CHAPITRE XXII
Curiosités classiques. Ce que tout le monde va voir. — Le Bardo. — Garthage. — Sidi-Bou-Saïd. — La Marsa. — Darel-Bey. — Audiences du Bey. — Vie privée du Bey. — C!ostumes musulmans. — Eunuques et surveillants. — Anecdotes sur le traité.
Je viens de faire la promenade obligatoire de tout Européen qui se respecte. Elle comprend la visite classique au Bardo, à Garthage, à Sidibou-Saïd, à la chapelle de Saint-Louis, et à la Marsa. Cela se fait en voiture, dans les espèces de carosses éreintés dont j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler.
Il faut aller, ne fût-ce qu'une fois, au Bardo, à Garthage, à Sidi-bou-Saïd et à la Marsa. G'est le périple obligé de tout voyageur logé dans les hôtels. Autrefois, — il n'y a pas encore bien longtemps, — c'était tout ce qu'on trouvait à visiter aux environs de Tunis, Le champ des
investigations s'est agrandi depuis l'expédition. Maintenant, on va faire des promenades en chemin de fer dans toutes les petites villes occupées par les troupes françaises, et bientôt le cercle de ces excursions s'étendra jusqu'à la mer, du côté de Sousse, par Hammam-Linf et Hammamet.
Le Bardo n'a rien de curieux, et je préfère à toutes ces visites banales les promenades à la découverte des gens et des mœurs, dans les ruelles tunisiennes, aux cafés maures, ou dans les bazars. Mais je passerais pour un hérétique si je ne décrivais pas le Bardo. La description sera brève. Qu'on se figure un fouillis de maisons au milieu duquel se trouve le palais, avec ses créneaux arrondis, à la manière arabe, et ses fossés. C'est une petite ville, que cet amas de baraques arabes. Elle est habitée par des boutiquiers qui ne vendent rien , des fonctionnaires qui ne font rien, et des prisonniers qui ne mangent rien.
Pour arriver au palais du Bey, on doit traverser le palais du premier ministre, puis la cour des Lions, d'une belle décoration mauresque. On arrive alors dans les appartements du Bey, où
les mobiliers baroques achetés à Fhôtel des Ventes sont mêlés aux tapisseries des Gobelins et aux tapis de Perse. Cela n'offre aucun intérêt.
Le harem, avec ses femmes et ses eunuques, est absolument invisible, naturellement. Il ne reste à parcourir que les appartements d'un tas de fonctionnaires, de colonels, grugeurs et pique-assiettes, qui sont les maîtres au Bardo, bien plus que le Bey, et qui reçoivent quarante sous du visiteur avec le plus gracieux sourire, ainsi que je l'ai dit au commencement de ce livre.
On se rend au Bardo par le chemin de fer ou en voiture. La compagnie Rubattino, d'une part, a cessé de faire marcher ses trains depuis quelque temps, faute de visiteurs. D'autre part, les voitures et leurs aimables cochers, tout débraillés, tout sales et tout puants , ne sont pas plus que le voyageur qu'elles trimballent, en sûreté aujourd'hui sur la route du Bardo.
Le mot route est d'ailleurs excessif. On est cahoté pour gagner le Bardo (environ 5 kilomètres), dans d'affreuses ravines , sur de hideuses mottes de terre poussiéreuses et caillouteuses,
qui portent le nom propre de routes beylicales.
Ce qu'il y a de plus comique, c'est que des Européens, élèves des écoles de France pour la plupart, occupent les postes d'ingénieurs du Bey, sont largement rétribués, et sont censés entretenir les routes de la Régence. Je ne sais pas ce qu'ils font avec leurs appointements, qui vont dans les 20,000 francs par an, me dit-on, mais à coup sûr, ce ne sont pas les routes.
Car la route de Tunis à la Goulette vaut la route de Tunis au Bardo.
On cahote, on bute, on casse les ressorts et on se casse les côtes, ce qui est pis. Tout cela paraît très naturel.
