CHAPITRE XXVI
L'île de Djerba. — Oumt-Souk. — Désolation. — La Mater. — La visite des réfugiés. — Les misères inconnues. — Une tomate par jour. — L'homme au violon.
A Djerba , la situation des Européens est lamentable.
L'île de Djerba, peu éloignée de Gabès, a reçu le contre-coup de l'excitation sfaxîenne, et elle s'est mise, elle aussi, à remuer beaucoup. Les Arabes ont proféré des menaces. Il convient de dire qu'ils ne les ont pas exécutées, mais, un échec de nos troupes à Sfax, et tout était fini. Les trois cents Européens qui habitaient l'île et dont la plus grande partie occupe en ce moment un ponton flottant en pleine mer, étaient écharpés.
Djerba apparaît dans le lointain comme toutes les côtes de ce pays-ci : une ligne jaunâtre de terre sur l'eau bleue. Puis les groupes d'oliviers
et les habitations arabes, blanches xîans la verdure poussiéreuse des arbres rabougris.
L'île de Djerba compte une agglomération principale de maisons, qui s'appelle Oumt- Souk, le Marché de la mer. C'est en vue de ce hameau-capitale que les navires de commerce mouillent leurs ancres, fort loin du rivage d'ailleurs, car les bas-fonds empêchent , comme à Sfax , les bâtiments , même de petit tonnage , d'approcher de la terre.
On ne voit devant Oumt-Souk que quelques barques maltaises, dans le genre des norwégiennes que conduisent nos mariniers d'Europe. Ces barques permettent d'aller chercher la marchandise et le passager à bord des bateaux qui font escale à Djerba, ou de les y conduire, nécessairement. Ce va et vient prend quelquefois trois heures. Entre cette façon de procéder et le débarquement à quai, il y a loin.
Le commerce de Djerba est comme celui de Sousse, de Sfax, de Monastir, de Mehdia, de Tripoli, le commerce des huiles d'olive. On n'y emploie que deux genres de colis, et les navires qui font la côte ne connaissent guère que deux
frets : la barrique vide et la barrique pleine» La barrique pleine est roulée à la mer par des nègres et des Arabes. Elle est ficelée solidement à une autre barrique pleine qui tient à la suivante par un bout de câble. Et ainsi de suite, dix ou vingt barriques sont mises à Teau. Elles nagent fort bien, et une ou deux barques les remorquent jusqu'au navire qui doit les emporter.
L'équipage, aidé des nègres, les pêche alors dans la mer. Il rejette en échange les barriques vides, qui, sans plus de cérémonie, s'en vont, une à une, de ci de là, ballottées par la vague, et gagnent toujours tant bien que mal la côte.
J'ai fait, sur les côtes de la Tunisie, une remarque assez inattendue. La Méditerranée, dans ces parages, et notamment à Sfax, a des marées véritables. Petites marées, mais qui sont régulières et paraissent très sensibles sur un rivage où l'on pourrait faire, à la pleine eau, trois kilomètres sans perdre pied.
A Sfax, la différence entre la pleine eau et la basse eau se traduit par la mise à sec ou l'inondation de plusieurs hectares de sable vaseux.
Revenons à Djerba. L'industrie de l'île, après
celle de Thuile, est la poterie poreuse. Tous c«ux qui ont voyagé en Algérie connaissent ces carafes en terre rougeâtre ou grise, qui conservent Teau fraîche par Févaporation, et que les colons appellent du nom bizarre de gargoulettes. A Paris, nous appelons ces carafes d'un nom plus bizarre encore, puisqu'il est espagnol. Ce sont des alcarazas.
Eh bien, à Djerba, la population des potiers fait sans relâche des gargoulettes ou alcarazas, pour la consommation de l'Algérie et de la Tunisie réunies. Une de ces gargoulettes, que dans une journée de soif intense, j'avais payée deux francs à Oran, coûte dix centimes à Djerba.C'est pour rien. Aussi, comme un simple Calino, j'en ai acheté plusieurs. C'est la compagne précieuse du voyageur. Pendue à l'avant de la barque ou sous la balustrade du paquebot , la gargoulette adoucit par l'eau fraîche qu'elle procure, les pénibles matinées et les après-midi torréfiées qui nous étreignent en ce moment, sous le ciel de la Cyrénaïque.
