CHAPITRE X
Les souks. — Bazars et bazars. — Aspect saisissant. — La vraie vie tunisienne. — Bazar des parfums. — Bazar des savates. — Bazar des bijoux. — Bazar des étoffes. — Mohammed-el-Barouchi. — La belle Mosquée. — Une boutique à Tunis. — Emplettes nécessaires. — Madame ? théâtre ? — Le café mystificateur. — Bazar des selleiies. — Bazar des fusils. — Bazar des tissages. — Bazar des bonneteries. — Bazar des coiffures. — Bazar des bazars. — Perdus dans l'islam 1 — Jeu des coudes. — Vision du bey. — Fragilité des trônes. — Les bazars neufs de Rereddine. — Les faux bazars.
Les promenades dans les Souks ! Le dédale des bazars I
Il n'est pas d'impression vive qui soit aussi bien gravée dans mon esprit que celle-là 1
Les souks de Tunis sont la merveille de Tunis. Il faut faire le voyage uniquement pour voir les souks : c'est l'évocation des siècles disparus, la résurrection du passé, car depuis cinq cents ans l'ensemble extraordinaire de ces bazars tortueux et son4)res ne s'est pas modifié. Les planches
pourries qui servent de toit aux rues, pour éviter le soleil, ont été placées là, bien sûr, par le barbier du Prophète, qui est enterré à Kairouan, et par tous les sous-barbiers contemporains de cet être illustre.
Pas une de ces horribles bicoques arabes n'a bougé depuis cinq cents ans, et dans cinq cents ans toutes seront encore là, blanches à crever les yeux, avec leurs jalousies vertes et leurs petites terrasses, massées par pâtés épais, de façon que les rues ne soient que des ruelles et les sentiers des sentînes. Vienne la peste plutôt que l'insolation ! Aussi, sur toutes ces rues Tindustrieux Arabç a jeté des planches^qui forment le store le plus économique du monde. Eliesjpourrissent à peine, il ne pleut que pendant deux mois de Tannée.
On affirme, — dans ce pays où il n'y a ni cadastre ni recensement, il faut se contenter de la formule on affirme — que la population de Tunis est de cent mille habitants. Je le crois volontiers, et je crois aussi que sur ces cent mille habitants, quarante mille demeurent au bazar, — dans le Souk, comme on dit ici. Car « bazar » est dQ-
venu vieillot et bien Mille et une nuits. M. Galland disait : « Aladin s'en fut au bazar ». Aujourd'hui, il est de bon ton de prendre l'habitude arabe et.de dire :
— Où sont les souks ? J'ai besoin d'aller aux souks.
Pour moi, j'aimais mieux bazars et je tiens pour bazars.
Bazars ou souks, peu importe, d'ailleurs. La chose est extraordinaire à voir, de quelque nom qu'on l'appelle.
Elle se trouve placée au milieu de la bosse insensible sur laquelle Tunis est bâtie. On passe sous la porte espagnole, on enfile la première ruelle à droite. Une fois là-dedans, il n'y a plus à chercher. Deux points sont formellement acquis au voyageur . Le premier c'est . qu'il a d'ores et déjà perdu son chemin ; le second c'est que tant bien que mal, après des détours sans fin dans un labyrinthe émaillé de burnous, de turbans et de moricauds couchés en travers des ruelles, le voyageur arrivera indubitablement aux bazars.
Les bazars forment le centre intellectuel.
commercial, industriel de la ville, comme la Banque, la Bourse, les magasins du Louvre^ le quartier d'Aboukir et Montmartre forment les centres de Paris, — Paris étant en géométrie comme en politique toujours à Vétat d'exception, et possédant plusieurs centres. —
Les bazars sont installés à la file. Us occupent une superficie que je n'ose estimer. C'est une ville dans la ville. Au surplus qu'est-ce que le bazar? Une rue en colimaçon. Seulement cette rue, ou ruelle, au lieu d'être bordée de maisons bourgeoises, est bordée de boutiques sans nombre, qui sont collées les unes contre les autres.
Et quand je dis boutiques, je suis bien bon.
