CHAPITRE XXIII
Dix jours sur le Dragut, — Les Français sur la côte tuaisiennef — La vie à outrance. — Déjeuner à bord, dîner à bord, coucher à bord. — Monotonie . — Réquisitions insensées. — Les soldats sur le pont. — Nuit merveilleuse.— Arrivée à Sousse.
Je suis parti de Tunis hier par le paquebot le Dragut y pour explorer la côte Est de la Tunisie, où se trouvent ces villes inconnues, merveilles de couleur et de richesse locales : Sousse, Monastir, Mehdia, Sfax, qui brûle sous le canon de Tescadre à cette heure; Gabès et Djerba. Le paquebot allant jusqu'à Tripoli et faisant escale dans tous ces ports, j'irai avec le paquebot dans tous ces ports et à Tripoli.
Pour ce faire, il faut rester dix jours à bord du Dragut^ et la nuit que je viens d'y passer me donne une idée suffisante des souffrances physiques de toute sorte qui m'y sont réservées.
Mais qu'est-ce que la soif, la chaleur, la sueur à grosses gouttes, les aliments infects, la cuisine immonde, quand le devoir, l'héroïque devoir est là qui montre le chemin à suivre, le cercle à parcourir, les lieux à explorer? J'ajouterai que dans ce voyage de curieux intéressé, je suis soutenu aussi par le désir de voir, de contrôler, d'apprendre. Aussi vais-je grommeler chaque jour contre le Dragut^ et n'aurai-je plus tard que le plus charmant souvenir de ce sabot transatlantique.
Il faut bien le dire, la Compagnie transatlan* tique a aussi des sabots, ou bateaux de fortune qu'elle met en service sur les lignes ordinairement peu fréquentées. Or, celle de la côte barbaresque est précisément très fréquentée.
Elle demandait un grand navire de 1,500 tonneaux. On lui a dévolu le Draguty qui en jauge 500 à peine, qui est étroit, mal fichu, mal bâti, tout malade de ses longs services, et qui n'a d'excellent que son capitaine, le bon M. Gazengel, et le lieutenant, M. Lefrançois. J'ai déjà fait ample connaissance depuis vingt-quatre heures avec nos deux officiers.
Les Français sont en ce moment sur la côte tunisienne^ et je crois que peu de gens ont visité ces parages, naguère encore les domaines attitrés de la piraterie barbaresque.
Nous sommes mal arrimés^ comme on dit en mer, sur ce pauvre Dragut. L'intendance, la suave intendance, à qui les ordres venus de Paris enjoignent d'envoyer des renforts à Sfax, et de la nourriture, a trouvé tout simple de réquisitionner le malheureux Dragut pour le transport de 500 soldats d'infanterie, 1 cheval et je ne sais combien de moutons, de poulets, de veaux étiques. C'est au moment où le Dragut allait effectuer son départ régulier, avec ses trente ou quarante passagers ordinaires, que ce surcroît fantastique lui est expédié. Le commandement lui donne les soldats à l'heure voulue; mais l'intendance le fait attendre pour les moutons, les poulets et les petits veaux étiques, de sorte que nous partons avec trois heures de retard; il fait déjà nuit.
Sur le pont de l'arrière, réservé aux passagers des premières classes, il y a 150 soldats couchés pêle-mêle. Autant à l'avant, et le reste dans les
Lès FRANÇAtâ A TUNIS. 239
cabines, sur les tentes, dans les canots de sauvetage suspendus à l'air frais du soir. Pour pénétrer dans leurs cabines, les passagers et les officiers des détachements qui sont à bord sont obligés de faire des prodiges d'équilibre. Lorsque le capitaine, ayant pitié de notre misère — payée rubis sur l'ongle à l'agence de Tunis, d'ailleurs — invite les passagers de première classe à gagner la passerelle de commandement et à s'y tenir tout le temps du voyage, pour avoir moins chaud et respirer un peu plus à l'aise, il semble que nous marchions sur des œufs. Dans la nuit, ce sera bien pis. Les soldats, exténués par la chaleur du jour, se sont étendus dans leurs capotes et forment sur toute la longueur du navire un chaos dTiommes dormant pêle-mêle, entre les côtes desquels il faudra poser le pied soigneusement pour regagner nos cabines de Tarrière, ou même la salle à manger du Dragut^ pour le triste repas du soir.
