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CHAPITRE XIX

Les spéculations de terrains. — Bâtisses et décorations. — Le Nicbam - Iftrcar. — La folie du Nicham. — Correspondance curieuse. — Ressources tirées des plaques.

Je viens de causer avec des spéculateurs de terrains. C'est qu'on spécule follement à Tunis ! Le système de Law transporté au bord du lac carthaginois ! L'agio triomphant à la Manouba ! prospérité française! facilité de Targent, que de combinaisons on étudie en votre nom !

Qui le croirait? Le terrain vaut aujourd'hui, à Tunis, cinquante, soixante, soixante-dix et quatre-vingts francs le mètre carré !

Plus cher qu'à Saint-Germain !

Il s'est passé des choses étonnantes. Un vent de spéculation a soufflé sur Tunis. Des gens sont venus, qui le lendemain du traité du 12

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mai, ont ramassé du terrain sur la Marine, dans le quartier européen, autour du chemin de fer. Ils ont payé dix et quinze francs le mètre, ce qui est déjà un joli prix pour la Tunisie. Et aujourd' hui, ces acquéreurs, devenus revendeurs, trouvent parfaitement d'autres acquéreurs qui leur paient quarante-cinq francs et cinquante francs, ce qu'ils ont payé dix il y a trois mois.

Un Maltais a gagné 80,000 francs en juin, sur un terrain qu'il tenait d'un parent, et qui n'avait jamais valu cent piastres aux yeux des Tunisiens. Les Européens bâtiront là-dessus des maisons. La femme d'un préfet de Naples,

M"** F , va faire une fortune avec 50,000

mètres de terrain qu'elle reçut en cadeau du Bey, il y a dix ans. Tout ce qui est en bordure du lac est inabordable, parce qu'on espère que le port sera bientôt creusé, et qu'alors, on s'arrachera lesdits terrains en bordure.

Que dis-je ? Un Parisien est arrivé l'autre jour à Tunis. Il a payé 70,000 francs un terrain placé en face du Consulat de France, sur la Marine ; et il va construire là un théâtre dans le genre de Folies -Bergères. Il y aura une

loge pour chaque consul, programme varié, et Charles Hubans (qui Feût cru ?) conduira probablement Torches tre. On lui a fait, paraît-il, des propositions dans ce sens. D'ici quinze jours, les entrepreneurs arriveront de Paris avec leurs matériaux, et dans six mois aura lieu l'ouverture, qui me paraît devoir coïncider avec celle des hostilités.

Tout cela n'est-il pas un conte? Non. Informez-vous à d'autres. Demandez à la Banque X, à la Banque Z, au Crédit Chose, au Comptoir Machin. Ils ont tous loué des boutiques, for ever !

M. Roustan dit une parole sage à tous les chercheurs d'or qui escomptent la Tunisie, parfois sans réfléchir.

— Apportez de l'argent ici et faites-le produire; il fructifiera beaucoup. Mais n'espérez pas le ramasser à la pelle sans avoir semé. Il ne pousse pas plus à Tunis qu'ailleurs.

A Bizerte, qui n'est pas à Tunis, on a parlé du plan d'un port militaire qui pourrait être creusé par la France.

Aussitôt, les spéculateurs sont arrivés, et le

terrain vaut à Bizerte quarante jolis francs le mètre carré. C'est donné.

Le général Maurand a cherché une maison à la Manouba, pour sa famille. On lui en a trouvé une, à peu près passable. Six mille francs de loyer, et un bail !

Le général a commencé par louer pour un mois, et je crois qu'il s'en tiendra là, devant cette plus-value.

Le devin qui eût prédit ces temps à défunt Annibal, voir à l'amoureuse Didon, n'eût-il pas surpris considérablement ces personnages primitifs ?

Si c'est à tous ces spéculateurs-là que nos journaux intransigeants font allusion quand ils parlent de capitaux mystérieux engagés à Tunis, ils font fausse route assurément. Tout le commerce, toutes les richesses d'une nation ne sont-ils pas précisément dans les efforts faits pour la construction, l'embellissement, l'achalandage d'une capitale ignorée des Européens, comme l'est Tunis, et qui pourrait aisément devenir la rivale d'Alger.

Bâtissons, décorons, il en restera toujours quelque chose.

Décorons ! Le mot me fait penser à Tune des drôleries de la vie Tunisienne, à la décoration sacrée du Nicham-Ifticar. Il faut pour bien désigner cet ordre sublime, tant convoité par les gens de bureau qui ont des ambitions secrètes — étemuer en parlant ou parler en éternuant.

Nicham-Ifticar ! Gomme cela donne envie d'avoir un ruban rouge et vert à la boutonnière !

