CHAPITRE XVI
Suite du précédent. — Bains à la lame. — Sur la plage. — Le casino. — L*établissement des bains. — Oued Trou ville; Oued-Dieppe; Oued-Paramé. — Rafraîchissements. — Coucher du soleil. — Un trait do génie. — Chambres à mer. — Indiscrétions. — Berceuse Tunisienne.
Le palais de Kéreddine, à la Goulette, est la seule habitation luxueuse qui orne la plage. Il est aujourd'hui transformé en ambulance française et c'est l'hôpital le mieux disposé que nous ayons dans toute la Tunisie, cela va de soi. Nos soldats y sont couchés au bord de la mer, dans de vastes salles bien aérées, bien fraîches. Les malades y guérissent presque tous, comme par enchantement.
Malheureusement il n'en est pas de même ailleurs.
La promenade des flâneurs va de la place publique de la Goulette au palais de Kéreddine.
Il y a 300 mètres environ. On se promène là en regardant la mer et les cuirassés européens qui sont à Tancre sur la rade.
Les bains à la lame se prennent en costume, comme à Saint- Valery-en-Caux ou à Veulettes. Quelques Arabes ou Tunisiens de la ville, qui daignent se plonger dans Tonde amère, revêtus de ce costume, sont beaucoup plus ridicules encore que nous-mêmes.
Le casino, établissement des bains que j'ai désigné dans le précédent chapitre, n'offre absolument rien d'intéressant. C'est une baraque dans le genre de celles des bains pour dames à quatre sous, qui ornent Tété les quais de Paris, avec cette différence que la baraque de la Goulette est soutenue par une multitude de pieux, entre lesquels on peut nager.
Les lames ne sont jamais très fortes à cet endroit, qu'abrite la jetée en rochers de la Goulette. Il y a en outre si peu de profondeur, qu'on peut aller loin sans perdre pied.
Cependant une méfiance des requins arrête plus d'un baigneur au rivage. Il y a, paraît-il, de nombreux requins sur la côte de Tunisie. Je l'ai en-
tendu dire à bord de tous les paquebots sur lesquels j'ai navigué dans ce pays, et ce n'est jamais sans inquiétude qu'un nageur doit se confier à la Méditerranée.
Les uns rient de cette méfiance, les autres l'approuvent. Ce qu'il y a de certain, c'est que d'excellents nageurs ont été pinces dans ces parages.
En fumant Féternelle cigarette, entre le quai d'accostage de la Goulette et la dernière bicoque de la watering-place, je me suis amusé avec un de mes amis à baptiser la côte tunisienne de noms français appropriés à l'usage que le jeune capitaliste dont j'ai parlé voulait en faire. Ainsi, Carthage, qu'on aperçoit à gauche sur la hauteur, est devenue l'Oued-Dieppe. La Marsa, qui est dans un trou, s'appelle l'Oued-Trouville. EtSidibou-Saïd, qu'on distingue tout blanc, toutétincelant auprès de Carthage, s'appelle l'Oued-Paramé. Ces jeux sont inoffensifs, et ils nous font passer la journée interminable que nous consacrons à la Goulette.
Je me demande comment le highlife tunisien peut se distraire dans ce village maritime ! Les
femmes et les hommes doivent y mourir d'ennui, entre la cohue des forçats qui balayent et le sirocco qui balaye aussi, l'un défaisant en une seconde ce que les autres ont mis toute la journée faire.
Les femmes sont en peignoir, et passent leur journée à se parfumer ou à écouter leurs visiteurs, soit. Ce sont encore là des occupations. Mais les hommes! Quand ils ont pris leur bain et qu'ils ont dormi quatre heures, ils errent, comme des âmes en peine, s'attachant au moindre incident du cloaque dénommé port, où accostent à chaque instant les baleinières, les canots-majors et les youyous des escadres.
Les cafés sont illusoires, je l'ai dit. Il y a bien sur le sable, au bord de la mer, d'horribles bicoques où l'on boit du sirop de limon et de la limonade. C'est tout.
Par exemple, au moment où le soleil empourpré se couche derrière les collines, fuyant la mer à laquelle il jette des gerbes étincelantes de feux rouges et dorés, l'Européen, qui a dîné tant bien que mal, comme il a pu et surtout où il a pu, bénit un homme dont il ne sait pas le nom, dant
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l'histoire ignorera toujours le nom, sans aucun doute^ mais qui eut un trait de génie, un jour, ou plutôt un soir qu'il faisait chaud comme aujourd'hui.
Cet homme a eu l'idée de faire des chambres à coucher derrière la rangée des cabines, dans la baraque sur pilotis des bains à la lame. Il loue ces chambres, un bon prix du reste, aux Européens, hommes ou femmes qui en connaissent l'existence. On entre dans la chambre, par la chaleur épouvantable de 28 ou 30 degrés qui règne à la Goulette de huit à dix heures du soir. On se couche sur le lit, dans le déshabillé le plus frais possible, et on espère que sur ce pilotis on ressentira au moins la fraîcheur ambiante et l'odeur saline qui dégagera le cerveau.
A ce moment, un moricaud qui joue le rôle de domestique et d'ouvreur de trappes à la fois, ferme violemment votre porte. Par un coulisseau en bois, il fait glisser la trappe que vous n'avez pas remarquée et qui se trouve placée sous votre lit. Aussitôt, le bruit des vagues, clapotant sous le bâtiment, vous arrive net et clair. Vous êtes couché sur l'eau. Vous voyez l'eau en vous pen-
chant. Vous pouvez pêcher en dormant ou dormir en péchant, et même tomber dans Teau. Il résulte de cette combinaison charmante que vous passez une nuit délicieuse , caressé par la brise de nuit et rafraîchi par le voisinage de Teau. Si un gros coup de vent survient, vous recevez même quelques flocons d'écume dans votre lit. C'est tellement frais alors, que vous êtes obligé de vous revêtir et de supposer que vous êtes en pays tempéré pour quelques heures encore, jusqu'au lever du soleil.
Les chambres à mer sont quelquefois occupées par des dames, et il se trouve de petits jeunes gens qui vont nager tardivement sous les trappes ouvertes pour surprendre des secrets familiers, et commettre de coupables indiscrétions.
Il s'ensuit des petits cris d'effroi, des colloques assez vifs, des dialogues parfois forts longs et des essais d'escalades maritimes qui enfoncent la classique échelle de soie de Roméo.
C'est au bruit des reproches les plus amers adressés par une forte personne du sexe à un jeune audacieux qui voguait obstinément sous son lit de sangle que je me suis endormi la nuit dernière.
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Les objurgations de la dame elle mugissement des flots formaient un mélange tout à fait harmonieux qui berçait ma pensée, à ce point que je me suis endormi, sans chercher à savoir comment finirait l'aventure de la voisine avec le ténébreux nageur.