Le Dragut avait à peine perdu de vue la haute mâture de la flotte française embossée devant Sfax,
que nous commencions à voir le profil jaune, vert et blanc de l'île de Djerba, ainsi que la masse noire du ponton des réfugiés européens.
J'avoue que lorsqu'on me parla d'Européens réfugiés sur un ponton en vue de l'île de Djerba, je prêtai l'oreille avec étonnement. Nous ne savions rien de pareil en France. Ce n'en est pas moins très exact.
Les habitants de Djerba, menacés par les Arabes, ont fait, il y a quinze jours, ce que les Européens de Sfax ont fait en cherchant un refuge abord de VAlma. Avec cette différence toutefois que le ponton de Djerba ne possède aucun canon, et qu'il ne pourrait en aucun cas servir de défense. Aussi ces malheureux sont-ils assoiffés de bombardements ou tout au moins de démonstrations militaires. Ils attendent l'amiral Garnault comme le Messie*
J'avais pour compagnon de voyage à Djerba, M. Berlier de Vauplane, agent des postes et télégraphes, et le seul Français, à vrai dire^ de cette île tunisienne. M. Berlier de Vauplane revenait de Sfax où il avait embarqué sa famille pour Tunis, et il allait « rejoindre son poste ». L'expres-
sioQ, bien administrative , ne manquait pas de piquant, attendu que le poste avait été coupé par les Arabes, il y avait déjà beaux jours.
M. de Vauplane représentait M. Cocbery dans l'île de Djerba. Avec sa casquette à galons d'or, ce jeune bomme personnifiait le progrès dans ce trou volcanique, plein d'Arabes et de barriques d'huile. M. de Vauplane allait donc attendre, seul, au milieu d'une population soulevée, qu'on rétablît le fil entre Djerba et Gabès. Mais comme le fil de Gabès à S fax et de Sfax à Mehdia est totalement détruit, il se passera quelques mois avant que la réparation télégraphique de ces parages soit possible.
Lorsque notre bateau n'est plus qu'à quelques encablures du ponton, nous distinguons parfaitement le pavillon français, qui flotte à l'arrière du vieux navire démâté, et son nom Mater ^ avec le nom du port d'attache écrit en dessous : Djerba. Une modeste mâture, destinée à faire des signaux, le cas échéant, se dresse au milieu du navire-refuge.
La Compagnie transatlantique, qui trafique aussi du passager et de la marchandise sous
cette latitude, avait fait venir ce vieux bateau de Marseille pour l'ancrer à Djerba, et y déposer passagers et colis, en attendant que les mariniers derUé vinssent les y prendre. Deux jours après son arrivée, le ponton flottant était l'objectif de tous les Européens affolés, qui s'y installaient à cent cinquante (et dans quelle misère!) pour attendre l'arrivée, si souvent promise, de nos navires de guerre.
Le bateau à vapeur s'arrête. Un canot m'emmène à bord de la Mater ^ avec M. de Vauplane.
Jamais de ma vie je n'oublierai l'impression pénible que m'a fait cette visite à cent cinquante pauvres hères, sur cette rade perdue, au milieu de tout ce bruit de révolte et de massacres.
C'était la maladie et la misère dans la terreur, quelque chose comme un radeau de la Méduse qui serait à l'ancre.
Quand nous avons gravi l'escalier du bord (car la Mater possède un escalier à poulie tout comme les grands vaisseaux) nous somme reçus par le capitaine du ponton, vieux matelot marseillais, qu'on avait envoyé là pour vivre seul
au milieu du fret, et qui se trouve improvisé chef de tribu avec quatre-vingts femmes, quarante enfants et autant d'hommes autour de lui.
L'arrière et Tavant du navire se ressemblent.
Ce sont deux campements, ainsi que le pont tout entier, du reste, qui relie l'avant à l'arrière par une série de hamacs, de paillasses, de matelas étalés çà et là.
