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CHAPITRE XXV

Arrivée à Sfax. — Le bombardement.— Désolation pittoresque. Le débarquement. — L^assaut. — La guerre des rues. — Soumission. — L^occupalion militaire. — Nos pertes. — Le Monarch, — Cause effective de la révolte.

J'ai passé aujourd'hui toute la journée dans les ruines encore fumantes et brûlantes de Sfax.

Le bombardement a eu lieu avant-hier 16 juillet^ et on arrache encore les Arabes des caves où ils se sont réfugiés, pendant que ceux-ci tirent des coups de fusil sur les Européens qui passent. Jamais personne ne reverra ce que les rares voyageurs du Dragut viennent de voir dans cette étrange journée.

Les bulletins officiels diront comment le Colbert^ le Trident, la Reine-Blanche, VAlma, le La Galissonnière, le Friedland, la Surveillante et les canonnières ont opéré le bombardement de

Sfax et protégé le débarquement des troupes.

De Faveu de tous les témoins, ce bombardement mémorable, qui a duré à pleine volée pendant deux heures, le samedi 16 juillet, rappelait les plus effrayants spectacles du genre, y compris la canonnade nocturne de Cherbourg servie à M. Grévy par les mêmes cuirassés de l'amiral Garnault, il y a juste un an.

Ce fut une grêle de feu, un fracas de détonations, im embrasement du ciel par les obus de 187 kilos, qui saisit d'admiration les officiers et les matelots restés à bord de l'escadre, tandis qu'il inspirait une crainte instinctive aux trois mille hommes de débarquement empilés sur des chalands^ et pardessus les têtes de qui passait toute cette mitraille diabolique.

La ville de Sfax, pendant ce temps-là, brûlait et sautait, non sans difficulté, car les murs en sont terriblement durs, et plus d'un obus traversait les maisons sans les endommager gravement.

Les Arabes appelaient la ville « Sfax la forte », et non sans raison, car évidemment, si des forces européennes avaient défendu cette place, il eût

fallu dix jours et vingt mille hommes pour remporter, i

Les trois compagnies de débarquement les plus importantes, celles du Colbert, de Y Aima, et de la Reine-Blanche^ étaient commandées par les capitaines de vaisseau qui sont les commandants de ces bâtiments : MM. Marcq de Saint-Hilaire, Miot et de Marqueyssac ; des lieutenants de vaisseau, des enseignes et des aspirants complétaient les cadres et conduisaient énergiquement ces 1,500 marins. Les 1,200 hommes d'infanterie commandés par le colonel Jamais, envoyé de Rouen à Sfax uniquement dans ce but, s'approchaient du rivage sur les chalands du transport la Sarthe. Le contre-amiral Conrard dirigeait l'ensemble sous les ordres du vice-amiral Garnault.

Pendant ce temps, les Arabes qui défendaient la ville, au nombre de 3,500 à 4,000, s'enfuyaient dans les jardins inexpugnables de Sfax où ils étaient et sont encore, et les seuls fanatiques, estimés à 1,200, restaient pour se défendre corps à corps aussitôt que leurs batteries rasantes,

armés de vieux canons rouilles, seraient aux mains des assaillants.

L'amiral Garnault, placé près du rivage, sur leDesaix, fait signe de cesser le feu à huit heures, et aussitôt les gros canons et les canonnières se taisent. La ville flambe.

C'était le moment de s'emparer de la batterie rasante et de la Kasbah^ situées Tune à droite, l'autre à gauche de la ville, toutes deux au bord de la mer.

Le débarquement s'opère sous une grêle de balles, que les insurgés tirent à vingt mètres. liCS officiers de terre et de mer enlèvent alors leurs troupes, et une charge meurtrière commence dans une tranchée^ profonde de deux mètres et protégée par de grosses balles d'alfa, où les Arabes se sont embusqués.

La première compagnie du 92* de ligne, capitaine Bouringuer, s'empare alors de la tranchée dans un combat corps à corps des plus brillants. Son lieutenant, M. Marchand, et son sous-lieutenant, M. Dailly, tombent grièvement blessés ; six hommes et bientôt dix-sept sont mis hors de combat, tandis que las Arabes de la tranchée

ont perdu trente-sept hommes en un clin d'œil. Les jeunes soldats du 92*, qui viennent de la Manouba, sont dignes de leurs aînés, et tout le monde s'attend, à Sfax, à voir la compagnie du 92* mise à Tordre du jour de l'année.