Avec le Shah de Perse, qui donne aussi un Nicham quelconque, — pas Ifticar, assurément, — le Bey de Tunis est le souverain de notre planète qui prodigue le plus les] décorations. D'ailleurs la règle est connue. Plus un gouvernement est obéré, plus il donne de décorations Gomme ces décorations rapportent aux gens du Bey un pot-de-vin, et tous les ans, ou tous les trois ans, un petit rappel fie droits proportionnels au grade, payable à la Ghancellerie du pays qu'habite l'infortuné titulaire, le Bey de Tunis a donné des ordres pour que cette déco-

ration du Nicham - Iftîcar fût habilement prodiguée aux marchands de saucisses de la chrétienté, et notamment aux badauds de France pour qui les ferblanteries étrangères ont un inexplicable attrait.

Je n'ai jamais eu Tintention de demander à notre ministre à Tunis la communication de ses dossiers au chapitre Nicham-If tîcar ; il est probable d'ailleurs que si j'avais demandé cette communication, elle m'eût été — courtoisement et à regret, j'en suis sûr, — refusée pcir M. Roustan, mais comme j'eusse donné quelques heures de ma vie pour dépouiller le stock de demandes, de propositions, de menaces, que contiennent ces dossiers, relativement au succulent Nicham-Ifticar !

Il faut songer que pendant des années' le eonsul de France n'a eu qu'à enregistrer ces lettres, qu'à statuer sur les demandes et qu'à faire signer au Bey 1,500 ou 2,000 brevets décoratoires par an, qui faisaient entrer chacun des sommes illégales dans la caisse, toujours sonore et vide, des malheureux princes Tunisiens. Il n'est pas de changeur désireux de tromper les

apparences, de voyageur en liquides fier de porter un nom ronflant, de gommeux destiné à faire des dettes et des dupes, qui n'aient demandé le Nicham-Ifticar, sans droit, sans recommandation d'aucune sorte, sans rien, tout simplement pour l'avoir.

La décoration du Nicham-Ifticar, rouge avec un liseré vert imperceptible, est aussi adorée des Parisiens, qui ont cette douce manie de la rubannerie étrangère.

Quand un jeune homme veut se marier et qu'il tient à en imposer à sa belle-mère, il demande le Nicham-Ifticar; contre remboursement de quelque cadeau, je crois, il reçoit la plaque de Chevalier qui vaut bien cent sous. Pour un bon présent il pourrait être Officier, le jeune homme, puis Commandeur légal du Bey !

M. Roustanamis, je le sais, un certain ordre dans le gaspillage fantastique qui se donnait carrière à Tunis; il était temps, car on commençait à voir beaucoup trop de farceurs qui portaient l'ineffable Nicham-Ifticar à leur boutonnière.

Il paraît que les formules de demandes en-

tassées à la résidence sont extrêmement curieuses. Les unes sont dignes, sévères, arrivées ; les autres sont humbles, modestes, exagérées dans leur modestie ; d'autres sont impérieuses, pressantes. Il y a des gens qui écrivent : « Veuillez me décorer sous 90 jours, ou fin courant », et qui envoient des injures à leur consul quand le ruban n'arrive pas. — « Offrez d'avance quelque chose » ; telle est la devise des courtisans dispensateurs de la décoration.

Moyennant l'accomplissement de cette formalité, vous avez de Son Altesse toute la boîte assortie de l'Ordre, si vous le désirez, — toujours moyennant finance. Et pour faire en sorte que les promotions soient de plus en plus lucratives, on a imaginé de se faire offrir de nouveaux cadeaux pour chaque nouveau grade.

Je ne crois pas qu'on ait refusé la croix du Nicham à beaucoup de personnes, j'entends des personnes à peu près dignes de la plus humble des plaques. Cependant il s'est trouvé des demandes si cocasses, me disait l'autre jour un chancelier, que force est de leur répondre par

une fin de non recevoir. Ce qui indispose toujours horriblement les postulants.

Dans une première lettre, le postulant écrit au Bey : « Votre ordre si vénéré, si Vespecté de tous », etc.

Dans la seconde lettre, tout est changé : « Gardez votre infect Nicham. J'en trouverai de plus propres et de moins chers ailleurs ».

M. Roustan cherche à contenter de son mieux le monde des quémandeurs, et il doit souvent s'amuser à ce métier, digne tout à fait d'un philosophe. En effet, le négociant ambitieux et le sous-préfet mondain, le spéculateur millionnaire, le conseiller général « visant la députation » sont ses clients favoris. Que d'autres encore dont les lettres seraient si croustillantes pour la galerie!

Je ne sais pas ce que le Nicham-Ifticar rapporte aux ministres tunisiens, mais à coup sûr, ce doit être la base la plus claire de leur actif.

En effet, combien de badauds, en France, sont prêts à donner discrètement de fortes sommes, pour posséder ce bienheureux Nicham, alors que moi, sceptique en diable, je le repousse cnergiquement quand un ami tumsien m^ Yoffv^ \

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