimètres d’épaisseur, extrêmement dure et adhérant solidement au bois ; cette écorce était percée extérieurement d’un ou deux gros trous d’où sortaient des C. pubescens. J’en enlevai non sans peine quelques morceaux dont la face interne se montra percée d’une foule de trous de 5 à 15 millimètres de diamètre, et distants de 1 1/2 à 10 centimètres les uns des autres ; à chacun d’eux correspondait un trou analogue à la surface de l’aubier. La couche moyenne de l’écorce était entièrement sillonnée de galeries et de cases larges et aplaties, contournées en tout sens et contenant des larves. En Tessin les grands châtaigners ont presque toujours des défauts d’écorce souvent considérables. On y trouve souvent des nids de C. pubescens établis de la même manière que dans les pins de Sierre.

[ J’ignore s’ils sculptent aussi la couche subéreuse morte de l’écorce vivante. Le C. marginatus (fallax Nyl.) vit en petites fourmilières et est très peureux. Roger dit aussi qu’il i est très timide, et ajoute qu’on le trouve partout en Allemagne sur les vieux chênes. Je n’en ai découvert que quatre nids. Le premier se trouvait près de Zurich à l’extrémité d’une des branches mortes d’un gros- chêne, branche élevée de ÎO1^ mètres au dessus du sol. L’arbre était abattu depuis peu et je pus l’étudier à mon aise. La branche morte avait à peine cinq ou six centimètres de diamètre; le bois mort en était déjà de consistance un peu liégeuse. L’extrémité cassée ne montrait pas de trou; mais deux ouvertures ovales se trouvaient sur le pourtour latéral, près du bout de la branche. Deux galeries, partant de ces trous, se rejoignaient à 4cm‘ de profondeur; de là une galerie centrale, sinueuse, parcourait le centre de la branche jusqu’à un décimètre de profondeur; là elle se terminait par trois ampoules en forme de cases n’ayant pas plus de 2om' carrés de surface. Sur son parcours, cette galerie envoyait à peine trois ou quatre courtes galeries latérales qui se terminaient aussi chacune par une case; les cases et les galeries étaient un peu aplaties dans un même sens, c’est-à-dire que leur coupe transversale était en général elliptique. C’était là le nid tout entier de nos fourmis, nid peuplé de 150 5 environ et de larves. Un second nid de même taille et tout semblablement disposé se trou-

vait à Vaux, en entier clans la couche subéreuse de l’écorce du tronc d’un gros noyer, vers le pied. Un troisième nid se trouvait aussi à Vaux dans un vieux poteau. Il venait, je pense, d’être fondé par les $ qui étaient encore occupées à y apporter leurs larves et leurs compagnes ; elles descendaient du haut d’un poirier où était évidemment leur ancienne demeure. Je n’ouvris pas ce nid. Le quatrième nid de C. marginatus que je pus examiner, le plus considérable, se trouvait dans le jardin de l’hôpital des aliénés à Vienne, dans une maîtresse branche morte de Paulonia. Cette branche avait deux décimètres de diamètre. Les fourmis en sortaient d’abord par une ouverture principale pratiquée sur l’extrémité coupée franc d’une branche secondaire (morte aussi, naturellement), puis par une seconde ouverture plus petite située dans un défaut d’écorce de la branche principale, à un mètre environ de la première, et enfin par une troisième ouverture très petite correspondant au vide central (à la moelle) d’un très petit rameau cassé qui partait directement de la grosse branche, entre les deux premières issues. Peu de temps après ma découverte, l’arbre ayant été abattu, je démembrai la branche, ce qui me permit d’observer en même temps le nid et la fourmilière. Celle-ci, composée de $>, de Ç, de et de larves, pouvait comprendre environ mille fourmis. Le nid était composé : 1 °) du vide central cylindrique de la maîtresse branche, correspondant à la moëlle; 2°) d’étages concentriques correspondant aux couches du bois. Chacun de ces étages était très bas, mais très étendu et formait plutôt une grande salle à cent méandres que des cases et des galeries séparées. Par coutre les étages communiquaient entre eux ainsi qu’avec le vide central et les ouvertures extérieures seulement par de rares et étroits passages. Chose curieuse, le nid était concentré dans les couches médianes du bois; les couches plus extérieures n’étaient perforées que par les canaux de sortie dont le principal débouchait du reste par le vide central de la branche secondaire coupée. Tout ce bois mort de Paulonia qui servait d’abri aux C. marginatus était fort dur. Je n’ai observé le C. sglvaticus en société qu’à Vienne. Là tous ses nids étaient en terre : minés, maçonnés ou sous les pierres. Les auteurs qui l’ont observé dans le midi de la France où il est .commun l’ont trouvé surtout sur le pinus maritima que nous n’avons pas en Suisse, mais ils ne disent pas où il habite. Nylander par contre dit positivement qu’il fait son nid sous les pierres. Donc en résumé les Campon. œthiops, sglvaticus et lateralis (v. noire) vivent probablement toujours dans la terre; les C. ligniperdus, lierculeanus et pubescens dans la terre ou dans le bois (les deux derniers très rarement dans la terre) ; le C. marginatus toujours dans le bois d’après les observations de Roger et les miennes. Il paraît que les variétés à tête et thorax rouges du C. lateralis vivent quelquefois dans le bois; mon beau-frère, M. Bugnion, m’a rapporté de Nice des Ç, çf et Ç> d’une de ces variétés, pris dans un nid sculpté dans le tronc d’un figuier. Elles sont rares en Suisse, et je n’y ai pas trouvé leur nid; dans le midi de la France, j’en ai trouvé sous les pierres. L 'H. quadripunctata fait ordinairement son nid à la manière du C. marginatus, tantôt dans l’écorce, tantôt dans le bois mort, mais l’ensemble est plus grand, tandis que les cases et les galeries sont naturellement plus