Ce Dragut, qui a donné son nom au navire qui porte notre fortune, — et qui ne coule pas, grâce au beau temps, car un peu de mer désagrégerait cet arrimage humain, exagéré, dangereux, ab-
surde, — ce Dragut était un pirate maltais qui terrorisa la Méditerranée. Il débarquait à terre, capturait les bâtiments chrétiens, enlevait femmes et filles, faisait en un mot tout ce qui concernait son état dangereux de pirate barbaresque.
Heureux Dragut ! il ne mangeait pas au moins l'horrible cuisine qu'on fait abord de l'esquif qui porte son nom redouté, en l'an de grâce 18811 Ah ! l'ignominieuse cochonnerie ! Qu'on me passe le mot; il m'en souviendra longtemps.
Le chef du bord est de Marseille, dit-il, et je crois qu'il s'amuse à jouer avec Testomac de ses passagers, histoire de rire un peu. Ce que mangent les soldats est ignoble , mais ce que nous mangeons est ignoble aussi. Ce sont des cervelles pourries, du poulet canaille, du mouton arabe, d'affreuses volailles au goût particulier qu'on nourrit à bord et que le chef tue pour les besoins du menu journalier. Sur dix passagers, nous sommes déjà trois qui ne mangeons plus que du bout des lèvres, et que trois choses sustentent provisoirement, en attendant les coliques qu'elles engendrent par cette température de fournaise : le vin, qui est celui des grands bateaux de la
Compagnie (heureusement), le pain qui est fait à Tunis (pourvu que nous en ayons assez) et les fruits, raisins, figues, pêches, abricots verts, dont on devrait s'abstenir, mais sur lesquels on se jette pour apaiser l'estomac.
La salle à manger dans laquelle nous absorbons ces choses est à fond de cale, comme dans tous les vieux bateaux. Les hublots sont tous ouverts pour établir un courant d'air, mais c'est peine perdue. 11 fait à huit heures du soir 39 degrés au dehors et 48 dans la salle à manger.
Nous sommes tous congestionnés, rubiconds, écarlates. Les gouttes de sueur coulent le long des joues et se mêlent aux aliments. C'est un supplice véritablement atroce que celui de la chaleur impitoyable, comme celle qui règne dans ce pays depuis deux mois.
Si de la salle à manger nous passons dans les cabines, la torture devient effroyable. Ces boîtes étroites, oîi il y a deux et trois lits superposés et où le climat étouffant exigerait qu'on ne logeât qu'un voyageur, sont toutes occupées, bondées. On est empilé dans chacune d'elles, par 50 degrés de chaleur. On a beau s'étendre sans vêtements
sur la couchette, après l'avoir préalablement noyée d'eau froide ou soît-dîsant telle, la chaleur est malfaisante, terrible. Elle donne des idées noires^ ce que je n'eusse jamais cru, et j'ai vu des gens se lever cette nuit, monter tout nus sur le pont, passer sur le ventre des soldats, gagner la passerelle de l'officier de quart et là, tout en sueur, s'offrir en victimes résolues de la péritonite, au courant d^air assez vif que produit la marche du navire. Quand j'ai regardé hier soir, avec un serrement de cœur, je dois le dire, l'horrible couchette sur laquelle j'allais cuire comme autrefois saint Laurent, l'allumette que je tenais à la main éclaira un odieux spectacle :
Sur le drap, sur l'oreiller^ le long du mur, partout, des bétes noires, hideuses, grosses comme des escarbots, marchaient vite et se croisaient en tous sens. Je crus à un accident au voisinage de Toffice. J'appelai le maître d'hôtel, un homme fort correct, nommé M. Robert*
— Monsieur Robert, voyez ceci.
— Quoi, Monsieur?
— Ces bêtes, ces bêtes horribles*
— Ça?
— Oui, ça.
— Eh bien ? Ce sont des cancrelats, des cafards. Ça ne fait pas de mal.
