‹ Les Français à TunisChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Un journal !— Idée fixe de plusieurs compétiteurs. — Refus du Bey. — Refus du ministre de France. — UAvvenire di Tuni si, — Le petit Tunisien, — Tunis-Théâtre. — Progression inévitable. — Tunis- financier, — Tunis-pour-rire. — Tunis illustré.

Il n'y a pas de journal à Tunis.

Je fais des vœux pour Téclosion de toutes les feuilles tunisiennes et pour leur succès. Je ne désespère pas de voir pousser au printemps prochain le programme des spectacles du Ttinis' Théâtre, le Moiiiteur des tripotages tunisiensy comme on dit en ce moment à Paris, ou Tunisfinancier, le manuel des gens qui veulent s'amuser des ministres tunisiens — chose grave ! — OM Tunis pour rire, — et enfin, pour porter au loin les tableaux du pays et les costumes locaux, Tunis illustré.

C'est dans l'ordre régulier des choses.

C'est même Tua des traits saillants de la vie de cette population cosmopolite. Elle compte cent mille têtes et ne lit pas un journal, alors que Constantinople en a trente, Smyrne sept, Téhéran trois, Taïti et Honolulu au moins un.

Tous les quinze jours le Bey fait imprimer en arabe une sorte de placard qui contient les principaux décrets de sa haute justice, les arrêts rendus au Bardo ou à la Goulette, dans Taudience familière où chacun vient exposer ses griefs devant lui, et où Son Altesse distribue les lots de coups de bâton avec une somnolence qui n'exclut pas la partialité. Ce papier à chandelle couvert de caractères arabes ne peut s'appeler un journal.

Ce que les vingt mille Italiens, compliqués des vingt-cinq-mille Maltais, des douze cents Anglais, des trois cents Allemands et des cinquante mille Français demandent, c'est la création d'un journal européen, publiant sur place des nouvelles télégraphiques sur les affaires d'Europe, et il faut bien le dire, sur les événements de Tunisie.

Jusqu'à présent, de nombreux compétiteurs se sont présentés chez le ministre de France,

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M. Roustaa , ou chez leurs consuls respectifs pour obtenir du Bey rautorisation de publier un journal, fût-il simplement hebdomadaire. Ils se sont toujours heurtés à un mauvais vouloir très obstiné du Bey, et à une fin de non recevoir de M. Roustan.

Le Bey, lui, déteste les journaux par dessus tout au monde. C'est le cauchemar de sa vie. Il ne les lit pas, car il ignore le français et ne connaît que l'arabe ; mais il a su que les journaux servaient à le ridiculiser, à mettre à mal l'Islam et le Prophète, à dire des horreurs sur Mustapha et sur certaines coutumes tunisiennes dont je rougirais d'entretenir mes lecteurs. Aussi a-t-il déclaré que lui régnant, Tunis ne verrait jamais éclore la plus humble feuille de chou.

M. Roustan base le refus qu'il a opposé aux compétiteurs sur des motifs évidemment sérieux, mais qui ne peuvent être que temporaires, il le reconnaît lui-même. En effet, ses raisons sont des raisons « d'ordre européen», et l'ordre européen à Tunis sera vite rétabli, plus vite que dans les rangs des indigènes*

Si l'on accorde, en effet, à un Français l'auto-

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risation de fonder un journal en français qui s'appellera V Avenir de Tunis, ou le Journal de Tunis, ou bien, comme Tinsinuait hier devant moi un compétiteur enragé et trop pressé, le Petit Tunisien, il est incontestable que la colonie italienne, qui compte 20,000 individus de toutes classes parlant l'italien, demandera au Bey la même faveur et que cette faveur, le bey ne saurait la refuser.

On aurait donc au lendemain de l'apparition du Petit Tunisien ou de ses congénères, un journal italien qui s'appellerait VAvvenire di Tunisi, le Secolo del Norte deWAfrica ou le Diritto tunisino, peut-être deux, peut-être trois autres.

Au bout de quarante-huit heures, les 1,200 Anglais qui ont été représentés successivement à Tunis, avec racrimonie particulière à ce peuple envieux, par M. Wood et par M. Read, solliciteront et obtiendront l'autorisation nécessaire pour faire paraître le Tunis News, le Tunisian Telegraph, VAfrican Times.

