CHAPITRE XXIV
Sousse. — Les villes en dentelle. — Panoramas étincelants.— Pureté du ciel. — La vie à Sousse. — Monastir. — Ruines romaines. — Décor d'opéra. — Le pays des chameaux. — Mehdia. — Les agents tunisiens. — Arrivée à Sfax.
Tout ce pays est inconnu. Personne n'y vient.
Les Européens ne paraissent pas se douter de la merveilleuse couleur que le soleil et l'azur répandent sur tout ce littoral. Sousse, Monastir, Mehdia, Sfax, Gabès, autant de bijoux étincelants, bien ciselés, que les Romains ont possédé jadis, car toute cette côte, qui regarde la Sicile, fut la première colonie africaine de Rome.
Ces rivages de l'ouest de la Tunisie sont beaucoup moins dangereux pour le navigateur que les côtes du nord. La mer est souvent furieuse entre Tarbarka et Bizerte l'hiver. On la trouve rarement désagréable dans une zone de trente kilo-
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mètres, le long du rivage oriental. Avec elle, peu de fonds. De grands bancs de sable, alternant avec des passes plus ou moins étroites, des hautsfonds s'étendant fort loin vers Touest, c'en était plus qu'il n'en fallait pour encourager les colonisateurs romains, dont la marine était et resta toujours en enfance.
Quand on aperçoit ces villes du haut de la pleine mer, on dirait des découpures de dentelle, blanche à crever les yeux, qui reposent sur un gigantesque coussin bleu. Ce bleu, c'est en haut le plein ciel ou montent les minarets, en bas la mer unie comme un lac, où toute la ville se mire. Les découpures des fortifications arrondies et pointues, àla mode arabe, donnent parfaitement à l'ensemble des villes qu'elles emprisonnent cet aspect ouvragé qui frappe tout le monde.
L'intérievr de Sousse ressemble à tous les intérieurs de ville arabe, par exemple. La ville est étagée sur une petite bosse, comme Tunis. Elle forme un carré presque parfait le long du rivage. Son port est ensablé et les bateaux mouillent au large; je reviendrai sur la façon singulière dont nos navires modernes sont obligés de manœu-
vrer pour reprendre avec tout ce littoral le commerce des Romains. La ville compte plusieurs jardins assez verts, qui ajoutent une note gracieuse au tableau de ses minarets et de ses terrasses superposées. A Sfax, nous en trouverons bien davantage. La ville est propre ; les rues sont assez belles pour des rues arabes. Ily adouze mosquées, une Easbah, des Zaouïas et des caser- •nes, des bazars, en un mot tout ce qui constitue la vie d'une grande cité.
Sousse compte 18,000 habitants. Ce sont presque tous — comme à Tunis et sur toute la côte de ce pays étrange — des Maures d'Espagne, petit-fils des héros d'Ibérie, que la loi des migrations a jetés là, jadis, après la ruine de leur puissance et de leurs arts dans la péninsule ibérique. Ils sont tous reconnaissables à leur belle allure, et je m'aperçois que j'ai omis, quand j'ai parlé de la population de Tunis, de bien différencier les habitants masculins delà Tunisie.
Il faut bien établir que ces beaux gaillards à chlamydes chatoyantes, à turbans superbes, à face héroïque, — devrais modèle du genre, — que nous avons vus par milliers à Tunis et que nous
retrouverons par milliers sur toute cette côte orientale, sont tous des Maures d'Espagne. On les appelle d'ailleurs, de leur nom exact, des Maures. Ceux-là sont les anges de l'islam. Intelligents, actifs, artistes, commerçants, ils appellent secrètement la civilisation et les arts, pour lesquels ils sont doués.
La moitié de leur vie, en tant que Tunisiens déjà séculaires, se passe à repousser du sol de leurs villes les ignobles Bédouins de la plaine et du centre, voleurs, assassins, pillards, qui ne vivent que de rapines, et qui sont aussi désireux de chasser les Maures pour s'emparer de leurs richesses que de chasser les chrétiens et les juifs qui font commerce sur le sol tunisien. Ces Bédouins sont ce qu'on appelle les Arabes proprement dits. Il y en a aussi dans les villes ; ils font les bas métiers et sont toujours prêts à tendre la main aux contingents belliqueux de l'intérieur, contre lesquels nous allons avoir à lutter longtemps, cela est certain, du moment que nous nous présentons comme les protecteurs des Maures.
Il ne faut jamais oublier cette distinction : Les Maures tunisiens d'une part, aristocratie
embourgeoisée, bon petit peuple travailleur et intelligent, — le plus intelligent de tout Tislam.
D'autre part les Arabes du désert et des campagnes, bandes indisciplinées de parfaites canailles.
