‹ Les Français à TunisChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le télégraphe. — La télégraphie arabe. — Emploi de Télectricité par les musulmans. — Incurie française. — La question des câbles.

J'ai chaque jour maille à partir avec le télégraphe. C'est grand dommage, caries employés, qui sont Français , ont pour les Européens des trésors d'amabilité. Mais ils ne sauraient être rendus responsables de la maladresse qui vient d'en haut, c'est-à-dire de Paris.

Le télégraphe tunisien est français, comme la poste. C'était déjà un fait acquis avant l'expédition de Tunisie. Un contrat, passé entre la France et le Bey, assurait moyennant redevance, « les bienfaits de la civilisation » à toute la Régence, ou du moins, à la portion de la Régence où se font les transactions. La conséquence de ce contrat fut l'établissement d'une ligne postale allant

de Bône à Tunis, une fois par semaine, et Tînstallation d'un fil télégraphique à travers la Régence, entre Tunis et la frontière algérienne , par le Kef .

Puis, les recettes augmentant, on posa un fil nouveau entre Tunis et Sousse, puis un autre de Sousse à Sfax, de Sfax à Gabès et de Gabès à Djerba.

Le bras de mer qui sépare Tlle de Djerba de la côte fut franchi par un petit câble de quelques centaines de mètres.

On eut alors le spectacle vraiment curieux d'un peuple sauvage, respectant, pendant des mois, des centaines de kilomètres de fil qui couraient au travers de déserts immenses, suivant la vallée de la Medjerdah et contournant le Sahel. Ces mêmes Arabes qui, depuis le début de la campagne, coupent sans relâche ces mêmes lignes télégraphiques, ne les ont pas détruites une seule fois pendant trois années consécutives. Ainsi, deux jours avant la signature du traité du Bardo, un voyageur qui se serait trouvé dans Tîle de Djerba eût pu aisément expédier à Paris une dépêche de dix mots pour vingt sous, le tarif de

la Tunisie étant le même que celui de TAlgérie, de dix centimes par mot.

Il y a six cents lieues. J'ai trouvé cela tout simplement stupéfiant.

Il faut, pour que le chaos ait succédé à cet admirable ordre de choses que les Tunisiens du désert aient été bien excités contre nous, car ils adorent le télégraphe, les malins, et ils s'en servent avec une passion réelle.

L'Arabe est, par nature, prompt, impatient, désireux de faire rapidement ce qu'il a projeté. Ainsi, dès que la pacification de l'Algérie permit d'établir des diligences dans la colonie, le succès obtenu par ces xénérables moyens de locomotion fut prodigieux. Toute la population indigène, qui n'avait, pour se rendre du douar à la ville que de petits ânes maigriots et poussifs, se précipita dans les gondoles.

Quand vinrent les chemins de fer, qu'on prolonge si lentement et dont une administration imbécile a ralenti comme à plaisir l'extension, ce fut bien autre chose. De la frénésie! Prenez le train qui va d'Alger à Oran, par Affreville et le Chéliff. Vous y trouverez quelques Euro-

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péens ; le reste se compose d'Arbis aux burnous plus ou moins sales.

Ils vont en troisième classe. Les chefs vont en seconde.

Ils ont compris que le chimin difi^ comme ils appellent la chose, valait mieux que la bourrique et même que le fougueux coursier, dont les poètes, toujours généreux, les ont si souvent gratifiés dans leurs vers.

Rentrons en Tunisie. C'est le même esprit de promptitude. Le chemin de fer de Tunis à Ghardimaou, frontière algérienne, est bondé d'Arabes.

Le télégraphe les a encore plus étonnés. Penser que la parole se transportait sur ce fil de laiton à travers les solitudes immenses, que le plus agile des chevaux mettait deux jours et deux nuits à parcourir ! C'était diabolique. Et on craignit un moment, en effet, queles marabouts n'indiquassent à ce pauvre peuple, — si intelligent et si abruti par la religion de son Prophète — en quel point ces inventions des Roumis blessaient la loi de Mahomet. Erreur complète. Il est, paraît-il, des accommodements avec la loi d'Allah, car les ma* rabouts imaginèrent que Mahomet avait prédit

le mystère du télégraphe en écrivant, je ne sais trop dans quel chapitre, cette phrase qui ne le compromettait pas beaucoup, on en conviendra, et dont Félasticité fait rêver à la bêtise de ses apôtres :

« Les siècles à venir nous montreront des c( choses incroyables, que nous ne connaissons « pas encore aujourd'hui. »

Le bureau du télégraphe de Tunis est toujours encombré d'Arabes. Ils remettent leurs télégrammes en français. Des traducteurs amicaux leur transforment ainsi la dépêche primitive, et à Tarrivée, une opération du même genre s'accompUt.