Pendant que les fantassins accomplissent ce fait d'armes, les marins placés plus à droite sur la plage se ruent comme de véritables tigres sur la batterie rasante, qu'ils escaladent sans faiblir, toujours en perdant du monde et toujours en abattant les Arabes. Sans hésitation, un quartiermaître du Trident arrive sur le sommet de la redoute et y plante le pavillon de son canot, qu'il avait emporté sans mot dire. Le pavillon est criblé de balles et le quartier-maître tombe raide mort, victime des traditions de la vieille France ! Il est aussitôt remplacé par dix autres que canardent les Arabes du haut de leurs remparts envahis. Cinq cents marins ont tourné la redoute, et la batterie rasante est prise. On fusille un lot d'insurgés qui cherchent à fuir, et les troupes sont maîtresses de la place dans toute sa longueur.

La guerre des rues commence alors : en effet,

au premier moment d'effroi, beaucoup d'Arabes se sont réfugiés dans leurs caves et, de là, ils tirent à coups redoublés sur le 136% sur le 71% sur le 93® qui, croyant la ville ouverte, s'avançaient rapidement vers le sommet des rues, qui vont toutes en pente vers la mer. Les soldats, frappés par derrière, commencent à tomber en assez grand nombre.

On fouille alors les maisons une à une ; on y fusille tout ce qu'on trouve les armes à la main, et une véritable chasse à l'Arabe commence dans Sfax déserte, pour se continuer trois jours encore.

L'officier torpilleur de la Reine-Blanche^ M. Debrem, lieutenant de vaisseau, dont le concours a été des plus précieux^ est chargé de faire sauter avec du fulmi-coton des pâtés de maisons où les Arabes se défendent à outrance. Ce procédé expéditif terrifie ceux qui ne sont pas écrasés, mais ils n'implorent aucun pardon. La défense de Sfax par les Arabes a été héroïque, autant que le bombardement et l'assaut par nos troupes ont été dignes des plus beaux faits d^armes de l'armée d'Afrique.

Il ne faut pas s'y tromper, la prise de Sfax est

un fait de guerre autrement important que tout ce qui s'est passé en Tunisie jusqu'à cette date.

Je suis descendu à terre avec les officiers. Les Européens étaient encore consignés à bord des vaisseaux de guerre où ils s'étaient réfugiés, car la prise de Sfax n'était pas terminée ; on continuait à faire sauter les maisons et à en déloger les insurgés.

Jamais je n'oublierai cette journée passée au milieu de Tincendie et des démolitions. La ville est en ruines littéralement et, de toutes parts, ce ne sont que trous énormes, brèches béantes, produites par les obus de quinze navires tirant sans désemparer.

Je parcours successivement la batterie rasante, dont les vieux canons, du temps de Louis XVI, ont été encloués par nos marins. Un détachement d'artillerie l'occupe; je visite aussi la tranchée de défense, d'où une forte odeur cadavérique commence à s'échapper. Il y a là, en effet, trente-sept corps d'Arabes tués sur les balles d'alfa et qu'on a enterrés, à quelques centimètres, dans la tranchée même.

Dès que j'ai franchi la porte de la ville, qui

est réduite en miettes par les torpilles, l'aspect général devient plus sombre. Les soldats du 93* de ligne et du IV sont campés dans les ruines du quartier européen, qui forme la partie basse de Sfax. On marche sur les étoffes, sur les meubles brisés, sur les registres de comptabilité, sur les ustensiles les plus divers, que les explosions ont violemment projetés avec les décombres ; les soldats sont noirs de poudre; ils montent la garde deux par deux, et de vingt pas en vingt pas , pendant que les officiers et les sous-officiers visitent les maisons avec des pelotons de dix hommes, fouillent les caves, et barricadent ensuite les portes, en écrivant dessus le mot visité.

Le colonel Jamais, qui commande maintenant la place sous les ordres du général Logerot, et en dehors de l'autorité des amiraux, occupe le premier étage d'une maison restée à peu près intacte.