La population du ponton vient se grouper curieusement autour de nous. Il n'y a guère que des femmes et des mioches, les hommes étant partis pêcher dans la rade pour le repas du soir. Toutes ces femmes sont Maltaises, les unes de naissance, les autres seulement d'origine. Celles-ci sont nées à Djerba, et par conséquent sont sujettes du Bey de Tunis.
Il y a dans le tas qui grouille autour de nous de belles têtes à l'italienne, entre autres une Napolitaine superbe, de trente-cinq ans, qui allaite son douzième enfant. Les onze autres l'entourent.
Garçons et filles, ce sont de véritables chérubins, blonds et noirs, frisotés avec de grands yeux noirs ou bleus. Ils sont, hélas ! repoussants de
misère, et trois d'entre eux ont des taies sur un œil.
On nous fait entrer dans la salle de Tarrière.
Là je trouve trois hamacs, et dans les hamacs, que balancent des fillettes aux yeux criblés de taies, au visage amaigri, je vois do petites choses qui remuent sous des langes propres, mais déchiquetés. Ce sont trois nouveau -nés, qui sont venus au monde la veille et Tavant-veille, sur le ponton. Etrange lieu de naissance!
Dans un coin, quatre ou cinq garçons jouent avec des billes. Ils relèvent la tête en m' apercevant.
Je vois leurs grands yeux voilés par cette horrible tache bleu-pâle, qui est la plaie ophthalmique de ce pays. Toute cette marmaille qui grouille sur les paillasses , qui peigne ses cheveux avec des démêloirs ébréchés, qui berce les petits, toute cette jeunesse vêtue de caracos rapiécés et de robes en loques, qui donne à téter aux mioches ou qui ravaude les bas, par groupes de trois, quatre, chantonnant une mélopée de Djerha, sans harmonie comme sans fin, tout cela est aveugle ou borgne.
Chacune de ces filles, sortie de sang maltais ou sicilien, et acclimatée en Tunisie, a sur Tœil la tache hideuse. Il y a des fillettes qui nous touchent avec leurs mains en passant près de nous.
C'est pour se guider sur le pont. Elles sont aveugles.
Est-ce un vice originel ? Est-ce une maladie des parents, ou, comme on le prétend, la mauvaise eau et les sables, qui, toute Tannée, déchirent les yeux des enfants? Je n'en sais rien; mais c'est fort triste à voir.
Nous passons à la salle de l'avant, suivis de toutes les femmes et de la marmaille que nous avions visitées à l'arrière. Là, deux ou trois vieilles femmes, à la peau parcheminée, aux membres raidis, s'endorment péniblement sur des matelas puants, que le capitaine du ponton fait mettre à l'air tous les matins, mais que les enfants se chargent d'entretenir, comme on sait. Dans un coin, je vois un violon suspendu. C'est celui du vieux loup de mer, qui racle de temps, en temps un air provençal pour distraire sa tribu de réfugiés!
Il y a, SUT une mauvaise natte, un garçonnet de seize ans qui a l'air d'être mort.
Etendu tout de son long, les bras ramenés sur le ventre, il incline la tête et ne pousse pas un soupir. Il est pâle, livide. C'est un petit poitrinaire, et il paraît qu'il mourra dans la journée, ou demain. Quelle pitié! Et pas un médecin, pas un herboriste, fût-il musulman, dans toute la contrée. Les gens meurent là dedans comme ils naissent, sans qu'on s'en préoccupe.
Après tout, puisqu'on n'y peut rien? Tel est le raisonnement logique auquel sont amarrés ces pauvres diables.
La population du ponton a failli plusieurs fois mourir de faim. Personne n'osant descendre à terre, on est obligé d'attendre qu'il vienne de la mer un secours quelconque.
Or, Tautre semaine, les rations étaient on ne peut plus réduites. Chaque homme et chaque femme avait une tomate par tête et par jour pour toute nourriture.
Les enfants, une tomate pour deux.
Heureusement l'amiral Garnault arrivant à Sfax s'informa de la situation de Djerba, et quand
on lui décrivit l'état lamentable du ponton, il envoya du biscuit et des olives par un petit bateau de commerce. C'est du moins à l'amiral que les habitants du ponton attribuent ce secours inespéré.
Tel est le cas des Européens de Djerba.