Les Maures de Sousse, autant que les chrétiens, réclamentla présence d'un cuirassé françÉÛs. Il n'y en a jamais dans ce port. On finira par leur envoyer deux ou trois bataillons, c'est nécessaire, pour assurer la régénération, par le calme et la sécurité, de cette ville industrieuse, dont nous pouvons tirer grand parti.
Sousse est la capitale duSahel. Elle est actuellement la résidence d'un gouverneur nommé Baccouch,qui m'a toujours paru ménager la chèvre et le chou, mais dont les événements précipitent sans doute la soumission catégorique à nos lois . Son intérêt est là, car autrement, il serait sans doute pendu, ce qui ne lui plairait guère. Car Baccouch est un civilisé, qui tient à la vie, et qui ne mourra pas sans retourner passer quelques agréables soirées à Paris, sur le boulevard.
On fait à Sousse un grand commerce de blés et d'huiles. Tout le Sahel est un champ d'olives. Il y a dans ce pays des richesses à peine exploitées.
Rien que la récolte des olives et la confection de rhuile pourraient atteindre des développements formidables. Les indigènes utilisent à peine le quart de la récolte, et font à peine la dixième partie des affaires que pourrait nouer à Sousse le commerce français, avec ses moyens rapides et son argent courant.
Toutes les flottes romaines venaient là, et avant elles, évidemment, les flottes phéniciennes, chercher les denrées qui sauvaient de la disette.
Par Sousse les flottes romaines envoyaient les légions combattre les Numides, qui se tenaient dans l'intérieur de la Tunisie actuelle, et qui ne paraissent être autres que les prédécesseurs de ces bandes pillardes décorées par les amateurs de géographie et de statistique du nom de tribus organisées ; les Zlass, les Souasse, les Metellitt, les Ouled-Ayar, les Hmema, les Drids, les Riah, les Trabelsi, et autres.
On fait encore à Sousse le commerce des dattes, — beaucoup moins qu'à Tripoli, — des éponges, qui sont en grande quantité sur la côte, des os d'animaux, des laines.
La colonie française y est assez importante ;
les Italiens sont en plus grand nombre, les Maltais y sont trois mille, et les Anglais sont en tout dixsept, ce qui n'empêche pas le gouvernement de la reine de montrer son pavillon et d'envoyer des corvettes se promener dans le port, pour protéger ses nationaux.
La vie à Sousse est très vivante l'hiver. Avant tous ces événements, il parait qu'on y passait d'excellentes soirées. La colonie européenne qui compte de grandes fortunes, vit en fort bonne intelligence. Chacun donne alors des bals, des soirées. Il y a des pianos, des orchestres européens. On y danse la polka et la mazurka ; on y prend des sorbets et des glaces exquises, au café ou à la vanille; on y reçoit deux fois par semaine les journaux d'Europe, et quand j'ai eu terminé le chapitre précédent chez mon colon français, j'y ai lu la Revue des Deux-mondes. Les femmes s'habillent comme à Palerme ou comme à Marseille. On danse l'hiver en robe blanche à traîne, avec des guirlandes de fleurs rouges ou bleues au corsage. Les hommes ont l'habit noir et le chapeau gibus. Ce sont des gens civilisés, et bien plus qu'on ne le croit, que tous cescommer-
çants qui, pour une raison ou pour une autre, sont venus s'installer à Sousse au milieu des Maures et des Arabes, pour y faire, malgré un gouvernement prévaricateur, de grands commerces et de grandes fortunes. Et ils sont furieux de voir que tout ce qu'ils nous disent de leur vie nous étonne. Sousse ! Qui connaissait Sousse? Où était Sousse? Et Sfax, donc? C'est une série de révélations.
Je souhaite qu'après la guerre, quand on aura pacifié les Zlass, les Drid, les Riah, les Ouled- Ayar, les Trabelsi, et autres Metellitt, dont nous parlions plus haut et pour cela, il y a un bon moyen, c'est le canon, mais le canon employé dix fois plus qu'on ne fait aujourd'hui, — je souhaite, dis-je, que les jeunes commerçants français qui commencent à voyager ( — enfin ! ) pour s'instruire, viennent faire un tour par là. Je ne conseillerais pas ce voyage à deux jeunes mariés, certes! Les commerçants y trouveraient, j'en suis sûr, quelque chose à faire. Sous le pavillon français, le commerce de toute cette côte doit atteindre de grandes proportions.