Il a donné l'ordre de conduire à bord de VAlma les notables Sfaxiens qui demandent à transiger et à discuter les conditions de la paix. Ces notables m'ont l'air d'être cossus ;

l'un d'eux possède douze maisons dans Sfax. Ils disent que les insurgés les ont forcés de se mettre avec eux, ce qui est bien possible , mais ce qui n'est pas absolument certain.

Enfin, aujourd'hui, ils sont venus demander l'aman, l'éternel aman, et, après avis du gouverneur Djellouli, réfugié à bord de VAlma depuis quinze jours, on va le leur accorder.

Dans la ville arabe , le spectacle est encore plus curieux et plus inattendu : chaque rue est encombrée de moellons et de morceaux de minaret tout entiers ; les soldats, pom* se reconnaître dans ces dédales, ont donné aux rues les numéros de leurs régiments : rue du 92®, rue du77^

J'arrive devant la mosquée, qui est fort belle ; elle est occupée par le bataillon du 77% commandant Sartor, un bon Lorrain, dur à cuire, comme tous les Messins de Metz en Lorraine. Rien de singulier comme l'aspect de cette mosquée immense, aux voûtes soigneusement blanchies, aux colonnes de marbre, et sur les nattes de laquelle les troupiers ont établi leur domicile. Il n'y a pas mal de loustics dans ce bataillon, qui

est arrivé en droite ligne de la caserne du faubourg Poissonnière. Aussi peut-on admirer des militaires qui font la soupe habillés en grands prêtres, avec des robes invraisemblables et des calottes de toutes les couleurs. Le turban vert et le drapeau du prophète servant de ceintures à nombre de cuisiniers. Six cents hommes sont logés là-dedans comme des princes ; aussi est-ce avec douleur qu'ils apprennent de leurs officiers que demain on rendra la mosquée au culte des Sfaxiens qui auront réintégré leurs domiciles, bien démolis au surplus.

Les quatrièmes bataillons des 92, 93, 77, 136 et 137** de ligne rapporteront en France quelques bibelots provenant de la prise de Sfax ; plus d'un troupier a mis dans son sac un fichu de soie ou des pantoufles brodées pour sa payse ; mais, malheureusement, le sac du soldat est lourd et déjà rempli par les objets nécessaires. Il faudra s'en aller à Gabès par étapes, et alors, adieu les souvenirs de Sfax!

J'ai ramassé dans la mosquée un Eoran que je garderai précieusement dans ma bibliothèque. Il

est d'autant plus précieux que je l'ai pris dans ceUe du marabout.

Ce marabout a été tué dans sa mosquée, poussant des cris de mort contre les chrétiens et excitant ses coreligionnaires à la résistance, alors que, déjà, la ville était prise.

Il paraît que les Sfaxiens s'étaient préparés à cette guerre des maisons, car c'est ainsi qu'ils nous ont tué du monde.

Les pertes que nous avons faites peuvent se décomposer ainsi :

Marins : inés, 13; blessés, 26 (transportés à l'ambulance à bord de la Sarthé).

Troupes de ligne : tués, 25; blessés, 80.

Total pour les différentes armes : 38 morts et 106 blessés.

Parmi les morts, il faut compter M. Léonce Léonnec, aspirant de marine, parent de M. Paul Léonnec, le dessinateur du Journal amusant.

M. Léonnec, frappé de deux coups de feu eu entrant à la Kasbah, est mort de ses blessures le surlendemain. On l'a enterré solennellement dans le cimetière européen de Sfax. La cérémonie religieuse avait eu lieu à bord de YAlma^

OÙ servait le jeune aspirant; puis une seconde cérémonie, sur laquelle je reviendrai, avait été célébrée dans la mosquée, par le curé catholique de Sfax, un Maltais. Et sur la tombe, devant les états-majors assemblés, l'amiral Conrad a prononcé un discours émouvant, rappelant la bravoure de ce jeune homme, sorti d'une condition humble, seul soutien de sa vieille mère, et racontant sa mort, qui a été celle d'un brave enfant de la France.

