‹ Les Français à TunisChapitre 12 sur 34 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Suite du précédent. — Toujours les dames. — L'empereur des Français. — Le capitaine et Tanneau mystérieux. — Mariée pour toujours ! — Les mères juives. — Forme orientale de Tamour maternel. — La vente des fillettes. — Histoire fantastique d'un dîner. — Rebecca sur le plateau.

L'un des exemples les plus curieux de la crédulité enfantine des Juives me revient à l'esprit chaque fois que je parle de ces dames.

C'était il y a huit jours. Un de mes amis, habitant de Tunis, avait imaginé de piloter un parent à lui, capitaine d'artillerie, dans les dédales du quartier juif.

Cette promenade est curieuse. Qu'on Texécute en plein jour ou la nuit, elle est toujours surprenante pour l'Européen. Aux fenêtres grillées de chaque maisonnette apparaît, en effet, une myriade de têtes au nez busqué. Hommes,

femmes et enfants se pressent pour regarder le Français qui passe.

Dans ces petites ruelles tortueuses des villes orientales, on ne marche pas facilement à trois. Lorsque deux hommes s'avancent de front, ils ont déjà Tair de former un cortège.

Mon ami et son capitaine s'avançaient ainsi dans les ruelles du quartier juif. Aussitôt, des ribambelles de garçons et de filles, de vieux à barbe blanche et de grosses dames à peignoirs de soie et d'or se précipitent dans la rue, baisent les mains et la tunique de l'artilleur. Il est d'abord surpris, puis charmé, car dans le tas qui grouille autour de lui et qui lui barre la route par enthousiasme, il y a deux ou trois jolies femmes qui le regeirdent avec une tendresse inexprimable. On le tire par le pantalon et par la tunique pour le faire entrer dans les maisons. C'est à qui l'aura chez soi, h son foyer.

Il résiste d'abord. Puis son obligeant cicérone ayant dit en arabe que l'officier était l'Empereur des Français en personne , l'enthousiasme devient du délire. Il y a trois cents juives autour du capitaine. Les maris poussent

leurs femmes vers lui pour qu'il les embrasse, et finalement un Juif important, parlant plus haut que les autres, et évidemment plus riche, prend le capitaine par la main, écarte la foule, et le fait entrer dans son logis, qui se trouve en face.

Là, nos deux Français s'asseoient. La famille, composée du père, de la mère, de deux jeunes filles et d'un petit moutard, les entoure complaisamment et se met à genoux pour mieux voir les yeux, le nez, la bouche, les moustaches du faux empereur.

Le père fait un discours en arabe au jeune officier, qui répond très sérieusement, par le canal de son cicérone, lequel riait comme un fou. Mais cette gaîté n'intimidait point les malheureux Juifs. Fiers de posséder l'empereur des Français, ils l'accablent de caresses. La mère lui baise les mains sans s^arrèter.

L'une des jeunes filles le regarde avec amour et le capitaine daigne l'embrasser, ce qui fait plaisir à tout le monde, au capitaine et surtout à la jeune fille.

Tout à coup l'officier sourit diaboliquement.

Il vient d'avoir une idée farce. Se rappelant que les uifs sont Jfiancés quand ils ont prononcé entre eux un mot sacramentel et qu'ils se sont embrassés en disant ce mot, le capitaine embrasse de nouveau, et fort tendrement la jeune juive, en lui murmurant à l'oreille le mot en question.

Tableau.

La jeune fille pâlit , tombe évanouie dans les bras de sa mère. Le père presse le soldat sur son cœur ; l'autre fillette se jette à son cou ; le mioche lui grimpe sur le dos ; la mère pleure en jetant de l'eau sur le visage de sa fille qui, revenue à elle, pleure toutes ses larmes de bonheur. L'officier voit qu'il a été trop loin, mais il est trop tard. Les fiançailles sont formelles.

Il prend congé, avec son ami, de son futur beau-père et de sa future épouse ... Et voilà comment la jeune Fatma, fille d'Isaac, fils de Jacob, fils de Nathan, fils d'Ezéchiel, est encore aujourd'hui la fiancée courageuse , résignée, et patiente, surtout, de l'empereur des Français.