La route se confond avec les champs. Quand un cocher se trouve gêné par les flaques d'eau, produit des infiltrations du lac, ou des pluies de l'hiver, il passe à travers champs, et le voyageur ne se doute pas un instant du changement de direction qu'on lui imprime, absorbé qu'il est daas la défense instinctive de son individu contre une catastrophe sans cesse imminente.
Du Bardo, on peut se rendre, — toujours par ces chemins enchanteurs, censés entretenus par la
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fleur de FEcole polytechnique, — à Carthage, à Saint-Louis et à Sidi-bou-Saïd, les trois « points à voir » pour le touriste correct, qui ne veut pas rentrer en Europe sans avoir vu les « points à voir ».
Il est certain, après tout, que je ne pardonnerais à personne d'être allé à Tunis sans avoir vu Carthage.
Sidi-bou-Saïd est un village arabe, tout blanc, avec toute sa vigueur et son autonomie entière. Il n'y demeure pas un seul Européen. Le village est sans importance. Il n'appelle qu'un souvenir historique, car entre Sidi-bou-Saïd et la mer, sur un tas de petits mamelons qui s'abaissent jusqu'à Teau, se trouvait jadis Carthage.
Ici le visiteur est prié de prendre un air de circonstance. Le drogman de l'hôtel, qui sait vaguement l'histoire ancienne, jauge les badauds qull promène, à la façon dont ils s'arrêtent en face de la mer pour regarder les ruines (il ne reste rien, que les citernes romaines) de la cité punique.
J'engagerai les promeneurs à ne rien dire au drogman, et à fumer négligemment tout en pen-
sant à autre chose. Sans quoi, c'est fini; il remonte au siège de Troie et vous raconte l'histoire d'Anchise, d'Enéeet de Didon, ce qui manque de charme, surtout dans le charabia de ce Maure pratique mais incomplètement instruit des choses de jadis.
Ah ! si l'on pouvait s'asseoir là, sur une pierre de l'époque, — il y a encore quelques fûts de colonnes, avec un orientaliste comme Renan, un anthropologîste comme feu Littré, un archéologue comme feu Flaubert, ou un universaliste comme Victor Hugo, on souhaiterait d'y passer des jours et des nuits sans boire, ni manger, ni dormir.
Le voyage dans la vieille Carthage, ressuscitée par les savants, embellie par leur imagination je le veux bien, mais un tantinet représentée sous son véritable aspect antique serait admirable. Malheureusement il faut s'en tenir aux souvenirs historiques qui vous sont propres. Ils arrivent en foule, c'est vrai, mais confus, sans dates, sans précision, sans cohésion. Ce sont des bribes informes. Alors on s'impatiente, on sourit de la
petitesse de Thomme, et on s'en va vîsiter les citernes pour se mettre à Tombre.
Jerecommanderaicependantauxjeunesgens qui vont aller faire maintenant par milliers, ce voyage de la Tunisie et qui visiteront Carthage, les clichés suivants, qui font très bien dans la conversation. Négligemment jetés aux personnes qui vous entourent et qui viennent visiter cela par fournées, comme les Anglais dans les souterrains du Panthéon ou dans la cave de Heidelberg, ils passent avec bonheur.
A propos d'une butte qui pourrait être le tombeau d'Hamilcar :
Sta viator, heroem cale as.
Sur une autre butte, qui pourrait être la sépulture d'Hannibal :
Ëxpende Annibalem, quot libras in duce summo Invenies?...
Ou bien encore, devant les deux ou trois ar* cades qui restent debout :
Cduipos ubi Troja fuit I
Ce qui se dit pour Troie peut bien se dire pour Carthage.
Ou bien encore :
Delenda est Garthago!
Avec ces trois ou quatre citations bien placées, soit au moment de la descente aux citernes, soit, au retour chez M. Bertrand, entre le poulet kroumir et le raisin du pays, en pleine table d'hôte un homme est sur d'être tout à fait ridiculisé.