A propos de la Kasbah, il faut dire que, contrairement à ce qu'on croyait, elle n'était point défendue par une garnison. Lorsque les torpilles en eurent détruit la porte massive, soigneusement fermée, on ne trouva dans l'intérieur qu'un Arabe, qui se mettait en devoir de faire sauter la poudrière. Séance tenante il fut passé par les armes, et un grand malheur put être évité.

En continuant ma promenade dans la ville bombardée, je rencontre deux enceintes de remparts, durs comme du fer et capables de résister aune grosse artillerie. Les Arabes avaient raison de mettre leur confiance dans ces fortifications incroyables; il faut les avoir vues pour com-

prendre tout ce que 1,200 Arabes fanatiques ont pu en tîrer.

Dans le palais du gouverneur, situé au sommet de la ville arabe, je trouve le commandant Gardarein, du 93" de ligne. Ce palais est une petite merveille de décoration orientale, et le commandant est loin de se plaindre du quartier général qui lui est échu en partage. En redescendant vers la mosquée, toujours à travers les maisons écroulées, j'assiste, sous un vieux porche, au conseil des notables, présidé par un lieutenantcolonel, entouré de trente officiers.

Les notables ont obtenu Vaman et ont traité sur Y Aima avec Djellouli, le gouverneur beycal, qu'ils avaient expulsé. Il a été entendu qu'avant toute discussion, ils s'en iraient aux quatre coins de la ville, par deux ou trois, criant à leurs coreligionnaires qu'il y avait trêve et qu'ils pouvaient sortir des caves sans danger pour leur vie.

Il faut dire qu'un avis semblable, lu par des interprètes, n'avait produit aucun effet. Les officiers donnent à chaque notable une garde de quatre hommes, et voilà nos gens partis, criant en arabe et invitant leurs compatriotes à sortir

de terre. Aussitôt, par dix et par quinze, les Arabes se dénichent. Plus d'un jeune troupier demeure stupéfait, et songe au nombre incalculable de coups de fusil qui pouvaient encore sortir des caves! Tout ce monde avait passé quatre jours sans manger ni boire, ce qui n'est pas excessif pour un Arabe qui fait la guerre sainte. Mais ils ne s'en jetaient pas moins avec avidité sur les tasses d'eau que les soldats leur apportaient. Nos lignards sont ainsi faits : après avoir fusillé avec rage pendant la lutte, ils s'empressent autour des blessés qui sortent de leurs repaires sur la foi des traités.

Il est probable que le général Logerot viendra à Sfax prochainement^ pour se rendre compte de la situation et décider certaines mesures d'occupation. Aujourd'hui les troupes vont occuper la ligne d'enceinte de la ville. On va faire éclater les canons dont les insurgés se servaient. On va raser les murailles, trop élevées, et on va attendre que les Sfaxiens viennent relever leurs maisons^ si tel est leur bon plaisir. D'indemnités, il n'en sera accordé qu'à la condition de les prendre sur les Arabes ; aussi la contribution

de guerre qui sera imposée sera-t-elle probablement considérable. Avec l'argent, ou compensera les pertes que le bombardement et les autres faits de guerre auront fait subir aux Européens.

Un seul navire de guerre étranger assistait à la prise de Sfax, le Monarch^ frégate anglaise. Le commandant a été correct, en apparence, après avoir, sur l'invitation habile de son gouvernement, proposé tout d'abord son concours belliqueux, concours qui fut décliné.

Le commandant du Monarch envoya, pendant l'action des escadres, douze barriques d'eau fraîche à nos hommes, ses médecins et ses ambulanciers avec le pavillon blanc à croix rouge de la convention de Genève. Il félicita, après l'action, les officiers français de son grade.

Pendant ma visite à Sfax, j'ai rencontré ses marins, qui se promenaient dans la ville. Sous prétexte d'ambulance, ils... observent philanthropiquement ce qui se passe.

En ce moment, la population musulmane commence à revenir ; elle se défie toujours un peu, mais cela passera. Les Arabes insurgés sont toujours réfugiés dans les jardins de Sfax qui

ont six lieues d'étendue. Il faudrait une armée pour les traquer, mais il est probable que le terrible châtiment que les Sfaxiens ont subi pacifiera cette contrée.

