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CHAPITRE XX

Les chercheurs de marbres. — Mission française. — Le glaive à Tunis et la pioche à Utique. — Récit des travaux du chercheur. — Dix minutes dans le passé.

Au moment où nous allons faire une vraie guerre dans la Régence, il est assez piquant de voir une mission française fouiller tranquillement le sol tunisien pour en tirer des marbres. La science de la spéculation, ou la spéculation de la science, nous donnent aujourd'hui ce spectacle.

Il y a en ce moment même une forte équipe d'ouvriers non loin de Bizerte, à Utique, soldée par un groupe de richards parisiens, et cette équipe pioche sans relâche pour déterrer le plus d'objets, mettre à découvert le plus de statues possible, arracher enfin au sol les vestiges de l'ancienne ville carthaginoise et romaine, oix vécut feu Ca-

ton, — avec l'autorisation gracieuse du Bey, bien entendu, qui ne se moque pas mal de la ville antique, dej statues et de Caton lui-même.

J'ai rencontré hier le .délégué de cette société, M. d'Hérisson, le fouilleur en chef, si j'ose m'exprimer ainsi.

Le récit de ses travaux est intéressant.

Ainsi, on a découvert à Utique, nombre de menus objets qui feront la joie des petits amateurs, entre autres choses beaucoup de lampes de toutes les dimensions^ de toutes les époques, des amphores, des plats, des urnes, des bagues, des épingles, des fûts de colonnes, des statues, des mosaïques.

Ce qui caractérise les* poteries et les marbres découverts par le voyageur français dans la vieille cité de Caton, c'est le parfait état de conservation dans lequel sont ( — je viens d'en voir trois grandes caisses — ) les figures et les dessins primitifs qui ornent ces bibelots séculaires.

La plupart des lampes, gracieuses ou biscornues, suivant leurs dates, sont couvertes d'allégories et de dessins dont la pureté n'a pas été altérée. Evidemment, ce sol de la vieille Lybie

n'a pas été remué comme le nôtre, par la pioche inquiète de dix mille savants. De plus, la civilisation n'a fait qu'y passer ; les barbares Font enfouie sur place, et les Arabes passent dessus depuis quinze siècles, sans que le sabot de leurs chevaux ait écorné les chefs-d'œuvre ensevelis sous les sables.

Les gens de Paris ont donc eu du flair, pour employer le terme exact, en dirigeant par là leurs recherches des antiquités. En attendant qu'on y découvre plus d'un dieu caché sous l'herbe, trois choses curieuses au milieu des deux mille cinq cents objets des premières fouilles, constituent les véritables doits de cette aubaine inattendue.

C'est d'abord un petit Bacchus grec en marbre de Paros, dont la forme est exquise. La tête, fort expressive, est détachée ; mais on l'a retrouvée à côté de la statue ; l'un des deux bras manque.

Les contours du corps sont délicieux. Ils rappellent les plus pures conceptions des maîtres d'Athènes, et sûrement ce dieu grec, enterré au fond de la Tunisie, est venu de l'Hellade en Afrique par Tyr où on l'adorait.

On l'a trouvé dans le fond d'un temple mis à découvert. Devant le dieu, se déroulait une mosaïque de trois mètres de circonférence qui ne pourra être transportée en France qu'au prix des plus grands efforts. Cette mosaïque est curieuse. Elle représente des tritons et des dauphins ailés, qui sont de la plus étrange conception. Le fini de la mosaïque est remarquable.

Mais le plus surprenant dans la collection tunisienne, recueillie à U tique, c'est une grande urne phénicienne en plomb, scellée, avec sa seconde urne en verre bleu irisé, et les cendres d'un Phénicien dedans.

Voilà par exemple un Phénicien dont je me méfie. J'ai comme une idée vague que, s'il est authentique, ce Phénicien carbonisé a dû orner l'antichambre de quelque grand seigneur tunisien, qui l'a sans doute indiqué au chercheur français. Il court des bruits là-dessus ; mais qu'est-ce qu'un Phénicien de plus ou de moins dans une collection de poteries antiques?

Voici quelle est la légende de ce phénomène.

La pique de l'un des ouvriers qui travaillaient à Utique, avait rencontré uu morces^u de plomb,

Mis au jour, ce morceau de plomb fut reconnu pour une urne de grande dimension, intacte. On l'ouvrit et on y trouva ce que je viens de dire. C'est là un objet singulier. Le vase de verre qui contient les restes du Phénicien est du reste joliment ouvragé. Ce doit être là l'urne cinéraire d'un homme de marque. Mais bien fin qui pourrait nous dire ce que c'était que ce Phénicien-là, il y a vingt-cinq siècles. Le voyageur conduira cette urne précieuse avec les plus grands soins. Sur le bateau qui le ramènera à Marseille, alors que ses deux cents colis seront entassés dans les soutes, Fume reposera dans sa cabine, sous sa couchette, calée et protégée contre le roulis et le tangage, par une caisse de bois capitonnée d'herbes desséchées.