Mais, dans les petits bureaux comme le Kef, Sousse, Sfax, Gabès, Djerba, on devine que c'est presque en famille que la traduction s'exécute.

L'agent français est à son appareil ; il reçoit la dépêche. 11 fait prévenir Mohammed ou Ibrahim à qui elle est adressée, et il la lui remet en lui en donnant, sur la demande de l'Arabe, une traduction immédiate. Il s'agit toujours d'olives, d'étoffes, de commerce en un mot, ou de nouvelles de maladie et de mort ; aussi les agents du télégraphe français ont-ils accompU en Tunisie,

avant Touverture de la campagne, une mission réellement patriotique.

Au point de vue de Tinfluence française, leur concours est très précieux. On imagine aisément, en effet, l'autorité presque sacrée qu'ont prise sur les Arabes les gens qui disposent ainsi de la vitesse et de la pensée, comme Allah dispose de la foudre. Us ont eu leurs héros, M. Roy au Kef, et M. Gau à Sfax.

Un employé du télégraphe de Tunis m'a conté qu'un jour, messieurs les Arabes avaient imaginé quelque chose de tout à fait européen.

Au lieu de communiquer entre eux, pour fomenter le commencement de Tinsurrection de juin, par le moyen antique et toujours usité chez eux, des feux nocturnes au sommet des collines, ils employaient tout simplement le télégraphe français avec des phrases conventionnelles.

Achetez vingt quintaux d'huile à Sfax voulait dire, comme dans notre bonne rouerie européenne : Préparez-vous à massacrer les Français.

Ce fut au moment où l'on découvrait cette supercherie que le télégraphe de Sousse à Sfax fut coupé. Il n'a jamais été rétabli.

Bientôt on apprit la rupture du fil de Gabès à Djerba. La semaine dernière, avant-hier, hier, je ne sais plus quand, on a coupé celui de Tunis à Sousse et à Mehdia pour la sixième fois. Le moment va venir où Tinsurrection sera telle que personne ne pourra plus aller le réparer, et alors on sera tout à fait sans nouvelles.

De même pour Touest. Entre Tunis et la France, on en est encore, après quatre mois de campagne et la perspective d'une année d'escarmouches incessantes, au vieux fil qui court à travers le désert, de poteau en poteau, et de douar en douar. On a bien mis deux fils au lieu d'un, mais avec cette intelligence qui caractérise l'administration que l'Europe nous envie, on les a mis tous les deux sur le même poteau.

L'incurie française est vraiment hideuse.

Il y a ici trente ou quarante personnes qui font chaque jour la correspondance télégraphique du gouvernement, des journaux, des chambres de commerce de Marseille, Cette, Lyon, sans compter les étrangers qui envoient des dépêches particulières sans nombre. Il y a pléthore de re-

cettes, car tout cela se paie, sauf les télégrammes officiels, et je sais que le bureau de Tunis fait depuis le mois d'avril de magnifiques affaires.

Or, le ministre despostes et des télégraphes de France n'a pas encore eu l'idée d'immerger un câble de Tunis directement à Ajaccio, le point le plus rapproché du territoire français.

D'Ajacciô à Marseille le câble existe; le gouvernement et le pays eussent donc été depuis longtemps, en supposant des gens actifs au pouvoir, et je croyais M. Cochery actif, — en relations incessantes avec Tunis.

Tandis que maintenant c'est le désordre et le gâchis les plus complets. Tunis n'a plus de dépêches de Paris, et Paris n'a plus de dépêches de Tunis.

Un câble était aussi nécessaire le long de la côte sud-est pourrelier par mer Sousse, Mehdia, Monastir, Sfax, Gabès etDjerba, et défier par une communication de tous les instants les projets agressifs des Arabes pillards. Un enfant l'eût reconnu sans perdre un jour.

Ah bien oui ! un câble ! Monsieur, vous voulez rire, disent à Paris les bons chefs de bureau.

les ronds- de -cuir j qui sont aussi ronds - de cuir dans la télégraphie que dans les autres branches de la bureaucratie française. Vous voulez un câble de Tunis à Djerba pour savoir ce qui se passe sur la côte ? Un c&ble, cela coûte de l'argent, monsieur.

Et cet argent, on en décuple la dépense en restant sans nouvelles du sud, en expédiant à faux des troupes inutiles, ou en ne faisant pas partir à rheure des troupes attendues.

Sans compter le sang de ces pauvres soldats que le rond-de-cuir ne mêle en aucune façon à la question des câbles. Le rond-de-cuir ne s'imagine pas qu'en protestant contre un câble desservant toute la côte tunisienne, il prend une part de responsabilité criminelle dans la mort injuste de nombreux troupiers, qui ne lui ont rien fait.

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