Ce sont des échoppes, grandes comme une hutte de cantonnier. Il y a un comptoir, et sur le comptoir sont assis les marchands, les jambes croisées, la cigarette aux lèvres.
L'aspect de la succession des bazars est saisissant parce qu'on sent que l'Européen y est tout petit. Je ne parle pas au point de vue de la sécurité. L'Européen circule dans les souks avec une insouciance parfaitement justifiée. Mais il y est seul, ou à peu près, au milieu de quarante
mille commerçants, acheteurs, vendeurs, ou fabricants, venus des points les plus divers de rOrîent pour faire fortune à Tunis ou pour y acheter des provisions et les emmener au désert par caravanes.
Chaque marchand a son aspect, sa binette. Les uns tout vieux, tout cassés, avec des lunettes bleues, les autres jeunes, bruns et barbus, beaux parleurs, avec la cigarette aux lèvres ; ceux-ci tout endormis devant leurs produits, et ronflant de compagnie avec des amis qui sont venus s'asseoir aussi sur le comptoir; ceux-là tout rêveurs, marmottant des patenôtres ou tournant le chapelet des Orientaux sans penser à autre chose qu'à leurs comptes et à leurs bénéfices, — préoccupation que l'Européen prend pour de la dévotion pure. — Tout ce monde habillé de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, enfoui dans ces niches pleines de marchandises et parlant sans cesse, forme la partie sédentaire, immobile du souk.
L'autre est naturellement celle qui circule et achète, qui s'informe et qui marchande^ qui conteste et qui dénigre, qui aune et qui
essaye^ qui paie et qui emporte au loin, qui crie et qui piaille, qui va et vient sans trêve. Les deux parties font au total les quarante mille hommes ci-dessus. Leur aspect est indéfinissable.
C'est là -dedans que se déroule avec monotonie la vraie vie tunisienne, celle que nous ne voyons pas, que nous ne connaissons que par ouï-dire, qui s'écoule entre un plat de riz et une cigarette, la mosquée et deux ou trois femmes. Y perdons-nous grand chose?
Le premier bazar que l'on traverse est celui des parfums.
Il est situé sur un petit raidillon sombre et crasseux, toujours crotté malgré l'impitoyable sécheresse. C'est qu'on piétine sur place et qu'il y passe tant de monde ! C'est que la moindre fontaine voisine qui reste trop longtemps ouverte, forme aussitôt un lit bourbeux dans lequel on patauge si l'on veut acheter des parfums! L'étalage des marchands de parfums se compose de petites et de grosses chandelles, de cierges odoriférants, d'eau de rose, de chapelets à liqueur parfumée, de pastilles, de petites boites à pommades et dix autres objets sans
grande valeur pour nous, mais que les Tunisiens, amateurs de bonnes odeurs, comme tous les Orientaux, estiment énormément.
En sortant du bazar des parfums, j'entre dans celui des savates.
Je ne sais si c*est là Tordre topographique des bazars; mais pour moi, je prends toujours la même route, et je traverse toujours le royaume des savetiers après avoir flâné au milieu des parfumeurs. Le parfum change, hélas ! et il y a dans cette « saute d'odeurs » une brusquerie qui est originale. Le royaume des savates sent le bouc à plein nez, la chèvre, le chevreau, je ne sais quoi encore , mais il sent tout cela, je Taffirme, avec une intensité fantastique.
Cela pue, cela vous prend au cœur, et on se sentirait défaillir à moins. Sur la gauche et sur la droite sont les échoppes. Et sur les comptoirs, tous les savetiers sont assis, cousant, rapiéçant, fignolant. Jeunes ou vieux, ils sont tous graves. Avec ou sans lunettes, ils opèrent en silence et solennellement. Dans ce pays on ne se déride jamais. Je n'ai jamais vu rire un Musulman. Le Coran défend le rire.
Mes savetiers favoris sont deux vieillards et leurs deux jeunes fils, au total quatre personnages ordinairement muets, qui poussent Talëne, dans le cuir jaune et rouge, avec une dextérité vraiment remarquable.