Il en existe cependant, et j'en connais, qui donnent à leurs semblables ce lamentable spectacle.
Il y a sur l'emplacement de Carthage deux ou trois petits groupes d^habitations ambitieusement dénommés hameaux. Au cap Carthage, qui abritait l'ancien port, les Beys ont construit un fortin ridicule, qui s'appelle comme tous les forts de la Tunisie Bordj-Djedid, c'est-à-dire le Château-Neuf.
Les citernes sont au nombre de dix-huit. Elles sont vastes et on peut aller de l'une à l'autre grâce à de petits tunnels dans lesquels il fait très frais, et où nos offtciers se sont logés récemment, pendant que deux bataillons formaient le camp qui occupe aujourd'hui l'emplacement de l'ancienne ville carthaginoise.
Il paraît qu'il y a quelque trente ans on pouvait encore voiries traces d'un amphithéâtre, d'un cirque, de thermes, et une jetée. Tout cela s'est évanoui, tout cela disparaît dans la poche des Anglais. On sait que la passion du vol est parfaitement excusée en Angleterre. Un Anglais touriste, un de ces globe-trotters accoutré comme les bonshommes en cire qui sont à la porte des magasins de nouveautés, à Paris, se présentait fort bien à Carthage pour emporter dans sa voiture une statue ou un fût de colonne. Ils ont ainsi dépouillé toute l'ancienne ville romaine, qui évidemment valait encore quelque chose il y a un demi-siècle.
Il faut dire aussi que les Arabes ont construit les plus belles mosquées de Tunis avec des pierres et des marbres pris à Carthage. La cathédrale de Pise a été construite aussi avec des marbres pris à Carthage. Enfin, les Génois et les Espagnols ont également pillé la vieille yS[q pouf construire chez eux de nouveaux monuments avec les matériaux anciens.
Les Anglais n'ont donc pas eu de peine à trouver de quoi emplir leurs poches. Les petits
morceaux leur suffisent, et il restait encore assez de fûts de colonnes il y a trente ans, pour que chaque famille de la Grande-Bretagne en possède aujourd'hui un fragment.
Du reste, les Arabes des trois hameaux, s'ils n'ont pas eu l'idée de faire un musée, comme à Waterloo et à Bazeilles, savent parfaitement vendre, aujourd'hui qu'il n'y a plus rien à prendre, aux touristes qui passent de fausses stèles et de faux bas-reliefs. Il est vraiment fâcheux que ces ruines de la civilisation carthaginoise soient enfouies dans les entrailles de ce sol barbare. Espérons que le protectorat français fera modifier cet état de choses. Bien qu^on ait dit que toute la ville de Carthage a été exhumée par dix mille archéologues, dont le grand Beulé, et qu il n'en reste rien, je crois qu'en fouillant profondément on arriverait aux ruines carthaginoises. Car si je ne me trompe, tout ce qui a été mis à découvert est romain, c'est-à-dire plus près du sol que les constructions de la première ville.
L'aqueduc célèbre qui amenait les eaux à Carthage du temps des Romains est encore visible sur une grande étendue de terrain. Il se dirige
vers la Manouba et fait très bien dans le fond du tableau. Il conduisait à la ville l'eau des sources de Djougar,
Non loin de Carthage, se trouve la petite chapelle de Saint-Louis.
C'est là que le roi de France mourut, allant en Palestine. Le gouvernement du Bey concéda ce terrain à Louis-Philippe, et la chapelle fut élevée en 1831. L'ensemble de ce monument commémoratif est assez heureux : c'est un mélange de gothique et de style mauresque. La chapelle est élevée sur une plate-formé ronde. Elle renferme la statue de saint Louis par Seurre, statue qui fut portée là par un bataillon de soldats du Bey, à l'époque de la création de la chapelle. Il paraît que les Musulmans croient que saint Louis, avant de mourir sur le rivage barbaresque, s'était converti à l'islamisme.