Il faut espérer qu'en occupant Gabès, la flotte viendra visiter ces pauvres gens et leur faire réintégrer leur domicile à terre sous la protection du pavillon français.
D'ailleurs, à Djerba, tout s'est passé en menaces, et la situation de Tîle rend la répression d'un soulèvement très facile. Il y a donc lieu de penser que la poudre ne brûlera pas en vue d'Oumt-Souk, et qu'il suffira de la présence d'un cuirassé pour rendre à ces pauvres diables de la Mater la sécurité qu'ils ont totalement perdue.
La France compte à Djerba un agent consulaire qui est bien le type le plus curieux de toute la côte.
C'est le sympathique Achmet-ben-Brahim, à la barbe noire, au nez en bec de corbin, aux yeux en vrille et aux lunettes diplomatiques. Vêtu d'une gandourah rouge et verte, enturbané de
jaune et de blanc, Achmet-ben-Brahim représente à Djerba la République française. Il faut dire à sa louange qu'il représente également le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, l'empire d'Allemagne, le royaume de Grèce, l'empire d'Autriche, les Etats-Unis d'Amérique, la Suède, la Norwège, la Russie, la Suisse, la Chine, le Pérou, tout!
Achmet-ben-Brahim, homme au sourire fin et profondément politique, est un cumulard.
Et notez, lecteur, qu'il a un grand mérite à cumuler ainsi. Il ignore, en effet, aussi parfaitement le français que l'anglais, l'allemand, le russe, et le reste.
C'est un Maure pur-sang qui a eu la bonne idée de se mettre dans la diplomatie au lieu de cueillir des olives.
Il est mon ami, je suis le sien.
Nous nous sommes compris par signes. Et c'est en faisant boum, boum, pjjjj, pâle imitation du bruit produit par les obus, que j'ai fait comprendre à cet agent de M. Barthélémy Saint- Hilaire, la façon impitoyable dont Sfax avait été châtiée.
Profondément impressionné, il a déclaré que les Arabes de Djerba resteraient tranquilles, et que bientôt le calme serait revenu dans son île«
Je l'ai quitté sur cette promesse, et j'ai fait route pour Tripoli.
Là l'état des esprits est très violent.
Il suffit d'y passer pour s'en convaincre. Les Européens racontent sur les Turcs des anecdotes qui sont caractéristiques, et dont on n'a guère idée en France. Assurément les Turcs de qualité qui gouvernent à Tripoli nous sont hostiles.
Ils disent que non, mais de leurs déclarations on sait ce que vaut l'aune.
Tout ce qu'ils peuvent faire pour mécontenter le Bey de Tunis et les Français, ils le font. D'où vient cette animosité ? De Constantinople. Cependant les ministres du sultan se déclarent blancs comme neige. C'est là toute la politique musulmane. On appelle cela, en diplomatie, la ruse orientale. C'est un mot bien plus gros qui caractériserait exactement la chose.
On ment dans ce pays, à propos de tout. La base de la religion, c'est le mensonge. De tout ce que disent les Turcs, je pense qu'il ne faut rien
croire. Veulent-ils faire la guerre aux Français ? Ce serait folie. Sont-ils poussés par une puissance jalouse,* l'Angleterre? On le suppose par ici. Mais par ici, on n'est pas bien versé dans les intrigues des cabinets. On ne juge les choses que par ce qu'on en voit. Or, voici se qui se voit à Tripoli depuis trois mois.
Le port, qui n'est pas grand et dont l'accès est contrarié par des rochers à fleur d'eau, contient dans sa passe étroite deux vaisseaux turcs ; une frégate cuirassée et une corvette.. Les officiers turcs qui commandent ces vaisseaux sont évidemment excités par Nasif-Pacha, le gouverneur de la province, ou par d'autres, et croient à leur mission exterminatrice, car ils montrent leurs hommes, matelots et soldats de débarquement, avec une insistance comique.
Les moindres prétextes sont bons pour mettre tous les canots à la mer, descendre à terre, passer une petite revue, aller à la mosquée. On remonte à bord ensuite, et M. Féraud, le courageux et intelligent consul de France à Tripoli, est censé édifié par cette belle démonstration.