Négligeant les cinquante autres échoppes de cordonniers, je m'arrête chaque jour devant la leur, et je les regarde faire.
Cette contemplation m'a fait étudier les catégories de chaussures qu'on porte en Tunisie. Le type le plus commun, le type fondamental de la chaussure des hommes et des femmes, — les femmes des harems et les juives toujours exceptées — est la savate jonquille, jaune cru, éclatante, large avec un petit talon tout en cuir sans clous, et faite pour être portée à bas-talon. Si l'on regarde les pieds des cent mille habitants de Tunis, on apercevra quatre-vingt-quinze mille paires de savates jaunes, avec une grande patte bordée d'un cordonnet de soie verte ou bleue. 11 y en a aussi de rouges, en cuir aussi solide. Mais elles sont plus rares.
La savate jonquille court l'Afrique. — On la fabrique admirablement à Tunis, où c'est une
spécialité. Mes quatre savetiers sont entourés de piles énormes de savates, de pyramides multicolores, où les pieds de tout l'Islam ont leurs mesures calculées et où les Européens viennent régulièrement acheter un exemplaire de la marchandise locale.
Ils font aussi des babouches pour dames, que confectionnent leurs confrères également. Ce sont des babouches dans lesquelles le petit pied de la femme des harems entre à peine, et que les rares personnes du sexe que nous voyons circuler chaussent délicatement du bout de l'orteil.
Après le bazar des savates, celui des bijoux.
Je n'y entends rien et je n'ai jamais su distinguer une bague de dix francs d'un joyau magnifique, fût-il celui «que portait autrefois l'Empereur Constantin ».
Cette réminiscence de la Juive s'explique. Le bazar des bijoux est presque entièrement aux mains des fils d'Israël. Ils sont là, dans des échoppes aussi — méprisés des autres et injuriés; s'attendant à être exterminés tous les soirs, à être pillés et pendus tous les matins.
Singulière et inexplicable destinée de ce peuple!
Son étrange opiniâtreté à revenir sur les cendres de ses maisons incendiées prête aux réflexions les plus amëres et les plus tristes. Mais ce n'est pas ici le lieu de leur donner carrière. Aussi bien, soyons éblouis par la magnificence des bracelets, des pendants d'oreilles, des pierres précieuses, des rubis, des perles et des saphirs, qui grouillent pêle-mêle dans ces niches dont ne voudrait pas, bien sûr, le dernier de nos marchands de journaux, et passons à l'admirable bazar des étofi'es.
Là, tout s'élargit un peu. La rue d'abord, et c'est heureux. La colline sur laquelle on grimpe depuis le bazar des cires et parfums, est à peu près gravie. C'est à son sommet que se trouve la mosquée principale de Tunis ; et le bazar des étoffes longe la mosquée.
Il est couvert, celui-là, par une série de toitures plus respectables que les planches, et supportées par des colonnes en bois, sculptées au fronton, badigeonnées de rouge avec des filets verts. De la voûte, pendent par centaines, les foulards, les mouchoirs, les carrés d'étoffe de toute couleur et de tout usage. On dirait une exposition de drapeaux comiques, car le foulard
tunisien, qu'il vienne de Kairouan ou simplement de Calcutta par les paquebots anglais^ affecte toujours des dessins bizarres et des couleurs voyantes.
En allant vers la mosquée, qui se trouve au milieu de la ligne des échoppes aux étoffes, on n'aperçoit que tissus éclatants, broderies, soieries, caftans, turbans, gandourahs, tapis de toute sorte. C'est le bazar où la coquetterie des Tunisiens et des Tunisiennes va s'exercer chaque jour. C'est celui où Ton dépense le plus d'argent, car il contient les vêtements et les parures de soie si chères aux gens de ce pays.
Le plus grand magasin de ce bazar où des centaines de mille francs sont entassées, est celui de Mohammed-el-Barouchi, jeune Maure à l'œil exercé, habile au commerce, cossu, et grand ami des Européens, ce qui ne gâte rien.
La boutique du Baroucbi a deux mètres de large et quatre mètres de long. Le Barouchi se tient là-dedans avec toutes ses marchandises, dont le stock courant peut être évalué à 150,000francs, chiffre qui paraîtra fantastique, mais que je crois exact.
