CHAPITRE XXI
Navrants détails sur la santé des troupes. — Incurie de l'intendance. — Services administratifs légendaires. — Les draps de Besançon. — Autre exemple : les fourrages de Vesouh — Faits monstrueux. — Farre vaut-il Trochu, ou Bazaine? — Idées générales.
Encore que Téditeur ait pris le soin de dire au lecteur que ce livre n'était ni un livre d'histoire, ni un procès-verbal militaire, je crois que le lecteur neme pardonnerait pas dépasser sous silence la grave question de « la santé de nos soldats ». Elle cause parmi les Français restés en France une panique sans doute exagérée, mais le spectacle quotidien de leurs souffrances nous a peut-être bronzés nous autres, plus qu'il ne conviendrait sur les formes affreuses qu'affecte la mort pour les frapper, au nez et à la barbe des services d'ambulance qui n'ont ni draps, ni drogues, ni
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voitures, ni médecins en nombre suffisant pour les malades.
La chaleur tropicale qui sévit en ce moment tue les plus faibles, et les services les mieux organisésn'empêcheraient pas les tout jeunes gens de mourir d'insolation ou de la dyssenterie, très probablement. Mais ceux qui sont atteints de la fièvre typhoïde, des fièvres pernicieuses ou autres affections, généralement aggravées parla présence d'un grand nombre d'individus dans un même local ! Que fait pour eux l'administration de la guerre? Rien. Ils sont malades, tant pis. Qu'ils crèvent, c'est leur état. L'administration de la guerre se ferait ce raisonnement odieux, que ses services ne seraient pas plus lamentables qu'ils ne le sont aujourd'hui, — après la guerre de 1870, aprèstous nos revers, après les leçons d'une humiliante expérience !
Encore aujourd'hui la triste intendance et les terribles services administratifs — la robe de Nessus — dont nous ne serons jamais débarrassés triomphent à Tunis, à la Manouba, àlaGoulette, à Fernana, à Béjà, àAïn-Draham, dans tous les endroits enfin où des ambulances ont été instal-
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lées. Et on voit d'ici ce que j'entends par leur triomphe, c'est dire que les médicaments sont absents, que les effets mobiliers n'arrivent pas à l'heure, que les malades sont traités comme des bestiaux pestiférés auxquels le service médical de Tarmée donne en général tous les soins, je veux bien le croire, mais qu'en particulier certains aides-majors négligent ou démoralisent sans pitié. Témoin celui qui disait l'autre jour à l'ambulance de je ne sais quel camp, entre Tunis et Ghardimaou :
— Ah I il n'y a pas de voitures pour vous évacuer ! Eh bien, moi, je vais vous rassurer tous. Avant quarante-huit heures, on vous évacuera sur le cimetière I...
L'aide-major qui a prononcé ces paroles les a prononcées devant un chef de bataillon qui faisait la visite avec lui, qui expliquait l'absence des voitures d'évacuation, et qui n'a pas soufflé mot.
Ce petit tableau de notre discipline actuelle est lugubre. On voit ce commandant, ce carabin, et les moribonds, dans quelque baraque en torchis de Béjà ou de Mateur, à l'heure delà visite.
Le commaudant est pensif , le carabin est léger.
Le carabin ose prononcer ces paroles infâmes devant les moribonds, qui retiennent leurs larmes.
Et le commandant ne trouve pas le moyen de répondre au blanc-bec sinistre par quinze jours de prison.
Triste ! Triste, notre pauvre armée !
J'en ai tant vu que je ne sais par quel bout commencer. Et puis, ces détails sont funèbres. J'en citerai seulement quelques-uns, et tous relatifs au service de la santé. La question de la discipline est trop grave pour être traitée en quelques pages, où l'impression ressentie exclut naturellement la discussion.
On n'entend parler ici que de malades qui manquent de tout et d'intendants qui ne font rien acheter. Un exemple: l'ambulance de la Goulette manque de draps. On couche les malades dans une literie où deux ou trois de leurs camarades sont déjà morts de la fièvre typhoïde. Aussi les malheureux sont-ils exposés à l'épidémie dix fois plus que si on ne les soignait pas. Or un intendant à qui le médecin militaire faisait part
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de cet état de choses, a répondu par le mot suivant :
— Vous aurez des draj)s prochainement., l'écris à Besançon pour les faire venir.