C'est grâce à l'attitude toujours correcte de ce
consul que plus d'une difficulté a été aplanie. Car il ne faut pas s'y tromper, notre mission, à Tripoli, est d'aplanir. L'occupation de la Tunisie entière suffit à la « gloire de noB armes », par le temps qui court, et un petit conflit à Tripoli serait du goût de bien peu de gens.
Pour les Turcs, ils cherchent à nous vexer, quand ils n'aident pas de leurs promesses — fallacieuses, du reste — les habitants de Sfax.
Quelqu'un de Tripoli avait en effet promis aux habitants de Sfax le concours de la flotte turque. Il y a trois Arabes en prison, qui ont été porteurs des lettres annonçant ce concours aux Sfaxiens.
A telles enseignes que lorsque l'escadre de l'amiral Garnault est arrivée en rade de Sfax, les insurgés poussèrent des cris de joie , croyant que c'était la flotte du Prince des Croyants qui venait les secourir. Dix anecdotes sont là pour témoigner de l'hostilité des Turcs contre les Français.
On débarque beaucoup de munitions à Tripoli, et les Turcs fortifient leurs remparts, qui sont semblables à tous ceux des autres villes arabes. Le mois dernier, c'est un chargement de fusils
qui a été débarqué et enfermé dans les forts. La semaine dernière, c'est une cargaison de douze canons de la maison Krupp qui a été très ostensiblement débarquée et installée sur ces mêmes forts.
La colonie française n'est point nombreuse à Tripoli, et les intérêts français y sont, au surplus, relativement peu importants.'
Ce que certains journaux ont imaginé, par exemple, c'est que Tripoli doit, après Sfax, après Gabès^ après Djerba, « tomber sous nos coups ».
Halte-là ! Nous pourrions aller ainsi jusqu'au Caire en suivant la côte, et jusqu'en Syrie.
Voilà des gens soumis aux Turcs. Laissons-les dans leur turquerie. Ils n'aiment pas que les Français occupent la Tunisie, parce que les armées européennes précèdent toujours les chemins de fer, qui coupent la route aux caravanes séculaires. C'est bien un peu leur droit, — si ce n'est leur devoir, — de Tripoli tains.
Le Bey de Tunis est le dernier des hommes pour les Turcs de Tripoli, parce qu il a secoué
le joug, bien platonique d'ailleurs, de l'empereur ottoman.
Il est encore pis que le dernier des hommes pour les Arabes du désert , qui voient dans le protectorat français ime modification de la vie arabe, dans un temps donné. Que peut-on faire à cela ? C'est bien de leur affaire que tous ces Turcs-là s'occupent, et point de la nôtre. Laissons-les donc chez eux.
— Mais ils excitent les Arabes à la révolte contre le Bey I
— Mais Tripoli est un foyer de revendication musulmane !
— Mais Tripoli est le camp des fanatiques, d^oti les émissaires secrets partent pour soulever les tribus tunisiennes !
C'est relativement vrai ; mais nous châtions ces Arabes révoltés contre le Bey ; nous éteignons à coups de canon ces revendications, et nous faisons fusiller les émissaires secrets, quand il s'en trouve ; par conséquent, tout se passe régulièrement.
Parce que Tripoli renferme des fanatiques, nous n'allons pas, je suppose, entamer la guerre
avec Tempire ottoman. Les excitateurs se réfugieraient alors à Stamboul, et c'est vers le Bosphore qu'il faudrait pourchasser ces marabouts insaisissables.
L'intérêt du sultan est peut-être d'exciter les Tripolitaîns. Celui de la France est de dédaigner ces excitations. Si les Arabes de Tunisie, soumis maintenant à notre juridiction, subissent ces excitations en commettant des délits, qu'on les punisse sévèrement en Tunisie. Mais ce serait folie que d'aller interdire aux Turcs, maîtres incontestés de Tripoli, de faire dans cette province ce que bon leur semble, et de s'y fortifier, si tel est leur bon plaisir.
Les démonstrations turques sont aujourd'hui comme les convulsions dernières d'un moribond.
En quoi nous gênent les accès de l'homme malade ?
Ne sommes-nous pas plus forts que lui?
Laissons-le donc se débattre sur ses terres.
Ses années sont comptées, et il ne peut nous nuire.