— Eh bien ! c'est le voisinage de vos fruits, de votre office qui les attire ; donnez-moi une autre cabine. Je ne coucherai jamais sur ces saletés. Je les écraserais, elles me marcheraient sur la figure. Voyez donc, il y en a dix, quinze, seize, dix-huit. En voilà dix-huit qui sont visibles en ce moment. Allons, Monsieur Robert, donnezmoi un matelas sous Tescalier, dans la salle à manger, n'importe où, s'il n'y a plus de cabines, mais je ne veux pas rester ici une minute de plus.
M. Robert souriait comme un diplomate qui va stupéfier son homme ; il me dit :
— Je veux bien vous faire voir une autre cabine. Venez.
Nous étions au n** 4. Nous passons au n® 6.
M. Robert approche une lampe des trois couchettes que contient cette cabine. Je recule épouvanté. Des centaines de cancrelats épais, noirs , sinistres, galopaient sur les draps des voyageurs, qui prenaient le frais sur la passerelle.
— Vous comprenez, monsieur? interrogea M. Robert. Que vous soyez couché ou que vous ne soyez pas couché, les cancrelats se promèneront comme ça en Tunisie, dans les bateaux, autant que le monde durera. Il y en a peut-être deux mille à bord. Mais on n'y pense pas. Tenez, quand vous vous coucherez, à dix ou onze heu-r res, mettez-vous au lit dans Tobscurité, vous ne les verrez pas. De cette façon, vous y penserez moins.
J'ai essayé de suivre le conseil de M. Robert, mais sans parvenir à dominer ma répugnance.
J^ai passé la nuit sur la passerelle, à l'air, causant avec les matelots de quart, et je me suis endormi au petit jour, sur un pliant. Mais cette situation ne saurait durer dix jours et dix nuits. Demain, je le sens, ce soir, peut-être, je serai rompu de fatigue et je me coucherai au milieu des cancrelats, comme les autres. Pouah !
Si la situation des passagers de première classe qui, je l'ai déjà dit, paient très cher le privilège d'être empoisonnés, couverts de vermine et dépossédés de leur emplacement par les réquisi-
tionnaires, est lamentable à bord du Dragut, celle des soldats n'est pas plus heureuse.
Empilés comme des harengs en caque, sur le pont, dans les canots, sur les trappes de la cale, à l'avant, mêlés aux passsagers arabes qui puent et qui nettoient leurs pieds à l'heure de la prière, les jeunes troupiers, qui arrivent tous d'Angers et de Paris, sont immobilisés par le manque de place. Il se dégage de cette promiscuité une odeur fétide, qui n'a d'égale que celle de la ratatouille confectionnée par le chef du bord à l'intention des 500 militaires.
Heureusement que ces guerriers, inexpérimentés encore et tout frais émoulus de la caserne, n'en ont que pour quarante-huit heures. Demain nous serons en rade de Sfax. Aujourd'hui nous venons d'arriver à Sousse, première escale de notre voyage, après dix-huit heures de navigation. J'écris ces notes dans l'habitation d'un Français établi à Sousse , à l'heure fatale de midi. Au dehors, le soleil écrase bêtes et gens sous une poussée de rayons infernale. Les chameaux gémissent et tendent le cou pour chercher de l'eau ou de l'air. Tout dort.
Ma foi, je ne dors guère! dirai-je comme le juge Dandin. Je suis encore frappé de la beauté des nuits, dans cette saison et par ces latitudes. La nuit dernière a étépour moi un enchantement, et je dois, en somme, bénir le? cancrelats de M. Robert, qui m'ont empêché de dormir tout niaisement dans un lit, — si le mot peut s'appliquer aux boîtes à sardines du Dragut.
Jusqu'à dix heures du soir, les soldats ont chanté. Placé sur la passerelle avec leurs officiers, je les voyais à l'avant et à l'arrière du navire, groupés sans art et pourtant avec une originalité qui plaisait. Ils finissaient le repas du soir. La mer était lisse comme un miroir et bleue comme le ciel, tellement bleue et tellement lisse que les grosses étoiles brillantes du firmament africain se reflétaient dans la profondeur de l'eau, ridée à peine par le sillage silencieux du navire. La lune montait dans le ciel et illuminait toute la mer, colorant d'une teinte bleuâtre les rivages tunisiens que nous longions à quelques milles de distance.