La cause de la révolte a été positivement le traité duBardo, que les Arabes refusent de reconnaître à aucun prix.

On se figure sans doute en France que Sfax est une petite ville, un bourg fortifié, quelque village arabe perdu sur la côte sud de la Tunisie.

Or il faut savoir que Sfax était, après Tunis, la ville la plus importante de toute la Régence. Rivalisant avec Tripoli pour le commerce des huiles, des alfas, des plumes d'autruche, des fruits et des froments, Sfax venait avant Sousse, avant Monastir et avant Mehdia, ces trois ports d'exportation de la Tunisie, aussi inconnus des Parisiens qu'ils sont fréquentés des trafiquants méditerranéens. Grecs, Maltais , Algériens et autres, comme nous l'avons vu plus haut.

Quinze mille habitants aisés demeuraient à Sfax. Aujourd'hui, ils commencent à revenir. Le colonel Jamais les a autorisés à rentrer en ville,

mais à la condition d'être accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants : les célibataires sont soigneusement écartés; un conseil d'examen préside à ce triage et siège en permanence à la place. ^

Il y a eu ce matin un petit marché aux portes de la ville. On y a vendu aux troupes et à l'escadre du raisin et des volailles ; c'est le commencement de la détente.

Un ordre du colonel Jamais a prescrit hier la mise en accusation, devant le conseil de guerre, de tout soldat qui soustrairait un objet des maisons aujourd'hui rouvertes.

Le vieux gouverneur de la ville est toujours réfugié à bord de Y Aima; il rentrera en ville demain, quand une centaine de familles seront réintégrées. Celles qui sont déjà revenues sont remises en possession de leurs maisons, ou du moins de ce qui reste : elles font en partie la « popotte » avec les troupiers, car il ne leur reste en général pas une fourchette ni une tasse. Tout a sauté en l'air ou s'est fondu dans le feu.

Cette nuit, entre minuit et une heure, il y a eu une alerte : cent cavaliers de la plaine environ

sont venus attaquer les chameaux d'un groupe de Sfaxiens, campés à proximité de la ville et prêts à rentrer chez eux au petit jour. Ces Arabes vont sans doute sur Gabès et ont besoin de moyens de transport; ils ont vigoureusement attaqué les Sfaxiens qui, tous armés, se sont défendus. Nos grand' gardes ont été à leur tour attaquées par les cavaliers que les Sfaxiens avaient repoussés, et des feux de salve bien nourris en ont jeté bon nombre à terre.

Ces alertes nocturnes ne discontinuent pas ; elles entretiennent l'inquiétude du soldat, car, chaque nuit, on entend des coups de fusil autour de la ville. Nos troupes ont construit près des remparts arabes des tranchées en terre et des épaulements, en cas de retour offensif d'Ali-ben- Kalifa, le grand meneur de toute l'affaire de Sfax, avec Ali-Chériff, l'ancien commandant de place.

Ces deux messieurs n'ont pu être fusillés; ils sont à 40 kilomètres de Sfax où ils consultent évidemment les Arabes de la plaine. Ali-Chérifl est un ancien artilleur du Bey ; on disait à Tunis qu^il avait été à l'École polytechnique! Ce n'était

qu'un modeste artilleur arabe ignorant comme une carpe, mais très chatouilleux de l'indépendance des Tunisiens.

A Sfax , il était commandant de place et, comme tel, préposé à la manœuvre des vieux canons que j'ai décrits, quand le gouverneur lui signifia le traité du Bardo. Il refusa d'abord d'y croire, puis il organisa la révolte méthodiquement et patiemment.

La ville de Sfax a d'autant mieux mérité son châtiment exemplaire qu'elle a bien étudié son affaire avant de s'y lancer.

On a trouvé plusieurs fusils Martini déchargés dans les rues, et un fusil Gras. Un capitaine du 93* fouillait une maison, un Arabe saute sur lui et, en français lui crie : « Qu'est-ce que tu veux, toi, capitaine ? » L'officier répond : « Tu es turco ? — Oui^ je suis turco ! » crie le déserteur, et aussitôt il est mis au mur et fusillé.