A côté de la chapelle se trouve le couvent des Pères de Carthage, établissement des missions chrétiennes, conçu d'après delarges vues, et tout à fait hospitalier aux voyageurs. Les Pères sont presque tous des jeunes gens. Ils portent une sorte de gandoura en flanelle blanche, robe tout à fait
semblable à la tunique du Christ et des premiers apôtres. Sur leur tête on voit le fez s'épanouir, ce fez qui est le signe distinctif des croyants de rislam. Les musulmans ne leur en veulent nullement de cette usurpation, qu'ils admettent maintenant chez tous les étrangers. Ils aiment beaucoup les Pères de Carthage, dont l'esprit de tolérance est des plus larges et l'aménité toujours frappante pour les moricauds qui ont parfois affaire à eux.
Aujourd'hui un collège français est annexé au couvent de Carthage. On y enseigne les langues et les sciences élémentaires. On y reçoit des musulmans, des juifs et des chrétiens, sans distinction de religion. La parfaite urbanité des Pères, et la grande libéralité de l'enseignement font que le visiteur ne se douterait pas de ces différences. La religion de chacun de ces enfants est respectée. Les Pères ne voient que la culture de l'esprit dans l'enseignement, et c'est là que leur missiofa est vérita'blement digne d'intérêt et d'encouragement.
En redescendant la colline, vers l'ouest, on trouve la petite ville de la Marsa, où le chemin de
fer Rubattino possède un embranchement minuscule. LaMar^a est la résidence d'été des consuls. Le consul d'Angleterre et le consul de France ont tous deux des maisons de campagne à la Marsa. C'est là qu'ils se retirent au plus fort des chaleurs. Le prédécesseur du Bey actuel, Mohammed dit le Magnifique, a donné comme résidence au gouvernement français, en échange des services de chaque jour, le palais de Hussein, un autre Bey défunt, palais appelé la Camilla.
En rentrant à Tunis pour grimper au sommet de la colline, au Dar-el-Bey et au Belvédère, le touriste correct admirera — je ne l'y force pas, mais il est convenu qu'il doit admirer — la porte à colonne ttes qui donne accès dans Tunis, porte mauresque à triple voûte. Son cocher arrêtera certainement les rosses qui le traîneront, devant un abreuvoir que lesdites rosses refusent de dépasser tant qu'elles n'ont pas bu, — et c'est bien leur droit. Le touriste correct verra sur la droite le cimetière musulman, avec ses petites pierres plantées en terre et terminées par une espèce de poignée ronde. Dans ce cimetière.
repose, assurent les gens érudits — et je n'y contredirai point, — Aben-Ahmed, Tamant poétique de Blanche de Bivar, en un mot le dernier des Abencérages.
Excusez du peu !
Le touriste correct donnera un souvenir à Chateaubriand, qui repose bien loin delà sur le rocher de Saint-Malo, entouré d'une petite grille de fer, et qui fut le chantre de cet Abencérage. Il se gardera d'entrer dans le cimetière, parce que tout l'islam du quartier^ qui est très sale entre parenthèses, lui tomberait sur le corps et l'étranglerait net.
Il arrivera ensuite, par détours et quelques aspérités cahotantes^ au palais de Dar-el-Bey, où le Bey ne réside pas, mais où il vient pendant le Rhamadan se montrer à la fenêtre, comme je l'ai dépeint au cours de ces notes.
Dar-el-Bey est un beau palais, mais il ressemble à tous les palais de l'Orient, style mauresque, colonnettes, plafonds polychromes, dessins et arabesques, pavage en mosaïques et dallage idem, marbres et dorures extravagantes, orgie de rouge et de bleu, réminiscences de l'Alhambra, de l'Es-
curial et — disent les loustics — de la salle du restaurant Peter's, au passage de Princes.
