‹ Les Français à TunisChapitre 17 sur 34 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le Rliamadan. — Coutumes religieuses. — Illuminations. — Jeûne rigoureux. — Le moment psychologique. — Le coup de canon. — Réveils lugubres. — Refus du musulman. — La cigarette et le fanatisme.

Nous sommes entrés, il y a deux jours, dans la lune de Rhamadan. Je dis « nous sommes », car malgré toute Tindifférence que je professe pour la religion de Mahomet, je suis englobé dans le Rhamadan, comme le plus saint homme de rislam. Comment éviter d'être englobé dans le Rhamadan ? Comment se soustraire à cette série de spectacles grotesques, qui nous entourent, nous enserrent et nous absorbent à l'instar des vrais croyants ?

Ce serait tenter l'impossible que d'essayer de fuir la Lune terrible. Où que j'aille en ces trente

jours de jeûne et de pénitence, je trouverai rOrient fermé.

Le Rhamadan est le mois funèbre de l'islamisme. Tout y prend une allure mortuaire.

D'abord le jeûne a depuis deux jours transformé les riches Tunisiens et les simples moricauds qui m'entourent, en spectres faméliques, que deux yeux en vrille guident lentement au travers des rues.

Ils ne marchent plus, on dirait qu'ils vont choir ; ils glissent. La faim leur enlève toutes les forces pendant quinze heures, du lever du soleil à son coucher. Or comme la lune de Rhamadan représente chaque année notre mois d'août, à quelques jours près, les heures qui s'écoulent entre l'apparition du soleil et son départ sont extraordinairement longues.

Quelle que soit leur douloureuse lenteur, tout Tunis, qui est orthodoxe en diable, — il n'y a guère de musulmans qui ne soient fanatiques, ou orthodoxes, cequi est tout un — tout Tunis jeûne et prie avec une passion que je qualifierai de barbare.

Les soixante-quinze mille musulmans de la

ville vont rester trente jours sans boire, ni manger, ni fumer, ni pénétrer chez leurs femmes à d'autres heures que celles de la nuit. Et encore ! La nuit les mosquées sont illuminées par les soins des muezzins. Les minarets sont ornés de lampions et de girandoles ; on dirait que c'est tous les soirs le 15 août, notre fête d'hier, ou le 14 juillet notre fête d'aujourd'hui. Et tout bon musulman doit aller à la mosquée y remplir ses devoirs, ce qui, avec l'heure consacrée à la sustentation et les cinq heures nécessaires au sommeil bien gagné, occupe furieusement la nuit de pénitence.

Le jeûne est absolu. Quiconque y manquerait serait, je crois, déchiqueté sur l'heure. Les arabisants et autres français familiarisés avec la vie mahométane trouvent cela très beau et se rient de nos étonnements naïfs. Je trouve, moi, cela idiot et j'ai bien le droit d'avoir là-dessus mon avis aussi bien que les arabisants, qui sont pour la plupart de terribles rabâcheurs, — et sans qu'ils s'en doutent, de rudes ennemis pour leur pays, la France, soit dit en passant.

Il y a dans toutes les allées et venues de ce

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Rhamadan que j'ai sous les yeux depuis quarantehuitheures, deux minutes psychologiques, comme on dît en Allemagne.

La première le matin ; la seconde, le soir. La première est terriblement matinale. Le matin, au moment où point Taube tendre et blanchâtre, inondant tout à coup d'une clarté qui reste longtemps, les collines pelées, le désert lamentable, la mer silencieuse, un coup de canon part de la citadelle, delakasbahde Tunis, d'un fort delà Goulette, des batteries duKef, deBizerte, deKairouan, de Sousse, de Sfax, de Constantinople, d'Alger, de Tanger, de Smyrne, de partout où il y a des canons dévoués à l'Islam. (Les nôtres en Algérie sont du nombre, par une de ces adorables ironies que la naïveté de nos gouvernements nous tient toujours en réserve.)

A ce coup de canon, tout l'Islam se lève et crie : Allah ! ah ! ah ! Je ne sais trop au juste ce qu'il crie après qu'il a dit Allah, mais il crie très fort, confusément, avec de grands gestes, les bras en l'air, la face tournée vers la Mecque. C'est dans toute la ville comme une traînée de gémissements, de cris, de piaillements, de glousse-

ments indéfinissables qui se prolongent pendant deux minutes. On dirait Teffroi, l'épouvante d'une ville prise ou la clameur d'une horde prenant la ville. Chaque matin je suis réveillé par ces braillards et par leur braillement. C'est sinistre, et de ce temps-ci, où l'on voit aisément 50,000 Arabes aux portes de Tunis, il y a plus d'un juif qui tremble dans son lit quand le coup de canon et les horribles beuglements de l'Islam en rut viennent brusquement couper son sommeil.

