‹ Les Français à TunisChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les Tunisiennes. — Celles qu'on voit et celles qu'on ne voit pas. — Promenades inconsidérées des Juives. — Le jour du sabbat. — Les Juives et les officiers français. — Siciliennes et Calabraises.

Les amis que j'ai laissés en France me regar* deront malicieusement quand je reviendrai h Paris.

Je connais cela. Déjà, lors d'un premier voyage, ces messieurs m'ont accablé de questions, toutes plus indiscrètes les unes que les autres...

Je ne voudrais pas que le lecteur pût croire que je vais poser ma candidature au prix Mon- Ihyon, mais il faut pourtant que je lui déclare que les nuits tunisiennes au point de vue délicat que je viens d'indiquer, n'ont absolument rien de ce que les amis de France supposent.

De même que les bonnes gens de Figeac se représentent volontiers les journalistes de Paris (sic) écrivant leurs articles avec une danseuse de rOpéra sur chaque genou, de même les bonnes gens de Paris s'imaginent que Tunis, la nuit, donne aux Européens le spectacle des plus enivrantes bacchanales. On se figure volontiers, dans la rue Saint-Denis, que la soie, For, les lumières, forment le fond magique d'un tableau au milieu duquel les odalisques les plus suaves exécutent les pas lascifs connus sous le nom de Danse des aimées. On se figure... Je ne veux pas dire ce qu'on se figure encore ; je serais schoking.

Eh bien on a tort, dans la rue Saint-Denis, de se figurer tout cela. Les dames tunisiennes, pour classifier la gent féminine, sont d'abord retirées chez elles, en leurs appartements, d'oti elles ne sortent que rarement, et voilées, conformément à la loi regrettable du Prophète.

On peut donc être certain que ni les pachas, ni les grands seigneurs tunisiens, qui sont les seigneurs les plus comiques du monde, mais aussi les plus jaloux, ne nous inviteront à voir

chez eux mesdames leurs épouses danser un petit rigodon.

Voilées le jour, enfermées la nuit, et à la disposition de leurs soupçonneux maris, les dames tunisiennes sont pour nous lettre morte. Je suis ici depuis quinze jours. Voilà deux fois en six mois que je viens à Tunis et jamais je n'ai vu le bout du nez d'une vraie dame tunisienne.

Je ne parle pas de celles qui, élevées à l'Européenne, se promènent en voiture à visage découvert, avec des chapeaux et des robes qui viennent de la rue de la Paix.

Non, je veux parler des Tunisiennes de race.

Eh bien, nous ne voyons, nous autres Français, pas le bout des doigts d'une musulmane chic. Il m'est donc impossible de dire si les musulmanes chic de Tunis sont jolies, comme on l'a prétendu dans certains ouvrages déjà vieux, et comme les peintres nous l'ont fait accroire en abusant de la beauté du Diable dans leurs compositions.

Les femmes seules des Européens peuvent entrer au harem. Voulez-vous avoir une certitude à l'égard de cette délicate question de la musulmane tunisienne? Emmenez madame votre épouse

à Tunis et. donnez-lui commission de visiter le harem d'un personnage à qui l'on vous aura recommandé. Elle vous rapportera ses impressions. Mais je dois ajouter qu'il y a fort à parier que ces impressions seront faiblottes.

Passons à une seconde catégorie de femmes :

celles qui vont souvent dans la rue, voilées. — Ce sont les vieilles musulmanes. Le Tunisien jaloux ne laisse pas sortir ses jeunes perdreaux ; mais les vieilles dures à cuire ont toute liberté pour aller au marché faire les emplettes de toute sorte. Ce sont de vieux parchemins ambulants, pour employer l'expression peu correcte d'un de mes amis. A peine si un morceau d'étoffe noire, souvent transparente, couvre leur nez, qu'on devine horrible, leurs yeux qu on voit tout gris, et leurs joues qui doivent être rugueuses, jaunes, sales. Cela pousse de petits cris en marchant, comme des chiens de la Havane à qui l'on tirerait les barbes.

De temps en temps cette bête humaine vous regarde avec terreur. Elle s'éloigne instinctivement du Roumi dont elle a peur, je ne sais certes pas pourquoi. Ses pieds de cire traî-

nant dans ces savates éculées que tout l'islamisme se glorifie de porter, et sa main osseuse, amaigrie, tient un coufin ou panier en alfa, très commode et spécial à TAfrique du nord.

Ces Tunisiennes -là sont les Tunisiennes du peuple.

Elles tiennent le milieu entre les femmes tunisiennes du grand monde — celles qu'on dit si belles et que personne ne voit — et les ânes sur lesquelles MM. leurs maris tapent comme des sourds. Quelqu'un l'a dit justement : la femme musulmane est selon sa caste, courtisane ou bête de somme.

Passons à la troisième classe des Tunisiennes : celle des Juives. Là tout est nouveau pour nous. Tout est curieux, original, singulier, fantastique, et je fais l'étonnement des Européens habitant Tunis, avec mes étonnements à moi, quand je vois passer les Juives. En interrogeant bien ces Européens, je vois que leur suRprise fut aussi grande que la mienne, la première année de leur séjour ici, et qu'ils ne se sont habitués aux Juives et à leur singulière existence, qu'à la longue.