La pauvre fille attendra longtemps le jour de

ses noces, mais mon ami m'affirme qu'elle ne bronchera pas, et que sa religion comme son obéissance au serment de fiançailles la feront plutôt mourir vieille fille que de trahir la promesse faite au bel artilleur.

Les familles juives, dont on parle beaucoup dans la colonie volante de Tunis, ne sont pas toutes adonnées au commerce des enfants, comme plusieurs Français nouvellement débarqués paraissent le croire. Il y a dans ce quartier de Tunis, si bizarre et si ténébreux, des familles honnêtes en quantité, capables de rendre des points à celle qui accueillit ces jours-ci notre Jeime officier. Mais il est certain qu'une portion aussi notable de la population juive de Tunis fait un commerce d'amour (puisque tel est le mot usité pour dépeindre la chose) extraordinairement développé.

Je demande pardon au lecteur de l'entraîner dans ces bas fonds de la vie tunisienne, mais mon excuse est toute trouvée. Ledit commerce est pratiqué avec une telle insouciance , une telle naïveté , une telle conviction, il occupe une telle place dans la vie étrange de cette ville

inconnue de ses protecteurs eux-mêmes, que le passer sous silence serait omettre une des couleurs les plus vibrantes du tableau oriental que nous offre chaque jour la Perle de l'Occident.

Le mot prostitution est certainement beaucoup trop fort pour caractériser cet état particulier des mœurs adoptées par beaucoup de familles juives. Il est vilain, ce mot, aussi je ne récrirai plus une seule fois pour désigner la chose. Au surplus, les mères juives Téludent aussi ingénument que M. Jourdain éludait le mot drapier. Elles laissent les étrangers visiter leurs filles pour de l'argent, voilà tout.

De règle , il n'en est point. De réglementation il n'en est point davantage. On peut déjà entrevoir quels inconvénients résultent de cette liberté absolue des transactions, de cette indifférence pour la théorie protectionniste.

Les mères juives qui trafiquent de leurs enfants estiment sans doute que c'est là bon jeu, bon argent. Elles ne vont pas chercher ellesmêmes l'Européen dans la rue^ mais elles le saluent avec respect quand il daigne entrer chez leurs filles , conduit par les jeunes messieurs

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porteurs de lanternes qui stationnent autour du café Maure.

Elles savent ce que l'Européen vient faire, après le dîner, entre neuf et dix heures, ou l'après-midi, à Theure ou la sieste va finir. Elles lui présentent leurs fillettes et l'invitent à choisir. Du geste et de la voix, elles l'encouragent à cueillir la fleur la plus tendre de leur parterre , car ces jardinières de Tamour ont quelquefois cinq ou six jeunes rejetons à livrer au chrétien, pour quelques francs.

Les filles sont aises, d'ailleurs, de voir que la vie sur cette terre est ainsi comprise par mesdames leurs mères.

Au demeurant, les mères du ballet de l'Opéra ne font pas mieux que les mères juives de Tunis. Elles ont en moins Ja parfaite absence de moraUté de ces dernières. Elles ont, en plus, l'hypocrisie de leur trafic. Sous des airs de prudes effarouchées, que les romanciers parisiens ont maintes fois dépeints, elles font ce que font les mères juives de Tunis avec leur ineptie béate, leur cupidité niaise, leur ignorance parfaite de ce qui est bien et de ce qui est mal.

Il se trouve que depuis des années, ce qu elles font passe pour être très naturel. Elles persévèrent. Allez donc leur faire de la morale ! Elles n'y comprendront rien.

D'ailleurs, personne ne se mettra en tête de leur en faire, car cette colonie de matrones procure aux Européens des distractions variées.

N'exagérons rien, la soirée chez les Juives n'est pas l'éblouissante fête aux mille et un plaisirs que nos troupiers ne manqueront pas de raconter à leurs payses. Cependant, la chose est curieuse. Il ne faut pas la renouveler trop souvent, car elle tombe bien vite dans la monotonie, mais enfin la première impression qu'on ressent est saisissante.

On entre dans l'appartement où repose la Juive. C'est toujours le même cérémonial.