On manque de purifiants, ce qui fait craindre que le séjour des cadavres sous une couche de terre trop légère n'apporte aux troupes des émanations dangereuses.

Le sous-gouverneur a repris ses fonctions, ea

attendant que Djellouli ose reprendre les siennes. Ce fonctionnaire déjeunait hier devant moi avec une tasse d'eau et douze figues de Barbarie. Le soldat n'a que le strict biscuit pour se sustenter jusqu'à présent, un peu de viande de temps en temps, et les adoucissements que les mercanti accourus en troupes serrées vendent horriblement cher.

Le malin serait le Parisien qui partirait aujourd'hui ou dans huit jours de Marseille, avec un navire chargé de conserves, de vin, de cognac, de saucisson, de harengs, de café et d'appareils à fabriquer la glace : il ferait fortune en quinze jours au détriment de tous les mercantis sans sou ni maille, qui ne vendent que d'horribles drogues et des viandes pourries.

Le cuirassé Y Aima compte toujours à son bord une centaine de réfugiés, hommes, femmes et enfants, qui redescendront à terre demain. Les officiers et les marins ont fait tout leur possible pour adoucir le sort de ces exilés, sort singulièrement difficultueux à bord d'un navire de guerre. Les femmes étaient couchées d'un côté avec les enfants, les hommes de l'autre et, pendant quel-

ques jours, avant Farrivée du gros de l'escadre, on a un peu vécu de pain et d'eau claire.

La conduite du commandant Miot a été audessus de tout éloge , et les réfugiés n'ont eu qu'à se louer de son urbanité.

Je suis monté à bord de VAlma. Le spectacle était curieux et triste à voir. Aujourd'hui , les souffrances sont oubliées de tous, et chacun va essayer de se remettre au travail. Cependant, la sécurité n'est pas grande, il faut que les six bataillons qui sont à Sfax restent à Sfax, et opèrent des mouvements en rase campagne, à dix kilomètres autour de Sfax.

Ces hommes, aujourd'hui complétés au nombre de trois mille environ, sont trop précieux pour qu'on les envoie à Gabès.

Si l'escadre va à Gabès, comme cela est dicté par les nécessités d'une répression exemplaire, l'amiral Gamault aura bien assez de ses douze cents marins des compagnies de débarquement, protégés, jusqu'à l'arrivée de troupes fraîches, tirées de France, par les canonnières des escadres.

On trouvera peut-être que j'ai beaucoup parlé

des ruines pittoresques de Sfax bombardé, de nos jeunes troupiers, qui sont braves, de l'intrépidité des marins, qui sont toujours l'élite de la valeur française, de nos officiers des escadres ou de la ligne et pas du tout du consul Mattei, qui a été la cause involontaire, je veux bien l'admettre, de toute cette affaire.

C'est que le consul Mattei n'est nullement intéressant : il n'a jamais eu le bras cassé, il se porte comme le Pont-Neuf.

L'affaire ne pouvait être éludée en soi, et la canonnade de Sfax était inévitable avec ou sans l'incapacité consulaire qui trônait sans contrôle dans cette cité arabe, loin, bien loin, de M. Roustan et M. Barthélémy Saint-Hilaire. Mais il est fâcheux que les journaux aient fait un héros tragique de ce Consul.

M. Mattei a été la cause des événements, mais non pas le héros qu'on a tant vanté dans les feuilles.

Le héros de Sfax a été M. Gau, employé du télégraphe, qui, comme l'employé légendaire des romans modernes, a télégraphié jusqu'au moment où l'insurrection brisait son fil à coups de sabre.

Telle a été la prise de Sfax.

Les Arabes sont vraiment naïfs! Ils n'ont jamais vquIu croire, dans l'intérieur, à la prise de Sfax. Dans Kairouan même, ville sainte, où est enterré le barbier du Prophète, les marabouts la nient, se basant sur ceci qu'un projectile ne peut porter à plus de deux mille mètres , et que la rade de Sfax est inabordable pour nos gros cuirassés.

A Sousse, un chef arabe m'a dit, à moi-même, que les Sfaxiens avaient été bombardés et forcés de reculer, mais que le 17, ils avaient repris leurs positions et conquis d'assaut, à cheval, tous les vaisseaux de la flotte française.

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