‹ Les Français à TunisChapitre 14 sur 34 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il fait de plus en plus chaud. — Sommeil général. — Siestes. — Chaleur insoutenable. — Villégiature à la Goulette. — Projets superbes. — Les plats du Bey. — Les lionnes.— Arrivée d'Anna. — Tableau d'intérieur. — La belle-mère d'Anna.

J'y suis allé , à la Goulette, en villégiature, pour voir, et j'en suis revenu.

Il n'y fait pas beaucoup plus frais qu'à Tunis. Je maintiens que l'air qui vous arrive de la mer est déjà devenu tiède, rien qu'en effleurant la côte rôtie de la Régence. La chalem^ est décidément insoutenable dans ce pays. Malgré les accoutrements de flanelle et les chapeaux dits Stanley, dits Prince de Galles dans l'Inde, l'Européen étouffe, il transpire, il se noie dans sa propre sueur.

C'est une fournaise que Tunis, depuis le mois

de mai jusqu'au mois d'octobre, c'est-à-dire pendant six mois de l'année, en chiffres ronds.

On ne voit dans les rues de Tunis, de midi à cinq heures, et déjà depuis deux mois , que les rares Français qui ne peuvent se faire à l'idée de la sieste orientale.

Assoiffés et pensifs, ces malheureux s'asseoient devant une table de café (un meuble qui, depuis l'expédition française, a vu sa valeur décupler à Tunis. J Ils boivent de la limonade sans discontinuer.

Quant à la majorité des Européens, se conformant avec résignation aux habitudes locales, qui sont, après tout, les plus hygiéniques du monde, elle dort pendant les trois heures, les persiennes closes et les poings fermés, moitié à la Goulette, moitié à Tunis.

Pour moi, qui ressens en véritable lils du Nord, grand mangeur, grand buveur, grand dormeur, les effets terrassants de cette canicule épouvantable , je donne volontiers à la sieste une prolongation d'une ou deux heures. Il m'arrive assez fréquemment de me réveiller h quatre heures du soir, j'oserai dire à cinq. Le

sommeil — un sommeil calme, je dois le reconnaître, autant que profond — s'empare de moi avec un sans-gène qui m'a inquiété tout d'abord. Mais les effets salutaires de cette somnolence opiniâtre n'ont pas tardé à se faire sentir. Le soir venu, j'étais presque « frais et dispos ». Inutile de dire que cette locution classique n'a pas son emploi en Tunisie, l'été, voire l'automne. — On n y est jamais ni dispos ni frais.

L'Européen le mieux reposé, le mieux baigné, le mieux dévêtu, souffre toujours d'une oppression vague. C'est la combinaison infernale des rayons solaires déchargés sans interruption sur un sol sablonneux, qui étouffe ainsi l'homme venu de France.

Je suis donc allé à la Goulette, comme tout le monde, en vertu de l'axiome précité : Tutti a la Goletta, Cet axiome pourrait servir de titre à un joyeux vaudeville qu'on jouerait sur le théâtre en expectative de la Marine. Je le signale aux directeurs.

La Goulette est le port de mer et la station balnéaire de Tunis, entre juin et octobre.

Athènes a son Phalère, Londres son île de

Wight, Paris ses quatre-vingts plages normandes et bretonnes, Tunis a sa GouletLe pour prendre le bain à la lame et soupirer en face de l'immense mer. J'avoue qu'entre Phalère, l'île de Wight, les plages normandes ou bretonnes et la Goulette, je choisirais tout, excepté la watering^ place tunisienne.

C'est une watering-place ^ourrire^ avec des baraques en torchis, enfoncées dans le sable. Çà et là, des groupes de chameaux, des sentiers informes entre les quarante ou cinquante bâtisses qu'on décore du nom pompeux de villas d'été, voilà la plage de la Goulette, considérée de la mer, et au point de vue exclusivement « balnéaire ».

C'est un petit Sahara au bord de l'eau.

Douze fois plus de sable qu'à Trouville, ce qui n'est pas peu dire, une absence totale d'auberges, de masures restaurantes, voire de bouchons abordables pour la population simplement propre, voilà la plage. Une baraque assez vaste, bâtie sur pilotis, et dans laquelle se trouvent aménagées une cinquantaine de cabines, voilà l'établissement des bains.

La plage et l'établissement des bains ont passé.

paraît-il, à côté du bonheur, il y a comme qui dirait dix ans. Un jeune Français, plein d'idées nouvelles, avait songé à créer sur le bord de la Méditerranée, une station d'hiver, sanitaire et hospitalière aux joueurs de trente et quarante, de roulette et de baccara, pour faire concurrence à Bade et à Hombourg. Cela se passait en 1869. Ce jeune homme avait une idée presque réalisable, puisque depuis 1869, les directeurs du Casino de Monte-Carlo ont créé sur le bord de la Méditerranée, sous un climat enchanteur, le plus délicieux palais des joueurs qu'on puisse imaginer, en même temps qu'ils ont ouvert aux malades un véritable pays inconnu, tout en soleil, en eaux bleues et en orangers verdoyants.

Ce qu'on a fait à Monaco, le jeune homme voulait le faire à la Goule tte.