petites vu la taille des artisans. J’en ai trouvé un. nid sculpté dans le bois d’une branche morte de noyer; un autre dans un poteau etc. Les galeries et les cases sont séparées les unes des autres par des murs très épais. La Colobo2)sis truncata fait d’après Nylander son nid comme les deux fourmis précédentes. J’en ai découvert deux dans les moignons de branches coupées d’un poirier. Deux ou trois ouvertures extrêmement petites, rondes, faisaient communiquer le nid avec l’extérieur. Ces portes étaient gardées chacune à l’ordinaire par un soldat dont la tête cylindrique tronquée en devant, servait littéralement de bouchon à l’ouverture. L’intérieur des nids se composait de galeries tortueuses, plus ou moins aplaties dans un sens, et minées dans le bois ou dans l’écorce ; il y avait peu de cases. Un de ces nids était considérable, et occupait tout l’intérieur d’un moignon de branche coupée. Le bois sculpté était fort dur, mais sec. Les galeries quoique très nombreuses étaient séparées les unes des autres par d’épaisses parois de bois. Ce nid con- : tenait à peu près 620 fourmis des quatre sexes, et ce n’était qu’avec la plus grande | attention qu’on arrivait à découvrir les deux seules petites ouvertures qui le faisaient communiquer avec l’extérieur. Ces trois dernières espèces font passage à la catégorie , suivante, celle des nids dans l’écorce, ainsi que quelques Leptothorax (affinis, interruptus \ et unifasciatus) qui sculptent parfois leur nid dans le bois sec. Mais nous avons encore une série d’autres fourmis qui sculptent exceptionnellement leur nid dans un bois solide. J’avoue que je ne suis pas très au clair sur la manière dont elles s’y prennent, et je les soupçonne de profiter fort souvent des nids abandonnés par les espèces précédentes et ; par le Lasius fidiginosus, ou des sculptures des larves de bostriclies et autres coléoptères xylophages, ainsi que de celles des larves de longicornes, de charançons etc. Souvent ou ■ reconnaît cette origine à des traits caractéristiques pour le véritable artisan (sillons des bostriches, carton noir du L. fuliginosus), mais d’autres fois cela n’est plus possible. Même certains de ces nids montrent dans leur architecture une analogie frappante avec i celle des nids en terre de la fourmi qui les habite (F. fusca, L. niger), de sorte qu’il est difficile de refuser complètement à cette dernière l’art de sculpter le bois, surtout quand il est un peu ramolli. Bref, tous ces nids, sauf ceux du C. scutellaris, ne se trouvent que dans les vieux troncs morts et sont le plus souvent combinés avec de la terre, de la sciure etc. Nous ne voulons parler ici que de ceux qui sont entièrement sculptés daus le bois solide de ces troncs. Les F. fusca, L. niger, M. lœvinodis et M. ruginodis i savent très probablement sculpter eux-mêmes. Les nids du L. niger sont en général disposés en étages superposés soutenus par d’épaisses colonnes ; tout y est un peu à angle droit, les plafonds comme les murs, ce qui les distingue des autres. Ceux des F. fusca tiennent le milieu entre les précédents et ceux du C. pubescens, tant pour la taille que pour la disposition. Ceux des Mgrmica ressemblent à ceux des L. niger, mais ils sont plus petits et les formes des vides y sont plus arrondies. Dans les cases et galeries de ces quatre espèces, tous les vides inutiles sont bouchés avec des détritus et de la vermoulure. Les F. sanguinea, truncicola, pratensis et rufa ont souvent leur nid en tout ou en partie

sculpté dans le bois des vieux troncs, surtout les deux premières formes. Il est probable que ce sont souvent les anciens nids des espèces précédentes abandonnés, ou conquis par les quatre formes sus-nommées. Cependant j’ai trouvé plusieurs troncs d’ax'bres ensevelis sous les matériaux de ces fourmis, et sculptés évidemment par elles. Les C. scutellaris sculptent aussi des nids considérables dans les arbres et dans les troncs coupés. Je n’ai jamais pu examiner leur ouvrage, mais je les ai vu entrer par des trous de l’écorce dans le tronc déchiré d’un gros châtaigner en Tessin. M. Bugnion a vu un de leurs nids sculptés à Nice, dans un olivier, et m’en a rapporté les M. Mayr prétend que cette espèce fait toujours son nid dans les murs ou sous les pierres et ne fait que courir sur les arbres. Par contre M. Emery à Naples n’a vu leurs constructions que dans les troncs d’arbres. En Tessin j’ai observé également les deux sortes de nids.

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