Est-ce à Besançon ou à Vesoul, dans quel dépôt au juste, je no sais pas exactement. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le mot est authentique. On écrit en France pour faire venir des draps d'ordonnance, qui mettent huit ou dix jours à arriver, plutôt que d'en acheter chez les marchands, à Tunis. Il n'y a pas que dans le service des ambulances que cette incurie se manifeste. Tout le monde connaît ici le trait de Tintendance, dit « des 800 balles de fourrage ». Il demeurera légendaire.
Au milieu de la campagne des Kroumirs, un intendant à qui le commandant X. . . , des chasseurs à cheval, demande de l'orge arabe pour son escadron, trouve beaucoup trop simple d'acheter de l'orge au premier fondouk venu, et d'envoyer l'emplette aux chevaux arabes des chasseurs. Il écrit en France, à Vesoul ou à Besançon, à moins que ce ne soit à Chaumont, peu importe, pour demander des fourrages.
Aussitôt partent de la ville en question 800 balles de foin comprimé qui arrivent à Marseille et que le prochain transatlantique embarque en toute hâte pour Bône. Arrivé à Bône le capitaine du paquebot demande à l'intendant où il doit livrer ses balles de foin.
— Ici, lui répond l'intendant.
Et le commandant se met en mesure de débarquer ses 800 balles. Survient le chef d'escadron qui s'impatientait à son cantonnement et dont les chevaux mouraient de faim,
— Et mon orge ?
— Voilà du foin comprimé.
— Du foin comprimé ! Que voulez-vous que j'en fasse I J'ai des chevaux arabes, qui ne mangent que des fourrages et des graines du pays quand ils se retrouvent dans leur pays. Il me faut de l'orge.
Lintendant fait rembarquer les 800 balles et invite le capitaine du paquebot à les porter à Bizerte. Peut-être quelques cavaliers les utiliseront-ils. Mais à Bizerte, même refus.
Le capitaine va sur la rade de la Goulette et fait savoir à tous ceux qu'il appartiendra que
800 balles de foin comprimé sont à la disposition des amateurs. Silence général.
De sorte que le malheureux est reparti pour Marseille avec son chargement. Voilà 800 balles de fourrages qui auront coûté cher, au chapitre des réquisitions.
Il en est ainsi de toutes les branches de Tadministration. Des malheureux qui tombent en ce moment comme des mouches, sous un climat peu fait pour leur équipement exagéré, sont victimes de rautoritarisme brouillon d'un seul homme qui dirige au ministère, ou bien, ce que je crois plutôt, d'une routine indécrottable qui mènera Farmée française à sa ruine, si on ne la bouleverse de fond en comble pour y apporter des éléments neufs et originaux.
On ne s'aborde ici qu'en se contant mutuellement les balourdises de l'intendance et des services administratifs. Celui-ci vient de Fernana ; on n'y lave pas les couvertures ; il n'y a pas de lits pour coucher les malades, on les aligne sous une tente trouée, et ils y deviennent ce qu'ils peuvent. Cet autre arrive d'Aïn-Draham ; il n'y a ni paillasses, ni couvertures, ni médi-
caments. Il faudra peut-être un mois pour que tout cela vienne. Tel autre campe à Béjà; il y a beaucoup de dyssenterie, et on n'a ni opium, ni bismuth, ni ipéca. Tel autre au Kef, où c'est bien plus fort; il n'y a pas d'ambulance du tout. On soigne les hommes au petit bonheur.
Ici, c'est pendant dix jours qu'on fait attendre l'envoi des objets de première nécessité : Ton n'envoie rien du tout, malgré les demandes pressantes des majors.
Maintenant le plus cynique :
On évacue de temps en temps les typhoïdiques sur les hôpitaux d'Alger ou de France. On ne craint pas do mettre ces hommes infectés d'une maladie épidémique, à bord des paquebots réguliers ou soi-disant tels, sur lesquels se trouvent des voyageurs civils. La mer rend ces convalescents blancs comme des cadavres, et il arrive souvent que lorsque le bateau touche à Bône il y a des mourants qu'on n'ose débarquer, parce qu'il faudrait trop de précautions et que cela ferait du scandale. On les achemine du coup sur Marseille,' où ils arrivent tout à fait moribonds, après avoir effrayé femmes et en-
fants aux troisièmes et aux secondes classes du navire, et donné le genne de la maladie, peutêtre, à quelques passagers.
