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CHAPITRE XIV

Toujours les Juives. — - Promenades au clair de lune. — La danse. — La fameuse danse. — Musique et chorégraphie. — • Un mort. — Tutte à la Goletta.

Le clair de lune est essentiellement propice à la promenade nocturne dans le quartier des Juives. Aucun détail pittoresque n'est perdu, grâce à la douce clarté. Telle ribambelle de Juives, accoudée derrière ses jalousies, qui échappe au voyageur quand il fait noir et que la lanterne éclaire à peine sa route, ressortira sur le blanc cru des maisons arabes avec une débauche de paillon, de dentelles, de dorures qui ont l'éclat précis du fer-blanc, si la lune est au plein ciel.

Tout le monde est aux fenêtres pendant que l'Européen marche, regardant ces faces curieuses qui le regardent.

J'y allai un soir entre autres, par le plus beau clair de lune que j'aie vu à Tunis.

La ville resplendissait comme en plein jour.

On passait sans transition de la ruelle éclatante, qui recevait les rayons de lune dans le sens de son axe, à la ruelle noire, infernale, dont les maisons obstruaient la lumière nocturne. Il s'ensuivait dans le quartier juif, fait de voûtes et de pignons à angle droit des voûtes, une série de découpures lumineuses, de profondeurs obscures, de petites places toutes brillantes et de tunnels sombres qui conduisaient à d'autres prises d'air et de lumière tout à fait pittoresques. Les jalousies vertes des Juives, et les Juives prenant l'air derrière les jalousies, les Juifs tjausant accroupis sur le pas des portes complétaient le tableau, régulièrement le même tous les soirs, du quartier soumis au protectorat de Ben-Cupidon.

Nous étions trois Français, allant au hasard des souvenirs du plus tunisien des trois. Celui-ci, — le scélérat — avait préparé une petite fête sans nous en parler.

En effet, nous arrivons à la porte de la belle Fatma, — s'appelle-t-elle Fatma ou Misa, ou

Rachel ou Amanda, je ne l'ai jamais su au juste. — Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle passe pour la plus mondaine des courtisanes tunisiennes. On voit cela d'ici. C'est elle qui donne le plus aisément et le plus largement à danser.

On lui fait demander dans la journée d'avoir les danseuses pour le soir, avec la musique : et le soir elle a la musique et les danseuses. Cela coûte une soixantaine de francs, et notre pilote fit appel à notre contribution, du reste, quand la surprise du spectacle fut passée. C'était bien justice.

Nous frappons à la porte de Fatma. (J'appelle toutes les femmes tunisiennes Fatma, je le confesse, parce que ce nom est beaucoup plus simple et plus court que leurs prénoms arabes ou turcs, souvent impossibles à prononcer.)

Fatma fait ouvrir par son frère, un beau gaillard au nez busqué, qui nous indiq^e la preijaier étage, resplendissant de lumières. Quatre laro^ pians, e^ effet, éplairent la pièae prinoipali où Si tient Fatma, aisise iur un oou^sip, a»sez belle, ma fpi^ mais grosse comme la feue marna» Tbienrat,

ce qui enlève toutes les illusions du plm jaune

d'entre nous, adolescent nourri à la lecture des ouvrages spéciaux et antiques sur TOrient.

Ce jeune homme proclame tout haut ses impressions et les répète, en criant comme un sourd, à Fatma,qui sourit avec grâce et remercie du geste, croyant recevoir un compliment.

Cette plaisanterie, jadis neuve (il y a longtemps) qui consiste à dire aux gens des injures dans une langue qu'ils ne comprennent pas, nous fait beaucoup rire. On perd si bien l'habitude du rire à Tunis, que la moindre occasion suffit pour entrer en gaîté.

Nous sommes interrompus par l'arrivée des danseuses qui s'apprêtaient dans la pièce à côté, et des trois musiciens qui composent l'orchestre, deux tambours en forme de poire et un rebab comme au café Maure.

Dans cette chambre décorée sans goût, avec ses fausses fleurs sur une fausse cheminée, ses trois divans et ses étoffes voyantes accrochées sans art aux fenêtres, à la clarté de ces quatre lampes à essence , fumeuses et légèrement puantes, cette entrée de ballet est véritablement originale.

Lés danseuses sont au nombre de quatre. Elles sont nues jusqu'à la ceinture, et sur leurs bras, sur leur cou, sont enroulés des bracelets et des colliers de sequins et de bibelots argentés. Il y a du corail dans leurs cheveux, et de gros pendants d'oreilles en or rouge leur tombent sur les épaules, qui sont assez mal faites et d'une couleur désagréable.