Nous avons quitté Sousse l'après-midi pour aller toucher à Monastir. Là, c'est une ville égyptienne
d'aspect. On dirait qu'on voit des sphinx çà et là. Ce sont de gros blocs de pierres, restes de forteresses romaines. Et un château-fort noir, menaçant quoique tout démantelé, menace encore la mer, du promontoire où il est construit. Il y a de plus deux forts arabes. La ville est divisée en trois quartiers ; elle est enfermée dans de hautes murailles. De petits villages sans nombre l'entourent ; c'est là que se fait le commerce. Ce port, puisque port il y a, est pire que les autres^ On mouille l'ancre à un kilomètre du rivage, et des barques viennent entourer le navire pour charger ou décharger les marchandises. La position de Monastir serait très forte, si on savait s'en servir. César, disent les érudits, y débarqua pour attaquer Scipion l'Africain. Je veux bien le croire. On appelait alors, ajoutent les érudits, Monastir du nom plus latin de Ruspina. J'avoue qu^au point de vue pittoresque, nous avons gagné au change. Monastir a quelque chose de sévère, de moyen âge, de menaçant. Monastir rappelle monastère. Ville austère, avec des Arabes et des Maures qui s'entendent pour travailler un peu et ne pas faire de bruit.
Ce qui est singulier, par exemple, c'est la vie des quelques Européens qui sont là, au milieu de ces 4,000 musulmans, car à Monastir, il y a à peine 300 Européens.
Ils sont très amis avec eux.
Parlant l'arabe, tous s'entendent très bien, et quand on leur demande s'ils voudraient rentrer en Europe, ces gens, qui ont là leurs affaires, leurs familles, vous disent tout bas qu'ils préfèrent Monastir.
Mehdia, qu'on appelle à Tunis la Medhia, estle port que nous avons visité après Monastir. Nous y sommes arrivés le matin, au petit jour, après deux nuits passées sur le pauvre Dragut^ par un temps toujours aussi beau, avec les 500 hommes toujours aussi encombrants, avec une chaleur toujours croissante, et toujours autant de bêtes dans les couchettes. J'ai succombé au sommeil, cela devait arriver, et j'ai couché avec les cancrelats, machinalement, tout endormi , comme une brute. Je me suis réveillé sans avoir remarqué leur passage sur mon corps.
C'est que je dormais à poings fermés et que
le bruit de Thélice m'empêchait d'entendre leurs pattes s'agiter sur les draps. Passons.
Mehdia est un village éclatant de blancheur et peuplé de chameaux. Voilà ce que j'ai retenu de ma descente à terre. D'ailleurs, il n'y a que deux rues. Une espèce de voûte épaisse sert de marché. Les chameaux et les hommes s'y défendent contre le soleil.
Il y a un bureau télégraphique, relai entre Sousse, Monastir, et Sfax.
Il fonctionne encore, et d'ici j'ai télégraphié à Paris, via Tunis. Mais ses jours sont comptés, et les Arabes le couperont sûrement.
C'est là, le long de cette côte, que je voudrais voir un câble. J'ai suffisamment parlé de ces choses ; n'y revenons pas.
Mehdia possède aussi son château romain, à la pointe d'une presqu'île protectrice de son mouillage, et qui est d'un grand effet décoratif.
Dans tous ces ports , nous avons des agents consulaires. A Sousse, c'est M. Villedon, à Monastir, M. Crétin, à Mehdia, M. X.... Presque tous se sont bien comportés dans les divers événements. Je dis presque tous , parce que nous
avons, à Sfax, paraît-il, à faire des réserves.
Mais voici le moment de prendre la lunette du capitaine et de chercher Tescadre. Nous sommes en pleine mer, allant droit sur Sfax, après avoir fait le grand détour des îles Kerkennah, deux bancs énormes qui allongent singulièrement le circuit à faire pour aller de Mehdia à Sfax. Il y a bien un passage entre les bancs et la terre, mais de légers bateaux seuls peuvent le tenter. La canonnière française le Léopard , allant porter un télégramme de Sfax à Mehdia pour Tunis, a fait la chose hier, nous dit-on, en passant.
J'écris ces notes près de la guérite du timonier du Dragut. A Tœil nu , on aperçoit tout à coup une quinzaine de grandes croix qui émergent de la mer bleue. Ce sont les mâts et les vergues des deux escadres françaises embossées devant Sfax.
Enfin, nous y voilà 4 Les soldats frémissent de joie. Ils vont enfin voir autre chose que l'immensité bleue. Ils agitent leurs képis et crient : « Vive la France ! »
Sfax apparaît, blanche et verte, dans le loin-
tain, et la silhouette des cuirassés se dessine plus nettement. Nous allons donc voir cette fameuse ville, dont il a été tant parlé, et qui a forcé la France à faire une deuxième campagne tunisienne : celle dite de la Marine.
Malheureusement, ce ne sera pas la dernière.
La dernière se fera par mer et par terre ; elle englobera toute la Régence orientale, il est aisé de le pressentir, et elle finira plus loin que Kairouan, si elle finit.