Il y a des tentes -ambulances, du côté de Béjà, d'où les malades sont évacués sur des mulets faute de voitures d'ambulance. On les hisse sur les mulets à califourchon, et ils meurent avant d'avoir fourni les 50 ou 60 kilomètres nécessaires pour gagner l'Algérie. Cette promenade d'évacuation est sinistre. Au moyen âge elle eût été employée comme torture. Car c'est la torture aboutissant à la mort certaine.
Le ministre de la guerre, ou le ministère, peu m'importe, n'a rien prévu, rien combiné en vue d'un abattement général des troupes par ce climat tropical, écrasant. C'est là un crime. Je vois avec pitié nos chirurgiens de l'armée acheter dans les officines de pharmaciens à Tunis, les drogues élémentaires qui leur manquent, la quinine par exemple, et cela sur leur modeste solde. C'est ignoble.
Trochu et Bazaine ont été déshonorés, l'un pour avoir rendu Paris, l'autre pour avoir rendu Met?. Je ne yois pas de différence entre lç5
actes de ces hommes et celui du général Farre, dont le nom sera maudit comme le leur, car il conduit notre armée à la plus honteuse série d'échecs partiels qu'on ait imaginés, et il laisse mourir sans soin nos soldats en Afrique.
Il est singulier qu'il n'y ait pas, dans la loi militaire, un paragraphe où le coupable de ces scandaleux délits soit déféré au conseil de guerre. Certes, je ne fais pas de sensiblerie et je suis le premier à proclamer que nous nous attendrissons trop maintenant en France, sur le sort éventuel des soldats qui font campagne. Mais entre le combat et l'hôpital, il y a loin. Je ne plains pas le soldat qui tombe sous une balle arabe, et je demande vengeance pour celui qui crève de la fièvre , comme un chien, sous une tente sale, pourrie, sans draps, sans couvertures et sans quinine, — ce qui est le cas de 2,000 des nôtres en ce moment étendus sur les couchettes d'ambulance.
A coup sûr, il y a là encore autre chose que rineptie d'un ministre; il y a la terrible routine militaire que les généraux ont apprise à Saint- Cyretavec laquelle ils meurent, Depuis 1870,
ils n'ont pas changé, les fameux bureaux! C'est à croire que les pires ennemis du pays y sont installés à demeure !
J'en arrive à me demander si un ministre civil ne sei'a pas un meilleur ministre de la guerre que tous ces militaires routiniers, tous fondus dans le même moule , tous imbus d'idées fausses, celui-ci sur un point, celui-là sur un autre.
Un civil seul , s'il est un homme de valeur, pourra porter le coup de hache et supprimer par un décret toutes les bureaucraties de la centralisation, pour donner à chacun des chefs de corps toute liberté et toute initiative, soit en temps de paix, soit en campagne.
N'est-il pas souverainement ridicule qu'un général qui fait campagne en Afrique soit obligé de tolérer à côté de lui un service d'intendance qui est centralisé à Paris, qui se moque de ses ordres et qui prétend n'en recevoir que du ministre ?
Est-ce que le général ne devrait pas avoir un ou deux employés sous ses ordres à qui il dirait: — J'entre en campagne dans huit jours. Vous
avez un crédit de tant. Fournissez-moi le nécessaire. Vous me rendrez des comptes chaque semaine.
Au moins ce général serait le maître et de son corps d'expédition, et de sa nourriture, et d« son logement, et de son entretien, et de son service sanitaire. Il feraH acheter de la quinine et des drapa, pour quelques centaines de francs, et en deux heures on aurait ce que l'intendance met quinze jours à fournir.
J'attends avec curiosité l'homme intelligent civil ou militaire qui brisera la bureaucratie, que les désastres de 1870 n'ont pas eu le pouvoir (ce n'est pas peu dire) de réduire en miettes !