Enfin les 300 Allemands, pour ne pas être en retard, se cotiseront avec les trois Danois, les quatre Américains et les six Autrichiens qui

demeurent à Tunis, pour avoir, eux aussi, leur petit papier public, tout au moins hebdomadaire, sous la rubrique d'un Tuniser-Zeitiing quelconque.

Au total,quatre ou cinq journaux d'un coup, discutant dans toutes les langues de TEurope la sauce à laquelle doit être mangé le Bey, les agissements de la France, les droits des Tunisiens, les droits des Français, les devoirs des deux gouvernements, tel serait le résultat immédiat de la première autorisation donnée.

J'avoue que cette perspective fait réfléchir, mais qu'elle n'est pas effrayante.

A tout prendre, les Italiens, les Anglais, et les Français qui se coudoient à Tunis ne s'abstiennent pas de discuter devant les cafés, en pleine rue, parce qu'il n'y a pas de journaux paraissant à Tunis même. Ils sont obligés d'acheter à grands frais ]es journaux venus de Marseille, de Paris, d'Alger, de Malte ou dePalerme, pour entretenir leur patriotisme ou leur haine réciproque.

C'est avec les dépêches que publient les journaux toujours vieux de quatre jours qu'on

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discute et qu'on apprend ce qui se passe. Le besoin de jouraaux locaux, en quelque langue qu'on les publie, est tellement nécessaire, immédiat dans cette immense ville où la France va accentuer le mouvement de colonisation d'une façon si inopinée, que des marchands de journaux se sont établis, alors qu'il n'ont pas de journaux du pays à vendre, mais pour vendre les journaux de l'étranger.

Et ils y font leurs affaires.

Les Français se jettent sur le Temps^ sur le Figaro, qui viennent de Paris, sur le Petit Marseillais qui vient de la Cannebière, sur VAkbar qui vient d'Alger, sur la Seybouse qui vient de Bône, sur le Zéramma qui vient de Philippeville.

Les Italiens dévorent YAvvoiire di Sardinia, la feuille immonde de Cagliari dans laquelle ils ont déversé des tombereaux d'injures sur la France, au temps où florissaitle consul Maccio, de triste mémoire. C'était de CagUari que leur venait également le non moins immonde Mostakel^ journal arabe soudoyé par eux pour exciter le fanatisme de l'islam, ahuri par tant de prose et tant

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de mensonges, contre nous et contre nos projets, quels qu'ils fussent.

Yi' Italie et de petits journaux de Naples sont encore très lus. Les Anglais font venir le Times elle Standard où Taffreuse vieille, qu'on appelait la mère ïaylor, imprimait les plus odieuses calomnies contre la France et son représentant. Lors de mon premier voyage, cette sorcière était au Grand-Hôtel où elle rendait la table d'hôte insupportable. Je constate aujourd'hui qu'elle a disparu de la circulation. Merci, mon Dieu !

Il faut espérer que M. Roustan changera d'avis en matière de presse tunisienne et qu'il décidera le Bey à accorder aux dix ou douze compétiteurs français toutes les autorisations en concurrence qu'ils sollicitent.

Il est certain qu'il y aura des explosions pour commencer ; mais qu^est-ce que cela auprès des commodités sans nombre que retirerait d'une publication quotidienne une ville comme Tunis. Je déclare hautement que je n'ai pas l'intention de fonder un journal à Tunis, et ce que j^en dis, les gens du métier en feront leur profit.

Il y a tout à créer dans cet ordre d'idées. Ce

ne sera pas une fortune ; mais pour un homme sérieux, intelligent, bien posé dans la colonie française, la direction des premiers journaux français est un poste tout indiqué. Au besoin le gouvernement de la République le subventionnerait, s'il voulait se mettre dans les eaux gouvernementales, ce qui n'est pas, à Tunis, un acte de domesticité comme en France. A l'étranger rhomme qui attaquerait son gouvernement passerait pour un fou ou pour un misérable. Il est juste que loin du terrain de la politique intérieure où nous pataugeons en France, un seul emblème groupe tous les Français à l'étranger. Cet emblème c'est le drapeau tricolore, que le Français, à Tunis comme ailleurs, doit toujours défendre sans se préoccuper du ministère d'hier ou du ministère de demain.

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