Dans son exiguité parfaite, la boutique du Barouchi est la plus belle du bazar de Tunis; c'est la plus riche. C'est la plus vaste, car on y peut tenir à trois. Elle est encombrée de piles de laine et de soie, de burnous richissimes et de fez aux glands bleus énormes, de pistolets artistement ornés d'argent ou de nacre, de fusils de luxe, de plats anciens et de babouches de Gonstantinople, faites de velours et brodées d'or, de tapis de la côte orientale, de sabres damasquinés pour les cheiks riches, de cravates rouges, bleues, vertes, destinées aux dames des harems, des rideaux soie et laine tissés au bazar même, — un peu plus loin, dans le bazar des tissages, — d'objets de luxe et de nécessité de toute sorte, en un mot de tout ce qui donne à l'Orient sa couleur et sa vie.
Ce Barouchi, marchand de couleur locale, est gâté par les consuls, par les femmes des consuls, par les amis des consuls, par tous les voyageurs qui viennent à Tunis et qui ne s'en vont jamais de la ville sans avoir acheté des objets d'Orient chez Mohammed.
Je flâne chaque jour dans sa boutique. Comme je lui avais acheté des « présents » pour Paris,
lors de mon premier voyage, il m'a reconnu cette fois et me traite, je veux dire qu'il me vole en client, en véritable client. Quand je passe devant sa boutique, où deux ou trois interprètes de rencontre stationnent toujours, aux appointements modiques de dix caroubles par jour, j'entre et je regarde les Européens faire leurs emplettes.
Quand je dis que j'entre, j'exagère.
Je m'asseois sur l'une des piles de tapis qui sont à la porte, disposées-làpour offrir aux clients les commodités de la conversation. Barouchi trône dans sa petite boîte et déplie des étoffes devant moi, par déférence, par plaisir, par amourpropre. Pendant ce temps Achmet ou Ismaïl, l'un des deux servants stationnaires, va chercher le café. Si un Européen est survenu, et qu'il se soit assis sur l'autre pile de tapis, l'Arabe arrive avec trois tasses de café à la turque. C'est une attention délicate du Barouchi pour les visiteurs qui l'honorent de leur confiance. Il y a longtemps que le Barouchi offre le café à ses clients, en manière d'introduction aux affaires sérieuses. On voit que rien n'est nouveau sous le soleil, et que
les rafraîchissements du Bon Marché^ à Paris, avaient un précédent à Tunis, chez le Barouchi.
A ce moment, le marchand, qui suit de F œil les physionomies de ses visiteurs, déplie les étoffes de soie blanche, les cachemires, les sorties de bal, dont les dames tunisiennes font des sorties de bain, et toutes les parures qui lui paraissent s'appliquer à nos fêtes théâtrales ou mondaines, dont il a entendu parler.
Chaque fois qu'il déplie une de ses confections orientales, il tourne sur ses talons , s'enveloppe dans le vêtement de soie , s'y drape complaisamment, incline la tête comme une petite coquette, et dit en souriant, pour expliquer l'office du vêtement :
— Madame... Théâtre!...
Madame... Théâtre!... Avec ces deux mots, les seuls de la langue française que le Barouchi connaisse, notre homme explique toutes ses marchandises. Il les jette négligemment sur ses épaules, s'en pare avec grâce , et finit toujours par en placer pour quelques centaines de francs aux visiteurs satisfaits.
En quittant ce Louvre^ ce Bon-Marché^ ce T?etiX
Saint-Thomas des souks tunisiens, je passe dans le bazar des selleries.
Là, ce ne sont que bourreliers accroupis au milieu des brides, des selles, des étriers, des mors, des caparaçons, tout de cuir rouge, sang de bœuf, avec des ornements de filigrane et d'argent massif, qui font rêver aux Fromentin et aux Horace Vernet les plus fastueux.
On sait avec quelle tendresse l'Arabe pare et soigne son coursier. Cette sollicitude nous a valu une insupportable romance que je voudrais voir au diable, car elle a faussé les idées de nos bonnes gens de France sur les qualités et les vertus des fils du désert.