On n'entendait rien, « sur l'onde et sous les cieux », absolument rien, que le ron-ron sourd
- de rhélice, berceuse mécanique, précise, aussi endormante que le genou de la nourrice, et un murmure vague de conversation à demi-voix, les colloques éternels des caporaux avec les soldats, les questions, les réponses, les quolibets, les blagues.
Quelques lignards jouaient aux cartes , à la clarté de la lune. D^autres aux osselets, assis en Turcs, sur l'avant.
D'autres, penchés sur les bastingages, fumaient en regardant le navire glisser sur l'eau et les poissons sauter. Ceux-ci rêvaient à la lune et à leurs payses ; ceux-là causaient à voix basse de leur pays et des vieux parents à qui ils n'avaient pas eu le temps d^envoyer un mot pour les prévenir de leur embarquement. Couchés sur le box, ou le cheval, l'unique cheval du bord était enfermé, un groupe pittoresque de lascars parisiens causait de tout et discutait tout. J'ai vu là dedans une tendance à l'indiscipline, car le soldat ne doit jamais discuter devant ses chefs, et les chefs étaient là. Ils étaient censés ne rien entendre, mais ils entendaient. Ceux qui s'étaient étendus sur les tentes-abris du bateau étaîen
plus haut perchés que tous, et le moindre coup de vent eût pu les balayer. Tout le monde se tenait, cependant, de crainte d'accident, et l'ordre régnait à bord. Pantalons rouges et capotes bleues, sacs blancs, couchés à terre et gamelles auprès des sacs^ tout cet attirail militaire, planté sur ce bateau qui coulait presque sous le chargement, appelait un Détaille ou un de Neuville. Je regrettais plus que jamais de n'être ni dessinateur, ni peintre, — ni peintre surtout, car il y avait dans ce fouillis de la couleur à profusion.
Un colloque un peu plus animé s'établit à l'arrière, près du treuil à vapeur. Il y avait là deux ou trois sergents qui paraissaient posséder l'oreille de leurs subordonnés, car les explications qu'ils fournissaient sur le pays tunisien , avaient captivé l'attention d'une quarantaine d'auditeurs.
Un murmure flatteur parvint jusqu'à la passerelle. Nous regardâmes attentivement.
Un cercle de soldats se forma , épais, tassé, autour des sous-officiers. Deux d'entre eux s'assirent à la turque^ et aussitôt les deux compagnies qui formaient le cercle en firent autant.
Nous vîmes alors le troisième sous-officier, qui n'était qu'un caporal-fourrier, tousser, cracher, prendre un la en regardant les étoiles. Puis, d'une voix assez fraîche de ténor, mais avec cette emphase particulière aux diseurs populaires, il entama la romance si connue de Wilhelm Meister dans Mignon.
Elle ne savait pas, dans sa candeur naïve...
Le peuple, et surtout le militaire, affectionne ces romances sentimentales. Elles correspondent évidemment, chez le soldat , à une préoccupation qui ne cesse qu'avec le retour au pays. Encore que le rythme indiqué par le compositeur soit langoureux, le chanteur en accentue toujours la lenteur calculée. Il se complaît dans les ralentissements, dans les notes plaintives, dans les pianissimo mystérieux.
Aussi les troupiers étaient-ils tout oreilles , quand après la phrase première, vint le verset :
Pour rendre à la fleur épuisée Sa fraîcheur, son éclat vermeil...
Le ténor du bataillon prit son élan et poussa l'invocation amoureuse avec un réel sentiment
qui fit battre tous les cœurs des fantassins à l'unisson :
OÔÔ..« printemps I Donne-lui tagoù-outte de rosée Oôô... mon cœur! Donne-lui {bis) ton rayon de soleil!
Ce fut un succès véritable. Les battements de mains et les exclamations approbatives emplirent l'air pendant une longue minute.
On pria le chanteur de recommencer, ce qu'il fit d'ailleurs, et de bonne grâce, avec l'air convaincu d'un Faure qui aurait manqué sa carrière.
Il débita ainsi trois couplets , soulignés toujours par le chantonnement de l'hélice.
Et cette romance morose, dont les échos se perdaienl dans les solitudes de la mer africaine, loin des côtes de la patrie, me rendit tout songeur jusqu'aux coups de cloche du couvre-feu, qui firent coucher tout le monde à la belle étoile.