Sur le palier, la mère et une sœur, ou un petit frère, sourient en apercevant le ruffian suivi de TEuropéen. Le ruffian baragouine quelques mots ; on le chasse en lui donnant une piastre pour ses bons offices, s'il fait jour ; on le met de planton devant la porte avec sa lanterne, s'il fait nuit, afin de retrouver sûrement , dans le dédale des

ruelles sombres, la route qui mène à la Marine, à la lumière, à Fair.

La mère sourit toujours et conduit TEuropéen dans la chambre de sa fille. Gomme elle ne sait que Tarabe et que son visiteur temporaire l'ignore généralement, elle se contente de contempler, de faire des signes de tête encourageants, puis elle disparaît derrière un rideau. Elle va manger du riz ou des figues de barbarie. On ne la revoit plus.

Parfois, elle est malade, couchée sur un grabat. Le petit commerce lucratif continue nonobstant. Il est arrivé que le touriste, poussant jusque-là ses études de mœurs, était obligé de s'arrêter devant un vieux corps étendu tout de son long dans la chambre d'entrée. La tête du vieux corps branlait et indiquait qu'il fallait passer tout de même. Le touriste enjambait alors, après un moment d'hésitation bien explicable, et la vieille mère faisait comprendre par un sourire qu'elle était satisfaite.

Les chambres des Juives sont décorées sans goût. Les pièces, hautes et large^, comme toutes celles des habitations orientales , ne contiennent

guère que deux ou trois sièges, un sofa, un lit, et quelques-unes de ces fleurs artificielles, surmontées d'un globe long et rond, comme on en voit dans les villages de nos provinces, chez les paysans aisés. La courtisane est accoudée sur le sofa, vêtue de gazes légères, d'une veste de soie bleue ou rouge, et d'un pantalon semblable à ceux de ses coreligionnaires qui ne trafiquent point de leurs charmes. Comme elle ne sait pas plus le français que madame sa mère, la conversa-tion s'entame par signes. Je crois inutile de pousser plus loin la description. Le reste ne nous regarde point. Ces Juives ont de quatorze à quinze ans en moyenne.

Parfois, la mère n'a que des fillettes de douze ans à vendre aux étrangers. Elle les amène ellemême au sommet de l'escalier. Elle les pousse dans les bras de l'Européen étonné, qui plus d'une fois, je dois le dire, repousse avec dégoût l'offre cynique et s'asseoit à distance, pour regarder et étudier quelques instants l'intérieur inattendu où le ruffian l'a conduit.

L'histoire la plus incroyable du monde est arrivée à Tunis, quelque temps après la signature

du traité. Un personnage tunisien , Européen d'origine et non Musulman bien entendu, avait convié à sa table dix Parisiens de bonne humeur, à qui les mystères de Tunis étaient à peine dévoilés. Au moment de se mettre à table , les invités remarquèrent que sous chaque serviette se trouvait un ticket portant un numéro d'ordre. Les dix numéros faisaient penser à une tombola. On interrogea l'amphitryon, mais il eut un rire énigmatique qui encouragea les invités à garder le silence jusqu'au dessert.

On servait le café, lorsque le personnage en question pria ces messieurs de tirer au sort la surprise qu'il se proposait de leur offrir. Etonnement des invités. Le sort désigna l'un ou l'autre d'entre eux, peu importe lequel.

Aussitôt on vit entrer quatre femmes, à moitié dévêtues, qui portaient un plateau d'argent. Sur ce plateau, au milieu d'un buisson de verdure et de fleurs, reposait une fillette juive, qui atteignait à peinel'âge delà puberté. Elle était vierge, sa mère l'avait garantie telle au personnage tunisien, et elle arrivait ainsi, portée par les quatre femmes, toute émue, toute peureuse, n'osant remuer au

milieu des fleurs , qui cachaient tout juste son excessive nudité.

Le convive favorisé par le sort était le destinataire de ce présent, et au milieu d'une musique arabe qui arrivait tout exprès, le plateau, la fille, et le gagnant de ce gros lot passèrent dans la chambre voisine, où nous ne les suivrons pas.

J'ai su que la petite fille s'appelait Bebecca, et que sa mère n'avait pas voulu recevoir d'argent, trop heureuse qu'elle était de faire plaisir au grand personnage et à ses invités.

On avouera que ce sont là des mœurs singulières.

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