Mais plus encore que les Arabes de l'Algérie, ceux des provinces tunisiennes ornent leurs jolis chevaux gris , comme ils orneraient le cou et les épaules de leurs femmes, si la loi du prophète n'ordonnait pas que leurs femmes doivent vivre et mourir sans être parées pour autrui.
Le bazar des selleries est d'un luxe inouï. Il y a des harnachements de mules couplées qui valent deux mille francs, et qu'on paierait cinq mille francs à Paris, sans marchander. Ce sont de véri-
tables parures de cuir rouge et d'argent incrusté. On voudrait acheter toutes ces merveilles, confectionnées sur un modèle évidemment monotone, mais par des artistes consommés. Le malheur est qu'avant d'acheter les harnachements il faudrait faire l'acquisition des deux mules. Or, le prix de ces mules — on les voit passer avec envie attelées aux voitures du Bey — est fort élevé et les mules mourraient en France de froid et d'ennui.
Après le bazar des selliers, le bazar des arquebusiers.
Dans les échoppes de Tunis, on continue à fabriquer de beaux fusils à crosse carrée, dits canardières, comme en 1830, comme au premier jour de l'adoption du fusil à pierre par les fils de l'Islam. Les Tunisiens fabriquent pour toute la Régence, comme Saint-Etienne pour la France entière.
On ne voit dans les échoppes de ce bazar que gens à figure rébarbative, frappant sur l'enclume et clouant les armes, limant, astiquant, vernissant. La traversée de ces taudis noirs, d'où cent mille fusils ou pistolets sortent chaque année
dà LES FKANÇÀiS À TUNIS.
pour armer le désert , ne laisse pas de rendre l'Européen songeur.
Une particularité me frappe. Dans les métiers bruyants, en France et en Europe, l'ouvrier chante ou siffle pour égayer son ouvrage, ou pour mélanger au bruit de ses outils un semblant d'harmonie. Ce sifflement ou ce chant, encore qu'ils soient presque toujours langoureux et tendres — le peuple est ainsi porté aux romances et aux mélodies plaintives — décèle la sérénité de l'âme, peut-être la joie, en tous cas la mansuétude. On sent que ces siffleurs et ces chanteurs ne feraient pas de mal — àmoins d'être excités au mal par l'ivresse ou une colère déterminée, passagère.
L'ouvrier du bazar des armes , et aussi bien l'ouvrier tunisien des autres bazars, ne chante jamais, et siffle encore moins. Il est sombre, il a l'œil faux du musulman fanatique*. Il travaille parce que la fatalité le veut. Je pense qu'il ne gagne pas grand-chose , mais là n'est pas sa préoccupation, du reste. C'est un être incompréhensible, toujours muet, à l'œil toujours mobile. La race est faite ainsi.
Puis j'entre dans le bazar des tissages, où des petits jeunes gens filent de la soie et tis* sent au métier, comme nos paysans de Normandie font de la cotonnade. Ils combinent ainsi, sur un dessin donné par quelque Maure artiste, les dessins les plus originaux. Les teinturiers sont tout près, et Ton entre, en faisant un détour, sous deux ou trois voûtes lézardées, qui supportent des maisons par douzaines, dans le bazar des bonnetiers.
C'est là que j'ai eu la vision la plus étonnante de la vie du souk et de la couleur orientale, qui ruisselle si violemment dans les ruelles de Tunis.
Les bonnetiers sont tous de vieilles gens. Ils occupent des échoppes assez larges, profondes et divisées en trois pièces. Dans la première de ces pièces se trouvent des panneaux sculptés, des portes ouvragées, qui viennent certainement des anciens Maures d'Espagne, et qui paraissent avoir été la décoration favorite de cette catégorie de marchands tunisiens. La seconde. pièce est occupée par une manière de pressoir à grosse vis de bois, qui tient toute la place, et qui servait autrefois à je ne sais trop quel office. Je dis autrefois,
car le bazar des bonnetiers est un bazar mort-. On n'y travaille plus.