Il y a quinze mille Juifs à Tunis. Ils occupent

tout un quartier, d'où il leur était défendu de sortir, il n'y a pas encore bien longtemps.

Aujourd'hui les Juifs et les Juives peuvent aller dans certaines rues oti demeurent les Mahométans. Mais leur promenade favorite, le jour du sabbat, c'est l'esplanade européenne de la Marine. Au moins là, hommes et femmes peuvent se promener sans craindre d'être inquiétés. Les habitants de la Marine étant tous des gens civilisés, ne font pas plus attention aux Juifs en promenade qu'aux beaux Tunisiens pur sang qui exécutent leur persil à six heures du soir.

Hier samedi, jour du sabbat, j'ai assisté au défilé de toute la juiverîe tunisienne sur la Marine.

Il était huit heures et demie. Les nombreux officiers qui viennent à Tunis, de la Manouba, de Fernana, de Carthage et autres campements fran« çais, finissaient de dîner au Grand Hôtel. Il fallait voir l'admiration des Juives qui passaient devant les fenêtres éclairées du restaurant. Elles mar« chaient comme de grosses toupies d'Allemagne,par groupes de quatre ou cinq. Un Juif, père, époux ou frère, les suivait en surveillant le troupeau. Il y avait ainsi cent ou deux cents troupeaux.

Femmes de trente, de vingt, et de seize ans, fillettes de dix à douze ans, toutes accoutrées comme je Tai dit plus haut, avec leurs habillements de soie rose, verte, jaune ou bleue, leurs bonnets pointus, leurs grosses dentelles autour de leurs gros cous, leurs jambières d'or autour de leurs grosses jambes, leurs joues renflées de graisse et leurs gros yeux sortant de l'orbite, leurs pantalons immoraux et leurs babouches dorées, elles éblouissaient les officiers nouveaux venus, autant que ceux-ci les éblouissaient ellesmêmes.

Il convient de dire que l'ignorance misérable de cette population juive est telle, que les femmes et les hommes croient que nous sommes les conquérants de toute l'Afrique, et que nous allons enfin les délivrer de la sujétion infâme où les tiennent les Musulmans.

Les fillettes qui accompagnent leurs mères ou leurs sœurs dans cette promenade du samedi sont pour la plupart jolies. Elles n'ont pas eu le temps d'être engraissées et déformées par l'usage stupide de l'empiffremént en vue du mariage. Elles ont de beaux yeux noirs, mélan-

coliques. La peau est légèrement olivâtre, le teint mat, les cheveux noir de jais. La toilette est simple : un caleçon collant et une petite chemise de soie rose ou jonquille. L'attitude en dépit de ce costume de bayadêre, est humble et modeste, sans afféterie. Les pauvres enfants ne sont pas toutes mûres, sans doute, pour Tignoble commerce que beaucoup de mères juives font de leurs filles.

Telle est la population féminine de Tunis. Je n'entreprendrai pas de décrire une quatrième classe de femmes, qui n'a celle-là, rien d'original, celle des Françaises, Italiennes et Anglaises résidant à Tunis. Ces dames de la colonie européenne sont généralement assez fagotées.

Elles s'obstinent à copier les modes de Paris, à se serrer dans de ridicules corsets.

J'ai vu passer sur la promenade aujourd'hui une famille composée de la mère, grande coquette, et des trois filles, toutes trois à marier. Jamais Velasquez, l'homme du monde qui a fait aux femmes les plus petites tailles, n'a imaginé des corsets étuis comme ceux de ces dames, italiennes d'ailleurs (mais les Françaises en por-

tent aussi). Par trente-deux degrés de chaleur, à sept heures du soir, c'est folie, franchement. Et si j'étais que de la maman de ces demoiselles, je les habillerais tranquillement à la tunisienne. Les trois jeunes filles respireraient plus à Taise ; comme elles sont assez jolies, elles le paraîtraient encore beaucoup plus, et les maris pousseraient au bord du lac comme les raisins à Fontainebleau, si les demoiselles en question portaient la petite chemisette ouverte, le pantalon de gaze et le caleçon révélateur.

Quelques Siciliennes et Calabraises de la colonie italienne flirtent volontiers avec l'ennemi, je veux dire avec le guerrier venu de France.

Elles sont, assurent ces messieurs, assez aimables; et quelques-unes sont jolies. Mais la coquetterie de ces personnes gâte ce qu'elles ont de mieux. Affublées de je ne sais quels oripeaux cocasses, elles ont l'air, dans la rue, de marionnettes de Guignolet. Messieurs les officiers disent qu'elles sont très tendres. Je crois que grâce à l'entremise de certaines personnes, dont

le type le mieux réussi est celui de la vieille matrone des opéras italiens, les bons rapports qui unissaient autrefois les deux nations latines ont été plus d^une fois renoués.

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