Jusqu'à la nuit, toute la ville reste à jeun. Vers deux heures, la faim commence à tirer les visages et les estomacs. Les va-nu-pieds qui dorment couchés en travers des portes, ^ ronflent comme des gens accablés ; les marchands des bazars bâillent à se décrocher la mâchoire ; le Barouchi suspend le café qu'il offrait naguère à ses clients, pour ne pas désobéir à la loi du Prophète, même approximativement : la mosquée ne désemplit pas ; les Arabes ont un œil féroce quand ils passent à côté de nous, et on sent que ce mois est celui où pour apaiser la colère d'Allah, les horribles jeûneurs qui couvrent

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TAfrique et TAsie do leurs vermines, mangeraient du chrétien avec satisfaction, qu'il fût rôti, grillé, à la broche, refroidi, n'importe à quelle sauce.

Le soir, un coup de canon semblable à celui du matin signale la disparition du soleil et la clôture du jeûne pour quelques heures, c'est là qu'il faut voir toute la population des va-nupieds autour de la kasbah, où se tire le coup de canon, ou bien sous la porte espagnole, d'où on l'entend à merveille. Ils sont par groupes de trente ou quarante, timides en apparence, souffreteux, tirant la langue. Ils tiennent une cigarette dans la main droite et une allumette dans la main gauche. Le canon part. Aussitôt le beuglement : Allah ! se fait entendre, moins fort que celui du matin. On est moins pressé de crier, mais on l'est beaucoup plus d'allumer la cigarette. Toutes les allumettes grattent le mur avec la vitesse et l'ensemble d'un mouvement militaire. C'est l'école de peloton du Rhamadan ; toutes les cigarettes s'allument par ce mouvement méthodique, et d'un seul coup on voit des centaines de nuages de fumée s'élever len-

ement dans les airs. Cotte opération grave se fait en silence. On mangera tout à l'heure, car la mangeaille ne vient qu'au second rang; ce qui est plus important que tout, c'est la cigarette. Fumer ! Prier ! Tout l'islam fume et prie, et quand il se bat contre les chrétiens c'est que l'islam croit sérieusement que les chrétiens vont lui enlever ces deux consolations de sa vie sur cette terre.

La vie, qui s'était arrêtée depuis le matin, renaît pour les pauvres diables qui n'ont rien fait à Mahomet, et que Mahomet empêche de manger leur riz, leurs oignons, pendant les trente jours de lune de Rhamadan.

Les personnages de distinction se retirent dans leurs campagnes, quand ils en possèdent, et font abstinence aussi bien que les gens du peuple. D'un bout à l'autre de la Méditerranée, qui sur presque tout son littoral, baigne les pieds de la race musulmane, ce ne sont que coups de canon et chants des Muezzins, à cette heure solennelle de huit heures, pendant la lune de pénitence.

En Algérie, où nous avons respecté la foi

musulmane avec une délicatesse qui serait risible si elle n'était pas lamentable, ce sont nos artilleurs français qui tirent les deux coups de canon quotidiens du Rhamadan ; même aux jours les plus douloureux des insurrections, même au lendemain des exécutions, des mutilations de nos soldats par les Arabes, nos artilleurs tirent les coups de canon du Rhamadan.

Un comble !

Un jour un vieux de la batterie de Constantine dit tout haut cette parole :

— Si au moins nous chargions à mitraille et que nous tirions sur cette crapule, je comprendrais le Rhamadan, et je ne demanderais pas mieux que d'augmenter la dose.

Ce vieux troupier avait raison.

Mais revenons aux Tunisiens ; l'Algérie est trop près d*icî pour que je n'aie pas la tentation d*en dire beaucoup de bien et beaucoup de mal, ce qui sortirait du sujet que je me suis proposé.

Au moment où le canon de la Goulette, répondant à celui de Tunis, indique le moment précis où la nourriture peut être reprise, tout le travail du port est arrêté comme par enchantement.

On connaît l'histoire de ce cantonnier rural, qui laisse retomber la pioche derrière son épaule au premier coup de midi. C'est même chose.

Déchargeurs , chargeurs , aides manœuvres , arrimeurs, tout ce qui travaille en rade de la Goulette, à bord des paquebots et des navires de commerce, s'arrête court au coup de canon. Ni les jurons des capitaines ni les bourrades des maîtres d'équipages, ni les tentations d'une paie extraordinaire ne peuvent exercer la plus petite influence sur la résolution de ces messieurs.

Ces messieurs lâchent les colis, les marchandises, le charbon, tout. Ils allument une cigarette, descendent dans leur mauvaise barque et regagnent le quai de la Goulette en grignotant du pain noir.

Ils s'en iraient à la nage plutôt que de se

priver de la soirée de fête que le Rhamadan

leur accorde. Ils voient au loin dans la brume

bleuâtre les minarets de Tunis qui s'illuminent,

et ils disent : « Allah ! » en faisant trois fois leur

prière.

Cet état d'abrutissement de toute une race de

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travailleurs, déjà plus que fainéants, cause aux paquebots de la Goulette les plus sérieux préjudices, et de très fâcheux retards pendant toute la durée de la célèbre lune.

Mais Mahomet a voulu que cela fût.

Allah de même.

Ainsi soit-il !

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