Dans le fond, dans la troisième pièce, se tiennent les survivants de cette industrie disparue, qui cousent encore à la main, dans la maison qu'habitaient leurs pères. Cette troisième pièce serait complètement dans l'ombre si une ouverture pratiquée dans le toit ne permettait à la lumière crue, tombant du plein ciel, de l'éclairer violemment. Chacune des pièces étant ornée de verrines grossières, l'aspect des vieux Maures à lunettes, penchés sur leur tapisserie au fond de la boutique séculaire , est saisissant ; on croirait voir un Holbein lumineux, quelque tableau de Téniers ou de Rembrandt illuminé par le soleil d'Afrique. Ces bonnes gens mourront là, leurs enfants aussi, derrière les pressoirs inexpliqués. Les petits revenus de la pseudobonneterie, qu'ils ont à cœur de ne pas laisser mourir tout à fait, leur suffisent.
Ils continueront longtemps, je l'espère, à se baigner dans la lumière éclatante, au fond de leurs trous noirs, pour la plus grande satisfaction des voyageurs assoiffés d'originalité.
LEÏ FRANÇAIS A TUNIS. 101
Mais où donc sont les peintres ? où donc vont nos jeunes gens qui sortent des ateliers ? Ils ne savent donc point où est Tunis, que pas un n'en peint les admirables dédales, inconnus et vierges jusqu'à ce moment ?
Des bonneteries, je continue ma promenade parle bazar des coiffures, fez, turbans, ou bonnets de toute couleur.
Enfin j'arrive au fourmillement populaire, à la halle en plein air, au bazar des bazars, à la place de Dar-el-Bey, où se font les ventes à la criée.
Les races les plus diverses sont mélangées sur cette place et une bousculade permanente y renverserait les Européens s'ils n'avaient la présence d'esprit de jouer des coudes. Tout le monde crie, discute, débat les prix. Une espèce de commissaire priseur en robe de chambre et en turban, met aux enchères un tas de loques, de vieilleries, de tapisseries, de ferblanteries, d'armureries. Les Maures à l'allure superbe, aux robes lumineuses et chatoyantes, se coudoient, se pressent. Il y a là dix mille Tunisiens et Arabes. Je suis perdu dans Tislam comme le petit Pou-
cet dans les forêts, ou Gulliver chez les géants de Brobdignag.
Il y a des jours où, de cette place ensoleillée, je vois le Bey apparaître à Tune des fenêtres de Dar-el-Bey.
Assis sur un fauteuil doré, capitonné de rouge, le Bey, pensif et ahuri, regarde son peuple.
Mustapha, en fidèle serviteur, est à côté de lui. Le Bey a Tair d'un bon vieux qui en a par dessus la tête, et du trône, et de la Tunisie, et des Français, et de Mustapha, et des Italiens et du reste. Il est vrai que le reste tient dans la vie des musulmans une telle place, que Tàge aidant ils sont vite abrutis. Ce qui est pis, ils portent la trace du plus complet abrutissement.
Les Tunisiens lèvent timidement les yeux sur leur Bey et le saluent avec respect. Ils sont parfaits de dévotion. Le Bey répond de temps en temps en fronçant le sourcil, par manie et par fatigue. La vue de ce monarque ridicule et de ce ministre singulier m'inspire chaque fois de tristes réflexions. Mais j'ai promis de n'en point faire au cours de ce livre, et je tiendrai ma promesse.
Il y a, le long de Dar-el-Bey, près de la kas-
bah, de beaux bazars neufs, construits par Kéreddine. C'est le progrès. Aussi sont-ils inoccupés. Dans quelques autres bazars voisins et neufs aussi, très larges et bien aérés, tout est aligné à Teuropéennè. La couleur et la saleté en sont absentes. On y entend parler le français et l'italien .
Ce sont de faux bazars, car les marchands n'y tiennent que les articles venus de France et d'Angleterre.
On y rencontre des commis-voyageurs de Lyon pour les soieries, de Rouen pour les draps, d'Orléans pour les fez, et de Sheffield pour les couteaux.
C'est banal.