Moi, quand j'ai vu deux palais tunisiens, je me refuse à en voir un troisième. J'ai déjà vu le Bardo et Dar-el-Bey; j'en reste là. D'autant que le mobilier rococo dont ces magnifiques demeures sontornées rendrait fou le plus calme des amateurs de couleur locale. La vie intérieure de ces palais est plus singulière que leur ornementation,
C'est au Bardo l'hiver, et à la Goulette Tété, que le Bey rend la justice. Ce tableau m'a plus d'une fois déridé. J'ai dit, je crois, qu'il fallait des circonstances spéciales pour qu'on pût rire à Tunis.
A la Goulette, le Bey est assis sur un coussin, dans une salle assez vaste, où tout le monde peut entrer. On amène devant lui le prévenu, s'il y a crime, et les deux adversaires se présentent, s'il y a simplement litige. Le Bey écoute les jérémiades ou les objurgations des délinquants, et sans consulter personne, il fronce le sourcil, cherche dans sa cervelle quelque trait étrange. Puis il prononce son arrêt. C'est toujours un lot de coups de bâton. Quand il y a crime, le Bey
lève la main en l'air et fait signe de trancher une tête. Deux heures après le coupable est pendu. Jamais justice n'a été aussi expéditive que celle de cet excellent Bey.
Le gouverneur de Tunis tient aussi des audiences, et rend des arrêts pour les toutes petites affaires.
La vie privée de cet excellent Bey n'est pas impénétrable. Tout le monde sait à Tunis quelles sont ses passions les plus accentuées, et l'amour passionné qu'il eut pour Mustapha fut la cause de l'élévation aux honneurs de ce jeune musulman. Mustapha était un petit pâtissier, le Bey l'aima, et il fut ministre. Ici, on trouve cela tout naturel et personne ne s'en plaint. Chez nous c'est autre chose, et le cordon de grand'croix de la Légion d'honneur passé au cou de Mustapha cette année, nous paraît, à nous autres Français, ce qu'on appelle sur le boulevard un comble.
Le Bey a toujours eu des femmes dans son harem. Mais il ne jette, assure-t-oii, le mouchoir à aucune de ces dames, qui vivent loin du bruit et de la vue des hommes, au Bardo ou à la Goulette. Il y a autour de ce personnel féminin
une garde entière d'unuques et de surveillants noirs, tout à fait comme en Turquie et dans les opéras comiques.
Le rôle de ces défenseurs de la vertu des dames ne doit pas être très actif, car Mohamedel-Sadock n'a jamais eu qu'une véritable épouse, femme très respectée et de fort bon conseil, assure-t-on. Mustapha est la consolation de sa vie. Evidemment la passion primitive du Bey pour ce petit garçon s'est modifiée et devient aujourd'hui l'affection, l'amitié ardente d'un bon vieux pour un enfant qu'il a élevé. Si on enlève Mustapha au Bey^ il pleurera beaucoup. Peut-être ne donnera-t-il pas immédiatement sa démission de Bey régnant, mais évidemment cette séparation sera la plus grande douleur de sa vie. Elle le torturera en dedans ; il s'affaissera petit à petit et deviendra gâteux, s'il ne meurt pas dans les deux ou trois années qui suivront ce départ. Lorsque Mustapha s'en fut en France, apelé pour y faire ce voyage ridicule, à la suite duquel on parle déjà de le disgracier, — ce qui sera le comble de l'inconséquence, — le Bey le conduisit en canot jusqu'au
navire qui Tattendait en rade. Or jamais le Bey ne va sur la mer : il en a peur. Cette peur de la mer chez le souverain d'un État barbaresque, autrefois pillard et pirate sans vergogne, est assez singulière. Elle se traduit par le dédain de la flotte. La marine tunisienne, qui compte deux amiraux, compte aussi deux navires, le Mohammed et le Béchir^ deux vieux vapeurs hors d'usage.
Les Européens virent ces jours-ci — c'était il y a six semaines — combien le Bey tenait à Mustapha. Il l'embrassait, et ses yeux s'emplissaient de larmes, comme ceux du roi de Thulé quand il perdit la coupe où chaque jour il trempait ses lèvres. *
Lors de la signature du traité de Kassar-Saïd, le Bey dit que si on lui enlevait Mustapha, dont l'impopularité était aussi notoire que la trahison, il s'en irait vivre à Smyrne, ou à Damas, comme Abd-el-Kader. Il supplia qu'on lui laissât Mustapha, et c'est en lui promettant, je crois, Mustapha qu'on obtint son adhésion.