Les quatre personnes commencent immédiatement le pas lascif que l'on connaît, sur un rhythme à trois temps monotone et anti-mélodique au possible. Leurs physionomies sont assez régulières. L'une d'elles, la plus jeune, est assez jolie ; mais elle paraît avoir une opthalmie chronique, elle baisse les yeux et les ferme avec une sorte de souffrance. La plus vieille n'a pas trente ans et cependant elle est déjà flétrie. C'est la mère de la précédente.

Les deux autres ont un visage régulièrement ovale, de grands yeux noirs en amande trèsexpressifs. Ce sont de réelles beautés plastiques. Les jupes de soie rouge et bleue qui habillent ces ballerines jusqu^à la ceinture, sont de simples pièces d'étoffe nouées par derrière. Les

pieds sont nus et effleurent à peine de jolies babouches chargées d'or et d'argent.

Les trois musiciens sont d'horribles vieux à la barbe orageuse, aux yeux gris, aux vêtements en loques, au turban fané : ce sont des Juifs, bien entendu; et tout en jetant un regard distrait sur l'assistance, ils commencent par s'asseoir sur l'un des divans et se mettent à gratter leurs instruments. Les cordes et les peaux répondent à ces grattements en six-huit; et les sons qu'ils produisent constituent la musique de danse sur laquelle se balancent les quatre personnes déhanchées.

Je ne sais si ce sont là ce que les voyageurs en Orient appellent les aimées; je le croirais assez, car il me souvient d'avoir vu aux Folies- Bergères, il y a cinq ou six ans des aimées qui ressemblaient tout à fait à nos danseuses de Tunis. Etrange divergence des goûts ! Ces malheureuses aimées qui avaient bien l'indolence pour laquelle se passionnent les Musulmans de leur pays, n'avaient aucun succès auprès des Parisiens qui fréquentent les Folies-Bergères ; elle disparurent bientôt sous la risée, et

c'était grand dommage, car elle reproduisaient la danse orientale tant de fois célébrée par les grands voyageurs avec des métaphores et des épithètes à n'en plus finir. On dut les remplacer, pour plaire au peuple des rives de la Seine, par àe fausses aimées queM. Olivier Métra fit danser sur une série de motifs ingénieux et boulevardiers. Aux yeux des fanatiques de l'Orient qui battent l'asphalte en rêvant de Tunis, de Damas et du Bosphore, ce fut un sacrilège.

Sur les premiers grincements de nos trois ménétriers à figure chafouine, les quatre personnes à demi dévêtues se mettent en danse. Elles vont et viennent l'une en face de l'autre, traversent, reviennent, et balancent avec ces mouvements lascifs des hanches et de Tabdomen qui enivrent de joie les Maures, et qu'on retrouve identiquement dans toutes les jotas, boléros, habaneras et cachuchas qu'on danse sur le sol de la brune Espagne, ancien camp retranché des Maures.

Les danseuses font de petits yeux mourants, puis de grandes figures attristées, puis elles sourient, toujours en dansant. Enfin elles accélèrent le mouvement et se trémoussent dans une sorte

de folie chorégraphique que suivent les instrumentistes.

Tout à coup la musique et les danseuses s'arrêtent; c'est fini.

Les danseuses sont ici, comme les tziganes en Hongrie, le plaisir des riches, plus ou moins coûteux. Gomme le Magyare qui jette For à poignée aux râcleurs sublimes, le grand seigneur tunisien paie très cher la troupe des danseuses qui vient lui donner le ballet après son dîner. Tous les goûts sont dans la nature.

Après dix minutes de cette danse du ventre, j'en ai^j^our ma part, tout-à-fait plus qu'il n'en faut pour être édifié. Il est neuf heures ; nous quittons la maison de Fatma, qui a promis les danseuses pour neuf heures et demie à d'autres Européens, désireux aussi de ramasser les miettes de la couleur locale. Elle va disparaître avec l'occupation française, très probablement, ou s'atténuer très fort: aussi nous hâtons-nous d'en profiter.

Comme les trois anabaptistes, nous traversons les ruelles en fredonnant des chants mortuaires sur des airs de psaumes. D'où nous vient cette

LES FRANÇAIS A TUNIS. iH

réminiscence liturgique et lugubre? Nul de nous ne saurait le dire. Le silence s'est fait tout à coup, nous venons de passer dans une série de rues tout à fait noires malgré la lune, et des hommes sinistres marchent à côté de nous comme à un enterrement.

Nous sommes sur nos gardes ; on parle chaque jour de descente des Arabes et de massacre des Européens. Aussi, instinctivement, nous serronsnous l'un contre l'autre, et réglons-nous notre pas de façon à laisser défiler les moricauds attai* dés, silencieux, et inquiétants dans ce quartier à pareille heure, tandis que nous sommes toujours à deux de front.