Il s'y prit assez bien, m'a-t-on dit, puisque le bey lui avait promis un terrain énorme, des privilèges de toute sorte, et le concours dévoué de tous ses ministres à l'édification de la bienheureuse roulette, qui devait faire la fortune de tout le pays.

La guerre de 1870 démolit tous ces beaux pro-

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jets, et voilà pourquoi nous n'avons aujourd'hui à la Goulette qu'un site désolé, qu'une lande sablonneuse, au lieu d'une ville entière avec une Conversation, des hôtels superbes, des garçons allemands en habit noir, des concerts quotidiens sur la plage et des bals d'enfants tous les jeudis.

Aujourd'hui, nous ne voyons passer sur la plage de la Goulette, et encore sur un coin de la plage, que les cuisiniers et valets de bouche du Bey, qui portent vers le soir le dîner de leur maître, entrente ou quarante plats différents. Le Bey les dédaigne tous (il a mal à l'estomac) et tous les colonels de sa maison se jettent sur lesdits plats avec appétit, lorsqu'il les a renvoyés.

Il y a la plage, et il y a la ville de la Goulette.

La ville, c'est levillagedontj'ai|parlé aucommencementde ce livre. On y compte quelques cinq ou six mille habitants. On loue des chambres et des appartements meublés pour la saison, comme en Europe, et les lionnes de la colonie italienne aussi bien que les juives distinguées ou folâtres,

se disputent ces coins où Ton est censé étouffer moins qu'à Tunis.

Ces dames font tous les jours une promenade, saluent leurs soupirants de leurs fenêtres, reçoivent et donnent à dîner. Le Bey et son ministre principal, qui tous les ans habitent la Goulette, donnent l'exemple du bon ton.

Ce qui ne m'a point paru être ces jours-ci, par exemple, du dernier bon ton, ça été l'arrivée de la belle Anna dans la bonne ville de la Goulette. La belle Anna a révolutionné la colonie française, je parle de celle qui est toute neuve, qui passe, et qui ne demande qu'à s'en aller. Pour les acclimatés, l'arrivée de la belle Anna n'a pas été autre chose qu'un des mille incidents que fait naître chaque jour le caprice des grands seigneurs grotesques, qui servent de gouvernants à ce singulier pays.

Mustapha-ben-Ismaïl, aujourd'hui premier ministre (qui sait ce qu'on en fera demain ?) arrivait ces jours-ci de son premier voyage en France, où on l'a reçu de la façon la plus ridicule du monde, en lui passant au cou les plus grands cordons de la Légion d'honneur.

Mustapha était sur le petit bâtiment de guerre V Hirondelle. Il descend à terre et il est salué de vingt et un coups de canon par les navires de guerre en rade, et par les forts de la Goulette. Il arrive dans son palais, il embrasse le Bey, on croit que c'est fini, pas du tout. Mustapha prend un télescope et regarde la mer avec anxiété. Au bout de quelques minutes son visage s'épanouit. Il aperçoit la fumée d'un bateau à vapeur. Ce bateau porte la belle Anna.

Anna, la belle Anna, une personne des plus remarquées chez Peter's, au Helder, et au Skating-Rink de la rue Blanche, où les rosières ne se donnent pas précisément rendez-vous, Anna, une simple et bonne fille du boulevard, soupeuse à ses moments perdus, et présentement la dulcinée de Mustapha, telle est l'Anna que Mustapha devine sous le panache de fumée du bateau à vapeur; car ce bateau à vapeur n'est autre que le transatlantique Saint-Augustin (précisons) qui est parti de Marseille après V Hirondelle^ avec son contingent hebdomadaire de passagers.

Il porte à son bord la belle demoiselle, que Mustapha n'eût pu décemment emmener à bord

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du vaisseau de la République sans être inquiété par le commandant. Il porle Anna; il stoppe, il mouille en rade de la Goulette ; les balancelles vont chercher les voyageurs. Anna descend dans la nauf ministérielle de Mustapha, ornée de quelques tapis pour la circonstance, et elle aborde comme autrefois Didon sur le sol punique. Aussitôt, les fortins de la Goulette recommencent à tirer le canon. Emoi général.

On apprend que c'est pour Anna.

Conduite au palais do Mustapha, entre deux haies de soldats du Bey, Anna toute à la joie, tombe dans les bras de son ministériel protecteur. Le bey demande à la voir. Il la voit; il Tembrasse. La vieille mère de Mustapha l'entoure de ses bras amaigris et lui dit : « Tu seras ma fille. »

Anna « la trouve mauvaise » , sans doute, mais elle songe sans doute aussi aux jours dorés qu'elle va couler sur ce rivage. La voilà ministresse sans qu'elle eût jamais rêvé à cette situation fameuse.

Le soir, on illumine tous les édifices publics de la Goulette. On joue de la musique et on danse en l'honneur d'Anna et de son bien-aimé.

Voilà ce que j'ai vu le premier soir de ma villégiature à la Goule tte, qui a duré deux grands jours et une toute petite nuit.

Il m'a semblé, en voyant la belle Anna toucher de son pied bien chaussé le sol qui recouvre les cendres d'Hamilcar et de ses Carthaginois, entendi^e un immense éclat de rire qui arrivait du boulevard, large et sonore, par dessus' la mer,

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