J'ai dit que je raconterais la signature de ce traité. Voici ce que j'ai appris. Il n'y a qu'un
trait, mais il est si curieux qu'on ne saurait le passer sous silence.
Lorsque le général Bréart, ayant à côté de lui M. Roustan, se trouva en face du Bey dans la salle du palais où les dignitaires tunisiens avaient accompagné leur maître, à la rencontre de TEtat-Major français, le général tira de sa poche un petit papier sur lequel il avait écrit quelques paroles bien senties, et lut ces paroles au Bey. Il fallait en finir vite; le gouvernement était pressé, comme on l'a su depuis, et le général Bréart, homme toujours pressé lui-même, sec, — froid mais actif — était de tous les généraux français celui qui pût être, par ses aptitudes, prédestiné à cette singulière mission. On Feût choisi exprès entre mille généraux qu'on n'eût pas mieux fait.
« Le gouvernement de la République fran- « çaise, dit à peu près le général, désirant ter- « miner les difficultés pendantes par un arran- « gement amiable qui sauvegarde pleinement la <( dignité de Votre Altesse, m'a fait l'honneur de « me désigner pour cette mission.
« Le gouvernement de la République fran-
« çaîse désire le maintien de Votre Altesse sur « le trône et celui de votre dynastie. Il n'a « aucun intérêt à porter atteinte à l'intégrité du « territoire de la Régence. Il réclame seulement « des garanties jugées indispensables pour main- « tenir les bonnes relations entre les deux « gouvernements. »
Le Bey écoutait, terrifié, cette entrée en matière, qui allait être suivie du traité, du fameux traité de protectorat, résumé en dix articles. Mais, avec la rouerie des musulmans, il releva la tête aux dernières paroles, et fixa le plénipotentiaire, en espérant sans doute l'intimider un peu.
Or, le général Bréart est affligé d'un tic. Toutes les deux minutes sa figure se contracte violemment ; ses sourcils se plissent et il rejette la tête en arrière comme un homme qui voudrait menacer son interlocuteur.
Au premier regard du Bey , le tic du général entra justement en scène. Ce fut l'effondrement du pauvre Bey. Il crut que Tofficier français allait lui sauter à la gorge, et il baissa les yeux.
Le général demanda au Bey s'il voulait en-
tendre lecture des propositions de la France. Le Bey releva les yeux. Par un malencontreux hasard, il vit de nouveau le général ticquer. Avec une humilité mêlée de crainte, il répondit qu'il entendrait ces propositions, puisqu'il ne pouvait faire autrement.
Le général donna lecture des dix articles résumant le traité.
Pendant cette lecture, le Bey restait immobile, les yeux fixés à terre. Cependant il essayait de regarder le terrible général. Or, chaque fois qu'il levait les paupières, le tic du général Bréart coïncidait avec cet effort. Et le Bey, démoralisé, pâlissait chaque fois davantage.
Après lecture faite, comme disent les officiers ministériels, le Bey demanda à réfléchir.
Le tic du général venait de passer : Mohammedel-Sadock put le regarder en face et reprendre de l'assurance.
Il était quatre heures du soir.
— Je vous donne jusqu'à huit heures, dit le général.
— Demain matin? interrogea le Bey déjà raffermi.
Le tic arrivait à ce moment.
— Jusqu'à huit heures, ce soir! dit le général dans une convulsion qui terrifia le Bey.
— C'est bien ! murmura le malheureux souverain en baissant la tête.
On sait le reste.
A sept heures du soir, le Bey signa le traité. Est-ce en partie au malheureux tic du général Bréart qu'on doit la promptitude relative d^ cette décision?
Peut-être. A quoi tiennent les destinées !