L'insouciance française à laquelle on s'habituerait encore plus à Tunis que partout ailleurs, je crois, se trahit aussitôt par le colloque suivant:

PREMIER COMPAGNON. EtCS-VOUS anués, VOUS

autres ?

DEUXIÈME COMPAGNON. Ma foi, UOU !

TROISIÈME COMPAGNON. Ma foi, UOU !

PREMIER COMPAGNON. TicUS ! moi UOU pluS.

A nous trois, nous n'avions pas un canif. A

m LES FRANÇAIS A tUNtS.

peine si nous possédions tout juste une petite canne.

Les hommes mystérieux continuaient à passer devant nous. L'ignorance où nous étions des ruelles et de leur direction tortueuse, à l'endroit où nous arrivions, nous fit retourner insensiblement sur nos pas. Nous vîmes alors une porte s'ouvrir au fond d'une voûte, les Arabes pousser la porte, et s'enfermer dans la maison d'où quelques filets de lumière blafarde s'échappaient parles jalousies soigneusement closes.

Nous étions à vingt mètres de cette porte. Nous avançâmes, et l'un de nous frappa à la porte.

Il nous semblait qu'un grand nombre de personnes marmottaient à l'intérieur. Tout à coup un bruit de tambours de basque, de grelots et de cymbales accompagnant un chant assez rhythmé nous arrêta, étonnés, attentifs, au seuil do la porte qui restait fermée d^ailleurs.

Ce fut comme un sabbat de féerie. Il y avait des cris que nous entendions aussi distinctement que si nous avions été dans la pièce ; il y avait des chants, des danses, des accompagnements de tambourins, des petits aboiements de femme

arabe. Sur Tensemble de tout ce vacarme, nous ne savions trop que penser.

L'un de nous disait que c'était une noce ; l'autre pensait que c'était une fête religieuse. Le troisième inclinait pour une réunion publique électorale, chose absolument inconnue des Tunisiens, juifs ou autres.

On frappa à. la porte une seconde fois, très fort, puis une troisième fois encore plus fort. Aucune réponse.

Enfin, un Maltais qui passait, nous vit, et nous dissuada de continuer, en nous disant que c'était un mort. Il ne savait que ce mot, et le répétait avec une sorte d'effroi, en nous engageant toujours à ne pas insister pour nous faire ouvrir la porte.

Etait-ce un mort, m, o, r, t, ou bien un Maure, My a, Uy r, €, qui provoquait ce dévergondage de danse, et de chants, et de musique infernale ?

Etait-ce un juif mort, qu'on pleurait ainsi à la façon des peuplades océaniennes, qui témoignent leur douleur en dansant?

Etait-ce au contraire un Maure bien vivant, qui demeurait là sur la lisière du quartier juif et

dont on fêtait Fanniversaire ou les épousailles ? Je ne le saurai probablement jamais. En tous cas^ les pleureurs ou les danseurs, les festoyeurs ou les larmoyeurs n'ont jamais voulu ouvrir la porte et nous avons pris le parti de nous en retourner. Il se faisait tard, nous avons repris le chemin de la Marine sans avoir percé ce bruyant mystère.

En passant sous les fenêtres de plusieurs maisons élégantes de la ville arabe, nous rencontrons quelques soubrettes italiennes qui causent — il est si tard 1 — avec leurs galants. L'un de nous, le plus tunisien (toujours), interpelle ces Dorines de l'Afrique septentrionale, ces Justines, ces Zerbinettes, et leur demande où reposent à cette heure leurs élégantes maîtresses qui sont , paraît-il , les lionnes de la fashion italienne et du demi-monde européen.

— Tutte à la Goletta I

— Tutte à la Goletta !

Telle est la réponse que font en chœur les jeunes caméristes. Toutes à la Goulette. Un rire sonore part d'une terrasse placée au-dessus de nous ; une tête de joyeuse brunette, qui con-

temple la lune avec son préféré, s'avance au bord de la terrasse. Et au milieu du rire nous entendions encore :

— Tutte à la Goletta, signor !

Nous voilà renseignés. Tutte à la Go/^//a, toutes les élégantes et tous les élégants de Tunis sont à la Goulette. C'est la canicule, en effet. L'air est à peine frais deux heures par nuit.

Le jour, on étouffe dans Tunis, poussiéreux et rôti par un soleil implacable.

Tout le monde est à la Goulette, en villégiature, au bord de la mer, respirant la brise qui vient du large et se baignant dans l'onde amère.

J'irai demain goûter quelques heures de cette villégiature à la Goulette, pour voir.

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