Télémaque n'eut pas plus de tendresses pour les cendres d'Hippias. Et quand M. de Jussieu rapporta dans son chapeau le cèdre du Jardin des Plantes, il n'eut certainement pas pour l'arbre de Judée plus de sollicitude que notre compatriote n'en témoignera à son Phénicien réduit en cendres. Moi-même, je suis resté rêveur en contemplant les cendres du riche Phénicien.

La croirait-on ? Cette collection de deux mille cinq cents objets a été mise à découvert en deux mois.

Il parait que la vieille Lybie est couverte de ruines romaineâ. On pioche unpeu le sable, et on y trouve des temples, des théâtres, des villes entières. Rien qu'à Utique, on a trouvé un temple romain de belle dimension, des statues et des objets curieux qu'on a enfouis de nouveau, les hommes employés aux fouilles ne pouvant suffire à leur transport immédiat.

Ce travail si heureusement accompli, qui fait honneur à la science française, a eu pour point de départ une souscription amicale (un peu narquoise, je le parierais) de neuf ou dix amateurs parisiens. MM. Alphonse de Rothschild, Richard Wallace, Cahen d'Anvers, de Camondo frères, Raymond SeilUère, de Lambertye, Alexandre de Girardin, avaient formé un capital de cent mille francs. Donner cent mille francs, en 1881, à Paris, pour que quelqu'un aille faire des trous dans le désert et y chercher des poteries qu'on suppose être enfouies là, c'est assez réussi.

Les « gentlemen - souscripteurs » qui ris-

quaient ce handicap archéologique doutaient peut-être un peu de Tentreprise. Je gage qu'ils espéraient secrètement voir revenir leur mandataire très mortifié, après deux années de longues recherches, porteur de quelques vieux pots cassés, et encore !

Comme ils sont millionnaires tous, et que la perte de quelques billets de mille francs ne les effraie pas, ils eussent éprouvé un plaisir sans mélange à s'arracher les rares pots antiques et à dire en manière de scie archéologique :

— C'est égal, le pot qui me revient pour mes dix mille francs est joli, mais il est cher. Enfin, il est si vieux!...

Entre gens du monde, on eût plaisanté.

Et voilà que, tout au contraire, M. d'Hérisson va revenir sur un navire chargé à couler bas ! En soixante jours, il a fait plus que ne font en soixante mois tant d'autres, qui s'obstinent à fouiller l'Europe ou la seule Carthage depuis longtemps dévalisée. Il va distribuer à ses amis une collection qui vaut certainement le capital employé, au prix où les Anglais et les Américains

paient maintenant Tarchéologie, bonne ou naauvaise.

Il faut donc féliciter, au nom de la science, ces gentilshommes parisiens qui ont subvenu aux frais de la mission de leur ami. Leur récompense est réelle, puisqu'ils ont fait une affaire qui paraît bonne ; mais ce qui vient de se passer à Utique n'est-il pas un enseignement pour l'Etat ?

Alors que l'Etat, ce qui s'explique d'ailleurs, peut difficilement donner quinze cents francs à un jeune antiquaire qui part pour l'inconnu et n'en revient pas toujours, faute de ressources, ne pourrait-il encourager la création de sociétés libres de recherches, agglomérations artistiques de capitalistes et de savants voyageurs qui, sous le patronage officiel de la France, iraient ainsi mettre à nu toute une civilisation encore endormie, par exemple, sous les sables de la Libye antique ?

Quand on songe que la Régence de Tunis contient aujourd'hui trois cents villes ensevelies, dont çà et là des fûts do colonnes indiquent la sépulture dans le sable, on se demande ce que la pioche des voyageurs français n'y découvrirait

pas, et combien il faudrait d'antiquaires pour déblayer les chefs-d'œuvre grecs ou romains qui évidemment sont là !

Il paraît qu'à Utique même, notre compatriote a heurté deux fois des frisons de cheveux en marbre, indiquant sous le pied des statues de femmes. Faute de moyens de transport, il a soigneusement recouvert de sable les têtes qui émergeaient, et fait une croix sur la pierre voisine. Combien de temps mettront ces continuateurs pour exhumer tout ce qui dort là ? J'ai dit que le Bey laisserait poursuivre tous ces travaux. lia même fait en février cette déclaration, qui peint l'homme :

— Je ne comprends pas bien l'intérêt que vous avez à tirer de la terre toutes ces petites machines ; mais vous pouvez compter sur mon concours absolu.

A 'Tunis, le glaive suspendu sur la tête de Mohammed-el-Sadok ; à Utique, la pioche déblayant avec frénésie les vestiges de la civilisation romaine.

A Tunis, les quatrièmes bataillons de l'armée française exerçant sous un gouvernement hébété

LES fftANÇAlS A TUNIS. 201

la coercition nécessaire, pour que le progrès des temps nouveaux fasse son entrée triomphale dans la Libye, qui était redevenue barbare sous le Turc 1

A Utique, la pelle de deux cents moricauds inconscients soulevant la terre, et aidant à reconstituer les temps anciens !

Sujet de réflexions pour le philosophe ! Excursion mentale de dix minutes, — pas davantage, — dans le passé !

Admirable matière à mettre en vers latins !

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